La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03
Part 22
Trois garçons vivaient en paix à la Division La Billardière, à savoir: un garçon pour les deux bureaux, un autre commun aux deux chefs, et celui du directeur de la Division, tous trois chauffés et habillés par l’État, portant cette livrée si connue, bleu de roi à liserés rouges en petite tenue, et pour la grande larges galons bleus, blancs et rouges. Celui de La Billardière avait une tenue d’huissier. Pour flatter l’amour-propre du cousin d’un ministre, le Secrétaire-général avait toléré cet empiétement qui d’ailleurs ennoblissait l’Administration. Véritables piliers de ministères, experts des coutumes bureaucratiques, ces garçons, sans besoins, bien chauffés, vêtus aux dépens de l’État, riches de leur sobriété, sondaient jusqu’au vif les employés; ils n’avaient d’autre moyen de se désennuyer que de les observer, d’étudier leurs manies; aussi savaient-ils à quel point ils pouvaient s’avancer avec eux dans le _prêt_, faisant d’ailleurs leurs commissions avec la plus entière discrétion, allant engager ou dégager au Mont-de-Piété, achetant les reconnaissances, prêtant sans intérêt; mais aucun employé ne prenait d’eux la moindre somme sans rendre une gratification, les sommes étaient légères, et il s’ensuivait des placements dits _à la petite semaine_. Ces serviteurs sans maîtres avaient neuf cents francs d’appointements; les étrennes et gratifications portaient ces émoluments à douze cents francs, et ils étaient en position d’en gagner presque autant avec les employés, car les déjeuners de ceux qui déjeunaient leur passaient par les mains. Dans certains ministères, le concierge apprêtait ces déjeuners. La conciergerie du ministère des Finances avait autrefois valu près de quatre mille francs au gros père Thuillier, dont le fils était un des employés de la Division La Billardière. Les garçons trouvaient quelquefois dans leur paume droite des pièces de cent sous glissées par des solliciteurs pressés, et reçues avec une rare impassibilité. Les plus anciens ne portent la livrée de l’État qu’au Ministère, et sortent en habit bourgeois.
Celui des Bureaux, le plus riche d’ailleurs, exploitait la masse des employés. Homme de soixante ans, ayant des cheveux blancs taillés en brosse, trapu, replet, le cou d’un apoplectique, un visage commun et bourgeonné, des yeux gris, une bouche de poêle, tel est le profil d’Antoine, le plus vieux garçon du Ministère. Antoine avait fait venir des Échelles en Savoie et placé ses deux neveux, Laurent et Gabriel, l’un auprès des chefs, l’autre auprès du directeur. Taillés en plein drap, comme leur oncle: trente à quarante ans, physionomie de commissionnaire, receveurs de contremarques le soir à un Théâtre royal, places obtenues par l’influence de La Billardière, ces deux Savoyards étaient mariés à d’habiles blanchisseuses de dentelles qui reprisaient aussi les cachemires. L’oncle non marié, ses neveux et leurs femmes vivaient tous ensemble, et beaucoup mieux que la plupart des Sous-chefs. Gabriel et Laurent, ayant à peine dix ans de place, n’étaient pas arrivés à mépriser le costume du gouvernement; ils sortaient en livrée, fiers comme des auteurs dramatiques après un succès d’argent. Leur oncle, qu’ils servaient avec fanatisme et qui leur paraissait un homme subtil, les initiait lentement aux mystères du métier. Tous trois venaient ouvrir les Bureaux, les nettoyaient entre sept et huit heures, lisaient les journaux ou politiquaient à leur manière sur les affaires de la Division avec d’autres garçons, échangeant entre eux leurs renseignements respectifs. Aussi, comme les domestiques modernes qui savent parfaitement bien les affaires de leurs maîtres, étaient-ils dans le Ministère comme des araignées au centre de leur toile, ils y sentaient la plus légère commotion.
Le jeudi matin, lendemain de la soirée ministérielle et de la soirée Rabourdin, au moment où l’oncle se faisait la barbe assisté de ses deux neveux dans l’antichambre de la Division, au second étage, ils furent surpris par l’arrivée imprévue d’un employé.
--C’est monsieur Dutocq, dit Antoine, je le reconnais à son pas de filou. Il a toujours l’air de patiner cet homme-là! Il tombe sur votre dos sans qu’on sache par où il est venu. Hier, contre son habitude, il est resté le dernier dans le Bureau de la Division, excès qui ne lui est pas arrivé trois fois depuis qu’il est au Ministère.
Trente-huit ans, un visage oblong à teint bilieux, des cheveux gris crépus, toujours taillés ras; un front bas, d’épais sourcils qui se rejoignaient, un nez tordu, des lèvres pincées, des yeux vert-clair qui fuyaient le regard du prochain, une taille élevée, l’épaule droite légèrement plus forte que l’autre; habit brun, gilet noir, cravate de foulard, pantalon jaunâtre, bas de laine noir, souliers à nœuds barbotants: vous voyez monsieur Dutocq, commis d’ordre du bureau Rabourdin. Incapable et flâneur, il haïssait son chef. Rien de plus naturel. Rabourdin n’avait aucun vice à flatter, aucun côté mauvais par où Dutocq aurait pu se rendre utile. Beaucoup trop noble pour nuire à un employé, il était aussi trop perspicace pour se laisser abuser par aucun semblant. Dutocq n’existait donc que par la générosité de Rabourdin et désespérait de tout avancement tant que ce chef mènerait la Division. Quoique se sentant sans moyens pour occuper la place supérieure, Dutocq connaissait assez les Bureaux pour savoir que l’incapacité n’empêche point d’émarger, il en serait quitte pour chercher un Rabourdin parmi ses rédacteurs. L’exemple de la Billardière était frappant et funeste. La méchanceté combinée avec l’intérêt personnel équivaut à beaucoup d’esprit; très-méchant et très-intéressé, cet employé avait donc tâché de consolider sa position en se faisant l’espion des Bureaux. Dès 1816, il prit une couleur religieuse très-foncée en pressentant la faveur dont jouiraient les gens que, dans ce temps, les niais comprenaient tous indistinctement sous le nom de Jésuites. Appartenant à la Congrégation sans être admis à ses mystères, Dutocq allait d’un bureau à l’autre, explorait les consciences en disant des gaudrioles, et venait paraphraser ses _rapports_ à des Lupeaulx, qu’il instruisait des plus petits événements. Aussi le Secrétaire-général étonnait-il souvent le ministre par sa profonde connaissance des affaires intimes. Bonneau tout de bon de ce Bonneau politique, Dutocq briguait l’honneur des secrets messages de des Lupeaulx, qui tolérait cet homme immonde en pensant que le hasard pouvait le lui rendre utile, ne fût-ce qu’à le tirer de peine, lui ou quelque grand personnage, par un honteux mariage. L’un et l’autre ils se comprenaient bien. Dutocq comptait sur cette bonne fortune, en y voyant une bonne place, et il restait garçon. Dutocq avait succédé à monsieur Poiret l’aîné, retiré dans une pension bourgeoise, et mis à la retraite en 1814, époque à laquelle il y eut de grandes réformes parmi les employés. Il demeurait à un cinquième étage, rue Saint-Louis-Saint-Honoré, près du Palais-Royal, dans une maison à allée. Passionné pour les collections de vieilles gravures, il voulait avoir tout Rembrandt et tout Charlet, tout Sylvestre, Audran, Callot, Albrecht Durer, etc. Comme la plupart des gens à collections et ceux qui font eux-mêmes leur ménage, il prétendait acheter les choses à bon marché. Il vivait dans une pension rue de Beaune, et passait la soirée dans le Palais-Royal, allant parfois au spectacle, grâce à du Bruel, qui lui donnait un billet d’auteur par semaine. Un mot sur du Bruel.
Quoique suppléé par Sébastien auquel il abandonnait la pauvre indemnité que vous savez, du Bruel venait cependant au Bureau, mais uniquement pour se croire, pour se dire Sous-Chef et toucher des appointements. Il faisait les petits théâtres dans le feuilleton d’un journal ministériel, où il écrivait aussi les articles demandés par les ministres: position connue, définie et inattaquable. Du Bruel ne manquait d’ailleurs à aucune des petites ruses diplomatiques qui pouvaient lui concilier la bienveillance générale. Il offrait une loge à madame Rabourdin à chaque première représentation, la venait chercher en voiture et la ramenait, attention à laquelle elle se montrait sensible. Aussi, Rabourdin, très-tolérant et très-peu tracassier avec ses employés, le laissait-il aller à ses répétitions, venir à ses heures, et travailler à ses vaudevilles. Monsieur le duc de Chaulieu savait du Bruel occupé d’un roman qui devait lui être dédié. Vêtu avec le laissez-aller du vaudevilliste, le Sous-Chef portait le matin un pantalon à pied, des souliers-chaussons, un gilet mis à la réforme, une redingote olive et une cravate noire. Le soir, il avait un costume élégant, car il visait au gentleman. Du Bruel demeurait, et pour cause, dans la maison de Florine, une actrice pour laquelle il écrivit des rôles. Florine logeait alors dans la maison de Tullia, danseuse plus remarquable par sa beauté que par son talent. Ce voisinage permettait au Sous-Chef de voir souvent le duc de Rhétoré, fils aîné du duc de Chaulieu, favori de Charles X. Le duc de Chaulieu avait fait obtenir à du Bruel la croix de la Légion-d’Honneur, après une onzième pièce de circonstance. Du Bruel, ou si vous voulez, Cursy travaillait en ce moment à une pièce en cinq actes pour les Français. Sébastien aimait beaucoup du Bruel, il recevait de lui quelques billets de parterre, et applaudissait avec la foi du jeune âge aux endroits que du Bruel lui signalait comme douteux; Sébastien le regardait comme un grand écrivain. Ce fut à Sébastien que du Bruel dit, le lendemain de la première représentation d’un vaudeville produit, comme tous les vaudevilles, par trois collaborateurs, et où l’on avait sifflé dans quelques endroits:--Le public a reconnu les scènes faites à deux.
--Pourquoi ne travaillez-vous pas seul? répondit naïvement Sébastien.
Il y avait d’excellentes raisons pour que du Bruel ne travaillât pas seul. Il était le tiers d’un auteur. Un auteur dramatique, comme peu de personnes le savent, se compose: d’abord d’un _homme à idées_, chargé de trouver les sujets et de construire la charpente ou _scenario_ du vaudeville; puis d’un _piocheur_, chargé de rédiger la pièce; enfin d’un _homme-mémoire_, chargé de mettre en musique les couplets, d’arranger les chœurs et les morceaux d’ensemble, de les chanter, de les superposer à la situation. L’_homme-mémoire_ fait aussi la recette, c’est-à-dire veille à la composition de l’affiche, en ne quittant pas le directeur qu’il n’ait indiqué pour le lendemain une pièce de la société. Du Bruel, vrai Piocheur, lisait au Bureau les livres nouveaux, en extrayait les mots spirituels et les enregistrait pour en émailler son dialogue. Cursy (son nom de guerre) était estimé par ses collaborateurs, à cause de sa parfaite exactitude; avec lui, sûr d’être compris, l’Homme aux sujets pouvait se croiser les bras. Les employés de la Division aimaient assez le vaudevilliste pour aller en masse à ses pièces et les soutenir, car il méritait le titre de _bon enfant_. La main leste à la poche, ne se faisant jamais tirer l’oreille pour payer des glaces ou du punch, il prêtait cinquante francs sans jamais les redemander. Possédant une maison de campagne à Aulnay, rangé, plaçant son argent, du Bruel avait, outre les quatre mille cinq cents de sa place, douze cents de pension sur la Liste Civile et huit cents sur les cent mille écus d’encouragement aux Arts votés par la Chambre. Ajoutez à ces divers produits neuf mille francs gagnés par les _quarts_, les _tiers_, les _moitiés_ de vaudevilles à trois théâtres différents, et vous comprendrez qu’au physique, il fût gros, gras, rond et montrât une figure de bon propriétaire. Au moral, amant de cœur de Tullia, du Bruel se croyait préféré, comme toujours, au brillant duc de Rhétoré, l’amant en titre.
Dutocq n’avait pas vu sans effroi ce qu’il nommait la liaison de des Lupeaulx avec madame Rabourdin, et sa rage sourde s’en était accrue. D’ailleurs, il avait un œil trop fureteur pour ne pas avoir deviné que Rabourdin s’adonnait à un grand travail en dehors de ses travaux officiels, et il se désespérait de n’en rien savoir, tandis que le petit Sébastien était, en tout ou en partie, dans le secret. Dutocq avait essayé de se lier avec monsieur Godard, Sous-chef de Baudoyer, collègue de du Bruel, et il y était parvenu. La haute estime dans laquelle Dutocq tenait Baudoyer avait ménagé son accointance avec Godard; non que Dutocq fût sincère, mais en vantant Baudoyer et ne disant rien de Rabourdin, il satisfaisait sa haine à la manière des petits esprits.
Joseph Godard, cousin de Mitral par sa mère, avait fondé sur cette parenté avec Baudoyer, quoiqu’assez éloignée, des prétentions à la main de mademoiselle Baudoyer; conséquemment, à ses yeux, Baudoyer brillait comme un génie. Il professait une haute estime pour Élisabeth et madame Saillard, sans s’être encore aperçu que madame Baudoyer mitonnait Falleix pour sa fille. Il apportait à mademoiselle Baudoyer de petits cadeaux, des fleurs artificielles, des bonbons au jour de l’an, de jolies boîtes à ses jours de fête. Agé de vingt-six ans, travailleur sans portée, rangé comme une demoiselle, monotone et apathique, ayant les cafés, le cigare et l’équitation en horreur, couché régulièrement à dix heures du soir et levé à sept, doué de plusieurs talents de société, jouant des contredanses sur le flageolet, ce qui l’avait mis en grande faveur chez les Saillard et les Baudoyer, fifre dans la Garde nationale pour ne point passer les nuits au corps-de-garde, Godard cultivait surtout l’histoire naturelle. Ce garçon faisait des collections de minéraux et de coquillages, savait empailler les oiseaux, emmagasinait dans sa chambre un tas de curiosités achetées à bon marché: des pierres à paysages, des modèles de palais en liége, des pétrifications de la Fontaine Saint-Allyre à Clermont (Auvergne), etc. Il accaparait tous les flacons de parfumerie pour mettre ses échantillons de baryte, ses sulfates, sels, magnésie, coraux, etc. Il entassait des papillons dans des cadres, et sur les murs des parasols de la Chine, des peaux de poissons séchées. Il demeurait chez sa sœur, fleuriste, rue de Richelieu. Quoique très-admiré par les mères de famille, ce jeune homme modèle était méprisé par les ouvrières de sa sœur, et surtout par la demoiselle du comptoir, qui pendant long-temps avait espéré l’_enganter_. Maigre et fluet, de taille moyenne, les yeux cernés, ayant peu de barbe, tuant, comme disait Bixiou, les mouches au vol, Joseph Godard avait peu de soin de lui-même: ses habits étaient mal taillés, ses pantalons larges formaient le sac; il portait des bas blancs par toutes les saisons, un chapeau à petits bords et des souliers lacés. Assis au bureau, dans un fauteuil de canne, percé au milieu du siége et garni d’un rond en maroquin vert, il se plaignait beaucoup de ses digestions. Son principal vice était de proposer des parties de campagne, le dimanche dans la belle saison, à Montmorency, des dîners sur l’herbe, et d’aller prendre du laitage sur le boulevard du Mont-Parnasse. Depuis six mois Dutocq commençait à aller de loin en loin chez mademoiselle Godard, espérant faire quelques affaires dans cette maison, y découvrir quelque trésor femelle.
Ainsi, dans les Bureaux, Baudoyer avait en Dutocq et Godard deux prôneurs. Monsieur Saillard, incapable de juger Dutocq, lui faisait parfois de petites visites au Bureau. Le jeune La Billardière, mis surnuméraire chez Baudoyer, était de ce parti. Les têtes fortes riaient beaucoup de cette alliance entre ces incapacités. Baudoyer, Godard et Dutocq avaient été surnommés par Bixiou la Trinité sans Esprit, et le petit La Billardière l’Agneau pascal.
--Vous vous êtes levé matin, dit Antoine à Dutocq en prenant un air riant.
--Et vous, Antoine, répondit Dutocq, vous voyez bien que les journaux arrivent quelquefois plus tôt que vous ne nous les donnez.
--Aujourd’hui, par hasard, dit Antoine sans se déconcerter, ils ne sont jamais venus deux fois de suite à la même heure.
Les deux neveux se regardèrent à la dérobée comme pour se dire, en admirant leur oncle:--_Quel toupet!_
--Quoiqu’il me rapporte deux sous par déjeuner, dit en murmurant Antoine quand il entendit Dutocq fermer la porte, j’y renoncerais bien pour ne plus l’avoir dans notre Division.
--Ah! vous n’êtes pas le premier aujourd’hui, monsieur Sébastien, dit un quart d’heure après Antoine au surnuméraire.
--Qui donc est arrivé? demanda le pauvre enfant en pâlissant.
--Monsieur Dutocq, répondit l’huissier Laurent.
Les natures vierges ont plus que toutes les autres un inexplicable don de seconde vue dont la cause gît peut-être dans la pureté de leur appareil nerveux en quelque sorte neuf. Sébastien avait donc deviné la haine de Dutocq contre son vénéré Rabourdin. Aussi à peine Laurent eut-il prononcé ce nom, que, saisi par un horrible pressentiment, il s’écria:--Je m’en doutais! et il s’élança dans le corridor avec la rapidité d’une flèche.
--Il y aura du grabuge dans les Bureaux! dit Antoine en branlant sa tête blanchie et endossant son costume officiel. On voit bien que monsieur le baron rend ses comptes à Dieu... oui, madame Gruget, sa garde, m’a dit qu’il ne passerait pas la journée. Vont-ils se remuer ici! Le vont-ils! Allez voir si tous les poêles ronflent bien, vous autres! Sabre de bois, notre monde va nous tomber sur le dos.
--C’est vrai, dit Laurent, que ce pauvre petit jeune homme a eu un fameux coup de soleil en apprenant que ce jésuite de monsieur Dutocq l’avait devancé.
--Moi j’ai beau lui dire, car enfin on doit la vérité à un bon employé, et ce que j’appelle un bon employé, c’est un employé comme ce petit qui donne _recta_ ses dix francs au jour de l’an, reprit Antoine. Je lui dis donc: Plus vous en ferez, plus on vous en demandera et l’on vous laissera sans avancement! Eh! bien, il ne m’écoute pas, il se tue à rester jusqu’à cinq heures, une heure de plus que tout le monde (il hausse les épaules). C’est des bêtises, on n’arrive pas comme ça!... A preuve qu’il n’est pas encore question d’appointer ce pauvre enfant qui ferait un bon employé. Après deux ans! ça scie le dos, parole d’honneur.
--Monsieur Rabourdin aime monsieur Sébastien, dit Laurent.
--Mais monsieur Rabourdin n’est pas ministre, reprit Antoine, et il fera chaud quand il le sera, les poules auront des dents, il est bien trop... Suffit! Quand je pense que je porte à émarger l’état des appointements à des farceurs qui restent chez eux, et qui y font ce qu’ils veulent, tandis que ce petit Laroche se crève, je me demande si Dieu pense aux Bureaux! Et qu’est-ce qu’ils vous donnent, ces protégés de monsieur le maréchal, de monsieur le duc? ils vous remercient: (il fait un signe de tête protecteur) «Merci, mon cher Antoine!» Tas de _faignants_, travaillez donc! ou vous serez cause d’une révolution. Fallait voir s’il y avait de ces giries-là sous monsieur Robert Lindet; car, moi tel que vous me voyez, je suis entré dans cette baraque sous Robert Lindet. Et sous lui, l’employé travaillait! Fallait voir tous ces gratte-papier jusqu’à minuit, les poêles éteints, sans seulement s’en apercevoir; mais c’est qu’aussi la guillotine était là!... et, c’est pas pour dire, mais c’était autre chose que de les pointer, comme aujourd’hui, quand ils arrivent tard.
--Père Antoine, dit Gabriel, puisque vous êtes causeur ce matin, quelle idée, là, vous faites-vous de l’employé?
--C’est, répondit gravement Antoine, un homme qui écrit, assis dans un Bureau. Qu’est-ce que je dis donc là? Sans les employés, que serions-nous? Allez donc voir à vos poêles et ne parlez jamais en mal des employés, vous autres! Gabriel, le poêle du grand bureau tire comme un diable, il faut tourner un peu la clef.
Antoine se plaça sur le palier, à un endroit d’où il pouvait voir déboucher les employés de dessous la porte-cochère; il connaissait tous ceux du Ministère et les observait dans leur allure, en remarquant les différences que présentaient leurs mises. Avant d’entrer dans le drame, il est nécessaire de peindre ici la silhouette des principaux acteurs de la Division La Billardière qui fourniront d’ailleurs quelques variétés du Genre Commis et justifieront non-seulement les observations de Rabourdin, mais encore le titre de cette Étude, essentiellement parisienne. En effet, ne vous y trompez pas! Sous le rapport des misères et de l’originalité, il y a employés et employés, comme il y a fagots et fagots. Distinguez surtout l’employé de Paris de l’employé de province. En province, l’employé se trouve heureux: il est logé spacieusement, il a un jardin, il est généralement à l’aise dans son bureau; il boit de bon vin, à bon marché, ne consomme pas de filet de cheval, et connaît le luxe du dessert. Au lieu de faire des dettes, il fait des économies. Sans savoir précisément ce qu’il mange, tout le monde vous dira qu’_il ne mange pas ses appointements!_ S’il est garçon, les mères de famille le saluent quand il passe; et, s’il est marié, sa femme et lui vont au bal chez le receveur général, chez le préfet, le sous-préfet, l’intendant. On s’occupe de son caractère, il a des bonnes fortunes, il se fait une renommée d’esprit, il a des chances pour être regretté, toute une ville le connaît, s’intéresse à sa femme, à ses enfants. Il donne des soirées; et, s’il a des moyens, un beau-père dans l’aisance, il peut devenir député. Sa femme est surveillée par le méticuleux espionnage des petites villes, et s’il est malheureux dans son intérieur, il le sait; tandis qu’à Paris un employé peut n’en rien savoir. Enfin, l’employé de province est _quelque chose_, tandis que l’employé de Paris est à peine _quelqu’un_.