La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 18

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Au Ministère, florissait alors comme Secrétaire-général certain monsieur Clément Chardin des Lupeaulx, un de ces personnages que le flot des événements politiques met en saillie pendant quelques années, qu’il emporte en un jour d’orage, et que vous retrouvez sur la rive, à je ne sais quelle distance, échoués comme la carcasse d’une embarcation, mais qui semblent être encore quelque chose. Le voyageur se demande si ce débris n’a pas contenu des marchandises précieuses, servi dans de grandes circonstances, coopéré à quelque résistance, supporté le velours d’un trône ou transporté le cadavre d’une royauté. En ce moment, Clément des Lupeaulx (les Lupeaulx absorbaient le Chardin) atteignait à son apogée. Dans les existences les plus illustres comme dans les plus obscures, n’y a-t-il pas pour l’animal comme pour les Secrétaires-généraux un zénith et un nadir, une période où le pelage est magnifique, où la fortune rayonne de tout son éclat. Dans la nomenclature créée par les fabulistes, des Lupeaulx appartenait au genre des Bertrand, et ne s’occupait qu’à trouver des Ratons. Les moralistes déploient ordinairement leur verve sur les abominations transcendantes. Pour eux, les crimes sont à la cour d’Assises ou à la Police correctionnelle, mais les finesses sociales leur échappent; l’habileté qui triomphe sous les armes du Code est au-dessus ou au-dessous d’eux, ils n’ont ni loupe ni longue-vue; il leur faut de bonnes grosses horreurs bien visibles. Toujours occupés des carnassiers, ils négligent les reptiles; et heureusement pour les poètes comiques, ils leur laissent les nuances qui colorent le Chardin des Lupeaulx. Égoïste et vain, souple et fier, libertin et gourmand, avide à cause de ses dettes, discret comme une tombe d’où rien ne sort pour démentir l’inscription destinée aux passants, intrépide et sans peur quand il sollicitait, aimable et spirituel dans toute l’acception du mot, moqueur à propos, plein de tact, sachant vous compromettre par une caresse comme par un coup de coude, ne reculant devant aucune largeur de ruisseau et sautant avec grâce, effronté voltairien et allant à la messe à Saint-Thomas-d’Aquin quand il s’y trouvait une belle assemblée, le Secrétaire-général ressemblait à toutes les médiocrités qui forment le noyau du monde politique. Savant de la science des autres, il avait pris la position d’écouteur, et il n’en existait point de plus attentif. Aussi, pour ne pas éveiller le soupçon, était-il flatteur jusqu’à la nausée, insinuant comme un parfum et caressant comme une femme. Il allait accomplir sa quarantième année. Sa jeunesse l’avait désespéré pendant long-temps, car il sentait que l’assiette de sa fortune politique dépendait de la députation. Comment était-il parvenu? se dira-t-on. Par un moyen bien simple: Bonneau politique, des Lupeaulx se chargeait des missions délicates que l’on ne peut donner ni à un homme qui se respecte, ni à un homme qui ne se respecte pas, mais qui se confient à des êtres sérieux et apocryphes tout ensemble, que l’on peut avouer ou désavouer à volonté. Son état était d’être toujours compromis, et il avançait autant par la défaite que par le succès. Il avait compris que sous la Restauration, temps de transactions continuelles entre les hommes, entre les choses, entre les faits accomplis et ceux qui se massaient à l’horizon, le pouvoir aurait besoin d’une femme de ménage. Une fois que dans une maison il s’introduit une vieille qui sait comment se fait et se défait le lit, où se balaient les ordures, où se jette et d’où se tire le linge sale, où se serre l’argenterie, comment s’apaise un créancier, quels gens doivent être reçus ou mis à la porte; cette créature eût-elle des vices, fût-elle sale, bancroche ou édentée, mît-elle à la loterie et prît-elle trente sous par jour pour se faire une mise, les maîtres l’aiment par habitude, tiennent devant elle conseil dans les circonstances les plus critiques: elle est là, rappelle les ressources et flaire les mystères, apporte à propos le pot de rouge et le schall, se laisse gronder, rouler par les escaliers, et le lendemain, au réveil, présente gaiement un excellent consommé. Quelque grand que soit un homme, il a besoin d’une femme de ménage avec laquelle il puisse être faible, indécis, disputailleur avec son propre destin, s’interroger, se répondre et s’enhardir au combat. N’est-ce pas comme le bois mou des Sauvages, qui, frotté contre du bois dur, donne le feu? Beaucoup de génies s’allument ainsi. Napoléon faisait ménage avec Berthier, et Richelieu avec le père Joseph: des Lupeaulx faisait ménage avec tout le monde. Il restait l’ami des ministres déchus en se constituant leur intermédiaire auprès de ceux qui arrivaient; il embaumait ainsi la dernière flatterie et parfumait le premier compliment. Il entendait d’ailleurs admirablement les petites choses auxquelles un homme d’État n’a pas le loisir de songer: il comprenait une nécessité, il obéissait bien; il relevait sa bassesse en en plaisantant le premier, afin d’en relever tout le prix, et choisissait toujours dans les services à rendre celui que l’on n’oublierait pas. Ainsi, quand il fallut franchir le fossé qui séparait l’Empire de la Restauration, quand chacun cherchait une planche pour le passer, au moment où les roquets de l’Empire se ruaient dans un dévouement de paroles, des Lupeaulx passait la frontière après avoir emprunté de fortes sommes à des usuriers. Jouant le tout pour le tout, il rachetait en Allemagne les créances les plus criardes sur le roi Louis XVIII, et liquidait par ce moyen, lui le premier, près de trois millions à vingt pour cent; car il eut le bonheur d’opérer à cheval sur 1814 et sur 1815. Les bénéfices furent dévorés par les sieurs Gobseck, Werbrust et Gigonnet, croupiers de l’entreprise: des Lupeaulx les leur avait promis; il ne jouait pas une mise, il jouait toute la banque, en sachant bien que Louis XVIII n’était pas homme à oublier cette lessive. Des Lupeaulx fut nommé maître des requêtes, chevalier de Saint-Louis et officier de la Légion-d’Honneur. Une fois grimpé, l’homme habile chercha les moyens de se maintenir sur son échelon, car dans la place forte où il s’était introduit les généraux ne conservent pas long-temps les bouches inutiles. Aussi, à son métier de ménagère et d’entremetteur, avait-il joint la consultation gratuite dans les maladies secrètes du pouvoir. Après avoir reconnu chez les prétendues supériorités de la Restauration une profonde infériorité relativement aux événements qui les dominaient, il avait imposé leur médiocrité politique en leur apportant, leur vendant au milieu d’une crise ce mot d’ordre que les gens de talent écoutent dans l’avenir. Ne croyez point que ceci vînt de lui-même; autrement, des Lupeaulx eût été un homme de génie, et ce n’était qu’un homme d’esprit. Ce Bertrand allait partout, recueillait les avis, sondait les consciences et saisissait les sons qu’elles rendaient. Il récoltait la science en véritable et infatigable abeille politique. Ce dictionnaire de Bayle vivant ne faisait pas comme le fameux dictionnaire, il ne rapportait pas toutes les opinions sans conclure, il avait le talent de la mouche et tombait droit sur la chair la plus exquise, au milieu de la cuisine. Aussi passait-il pour un homme d’État indispensable; et cette croyance avait pris de si profondes racines dans les esprits, que les ambitieux arrivés jugeaient nécessaire de bien le compromettre afin de l’empêcher de monter plus haut; ils le dédommageaient par un crédit secret de son peu d’importance publique. Néanmoins, en se sentant appuyé sur tout le monde, ce pêcheur d’idées avait exigé des arrhes perpétuelles: il était rétribué par l’État-major dans la Garde Nationale où il avait une sinécure payée par la Ville de Paris; il était commissaire du gouvernement près d’une Société Anonyme; il avait une inspection dans la Maison du roi. Ses deux places inscrites au budget étaient celles de Secrétaire-général et de maître des requêtes. Pour le moment, il voulait être commandeur de la Légion-d’Honneur, gentilhomme de la chambre, comte et député. Pour être député, il fallait payer mille francs d’impôt, la misérable bicoque des Lupeaulx valait à peine cinq cents francs de rente. Où prendre l’argent pour y bâtir un château, pour l’entourer de plusieurs domaines respectables, et venir y jeter de la poudre aux yeux de tout un Arrondissement? Quoique dînant tous les jours en ville, quoique logé depuis neuf ans aux frais de l’État, quoique voituré par le Ministère, des Lupeaulx ne possédait guère que trente mille francs de dettes franches et liquides sur lesquelles personne n’élevait de contestation. Un mariage pouvait le mettre à flot en écopant sa barque pleine des eaux de la dette; mais le bon mariage dépendait de son avancement, et son avancement voulait la députation. En cherchant les moyens de briser ce cercle vicieux, il ne voyait qu’un immense service à rendre ou quelque bonne affaire à combiner. Mais, hélas! les conspirations étaient usées, et les Bourbons avaient en apparence vaincu les partis. Enfin malheureusement, depuis quelques années le gouvernement était si bien mis à jour par les sottes discussions de la Gauche, qui s’étudiait à rendre tout gouvernement impossible en France, qu’on ne pouvait plus y faire d’affaires: les dernières s’étaient accomplies en Espagne, et combien n’avait-on pas crié! Puis des Lupeaulx avait multiplié les difficultés en croyant à l’amitié de son ministre, auquel il eut l’imprudence d’exprimer le désir d’être assis sur les bancs ministériels. Les ministres devinèrent d’où venait ce désir: des Lupeaulx voulait consolider une position précaire et ne plus être dans leur dépendance. Le lévrier se révoltait contre le chasseur, les ministres lui donnèrent quelques coups de fouet et le caressèrent tour à tour, ils lui suscitèrent des rivaux; mais des Lupeaulx se conduisit avec eux comme une habile courtisane avec des nouvelles venues: il leur tendit des piéges, ils y tombèrent, il en fit promptement justice. Plus il se sentit menacé, plus il désira conquérir un poste inamovible; mais il fallait jouer serré! En un instant, il pouvait tout perdre. Un coup de plume abattrait ses épaulettes de colonel civil, son inspection, sa sinécure à la Société Anonyme, ses deux places et leurs avantages: en tout, six traitements conservés sous le feu de la loi sur le cumul. Souvent il menaçait son ministre comme une maîtresse menace son amant, il se disait sur le point d’épouser une riche veuve: le ministre cajolait alors le cher des Lupeaulx. Dans un de ces raccommodements, il reçut la promesse formelle d’une place à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, lors de la première vacance. C’était, disait-il, le pain d’un cheval. Dans son admirable position, Clément Chardin des Lupeaulx était comme un arbre planté dans un terrain favorable. Il pouvait satisfaire ses vices, ses fantaisies, ses vertus et ses défauts.

Voici les fatigues de sa vie: entre cinq ou six invitations journalières, il avait à choisir la maison où se trouvait le meilleur dîner. Il allait faire rire le matin le ministre et sa femme au petit-lever, caressait les enfants et jouait avec eux. Puis il travaillait une heure ou deux, c’est-à-dire il s’étendait dans un bon fauteuil pour lire les journaux, dicter le sens d’une lettre, recevoir quand le ministre n’y était pas, expliquer en gros la besogne, attraper ou distribuer quelques gouttes d’eau bénite de cour, parcourir des pétitions d’un coup de lorgnon ou les apostiller par une signature qui signifiait: «_Je m’en moque, faites comme vous voudrez!_» Chacun savait que quand des Lupeaulx s’intéressait à quelqu’un ou à quelque chose, il s’en mêlait personnellement. Il permettait aux employés supérieurs quelques causeries intimes sur les affaires délicates, et il écoutait leurs cancans. De temps en temps il allait au Château prendre le mot d’ordre. Enfin il attendait le ministre au retour de la Chambre quand il y avait session, pour savoir s’il fallait inventer et diriger quelque manœuvre. Le sybarite ministériel s’habillait, dînait et visitait douze ou quinze salons de huit heures à trois heures du matin. A l’Opéra, il causait avec les journalistes, car il était avec eux du dernier bien; il y avait entre eux un continuel échange de petits services, il leur entonnait ses fausses nouvelles et gobait les leurs; il les empêchait d’attaquer tel ou tel ministre sur telle ou telle chose qui ferait, disait-il, une vraie peine à leurs femmes ou à leurs maîtresses.

--Dites que le projet de loi ne vaut rien, et démontrez-le si vous pouvez; mais ne dites pas que Mariette a mal dansé. Calomniez notre affection pour nos proches en jupons, mais ne révélez pas nos farces de jeune homme. Diantre! nous avons tous fait nos vaudevilles, et nous ne savons pas ce que nous pouvons devenir par le temps qui court. Vous serez peut-être ministre, vous qui salez aujourd’hui les tartines du _Constitutionnel_...

En revanche, dans l’occasion il servait les rédacteurs, il levait tout obstacle à la représentation d’une pièce, il lâchait à propos des gratifications ou quelque bon dîner, il promettait de faciliter la conclusion d’une affaire. D’ailleurs il aimait la littérature et protégeait les arts: il avait des autographes, de magnifiques albums _gratis_, des esquisses, des tableaux. Il faisait beaucoup de bien aux artistes en ne leur nuisant pas, en les soutenant dans certaines occasions où leur amour-propre voulait une satisfaction peu coûteuse. Aussi était-il aimé par tout ce monde de coulisses, de journalistes et d’artistes. D’abord tous avaient les mêmes vices et la même paresse; puis ils se moquaient si bien de tout entre deux vins ou entre deux danseuses! le moyen de ne pas être amis? Si des Lupeaulx n’eût pas été Secrétaire-général, il aurait été journaliste. Aussi dans la lutte des quinze années où la batte de l’épigramme ouvrit la brèche par où passa l’insurrection, des Lupeaulx ne reçut-il jamais le moindre coup.

En voyant cet homme jouant à la boule dans le jardin du Ministère avec les enfants de Monseigneur, le fretin des employés se creusait la cervelle pour deviner le secret de son influence et la nature de son travail, tandis que les talons rouges de tous les Ministères le regardaient comme le plus dangereux Méphistophélès, l’adoraient et lui rendaient avec usure les flatteries qu’il débitait dans la sphère supérieure. Indéchiffrable comme une énigme hiéroglyphique pour les petits, l’utilité du secrétaire-général était claire comme une règle de trois pour les intéressés. Chargé de trier les conseils, les idées, de faire des rapports verbaux, ce petit prince de Wagram de ce Napoléon ministériel connaissait tous les secrets de la politique parlementaire, raccrochait les tièdes, portait, rapportait et enterrait les propositions, disait les _non_ ou les _oui_ que le ministre n’osait prononcer. Fait à recevoir les premiers feux et les premiers coups de désespoir ou de la colère, il se lamentait ou riait avec le ministre. Anneau mystérieux par lequel bien des intérêts se rattachaient au Château et discret comme un confesseur, tantôt il savait tout et tantôt ne savait rien; puis, il disait du ministre ce que le ministre ne pouvait pas dire de soi-même. Enfin, avec cet Ephestion politique, le ministre osait être lui-même, ôter sa perruque et son râtelier, poser ses scrupules et se mettre en pantoufles, déboutonner ses roueries et déchausser sa conscience. Tout d’ailleurs n’était pas roses pour des Lupeaulx: il flattait et conseillait son ministre, obligé de flatter pour conseiller, de conseiller en flattant et de déguiser la flatterie sous le conseil. Aussi presque tous les hommes politiques qui firent ce métier eurent-ils une figure assez jaune; leur constante habitude de toujours faire un mouvement de tête affirmatif pour approuver ce qui se dit, ou pour s’en donner l’air, communiqua quelque chose d’étrange à leur tête; ils approuvaient indifféremment tout ce qui se disait devant eux, et leur langage fut plein de _mais_, de _cependant_, de _néanmoins_, de _moi je ferais_, _moi à votre place_ (ils disaient souvent _à votre place_), toutes phrases qui préparent la contradiction.

Au physique, Clément des Lupeaulx était le reste d’un joli homme: taille de cinq pieds quatre pouces, embonpoint tolérable, le teint échauffé par la bonne chère, un air usé, une titus poudrée, de petites lunettes fines; au moins blond, couleur indiquée par une main potelée comme celle d’une vieille femme blonde, un peu trop carrée, les ongles courts, une main de satrape. Le pied ne manquait pas de distinction. Passé cinq heures, des Lupeaulx était toujours en bas de soie à jour, en souliers, pantalon noir, gilet de cachemire, mouchoir de batiste sans parfums, chaîne d’or, habit bleu de roi à boutons ciselés, et sa brochette d’ordres; le matin, des bottes craquant et un pantalon gris. Sa tenue ressemblait beaucoup plus à celle d’un avoué madré qu’à la contenance d’un ministre. Son œil miroité par l’usage des lunettes le rendait plus laid qu’il ne l’était réellement quand par malheur il les ôtait. Pour les juges habiles, pour les gens droits que le vrai seul met à l’aise, des Lupeaulx était insupportable: ses façons gracieuses frisaient le mensonge, ses protestations aimables, ses vieilles gentillesses toujours neuves pour les imbéciles, montraient trop la corde. Tout homme perspicace voyait en lui une planche pourrie sur laquelle il fallait bien se garder de poser le pied.

Dès que la belle madame Rabourdin daigna s’occuper de la fortune administrative de son mari, elle devina Clément des Lupeaulx et l’étudia pour savoir si dans cette volige il y avait encore quelques fibres ligneuses assez solides pour lestement passer dessus du Bureau à la Division, de huit mille à douze mille francs. La femme supérieure crut pouvoir jouer ce roué politique. Monsieur des Lupeaulx fut donc un peu cause des dépenses extraordinaires qui s’étaient faites et qui se continuaient dans le ménage de Rabourdin.

La rue Duphot, bâtie sous l’Empire, est remarquable par quelques maisons élégantes au dehors et dont les appartements ont été généralement bien entendus. Celui de madame Rabourdin avait d’excellentes dispositions, avantage qui entre pour beaucoup dans la noblesse de la vie intérieure. C’était une jolie antichambre assez vaste, éclairée sur la cour et menant à un grand salon dont les fenêtres avaient vue sur la rue. A droite de ce salon, se trouvaient le cabinet et la chambre de Rabourdin, en retour desquels était la salle à manger où l’on entrait par l’antichambre; à gauche, la chambre à coucher de madame et son cabinet de toilette, en retour desquels était le petit appartement de sa fille. Aux jours de réception, la porte du cabinet de Rabourdin et celle de la chambre de madame restaient ouvertes. L’espace permettait de recevoir une assemblée choisie, sans se donner le ridicule qui pèse sur certaines soirées bourgeoises où le luxe s’improvise aux dépens des habitudes journalières et paraît alors une exception. Le salon venait d’être retendu en soie jaune avec des agréments de couleur carmélite. La chambre de madame était vêtue en étoffe _vraie perse_ et meublée dans le genre _rococo_. Le cabinet de Rabourdin hérita de la tenture de l’ancien salon nettoyée, et fut orné des beaux tableaux laissés par Leprince. La fille du commissaire-priseur utilisa dans sa salle à manger de ravissants tapis turcs, bonne occasion saisie par son père, en les y encadrant dans de vieux ébènes, d’un prix devenu exorbitant. D’admirables buffets de Boulle, achetés également par le feu commissaire-priseur, meublèrent le pourtour de cette pièce, au milieu de laquelle scintillèrent les arabesques en cuivre incrustées dans l’écaille de la première horloge à socle qui reparut pour remettre en honneur les chefs-d’œuvre du dix-septième siècle. Des fleurs embaumaient cet appartement plein de goût et de belles choses, où chaque détail était une œuvre d’art bien placée et bien accompagnée, où madame Rabourdin, mise avec cette originale simplicité que trouvent les artistes, se montrait comme une femme accoutumée à ces jouissances, n’en parlait pas et se contentait d’achever par les grâces de son esprit l’effet produit sur ses hôtes par cet ensemble. Grâce à son père, dès que le _rococo_ fut à la mode, Célestine fit parler d’elle.

Quelque habitué qu’il fût aux fausses et aux réelles magnificences de tout étage, des Lupeaulx fut surpris chez madame Rabourdin. Le charme qui saisit cet Asmodée parisien peut s’expliquer par une comparaison. Imaginez un voyageur fatigué des mille aspects si riches de l’Italie, du Brésil, des Indes, qui revient dans sa patrie et trouve sur son chemin un délicieux petit lac, comme est le lac d’Orta au pied du Mont-Rose, une île bien jetée dans des eaux calmes, coquette et simple, naïve et cependant parée, solitaire et bien accompagnée: élégants bouquets d’arbres, statues d’un bel effet. A l’entour, des rives à la fois sauvages et cultivées; le grandiose et ses tumultes au dehors, au dedans les proportions humaines. Le monde que le voyageur a vu se retrouve en petit, modeste et pur; son âme reposée le convie à rester là, car un charme poétique et mélodieux l’entoure de toutes les harmonies et réveille toutes les idées. C’est à la fois une Chartreuse et la vie!

Quelques jours auparavant, la belle madame Firmiani, l’une des plus ravissantes femmes du faubourg Saint-Germain, qui aimait et recevait madame Rabourdin, avait dit à des Lupeaulx invité tout exprès pour entendre cette phrase: «Pourquoi n’allez-vous donc pas chez madame?» Et elle avait montré Célestine. «Madame a des soirées délicieuses, et surtout on y dîne... mieux que chez moi.»

Des Lupeaulx s’était laissé surprendre une promesse par la belle madame Rabourdin qui, pour la première fois, avait levé les yeux sur lui en parlant. Et il était allé rue Duphot, n’est-ce pas tout dire? La femme n’a qu’une ruse, s’écrie Figaro, mais elle est infaillible. En dînant chez ce simple Chef de Bureau, des Lupeaulx se promit d’y dîner quelquefois. Grâce au jeu décent et convenable de la charmante femme que sa rivale, madame Colleville, surnommait _la Célimène de la rue Duphot_, il y dînait tous les vendredis depuis un mois, et revenait de son propre mouvement prendre une tasse de thé le mercredi.

Depuis quelques jours, après de savantes et fines perquisitions, madame Rabourdin croyait avoir trouvé dans cette planche ministérielle la place d’y mettre une fois le pied. Elle ne doutait plus du succès. Sa joie intérieure ne peut être comprise que dans ces ménages d’employés où l’on a, trois ou quatre ans durant, calculé le bien-être résultant d’une nomination espérée, caressée, choyée. Combien de souffrances apaisées! combien de vœux élancés vers les divinités ministérielles! combien de visites intéressées! Enfin, grâce à sa hardiesse, madame Rabourdin entendait tinter l’heure où elle allait avoir vingt mille francs par an au lieu de huit mille.

--Et je me serai bien conduite, se disait-elle. J’ai fait un peu de dépense; mais nous ne sommes pas dans une époque où l’on va chercher les mérites qui se cachent, tandis qu’en se mettant en vue, en restant dans le monde, en cultivant ses relations, en s’en faisant de nouvelles, un homme arrive. Après tout, les ministres et leurs amis ne s’intéressent qu’aux gens qu’ils voient, et Rabourdin ne se doute pas du monde! Si je n’avais pas entortillé ces trois députés, ils auraient peut-être voulu la place de La Billardière; tandis que, reçus chez moi, la vergogne les prend, ils deviennent nos appuis au lieu d’être nos rivaux. J’ai fait un peu la coquette, mais je suis heureuse que les premières niaiseries avec lesquelles on amuse les hommes aient suffi...