La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 2

Chapter 23,057 wordsPublic domain

--Blondet?... un mot, mon enfant, reprit Couture. D’abord Nucingen a osé dire qu’il n’y a que des apparences d’honnête homme; puis, pour le bien connaître, il faut être dans les affaires. Chez lui, la banque est un très-petit département: il y a les fournitures du gouvernement, les vins, les laines, les indigos, enfin tout ce qui donne matière à un gain quelconque. Son génie embrasse tout. Cet éléphant de la Finance vendrait des Députés au Ministère, et les Grecs aux Turcs. Pour lui le commerce est, dirait Cousin, la totalité des variétés, l’unité des spécialités. La Banque envisagée ainsi devient toute une politique, elle exige une tête puissante, et porte alors un homme bien trempé à se mettre au-dessus des lois de la probité dans lesquelles il se trouve à l’étroit.

--Tu as raison, mon fils, dit Blondet. Mais nous seuls, nous comprenons que c’est alors la guerre portée dans le monde de l’argent. Le banquier est un conquérant qui sacrifie des masses pour arriver à des résultats cachés, ses soldats sont les intérêts des particuliers. Il a ses stratagèmes à combiner, ses embuscades à tendre, ses partisans à lancer, ses villes à prendre. La plupart de ces hommes sont si contigus à la Politique, qu’ils finissent par s’en mêler, et leurs fortunes y succombent. La maison Necker s’y est perdue, le fameux Samuel Bernard s’y est presque ruiné. Dans chaque siècle, il se trouve un banquier de fortune colossale qui ne laisse ni fortune ni successeur. Les frères Pâris, qui contribuèrent à abattre Law, et Law lui-même, auprès de qui tous ceux qui inventent des Sociétés par actions sont des pygmées, Bouret, Baujon, tous ont disparu sans se faire représenter par une famille. Comme le Temps, la Banque dévore ses enfants. Pour pouvoir subsister, le banquier doit devenir noble, fonder une dynastie comme les prêteurs de Charles-Quint, les Fugger, créés princes de Babenhausen, et qui existent encore... dans l’Almanach de Gotha. La Banque cherche la noblesse par instinct de conservation, et sans le savoir peut-être. Jacques Cœur a fait une grande maison noble, celle de Noirmoutier, éteinte sous Louis XIII. Quelle énergie chez cet homme, ruiné pour avoir fait un roi légitime! Il est mort prince d’une île de l’Archipel où il a bâti une magnifique cathédrale.

--Ah! si vous faites des Cours d’Histoire, nous sortons du temps actuel où le trône est destitué du droit de conférer la noblesse, où l’on fait des barons et des comtes à huis-clos, quelle pitié! dit Finot.

--Tu regrettes la savonnette à vilain, dit Bixiou, tu as raison. Je reviens à nos moutons. Connaissez-vous Beaudenord? Non, non, non. Bien. Voyez comme tout passe! Le pauvre garçon était la fleur du dandysme il y a dix ans. Mais il a été si bien absorbé, que vous ne le connaissez pas plus que Finot ne connaissait tout à l’heure l’origine du coup de Jarnac (c’est pour la phrase et non pour te taquiner que je dis cela, Finot!). A la vérité, il appartenait au faubourg Saint-Germain. Eh! bien, Beaudenord est le premier pigeon que je vais vous mettre en scène. D’abord, il se nommait Godefroid de Beaudenord. Ni Finot, ni Blondet, ni Couture, ni moi, nous ne méconnaîtrons un pareil avantage. Le gars ne souffrait point dans son amour-propre en entendant appeler ses gens au sortir d’un bal, quand trente jolies femmes encapuchonnées et flanquées de leurs maris et de leurs adorateurs attendaient leurs voitures. Puis il jouissait de tous les membres que Dieu a donnés à l’homme: sain et entier, ni taie sur un œil, ni faux toupet, ni faux mollets; ses jambes ne rentraient point en dedans, ne sortaient point en dehors; genoux sans engorgement, épine dorsale droite, taille mince, main blanche et jolie, cheveux noirs; teint ni rose comme celui d’un garçon épicier, ni trop brun comme celui d’un Calabrois. Enfin, chose essentielle! Beaudenord n’était pas trop joli homme, comme le sont ceux de nos amis qui ont l’air de faire état de leur beauté, de ne pas avoir autre chose; mais ne revenons pas là-dessus, nous l’avons dit, c’est infâme! Il tirait bien le pistolet, montait fort agréablement à cheval; il s’était battu pour une vétille, et n’avait pas tué son adversaire. Savez-vous que pour faire connaître de quoi se compose un bonheur entier, pur, sans mélange, au dix-neuvième siècle, à Paris, et un bonheur de jeune homme de vingt-six ans, il faut entrer dans les infiniment petites choses de la vie? Le bottier avait attrapé le pied de Beaudenord et le chaussait bien, son tailleur aimait à l’habiller. Godefroid ne grasseyait pas, ne gasconnait pas, ne normandisait pas, il parlait purement et correctement, et mettait fort bien sa cravate, comme Finot. Cousin par alliance du marquis d’Aiglemont, son tuteur (il était orphelin de père et de mère, autre bonheur!), il pouvait aller et allait chez les banquiers, sans que le faubourg Saint-Germain lui reprochât de les hanter, car heureusement un jeune homme a le droit de faire du plaisir son unique loi, de courir où l’on s’amuse, et de fuir les recoins sombres où fleurit le chagrin. Enfin il avait été vacciné (tu me comprends, Blondet). Malgré toutes ces vertus, il aurait pu se trouver très-malheureux. Hé! hé! le bonheur a le malheur de paraître signifier quelque chose d’absolu; apparence qui induit tant de niais à demander: «Qu’est-ce que le bonheur?» Une femme de beaucoup d’esprit disait: «Le bonheur est où on le met.»

--Elle proclamait une triste vérité, dit Blondet.

--Et morale, ajouta Finot.

--Archi-morale! LE BONHEUR, comme LA VERTU, comme LE MAL, expriment quelque chose de relatif, répondit Blondet. Ainsi La Fontaine espérait que, par la suite des temps, les damnés s’habitueraient à leur position, et finiraient par être dans l’enfer comme les poissons dans l’eau.

--Les épiciers connaissent tous les mots de La Fontaine! dit Bixiou.

--Le bonheur d’un homme de vingt-six ans qui vit à Paris, n’est pas le bonheur d’un homme de vingt-six ans qui vit à Blois, dit Blondet, sans entendre l’interruption. Ceux qui partent de là pour déblatérer contre l’instabilité des opinions sont des fourbes ou des ignorants. La médecine moderne, dont le plus beau titre de gloire est d’avoir, de 1799 à 1837, passé de l’état conjectural à l’état de science positive, et ce par l’influence de la grande École analyste de Paris, a démontré que, dans une certaine période, l’homme s’est complétement renouvelé....

--A la manière du couteau de Jeannot, et vous le croyez toujours le même, reprit Bixiou. Il y a donc plusieurs losanges dans cet habit d’Arlequin que nous nommons le bonheur, eh! bien, le costume de mon Godefroid n’avait ni trous ni taches. Un jeune homme de vingt-six ans, qui serait heureux en amour, c’est-à-dire aimé, non à cause de sa florissante jeunesse, non pour son esprit, non pour sa tournure, mais irrésistiblement, pas même à cause de l’amour en lui-même, mais quand même cet amour serait abstrait, pour revenir au mot de Royer-Collard, ce susdit jeune homme pourrait fort bien ne pas avoir un liard dans la bourse que l’objet aimant lui aurait brodée, il pourrait devoir son loyer à son propriétaire, ses bottes à ce bottier déjà nommé, ses habits au tailleur qui finirait, comme la France, par se désaffectionner. Enfin, il pourrait être pauvre! La misère gâte le bonheur du jeune homme qui n’a pas nos opinions transcendantes sur la fusion des intérêts. Je ne sais rien de plus fatigant que d’être moralement très-heureux et matériellement très-malheureux. N’est-ce pas avoir une jambe glacée comme la mienne par le vent coulis de la porte, et l’autre grillée par la braise du feu. J’espère être bien compris, il y a de l’écho dans la poche de ton gilet, Blondet? Entre nous, laissons le cœur, il gâte l’esprit. Poursuivons! Godefroid de Beaudenord avait donc l’estime de ses fournisseurs, car ses fournisseurs avaient assez régulièrement sa monnaie. La femme de beaucoup d’esprit déjà citée, et qu’on ne peut pas nommer, parce que, grâce à son peu de cœur, elle vit....

--Qui est-ce?

--La marquise d’Espard! Elle disait qu’un jeune homme devait demeurer dans un entresol, n’avoir chez lui rien qui sentît le ménage, ni cuisinière, ni cuisine, être servi par un vieux domestique, et n’annoncer aucune prétention à la stabilité. Selon elle, tout autre établissement est de mauvais goût. Godefroid de Beaudenord, fidèle à ce programme, logeait quai Malaquais, dans un entresol; néanmoins il avait été forcé d’avoir une petite similitude avec les gens mariés, en mettant dans sa chambre un lit d’ailleurs si étroit qu’il y tenait peu. Une Anglaise, entrée par hasard chez lui, n’y aurait pu rien trouver d’_improper_. Finot, tu te feras expliquer la grande loi de l’_improper_ qui régit l’Angleterre! Mais puisque nous sommes liés par un billet de mille, je vais t’en donner une idée. Je suis allé en Angleterre, moi! (Bas à l’oreille de Blondet: Je lui donne de l’esprit pour plus de deux mille francs.) En Angleterre, Finot, tu te lies extrêmement avec une femme, pendant la nuit, au bal ou ailleurs; tu la rencontres le lendemain dans la rue, et tu as l’air de la reconnaître: _improper!_ Tu trouves à dîner, sous le frac de ton voisin de gauche, un homme charmant, de l’esprit, nulle morgue, du laissez-aller; il n’a rien d’anglais; suivant les lois de l’ancienne compagnie française, si accorte, si aimable, tu lui parles: _improper!_ Vous abordez au bal une jolie femme afin de la faire danser: _improper!_ Vous vous échauffez, vous discutez, vous riez, vous répandez votre cœur, votre âme, votre esprit dans votre conversation; vous y exprimez des sentiments; vous jouez quand vous êtes au jeu, vous causez en causant et vous mangez en mangeant: _improper! improper! improper!_ Un des hommes les plus spirituels et les plus profonds de cette époque, Stendhal a très-bien caractérisé l’_improper_ en disant qu’il est tel lord de la Grande-Bretagne qui, seul, n’ose pas se croiser les jambes devant son feu, de peur d’être _improper_. Une dame anglaise, fût-elle de la secte furieuse des _saints_ (protestants renforcés qui laisseraient mourir toute leur famille de faim, si elle était _improper_), ne sera pas _improper_ en faisant le diable à trois dans sa chambre à coucher, et se regardera comme perdue si elle reçoit un ami dans cette même chambre. Grâce à l’_improper_, on trouvera quelque jour Londres et ses habitants pétrifiés.

--Quand on pense qu’il est en France des niais qui veulent y importer les solennelles bêtises que les Anglais font chez eux avec ce beau sang-froid que vous leur connaissez, dit Blondet, il y a de quoi faire frémir quiconque a vu l’Angleterre et se souvient des gracieuses et charmantes mœurs françaises. Dans les derniers temps, Walter Scott, qui n’a pas osé peindre les femmes comme elles sont de peur d’être _improper_, se repentait d’avoir fait la belle figure d’_Effie_ dans la Prison d’Édimbourg.

--Veux-tu ne pas être _improper_ en Angleterre? dit Bixiou à Finot.

--Hé! bien? dit Finot.

--Va voir aux Tuileries une espèce de pompier en marbre intitulé Thémistocle par le statuaire, et tâche de marcher comme la statue du commandeur, tu ne seras jamais _improper_. C’est par une application rigoureuse de la grande loi de l’_improper_ que le bonheur de Godefroid se compléta. Voici l’histoire. Il avait un tigre, et non pas un groom, comme l’écrivent des gens qui ne savent rien du monde. Son tigre était un petit Irlandais, nommé Paddy, Joby, Toby (à volonté), trois pieds de haut, vingt pouces de large, figure de belette, des nerfs d’acier faits au gin, agile comme un écureuil, menant un landau avec une habileté qui ne s’est jamais trouvée en défaut ni à Londres ni à Paris, un œil de lézard, fin comme le mien, montant à cheval comme le vieux Franconi, les cheveux blonds comme ceux d’une vierge de Rubens, les joues roses, dissimulé comme un prince, instruit comme un avoué retiré, âgé de dix ans, enfin une vraie fleur de perversité, jouant et jurant, aimant les confitures et le punch, insulteur comme un feuilleton, hardi et chippeur comme un gamin de Paris. Il était l’honneur et le profit d’un célèbre lord anglais, auquel il avait déjà fait gagner sept cent mille francs aux courses. Le lord aimait beaucoup cet enfant: son tigre était une curiosité, personne à Londres n’avait de tigre si petit. Sur un cheval de course, Joby avait l’air d’un faucon. Eh! bien, le lord renvoya Toby, non pour gourmandise, ni pour vol, ni pour meurtre, ni pour criminelle conversation, ni pour défaut de tenue, ni pour insolence envers milady, non pour avoir troué les poches de la première femme de milady, non pour s’être laissé corrompre par les adversaires de milord aux courses, non pour s’être amusé le dimanche, enfin pour aucun fait reprochable. Toby eût fait toutes ces choses, il aurait même parlé à milord sans être interrogé, milord lui aurait encore pardonné ce crime domestique. Milord aurait supporté bien des choses de Toby, tant milord y tenait. Son tigre menait une voiture à deux roues et à deux chevaux l’un devant l’autre, en selle sur le second, les jambes ne dépassant pas les brancards, ayant l’air enfin d’une de ces têtes d’anges que les peintres italiens sèment autour du Père éternel. Un journaliste anglais fit une délicieuse description de ce petit ange, il le trouva trop joli pour un tigre, il offrit de parier que Paddy était une tigresse apprivoisée. La description menaçait de s’envenimer et de devenir _improper_ au premier chef. Le superlatif de l’_improper_ mène à la potence. Milord fut beaucoup loué de sa circonspection par milady. Toby ne put trouver de place nulle part, après s’être vu contester son État-civil dans la Zoologie britannique. En ce temps, Godefroid florissait à l’ambassade de France à Londres, où il apprit l’aventure de Toby, Joby, Paddy. Godefroid s’empara du tigre qu’il trouva pleurant auprès d’un pot de confitures, car l’enfant avait déjà perdu les guinées par lesquelles milord avait doré son malheur. A son retour, Godefroid de Beaudenord importa donc chez nous le plus charmant tigre de l’Angleterre, il fut connu par son tigre comme Couture s’est fait remarquer par ses gilets. Aussi entra-t-il facilement dans la confédération du club dit aujourd’hui de Grammont. Il n’inquiétait aucune ambition après avoir renoncé à la carrière diplomatique, il n’avait pas un esprit dangereux, il fut bien reçu de tout le monde. Nous autres, nous serions offensés dans notre amour-propre en ne rencontrant que des visages riants. Nous nous plaisons à voir la grimace amère de l’Envieux. Godefroid n’aimait pas à être haï. A chacun son goût! Arrivons au solide, à la vie matérielle? Son appartement, où j’ai léché plus d’un déjeuner, se recommandait par un cabinet de toilette mystérieux, bien orné, plein de choses confortables, à cheminée, à baignoire; sortie sur un petit escalier, portes battantes assourdies, serrures faciles, gonds discrets, fenêtres à carreaux dépolis, à rideaux impassibles. Si la chambre offrait et devait offrir le plus beau désordre que puisse souhaiter le peintre d’aquarelle le plus exigeant, si tout y respirait l’allure bohémienne d’une vie de jeune homme élégant, le cabinet de toilette était comme un sanctuaire: blanc, propre, rangé, chaud, point de vent coulis, tapis fait pour y sauter pieds nus, en chemise et effrayée. Là est la signature du garçon vraiment petit-maître et sachant la vie! car là, pendant quelques minutes, il peut paraître ou sot ou grand dans les petits détails de l’existence qui révèlent le caractère. La marquise déjà citée, non, c’est la marquise de Rochefide, est sortie furieuse d’un cabinet de toilette, et n’y est jamais revenue, elle n’y avait rien trouvé d’_improper_. Godefroid y avait une petite armoire pleine...

--De camisoles, dit Finot.

--Allons, te voilà gros Turcaret! (Je ne le formerai jamais!) Mais non, de gâteaux, de fruits, jolis petits flacons de vin de Malaga, de Lunel, un en-cas à la Louis XIV, tout ce qui peut amuser des estomacs délicats et bien appris, des estomacs de seize quartiers. Un vieux malicieux domestique, très-fort en l’art vétérinaire, servait les chevaux et pansait Godefroid, car il avait été à feu monsieur Beaudenord, et portait à Godefroid une affection invétérée, cette lèpre du cœur que les Caisses d’Épargne ont fini par guérir chez les domestiques. Tout bonheur matériel repose sur des chiffres. Vous, à qui la vie parisienne est connue jusque dans ses exostoses, vous devinez qu’il lui fallait environ dix-sept mille livres de rente, car il avait dix-sept francs d’impositions et mille écus de fantaisies. Eh! bien, mes chers enfants, le jour où il se leva majeur, le marquis d’Aiglemont lui présenta des comptes de tutelle, comme nous ne serions pas capables d’en rendre à nos neveux, et lui remit une inscription de dix-huit mille livres de rente sur le grand-livre, reste de l’opulence paternelle étrillée par la grande réduction républicaine, et grêlée par les arriérés de l’Empire. Ce vertueux tuteur mit son pupille à la tête d’une trentaine de mille francs d’économie placées dans la maison Nucingen, en lui disant avec toute la grâce d’un grand seigneur et le laissez-aller d’un soldat de l’Empire qu’il lui avait ménagé cette somme pour ses folies de jeune homme. «Si tu m’écoutes, Godefroid, ajouta-t-il, au lieu de les dépenser sottement comme tant d’autres, fais des folies utiles, accepte une place d’attaché d’ambassade à Turin, de là va à Naples, de Naples reviens à Londres, et pour ton argent tu te seras amusé, instruit. Plus tard, si tu veux prendre une carrière, tu n’auras perdu ni ton temps ni ton argent.» Feu d’Aiglemont valait mieux que sa réputation, on ne peut pas en dire autant de nous.

--Un jeune homme qui débute à vingt et un ans avec dix-huit mille livres de rente est un garçon ruiné, dit Couture.

--S’il n’est pas avare, ou très-supérieur, dit Blondet.

--Godefroid séjourna dans les quatre capitales de l’Italie, reprit Bixiou. Il vit l’Allemagne et l’Angleterre, un peu Saint-Pétersbourg, parcourut la Hollande; mais il se sépara desdits trente mille francs en vivant comme s’il avait trente mille livres de rente. Il trouva partout _le suprême de volaille_, _l’aspic_, et _les vins de France_, entendit parler français à tout le monde, enfin il ne sut pas sortir de Paris. Il aurait bien voulu se dépraver le cœur, se le cuirasser, perdre ses illusions, apprendre à tout écouter sans rougir, à parler sans rien dire, à pénétrer les secrets intérêts des puissances... Bah! il eut bien de la peine à se munir de quatre langues, c’est-à-dire à s’approvisionner de quatre mots contre une idée. Il revint veuf de plusieurs douairières ennuyeuses, appelées _bonnes fortunes_ à l’étranger, timide et peu formé, bon garçon, plein de confiance, incapable de dire du mal des gens qui lui faisaient l’honneur de l’admettre chez eux, ayant trop de bonne foi pour être diplomate, enfin ce que nous appelons un loyal garçon.

--Bref un _moutard_ qui tenait ses dix-huit mille livres de rente à la disposition des premières actions venues, dit Couture.