La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 21

Chapter 213,783 wordsPublic domain

Le jeune homme à qui parlait Rabourdin était un surnuméraire pauvre nommé Sébastien de La Roche, venu sur la pointe de ses bottes de la rue du Roi-Doré au Marais, sans avoir attrapé la moindre éclaboussure. Il disait maman et n’osait lever les yeux sur madame Rabourdin, dont la maison lui faisait l’effet d’un Louvre. Il montrait peu ses gants nettoyés à la gomme élastique. Sa pauvre mère lui avait mis cent sous dans sa poche au cas où il serait absolument nécessaire de jouer, en lui recommandant de ne rien prendre, de rester debout, et de bien faire attention à ne pas pousser quelque lampe, quelque jolie bagatelle étalée sur une étagère. Sa mise était le noir le plus strict. Sa figure blonde, ses yeux d’une belle teinte verte à reflets dorés étaient en harmonie avec une belle chevelure d’un ton chaud. Le pauvre enfant regardait parfois madame Rabourdin à la dérobée, en se disant:--«Quelle belle femme!» A son retour, il devait penser à cette fée jusqu’au moment où le sommeil lui clorait la paupière. Rabourdin avait vu dans Sébastien une vocation, et, comme il prenait le surnumérariat au sérieux, il s’était intéressé vivement à ce pauvre enfant. Il avait d’ailleurs deviné la misère qui régnait dans le ménage d’une pauvre veuve pensionnée à sept cents francs, et dont le fils, sorti du collége depuis peu, avait nécessairement absorbé bien des économies. Aussi était-il tout paternel pour ce pauvre surnuméraire; il se battait souvent au Conseil afin de lui obtenir une gratification, et quelquefois il la prenait sur la sienne propre, quand la discussion devenait trop ardente entre les distributeurs des grâces et lui. Puis il accablait Sébastien de travail, il le formait; il lui faisait remplir la place de du Bruel le faiseur de pièces de théâtre, connu dans la littérature dramatique et sur les affiches sous le nom de Cursy, lequel laissait à Sébastien cent écus sur son traitement. Rabourdin, dans l’esprit de madame de La Roche et de son fils, était à la fois un grand homme, un tyran, un ange; à lui, se rattachaient toutes leurs espérances. Sébastien avait les yeux toujours fixés sur le moment où il devait passer employé. Ah! le jour où ils émargent est une belle journée pour les surnuméraires! Tous ils ont long-temps manié l’argent de leur premier mois, et ils ne le donnent pas tout entier à leur mère! Vénus sourit toujours à ces prémices de la caisse ministérielle. Cette espérance ne pouvait être réalisée pour Sébastien que par monsieur Rabourdin, son seul protecteur; aussi son dévouement à son chef était-il sans bornes. Le surnuméraire dînait deux fois par mois rue Duphot, mais en famille et amené par Rabourdin; madame ne le priait jamais que pour les bals où il lui fallait des danseurs. Le cœur du pauvre surnuméraire battait quand il voyait l’imposant des Lupeaulx qu’une voiture ministérielle emportait souvent à quatre heures et demie, alors qu’il déployait son parapluie sous la porte du ministère pour s’en aller au Marais. Le Secrétaire-général de qui son sort dépendait, qui d’un mot pouvait lui donner une place de douze cents francs (oui, douze cents francs étaient toute son ambition; à ce prix, sa mère et lui pouvaient être heureux!) eh! bien, ce Secrétaire-général ne le connaissait pas! A peine des Lupeaulx savait-il qu’il existât un Sébastien de La Roche. Et si le fils de La Billardière, le surnuméraire riche du bureau de Baudoyer, se trouvait aussi sous la porte, des Lupeaulx ne manquait jamais à le saluer par un coup de tête amical. Monsieur Benjamin de La Billardière était fils du cousin d’un ministre.

En ce moment Rabourdin grondait ce pauvre petit Sébastien, le seul qui fût dans la confidence entière de ses immenses travaux. Le surnuméraire copiait et recopiait le fameux mémoire composé de cent cinquante feuillets de grand papier Tellière, outre les tableaux à l’appui, les résumés qui tenaient sur une simple feuille, les calculs avec accolades, titres à l’anglaise et sous-titres en ronde. Animé par sa participation mécanique à cette grande idée, l’enfant de vingt ans refaisait un tableau pour un simple grattage, il mettait sa gloire à peindre les écritures, éléments d’une si noble entreprise. Sébastien avait commis l’imprudence d’emporter au bureau la minute du travail le plus dangereux, afin d’en achever la copie. C’était un État général des employés des administrations centrales de tous les ministères à Paris, avec des indications sur leur fortune présente et à venir, et sur leurs entreprises personnelles en dehors de leur emploi.

A Paris tout employé qui n’a pas, comme Rabourdin, une patriotique ambition ou quelque capacité supérieure, joint les fruits d’une industrie aux produits de sa place afin de pouvoir exister. Il fait comme monsieur Saillard, il s’intéresse à un commerce en baillant des fonds, et le soir il tient les livres de son associé. Beaucoup d’employés sont mariés à des lingères, à des débitantes de tabac, à des directrices de bureau de loterie ou de cabinets de lecture. Quelques-uns, comme le mari de madame Colleville, l’antagoniste de Célestine, sont placés à l’orchestre d’un Théâtre. D’autres, comme du Bruel, fabriquent des vaudevilles, des opéras-comiques, des mélodrames, ou dirigent des spectacles. En ce genre, on peut citer messieurs Sewrin, Pixerécourt, Planard, etc. Dans leur temps Pigault-Lebrun, Piis, Duvicquet avaient des places. Le premier libraire de monsieur Scribe fut un employé au Trésor.

Outre ces renseignements, l’État fait par Rabourdin contenait un examen des capacités morales et des facultés physiques nécessaires pour bien connaître les gens chez lesquels se rencontraient l’intelligence, l’aptitude au travail et la santé, trois conditions indispensables dans des hommes qui devaient supporter le fardeau des affaires publiques, qui devaient tout faire vite et bien. Mais ce beau travail, fruit de dix années d’expérience, d’une longue connaissance des hommes et des choses, obtenu par des liaisons avec les principaux fonctionnaires des différents Ministères, sentait l’espionnage et la police pour qui ne comprenait pas à quoi il se rattachait. Une seule feuille lue, monsieur Rabourdin pouvait être perdu. Admirant sans restriction son chef et ignorant encore les méchancetés de la Bureaucratie, Sébastien avait les malheurs de la naïveté comme il en avait toutes les grâces. Aussi quoique déjà grondé pour avoir emporté ce travail, eut-il le courage d’avouer sa faute en entier: il avait serré minute et copie dans un carton où personne ne pouvait les trouver; mais en devinant l’importance de sa faute, quelques larmes roulèrent dans ses yeux.

--Allons, monsieur, lui dit avec bonté Rabourdin, plus d’imprudences, mais ne vous désolez pas. Rendez-vous demain au Bureau de très-bonne heure, voici la clef d’une caisse qui est dans mon secrétaire à cylindre, elle est fermée par une serrure à combinaisons; vous l’ouvrirez en écrivant le mot _ciel_, vous y serrerez copie et minute.

Ce trait de confiance sécha les larmes du gentil surnuméraire, que son chef voulut contraindre à prendre une tasse de thé et des gâteaux.

--Maman me défend de prendre du thé à cause de ma poitrine, dit Sébastien.

--Hé! bien, cher enfant, reprit l’imposante madame Rabourdin, qui voulait faire acte public de bonté, voici des sandwiches et de la crème, venez là près de moi.

Elle força Sébastien à s’asseoir près d’elle à table, et le cœur du pauvre petit lui battit jusque dans la gorge en sentant la robe de cette divinité effleurer son habit. En ce moment la belle Rabourdin aperçut monsieur des Lupeaulx, lui sourit, et, au lieu d’attendre qu’il vînt à elle, alla vers lui.

--Pourquoi restez-vous là comme si vous nous boudiez? dit-elle.

--Je ne boudais pas, reprit-il. Mais en venant vous annoncer une bonne nouvelle, je ne pouvais m’empêcher de penser que vous seriez encore plus sévère pour moi. Je me voyais dans six mois d’ici presque étranger pour vous. Oui, vous avez trop d’esprit, et moi trop d’expérience..... de rouerie, si vous voulez! pour que nous nous trompions l’un et l’autre. Votre but est atteint sans qu’il vous en coûte autre chose que des sourires et des paroles gracieuses...

--Nous tromper! que voulez-vous dire? s’écria-t-elle d’un air en apparence piqué.

--Oui, monsieur de La Billardière va ce soir encore plus mal qu’hier; et, d’après ce que m’a dit le ministre, votre mari sera nommé Chef de Division.

Il lui raconta ce qu’il appelait sa scène chez le ministre, la jalousie de la comtesse, et ce qu’elle avait dit à propos de l’invitation qu’il ménageait à monsieur Rabourdin.

--Monsieur des Lupeaulx, répondit avec dignité madame Rabourdin, permettez-moi de vous dire que mon mari est le plus ancien Chef de bureau et le plus capable, que la nomination de ce vieux La Billardière fut un passe-droit qui a mis les Bureaux en rumeur, que mon mari fait l’intérim depuis un an, qu’ainsi nous n’avons ni concurrent ni rival.

--Cela est vrai.

--Eh! bien, reprit-elle en souriant et montrant les plus belles dents du monde, l’amitié que j’ai pour vous peut-elle être entachée par une pensée d’intérêt? M’en croyez-vous capable?

Des Lupeaulx fit un geste de dénégation admirative.

--Ah! reprit-elle, le cœur des femmes sera toujours un secret pour les plus habiles d’entre vous. Oui, je vous ai vu venir ici avec le plus grand plaisir, et il y avait au fond de mon plaisir une idée intéressée.

--Ah!

--Vous avez, lui dit-elle à l’oreille, un avenir sans bornes, vous serez député, puis ministre! (Quel plaisir pour un ambitieux d’entendre dérouler ces paroles dans le tuyau de son oreille par la jolie voix d’une jolie femme!) Oh! je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Rabourdin est un homme qui vous sera d’une immense utilité dans votre carrière, il fera le travail quand vous serez à la Chambre! De même que vous rêvez le Ministère, moi, je veux pour Rabourdin le Conseil d’État et une Direction générale. Je me suis donc mis en tête de réunir deux hommes qui ne se nuiront jamais l’un à l’autre, et qui peuvent se servir puissamment. N’est-ce pas là le rôle d’une femme? Amis, vous marcherez plus vite l’un et l’autre, et il est temps pour tous deux de voguer! J’ai brûlé mes vaisseaux, ajouta-t-elle en souriant. Vous n’êtes pas aussi franc avec moi que je le suis avec vous.

--Vous ne voulez pas m’écouter, dit-il d’un air mélancolique malgré le contentement intérieur et profond que lui causait madame Rabourdin. Que me font vos promotions futures, si vous me destituez ici?

--Avant de vous écouter, dit-elle avec sa vivacité parisienne, il faudrait pouvoir nous entendre.

Et elle laissa le vieux fat pour aller causer avec madame de Chessel, une comtesse de province qui faisait mine de partir.

--Cette femme est extraordinaire, se dit des Lupeaulx, je ne me reconnais plus auprès d’elle.

Et, en effet, ce roué qui, six ans auparavant, entretenait un Rat, qui, grâce à sa place, se faisait un sérail avec les jolies femmes des employés, qui vivait dans le monde des journalistes et des actrices, fut charmant pendant toute la soirée pour Célestine, et quitta le salon le dernier.

--Enfin, pensa madame Rabourdin en se déshabillant, nous avons la place! douze mille francs par an, les gratifications et le revenu de notre ferme des Grajeux, tout cela fera vingt mille francs. Ce n’est pas l’aisance, mais ce n’est plus la misère.

Célestine s’endormit en pensant à ses dettes, en supputant qu’en trois ans, par une retenue annuelle de six mille francs, elle pourrait les acquitter. Elle était bien loin d’imaginer qu’une femme qui n’avait jamais mis le pied dans un salon, qu’une petite bourgeoise criarde et intéressée, dévote et enterrée au Marais, sans appuis ni connaissances, songeait à emporter d’assaut la place à laquelle elle asseyait son Rabourdin par avance. Madame Rabourdin eût méprisé madame Baudoyer si elle avait su l’avoir pour antagoniste, car elle ignorait la puissance de la petitesse, cette force du ver qui ronge un ormeau en en faisant le tour sous l’écorce. S’il était possible de se servir en littérature du microscope des Leuvenhoëk, des Malpighi, des Raspail, ce qu’a tenté Hoffmann le Berlinois; et si l’on grossissait et dessinait ces tarets qui ont mis la Hollande à deux doigts de sa perte en rongeant ses digues, peut-être ferait-on voir des figures à peu de chose près semblables à celles des sieurs Gigonnet, Mitral, Baudoyer, Saillard, Gaudron, Falleix, Transon, Godard et compagnie, tarets qui d’ailleurs ont montré leur puissance dans la trentième année de ce siècle.

Aussi voici venir le moment de montrer les tarets qui grouillaient dans les Bureaux où se sont passées les principales scènes de cette Étude.

A Paris, presque tous les Bureaux se ressemblent. En quelque ministère que vous erriez pour solliciter le moindre redressement de torts ou la plus légère faveur, vous trouverez des corridors obscurs, des dégagements peu éclairés, des portes percées, comme les loges de théâtre, d’une vitre ovale qui ressemble à un œil, et par laquelle on voit des fantaisies dignes de Callot, et sur lesquelles sont des indications incompréhensibles. Quand vous avez trouvé l’objet de vos désirs, vous êtes dans une première pièce où se tient le garçon de bureau, il en est une seconde où sont les employés inférieurs; le cabinet d’un Sous-chef vient ensuite à droite ou à gauche; enfin plus loin ou plus haut, celui du Chef de bureau. Quant au personnage immense nommé Chef de Division sous l’Empire, parfois Directeur sous la Restauration, et maintenant redevenu Chef de Division, il loge au-dessus ou au-dessous de ses deux ou trois Bureaux, quelquefois après celui d’un de ses Chefs. Son appartement se distingue toujours par son ampleur, avantage bien prisé dans ces singulières alvéoles de la ruche appelée Ministère ou Direction générale, si tant est qu’il existe une seule Direction générale! Aujourd’hui presque tous les Ministères ont absorbé ces administrations autrefois séparées. A cette agglomération, les Directeurs-généraux ont perdu tout leur lustre en perdant leurs hôtels, leurs gens, leurs salons et leur petite cour. Qui reconnaîtrait aujourd’hui, dans l’homme arrivant à pied au Trésor, y montant à un deuxième étage, le Directeur-général des Forêts ou des Contributions indirectes, jadis logé dans un magnifique hôtel, rue Sainte-Avoye ou rue Saint-Augustin, Conseiller, souvent Ministre d’État et Pair de France? (Messieurs Pasquier et Molé, entre autres, se sont contentés de Directions-générales après avoir été ministres, mettant ainsi en pratique le mot du duc d’Antin à Louis XIV: Sire, quand Jésus-Christ mourait le vendredi, il savait bien qu’il reviendrait le dimanche.) Si, en perdant son luxe, le Directeur-général avait gagné en étendue administrative, le mal ne serait pas énorme; mais aujourd’hui ce personnage se trouve à grand’peine Maître des requêtes avec quelques malheureux vingt mille francs. Comme symbole de son ancienne puissance, on lui tolère un huissier en culotte, en bas de soie et en habit à la française, si toutefois l’huissier n’a pas été dernièrement réformé.

En style administratif, un Bureau se compose d’un garçon, de plusieurs surnuméraires faisant la besogne gratis pendant un certain nombre d’années, de simples expéditionnaires, de commis-rédacteurs, de commis d’ordre ou commis principaux, d’un Sous-Chef et d’un Chef. La Division, qui comprend ordinairement deux ou trois Bureaux, en compte parfois davantage. Les titres dénominatifs varient selon les administrations: il peut y avoir un vérificateur au lieu d’un commis d’ordre, un teneur de livres, etc.

Carrelée comme le corridor et tendue d’un papier mesquin, la pièce où se tient le garçon de bureau est meublée d’un poêle, d’une grande table noire, plumes, encrier, quelquefois une fontaine, enfin des banquettes sans nattes pour les pieds-de-grues publics; mais le garçon de bureau, assis dans un bon fauteuil, repose les siens sur un paillasson. Le bureau des employés est une grande pièce plus ou moins claire, rarement parquetée. Le parquet et la cheminée sont spécialement affectés aux Chefs de Bureau et de Division, ainsi que les armoires, les bureaux et les tables d’acajou, les fauteuils de maroquin rouge ou vert, les divans, les rideaux de soie et autres objets de luxe administratif. Le bureau des employés a un poêle dont le tuyau donne dans une cheminée bouchée, s’il y a cheminée. Le papier de tenture est uni, vert ou brun. Les tables sont en bois noir. L’industrie des employés se manifeste dans leur manière de se caser. Le frileux a sous ses pieds une espèce de pupitre en bois, l’homme à tempérament bilieux-sanguin n’a qu’une sparterie; le lymphatique qui redoute les vents coulis, l’ouverture des portes et autres causes du changement de température, se fait un petit paravent avec des cartons. Il existe une armoire où chacun met l’habit de travail, les manches en toile, les garde-vue, casquettes, calottes grecques et autres ustensiles du métier. Presque toujours la cheminée est garnie de carafes pleines d’eau, de verres et de débris de déjeuner. Dans certains locaux obscurs, il y a des lampes. La porte du cabinet où se tient le Sous-Chef est ouverte, en sorte qu’il peut surveiller ses employés, les empêcher de trop causer, ou venir causer avec eux dans de grandes circonstances. Le mobilier des bureaux indiquerait au besoin à l’observateur la qualité de ceux qui les habitent. Les rideaux sont blancs ou en étoffe de couleur, en coton ou en soie; les chaises sont en merisier ou en acajou, garnies de paille, de maroquin ou d’étoffes; les papiers sont plus ou moins frais. Mais, à quelque administration que toutes ces choses publiques appartiennent, dès qu’elles sortent du Ministère, rien n’est plus étrange que ce monde de meubles qui a vu tant de maîtres et tant de régimes, qui a subi tant de désastres. Aussi de tous les déménagements, les plus grotesques de Paris sont-ils ceux des Administrations. Jamais le génie d’Hoffmann, ce chantre de l’impossible, n’a rien inventé de plus fantastique. On ne se rend pas compte de ce qui passe dans les charrettes. Les cartons bâillent en laissant une traînée de poussière dans les rues. Les tables montrent leurs quatre fers en l’air, les fauteuils rongés, les incroyables ustensiles avec lesquels on administre la France, ont des physionomies effrayantes. C’est à la fois quelque chose qui tient aux affaires de théâtre et aux machines des saltimbanques. De même que sur les obélisques, on aperçoit des traces d’intelligence et des ombres d’écriture qui troublent l’imagination, comme tout ce qu’on voit sans en comprendre la fin! Enfin tout cela est si vieux, si éreinté, si fané, que la batterie de cuisine la plus sale est infiniment plus agréable à voir que les ustensiles de la cuisine administrative.

Peut-être suffira-t-il de peindre la Division de monsieur La Billardière, pour que les étrangers et les gens qui vivent en province aient des idées exactes sur les mœurs intimes des Bureaux, car ces traits principaux sont sans doute communs à toutes les administrations européennes.

D’abord, et avant tout, figurez-vous à votre fantaisie un homme ainsi rubriqué dans l’Annuaire?

CHEF DE DIVISION.

«Monsieur le baron Flamet de La Billardière (Athanase-Jean-François-Michel), ancien Grand-Prévôt du département de la Corrèze, Gentilhomme ordinaire de la Chambre, Maître des requêtes en service extraordinaire, Président du grand Collége du département de la Dordogne, Officier de la Légion-d’Honneur, chevalier de Saint-Louis et des Ordres étrangers du Christ, d’Isabelle, de Saint-Wladimir, etc., Membre de l’Académie du Gers et de plusieurs autres Sociétés savantes, Vice-président de la Société des Bonnes-Lettres, Membre de l’Association de Saint-Joseph, et de la Société des prisons, l’un des Maires de Paris, etc., etc.»

Ce personnage, qui prenait un si grand développement typographique, occupait alors cinq pieds six pouces sur trente-six lignes de large dans un lit, la tête ornée d’un bonnet de coton serré par des rubans couleur feu, visité par l’illustre Desplein, chirurgien du Roi, et par le jeune docteur Bianchon, flanqué de deux vieilles parentes, environné de fioles, linges, remèdes et autres instruments mortuaires, guetté par le curé de Saint-Roch qui lui insinuait de penser à son salut. Son fils Benjamin de La Billardière demandait tous les matins aux deux docteurs:--Croyez-vous que j’aie le bonheur de conserver mon père? Le matin même l’héritier avait fait une transposition en mettant le mot malheur à la place du mot bonheur.

Or, la Division La Billardière était située par soixante et onze marches de longitude sous la latitude des mansardes dans l’océan ministériel d’un magnifique hôtel, au nord-est d’une cour, où jadis étaient des écuries, alors occupées par la Division Clergeot. Un palier séparait les deux bureaux, dont les portes étaient étiquetées, le long d’un vaste corridor éclairé par des jours de souffrance. Les cabinets et antichambres de messieurs Rabourdin et Baudoyer étaient au-dessous, au deuxième étage. Après celui de Rabourdin se trouvaient l’antichambre, le salon et les deux cabinets de monsieur La Billardière.

Au premier étage, coupé en deux par un entresol, était le logement et le bureau de monsieur Eugène de La Brière, personnage occulte et puissant qui sera décrit en quelques phrases, car il mérite bien une parenthèse. Ce jeune homme fut, pendant tout le temps que dura le Ministère, secrétaire particulier du ministre. Aussi son appartement communiquait-il par une porte dérobée au cabinet réel de Son Excellence, car après le cabinet de travail il y en avait un autre en harmonie avec les grands appartements où Son Excellence recevait, afin de pouvoir conférer tour à tour avec son secrétaire particulier sans témoins, et avec de grands personnages sans son secrétaire. Un secrétaire particulier est au ministre ce que des Lupeaulx était au ministère. Entre le jeune La Brière et des Lupeaulx, il y avait la différence de l’aide-de-camp au chef d’état-major. Cet apprenti-ministre décampe et reparaît quelquefois avec son protecteur. Si le ministre tombe avec la faveur royale ou avec des espérances parlementaires, il emmène son secrétaire pour le ramener; sinon il le met au vert en quelque pâturage administratif, à la Cour des Comptes, par exemple, cette auberge où les secrétaires attendent que l’orage se dissipe. Ce jeune homme n’est pas précisément un homme d’État mais c’est un homme politique, et quelquefois la politique d’un homme. Quand on pense au nombre infini de lettres qu’il doit décacheter et lire, outre ses occupations, n’est-il pas évident que dans un état monarchique on payerait cette utilité bien cher. Une victime de ce genre coûte à Paris entre dix et vingt mille francs; mais le jeune homme profite des loges, des invitations et des voitures ministérielles. L’empereur de Russie serait très-heureux d’avoir pour cinquante mille francs par an, un de ces aimables caniches constitutionnels, si doux, si bien frisés, si caressants, si dociles, si merveilleusement dressés, de bonne garde, et.... fidèles! Mais le secrétaire particulier ne vient, ne s’obtient, ne se découvre, ne se développe que dans les bureaux d’un gouvernement représentatif. Dans la monarchie vous n’avez que des courtisans et des serviteurs; tandis qu’avec une Charte vous êtes servi, flatté, caressé par des hommes libres. Les ministres, en France, sont donc plus heureux que les femmes et que les rois: ils ont quelqu’un qui les comprend. Peut-être faut-il plaindre les secrétaires particuliers à l’égal des femmes et du papier blanc: ils souffrent tout. Comme la femme chaste, ils doivent n’avoir de talent qu’en secret, et pour leurs ministres. S’ils ont du talent en public, ils sont perdus. Un secrétaire particulier est donc un ami donné par le Gouvernement. Revenons aux Bureaux?