La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 15

Chapter 153,280 wordsPublic domain

D’Arthez vit ce jour-là nombreuse compagnie. La marquise avait invité Rastignac, Blondet, le marquis d’Ajuda Pinto, Maxime de Trailles, le marquis d’Esgrignon, les deux Vandenesse, du Tillet, un des plus riches banquiers de Paris; le baron de Nucingen, Nathan, lady Dudley, deux des plus perfides attachés d’ambassade, et le chevalier d’Espard, l’un des plus profonds personnages de ce salon, la moitié de la politique de sa belle-sœur.

Ce fut en riant que Maxime de Trailles dit à d’Arthez:--Vous voyez beaucoup la princesse de Cadignan?

D’Arthez fit en réponse à cette question une sèche inclination de tête. Maxime de Trailles était un _bravo_ d’un ordre supérieur, sans foi ni loi, capable de tout, ruinant les femmes qui s’attachaient à lui, leur faisant mettre leurs diamants en gage, mais couvrant cette conduite d’un vernis brillant, de manières charmantes et d’un esprit satanique. Il inspirait à tout le monde une crainte et un mépris égal; mais comme personne n’était assez hardi pour lui témoigner autre chose que les sentiments les plus courtois, il ne pouvait s’apercevoir de rien, ou il se prêtait à la dissimulation générale. Il devait au comte de Marsay le dernier degré d’élévation auquel il pouvait arriver. De Marsay, qui connaissait Maxime de longue main, l’avait jugé capable de remplir certaines fonctions secrètes et diplomatiques qu’il lui donnait, et desquelles il s’acquittait à merveille. D’Arthez était depuis un an assez mêlé aux affaires politiques pour connaître à fond le personnage, et lui seul peut-être avait un caractère assez élevé pour exprimer tout haut ce que le monde pensait tout bas.

--_C’esde sans titte bire elle que fus néclichez la Champre_, dit le baron de Nucingen.

--Ah! la princesse est une des femmes les plus dangereuses chez lesquelles un homme puisse mettre le pied, s’écria doucement le marquis d’Esgrignon, je lui dois l’infamie de mon mariage.

--Dangereuse? dit madame d’Espard. Ne parlez pas ainsi de ma meilleure amie. Je n’ai jamais rien su ni vu de la princesse qui ne me paraisse tenir des sentiments les plus élevés.

--Laissez donc dire le marquis, s’écria Rastignac. Quand un homme a été désarçonné par un joli cheval, il lui trouve des vices et il le vend.

Piqué par ce mot, le marquis d’Esgrignon regarda Daniel d’Arthez, et lui dit:--Monsieur n’en est pas, j’espère, avec la princesse, à un point qui nous empêche de parler d’elle.

D’Arthez garda le silence. D’Esgrignon, qui ne manquait pas d’esprit, fit en réponse à Rastignac un portrait apologétique de la princesse qui mit la table en belle humeur. Comme cette raillerie était excessivement obscure pour d’Arthez, il se pencha vers madame de Montcornet, sa voisine, et lui demanda le sens de ces plaisanteries.

--Mais, excepté vous, à en juger par la bonne opinion que vous avez de la princesse, tous les convives ont été, dit-on, dans ses bonnes grâces.

--Je puis vous assurer qu’il n’y a rien que de faux dans cette opinion, répondit Daniel.

--Cependant voici monsieur d’Esgrignon, un gentilhomme du Perche, qui s’est complétement ruiné pour elle, il y a douze ans, et qui, pour elle, a failli monter sur l’échafaud.

--Je sais l’affaire, dit d’Arthez. Madame de Cadignan est allée sauver monsieur d’Esgrignon de la Cour d’assises, et voilà comment il l’en récompense aujourd’hui.

Madame de Montcornet regarda d’Arthez avec un étonnement et une curiosité presque stupides, puis elle reporta ses yeux sur madame d’Espard en le lui montrant comme pour dire: Il est ensorcelé!

Pendant cette courte conversation, madame de Cadignan était protégée par madame d’Espard, dont la protection ressemblait à celle des paratonnerres qui attirent la foudre. Quand d’Arthez revint à la conversation générale, il entendit Maxime de Trailles lançant ce mot:--Chez Diane la dépravation n’est pas un effet, mais une cause; peut-être doit-elle à cette cause son naturel exquis: elle ne cherche pas, elle n’invente rien; elle vous offre les recherches les plus raffinées comme une inspiration de l’amour le plus naïf, et il vous est impossible de ne pas la croire.

Cette phrase, qui semblait avoir été préparée pour un homme de la portée de d’Arthez, était si forte que ce fut comme une conclusion. Chacun laissa la princesse, elle parut assommée. D’Arthez regarda de Trailles et d’Esgrignon d’un air railleur.

--Le plus grand tort de cette femme est d’aller sur les brisées des hommes, dit-il. Elle dissipe comme eux des biens paraphernaux, elle envoie ses amants chez les usuriers, elle dévore des dots, elle ruine des orphelins, elle fond de vieux châteaux, elle inspire et commet peut-être aussi des crimes, mais...

Jamais aucun des deux personnages auxquels répondait d’Arthez n’avait entendu rien de si fort. Sur ce _mais_, la table entière fut frappée, chacun resta la fourchette en l’air, les yeux fixés alternativement sur le courageux écrivain et sur les assassins de la princesse, en attendant la conclusion dans un horrible silence.

--Mais, dit d’Arthez avec une moqueuse légèreté, madame la princesse de Cadignan a sur les hommes un avantage: quand on s’est mis en danger pour elle, elle vous sauve, et ne dit de mal de personne. Pourquoi, dans le nombre, ne se trouverait-il pas une femme qui s’amusât des hommes, comme les hommes s’amusent des femmes? Pourquoi le beau sexe ne prendrait-il pas de temps en temps une revanche?...

--Le génie est plus fort que l’esprit, dit Blondet à Nathan.

Cette avalanche d’épigrammes fut en effet comme le feu d’une batterie de canons opposée à une fusillade. On s’empressa de changer de conversation. Ni le comte de Trailles, ni le marquis d’Esgrignon ne parurent disposés à quereller d’Arthez. Quand on servit le café, Blondet et Nathan vinrent trouver l’écrivain avec un empressement que personne n’osait imiter, tant il était difficile de concilier l’admiration inspirée par sa conduite, et la peur de se faire deux puissants ennemis.

--Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous savons combien votre caractère égale en grandeur votre talent, lui dit Blondet. Vous vous êtes conduit là, non plus comme un homme, mais comme un Dieu: ne s’être laissé emporter ni par son cœur, ni par son imagination; ne pas avoir pris la défense d’une femme aimée, faute qu’on attendait de vous, et qui eût fait triompher ce monde dévoré de jalousie contre les illustrations littéraires... Ah! permettez-moi de le dire, c’est le sublime de la politique privée.

--Ah! vous êtes un homme d’État, dit Nathan. Il est aussi habile que difficile de venger une femme sans la défendre.

--La princesse est une des héroïnes du parti légitimiste, n’est-ce pas un devoir pour tout homme de cœur de la protéger _quand même_? répondit froidement d’Arthez. Ce qu’elle a fait pour la cause de ses maîtres excuserait la plus folle vie.

--Il joue serré, dit Nathan à Blondet.

--Absolument comme si la princesse en valait la peine, répondit Rastignac qui s’était joint à eux.

D’Arthez alla chez la princesse, qui l’attendait en proie aux plus vives anxiétés. Le résultat de cette expérience que Diane avait favorisée pouvait lui être fatal. Pour la première fois de sa vie, cette femme souffrait dans son cœur et suait dans sa robe. Elle ne savait quel parti prendre au cas où d’Arthez croirait le monde qui dirait vrai, au lieu de la croire, elle qui mentait; car, jamais un caractère si beau, un homme si complet, une âme si pure, une conscience si ingénue ne s’étaient offerts à sa vue, à sa portée. Si elle avait ourdi de si cruels mensonges, elle y avait été poussée par le désir de connaître le véritable amour. Cet amour, elle le sentait poindre dans son cœur, elle aimait d’Arthez; elle était condamnée à le tromper, car elle voulait rester pour lui l’actrice sublime qui avait joué la comédie à ses yeux. Quand elle entendit le pas de Daniel dans la salle à manger, elle éprouva une commotion, un tressaillement qui l’agita jusque dans les principes de sa vie. Ce mouvement qu’elle n’avait jamais eu pendant l’existence la plus aventureuse pour une femme de son rang, lui apprit alors qu’elle avait joué son bonheur. Ses yeux, qui regardaient dans l’espace, embrassèrent d’Arthez tout entier; elle vit à travers sa chair, elle lut dans son âme: le soupçon ne l’avait même donc pas effleuré de son aile de chauve-souris. Le terrible mouvement de cette peur eut alors sa réaction, la joie faillit étouffer l’heureuse Diane; car il n’est pas de créature qui n’ait plus de force pour supporter le chagrin que pour résister à l’extrême félicité.

--Daniel, on m’a calomniée et tu m’as vengée! s’écria-t-elle en se levant et en lui ouvrant les bras.

Dans le profond étonnement que lui causa ce mot dont les racines étaient invisibles pour lui, Daniel se laissa prendre la tête par deux belles mains, et la princesse le baisa saintement au front.

--Comment avez-vous su...

--O niais illustre! ne vois-tu pas que je t’aime follement?

Depuis ce jour, il n’a plus été question de la princesse de Cadignan, ni de d’Arthez. La princesse a hérité de sa mère quelque fortune, elle passe tous les étés à Genève dans une villa avec le grand écrivain, et revient pour quelques mois d’hiver à Paris. D’Arthez ne se montre qu’à la Chambre, et ses publications sont devenues excessivement rares. Est-ce un dénoûment? Oui, pour les gens d’esprit; non, pour ceux qui veulent tout savoir.

Aux Jardies, juin 1839.

LES EMPLOYÉS, OU LA FEMME SUPÉRIEURE.

A LA COMTESSE SÉRAFINA SAN-SÉVERINO, NÉE PORCIA.

_Obligé de tout lire pour tâcher de ne rien répéter, je feuilletais, il y a quelques jours, les trois cents contes plus ou moins drôlatiques de_ Il Bandello, _écrivain du seizième siècle, peu connu en France, et publiés dernièrement en entier à Florence dans l’édition compacte des Conteurs italiens: votre nom, de même que celui du comte, a aussi vivement frappé mes yeux que si c’était vous-même, madame. Je parcourais pour la première fois_ Il Bandello _dans le texte original, et j’ai trouvé, non sans surprise, chaque conte, ne fût-il que de cinq pages, dédié par une lettre familière aux rois, aux reines, aux plus illustres personnages du temps, parmi lesquels se remarquent les nobles du Milanais, du Piémont, patrie de_ Il Bandello, _de Florence et de Gênes. C’est les_ Dolcini _de Mantoue, les_ San-Severini _de Créma, les_ Visconti _de Milan, les_ Guidoboni _de Tortone, les_ Sforza, _les_ Doria, _les_ Frégose, _les_ Dante Alighieri _(il en existait encore un), les_ Frascator, _la reine Marguerite de France, l’empereur d’Allemagne, le roi de Bohême, Maximilien, archiduc d’Autriche, les_ Medici, _les_ Sauli, Pallavicini, Bentivoglio _de Bologne_, Soderini, Colonna, Scaliger, _les_ Cardone _d’Espagne. En France: les Marigny, Anne de Polignac princesse de Marsillac et comtesse de Larochefoucauld, le cardinal d’Armagnac, l’évêque de Cahors, enfin toute la grande compagnie du temps, heureuse et flattée de sa correspondance avec le successeur de Boccace. J’ai vu aussi combien_ Il Bandello _avait de noblesse dans le caractère: s’il a orné son œuvre de ces noms illustres, il n’a pas trahi la cause de ses amitiés privées. Après la_ signora Gallerana, _comtesse de Bergame, vient le médecin à qui il a dédié son conte de_ Roméo et Juliette; _après_ la signora molto magnifica Hypolita Visconti ed Atellana, _vient le simple capitaine de cavalerie légère_, Livio Liviano; _après le duc d’Orléans, un prédicateur; après une_ Riario, _vient_ messer magnifico Girolamo Ungaro, mercante lucchese, _un homme vertueux auquel il raconte comment_ un gentiluomo navarese sposa una che era sua sorella et figliuola, non lo sapendo, _sujet qui lui avait été envoyé par la reine de Navarre. J’ai pensé que je pouvais, comme_ Il Bandello, _mettre un de mes récits sous la protection d_’una virtuosa, gentillissima, illustrissima contessa Serafina San-Severina, _et lui adresser des vérités que l’on prendra pour des flatteries. Pourquoi ne pas avouer combien je suis fier d’attester ici et ailleurs, qu’aujourd’hui, comme au seizième siècle, les écrivains, à quelque étage que les mette pour un moment la mode, sont consolés des calomnies, des injures, des critiques amères, par de belles et nobles amitiés dont les suffrages aident à vaincre les ennuis de la vie littéraire. Paris, cette cervelle du monde, vous a tant plu par l’agitation continuelle de ses esprits, il a été si bien compris par la délicatesse vénitienne de votre intelligence; vous avez tant aimé ce riche salon de Gérard que nous avons perdu, et où se voyaient, comme dans l’œuvre de_ Il Bandello, _les illustrations européennes de ce quart de siècle; puis les fêtes brillantes, les inaugurations enchantées que fait cette grande et dangereuse syrène, vous ont tant émerveillée, vous avez si naïvement dit vos impressions, que vous prendrez sans doute sous votre protection la peinture d’un monde que vous n’avez pas dû connaître, mais qui ne manque pas d’originalité. J’aurais voulu avoir quelque belle poésie à vous offrir, à vous qui avez autant de poésie dans l’âme et au cœur que votre personne en exprime; mais si un pauvre prosateur ne peut donner que ce qu’il a, peut-être rachètera-t-il à vos yeux la modicité du présent par les hommages respectueux d’une de ces profondes et sincères admirations que vous inspirez._

DE BALZAC.

A Paris, où les hommes d’étude et de pensée ont quelques analogies en vivant dans le même milieu, vous avez dû rencontrer plusieurs figures semblables à celle de monsieur Rabourdin, que ce récit prend au moment où il est Chef de Bureau à l’un des plus importants Ministères: quarante ans, des cheveux gris d’une si jolie nuance que les femmes peuvent à la rigueur les aimer ainsi, et qui adoucissent une physionomie mélancolique; des yeux bleus pleins de feu, un teint encore blanc, mais chaud et parsemé de quelques rougeurs violentes; un front et un nez à la Louis XV, une bouche sérieuse, une taille élevée, maigre ou plutôt maigrie comme celle d’un homme qui relève de maladie, enfin une démarche entre l’indolence du promeneur et la méditation de l’homme occupé. Si ce portrait fait préjuger un caractère, la mise de l’homme contribuait peut-être à le mettre en relief. Rabourdin portait habituellement une grande redingote bleue, une cravate blanche, un gilet croisé à la Robespierre, un pantalon noir sans sous-pieds, des bas de soie gris et des souliers découverts. Rasé, lesté de sa tasse de café dès huit heures du matin, il sortait avec une exactitude d’horloge, et passait par les mêmes rues en se rendant au Ministère; mais si propre, si compassé que vous l’eussiez pris pour un Anglais allant à son ambassade. A ces traits principaux, vous devinez le père de famille harassé par des contrariétés au sein du ménage, tourmenté par des ennuis au Ministère, mais assez philosophe pour prendre la vie comme elle est; un honnête homme aimant son pays et le servant, sans se dissimuler les obstacles que l’on rencontre à vouloir le bien; prudent parce qu’il connaît les hommes, d’une exquise politesse avec les femmes parce qu’il n’en attend rien; enfin, un homme plein d’acquis, affable avec ses inférieurs, tenant à une grande distance ses égaux, et d’une haute dignité avec ses chefs. A cette époque, en 1825, vous eussiez remarqué surtout en lui l’air froidement résigné de l’homme qui avait enterré les illusions de la jeunesse, qui avait renoncé à de secrètes ambitions; vous eussiez reconnu l’homme découragé mais encore sans dégoût et qui persiste dans ses premiers projets, plus pour employer ses facultés que dans l’espoir d’un douteux triomphe. Il n’était décoré d’aucun ordre, et s’accusait comme d’une faiblesse d’avoir porté celui du Lys aux premiers jours de la Restauration.

La vie de cet homme offrait des particularités mystérieuses; il n’avait jamais connu son père; sa mère, femme chez qui le luxe éclatait, toujours parée, toujours en fête, ayant un riche équipage, dont la beauté lui parut merveilleuse par souvenir, et qu’il voyait rarement, lui laissa peu de chose; mais elle lui avait donné l’éducation vulgaire et incomplète qui produit tant d’ambitions et si peu de capacités. A seize ans, quelques jours avant la mort de sa mère, il était sorti du lycée Napoléon pour entrer comme surnuméraire dans les Bureaux. Un protecteur inconnu l’avait promptement fait appointer. A vingt-deux ans, Rabourdin était Sous-Chef, et Chef à vingt-cinq. Depuis ce jour, la main qui soutenait ce garçon dans la vie n’avait plus fait sentir son pouvoir que dans une seule circonstance; elle l’avait amené, lui pauvre, dans la maison de monsieur Leprince, ancien commissaire-priseur, homme veuf, passant pour très-riche et père d’une fille unique. Xavier Rabourdin devint éperdument amoureux de mademoiselle Célestine Leprince, alors âgée de dix-sept ans et qui avait les prétentions de deux cent mille francs de dot. Soigneusement élevée par une mère artiste qui lui transmit tous ses talents, cette jeune personne devait attirer les regards des hommes les plus haut placés. Elle était grande, belle et admirablement bien faite; elle peignait, était bonne musicienne, parlait plusieurs langues et avait reçu quelque teinture de science, dangereux avantage qui oblige une femme à beaucoup de précautions si elle veut éviter toute pédanterie. Aveuglée par une tendresse mal entendue, la mère avait donné de fausses espérances à sa fille sur son avenir: à l’entendre, un duc ou un ambassadeur, un maréchal de France ou un ministre pouvaient seuls mettre sa Célestine à la place qui lui convenait dans la société. Cette fille avait d’ailleurs les manières, le langage et les façons du grand monde. Sa toilette était plus riche et plus élégante que ne doit l’être celle d’une fille à marier: un mari ne pouvait plus lui donner que le bonheur. Et, encore, les _gâteries_ continuelles de la mère, qui mourut deux ans avant le mariage de sa fille, rendaient-elles assez difficile la tâche d’un amant: il fallait du sang-froid pour gouverner une pareille femme. Les bourgeois effrayés se retirèrent. Orphelin, sans autre fortune que sa place de Chef de Bureau, Xavier fut proposé par monsieur Leprince à Célestine qui résista longtemps. Mademoiselle Leprince n’avait aucune objection contre son prétendu: il était jeune, amoureux et beau; mais elle ne voulait pas se nommer madame Rabourdin. Le père dit à sa fille que Rabourdin était du bois dont on faisait les ministres. Célestine répondit que jamais homme qui avait nom Rabourdin n’arriverait sous le gouvernement des Bourbons, etc., etc. Forcé dans ses retranchements, le père commit une grave indiscrétion en déclarant à sa fille que son futur serait Rabourdin _de quelque chose_ avant l’âge requis pour entrer à la Chambre. Xavier devait être bientôt maître des requêtes et secrétaire-général de son Ministère. De ces deux échelons, ce jeune homme s’élancerait dans les régions supérieures de l’administration, riche d’une fortune et d’un nom transmis par certain testament à lui connu. Le mariage se fit.

Rabourdin et sa femme crurent à cette mystérieuse puissance. Emportés par l’espérance et par le laissez-aller que les premières amours conseillent aux jeunes mariés, monsieur et madame Rabourdin dévorèrent en cinq ans près de cent mille francs sur leur capital. Justement effrayée de ne pas voir avancer son mari, Célestine voulut employer en terres les cent mille francs restant de sa dot, placement qui donna peu de revenu; mais un jour la succession de monsieur Leprince récompenserait de sages privations par les fruits d’une belle aisance. Quand le vieux commissaire-priseur vit son gendre déshérité de ses protections, il tenta, par amour pour sa fille, de réparer ce secret échec en risquant une partie de sa fortune dans une spéculation pleine de chances favorables; mais le pauvre homme, atteint par une des liquidations de la Maison Nucingen, mourut de chagrin, ne laissant qu’une dizaine de beaux tableaux qui ornèrent le salon de sa fille, et quelques meubles antiques qu’elle mit au grenier. Huit années de vaine attente firent enfin comprendre à madame Rabourdin que le paternel protecteur de son mari devait avoir été surpris par la mort, que le testament avait été supprimé ou perdu. Deux ans avant la mort de Leprince, la place de Chef de Division, devenue vacante, avait été donnée à un monsieur de La Billardière, parent d’un député de la Droite, fait ministre en 1823. C’était à quitter le métier. Mais Rabourdin pouvait-il abandonner huit mille francs de traitement avec gratifications, quand son ménage s’était accoutumé à les dépenser, et qu’ils formaient les trois quarts du revenu? D’ailleurs, au bout de quelques années de patience, n’avait-il pas droit à une pension? Quelle chute pour une femme dont les hautes prétentions au début de la vie étaient presque légitimes, et qui passait pour être une femme supérieure!