La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 14

Chapter 143,989 wordsPublic domain

--Enfin, je n’en ai jamais voulu à la duchesse d’Uxelles d’avoir plus aimé monsieur de Maufrigneuse que la pauvre Diane que voici. Ma mère m’avait très-peu vue, elle m’avait oubliée; mais elle s’est mal conduite envers moi, de femme à femme, en sorte que ce qui est mal de femme à femme devient horrible de mère à fille. Les mères qui mènent une vie comme celle de la duchesse d’Uxelles tiennent leurs filles loin d’elles, je suis donc entrée dans le monde quinze jours avant mon mariage. Jugez de mon innocence? Je ne savais rien, j’étais incapable de deviner le secret de cette alliance. J’avais une belle fortune: soixante mille livres de rente en forêts, que la Révolution avait oublié de vendre en Nivernais ou n’avait pu vendre et qui dépendaient du beau château d’Anzy; monsieur de Maufrigneuse était criblé de dettes. Si plus tard j’ai appris ce que c’était que d’avoir des dettes, j’ignorais alors trop complétement la vie pour le soupçonner. Les économies faites sur ma fortune servirent à pacifier les affaires de mon mari. Monsieur de Maufrigneuse avait trente-huit ans quand je l’épousai, mais ces années étaient comme celles des campagnes des militaires, elles devaient compter double. Ah! il avait bien plus de soixante-seize ans. A quarante ans, ma mère avait encore des prétentions, et je me suis trouvée entre deux jalousies. Quelle vie ai-je menée pendant dix ans?... Ah! si l’on savait ce que souffrait cette pauvre petite femme tant soupçonnée! Être gardée par une mère jalouse de sa fille! Dieu!... Vous autres qui faites des drames, vous n’en inventerez jamais un aussi noir, aussi cruel que celui-là. Ordinairement, d’après le peu que je sais de la littérature, un drame est une suite d’actions, de discours, de mouvements qui se précipitent vers une catastrophe; mais ce dont je vous parle est la plus horrible catastrophe en action! C’est l’avalanche tombée le matin sur vous qui retombe le soir, et qui retombera le lendemain. J’ai froid au moment où je vous parle et où je vous éclaire la caverne sans issue, froide et sombre dans laquelle j’ai vécu. S’il faut tout vous dire, la naissance de mon pauvre enfant qui d’ailleurs est tout moi-même... vous avez dû être frappé de sa ressemblance avec moi? c’est mes cheveux, mes yeux, la coupe de mon visage, ma bouche, mon sourire, mon menton, mes dents... Eh! bien, sa naissance est un hasard ou le fait d’une convention de ma mère et de mon mari. Je suis restée long-temps jeune fille après mon mariage, quasi délaissée le lendemain, mère sans être femme. La duchesse se plaisait à prolonger mon ignorance, et, pour atteindre à ce but, une mère a près de sa fille d’horribles avantages. Moi, pauvre petite, élevée dans un couvent comme une rose mystique, ne sachant rien du mariage, développée fort tard, je me trouvais très-heureuse: je jouissais de la bonne intelligence et de l’harmonie de notre famille. Enfin j’étais entièrement divertie de penser à mon mari, qui ne me plaisait guère et qui ne faisait rien pour se montrer aimable, par les premières joies de la maternité: elles furent d’autant plus vives que je n’en soupçonnais pas d’autres. On m’avait tant corné aux oreilles le respect qu’une mère se devait à elle-même! Et d’ailleurs, une jeune fille aime toujours à _jouer à la maman_. A l’âge où j’étais, un enfant remplace alors la poupée. J’étais si fière d’avoir cette belle fleur, car Georges était beau... une merveille! Comment songer au monde quand on a le bonheur de nourrir et de soigner un petit ange! J’adore les enfants quand ils sont tout petits, blancs et roses. Moi, je ne voyais que mon fils, je vivais avec mon fils, je ne laissais pas sa gouvernante l’habiller, le déshabiller, le changer. Ces soins, si ennuyeux pour les mères qui ont des régiments d’enfants, étaient tout plaisir pour moi. Mais après trois ou quatre ans, comme je ne suis pas tout à fait sotte, malgré le soin que l’on mettait à me bander les yeux, la lumière a fini par les atteindre. Me voyez-vous au réveil, quatre ans après, en 1819? Les _Deux Frères ennemis_ sont une tragédie à l’eau rose auprès d’une mère et d’une fille placées comme nous le fûmes alors, la duchesse et moi; je les ai bravés alors, elle et mon mari, par des coquetteries publiques qui ont fait parler le monde... Dieu sait comme! Vous comprenez, mon ami, que les hommes avec lesquels j’étais soupçonnée de légèreté avaient pour moi la valeur du poignard dont on se sert pour frapper son ennemi. Préoccupée de ma vengeance, je ne sentais pas les blessures que je me portais à moi-même. Innocente comme un enfant, je passais pour une femme perverse, pour la plus mauvaise femme du monde, et je n’en savais rien. Le monde est bien sot, bien aveugle, bien ignorant; il ne pénètre que les secrets qui l’amusent, qui servent sa méchanceté; les choses les plus grandes, les plus nobles, il se met la main sur les yeux pour ne pas les voir. Mais il me semble que, dans ce temps, j’ai eu des regards, des attitudes d’innocence révoltée, des mouvements de fierté qui eussent été des bonnes fortunes pour de grands peintres. J’ai dû éclairer des bals par les tempêtes de ma colère, par les torrents de mon dédain. Poésie perdue! on ne fait ces sublimes poèmes que dans l’indignation qui nous saisit à vingt ans! Plus tard on ne s’indigne plus, on est las, on ne s’étonne plus du vice, on est lâche, on a peur. Moi, j’allais, oh! j’allais bien. J’ai joué le plus sot personnage au monde: j’ai eu les charges du crime sans en avoir les bénéfices. J’avais tant de plaisir à me compromettre! Ah! j’ai fait des malices d’enfant. Je suis allée en Italie avec un jeune étourdi que j’ai planté là quand il m’a parlé d’amour; mais quand j’ai su qu’il s’était compromis pour moi (il avait fait un faux pour avoir de l’argent!) j’ai couru le sauver. Ma mère et mon mari, qui savaient le secret de ces choses, me tenaient en bride comme une femme prodigue. Oh! cette fois, je suis allée au roi. Louis XVIII, cet homme sans cœur, a été touché: il m’a donné cent mille francs sur sa cassette. Le marquis d’Esgrignon, ce jeune homme que vous avez peut-être rencontré dans le monde et qui a fini par faire un très-riche mariage, a été sauvé de l’abîme où il s’était plongé pour moi. Cette aventure, causée par ma légèreté, m’a fait réfléchir. Je me suis aperçue que j’étais la première victime de ma vengeance. Ma mère, mon mari, mon beau-père avaient le monde pour eux, ils paraissaient protéger mes folies. Ma mère, qui me savait bien trop fière, trop grande, trop d’Uxelles pour me conduire vulgairement, fut alors épouvantée du mal qu’elle avait fait. Elle avait cinquante-deux ans, elle a quitté Paris, elle est allée vivre à Uxelles. Elle se repent maintenant de ses torts, elle les expie par la dévotion la plus outrée et par une affection sans bornes pour moi. Mais, en 1823, elle m’a laissée seule et face à face avec monsieur de Maufrigneuse. Oh! mon ami, vous autres hommes, vous ne pouvez savoir ce qu’est un vieil homme à bonnes fortunes. Quel intérieur que celui d’un homme accoutumé aux adorations des femmes du monde, qui ne trouve ni encens, ni encensoir chez lui, mort à tout, et jaloux par cela même! J’ai voulu, quand monsieur de Maufrigneuse a été tout à moi, j’ai voulu être une bonne femme; mais je me suis heurtée à toutes les aspérités d’un esprit chagrin, à toutes les fantaisies de l’impuissance, aux puérilités de la niaiserie, à toutes les vanités de la suffisance, à un homme qui était enfin la plus ennuyeuse élégie du monde, et qui me traitait comme une petite fille, qui se plaisait à humilier mon amour-propre à tout propos, à m’aplatir sous les coups de son expérience, à me prouver que j’ignorais tout. Il me blessait à chaque instant. Enfin il a tout fait pour se faire prendre en détestation et me donner le droit de le trahir; mais j’ai été la dupe de mon cœur et de mon envie de bien faire pendant trois ou quatre années! Savez-vous le mot infâme qui m’a fait faire d’autres folies? Inventerez-vous jamais l’horrible des calomnies du monde?--La duchesse de Maufrigneuse est revenue à son mari, se disait-on.--Bah! c’est par dépravation, c’est un triomphe que de ranimer les morts, elle n’avait plus que cela à faire, a répondu ma meilleure amie, une parente, celle chez qui j’ai eu le bonheur de vous rencontrer.

--Madame d’Espard! s’écria Daniel en faisant un geste d’horreur.

--Oh! je lui ai pardonné, mon ami. D’abord le mot est excessivement spirituel, et peut-être ai-je dit moi-même de plus cruelles épigrammes sur de pauvres femmes tout aussi pures que je l’étais.

D’Arthez rebaisa la main de cette sainte femme qui, après lui avoir servi une mère hachée en morceaux, avoir fait du prince de Cadignan que vous connaissez, un Othello à triple garde, se mettait elle-même en capilotade et se donnait des torts, afin de se donner aux yeux du candide écrivain cette virginité que la plus niaise des femmes essaie d’offrir à tout prix à son amant.

--Vous comprenez, mon ami, que je suis rentrée dans le monde avec éclat et pour y faire des éclats. J’ai subi là des luttes nouvelles, il a fallu conquérir mon indépendance et neutraliser monsieur de Maufrigneuse. J’ai donc mené par d’autres raisons une vie dissipée. Pour m’étourdir, pour oublier la vie réelle par une vie fantastique, j’ai brillé, j’ai donné des fêtes, j’ai fait la princesse, et j’ai fait des dettes. Chez moi, je m’oubliais dans le sommeil de la fatigue, je renaissais belle, gaie, folle pour le monde; mais, à cette triste lutte de la fantaisie contre la réalité, j’ai mangé ma fortune. La révolte de 1830 est arrivée, au moment où je rencontrais au bout de cette existence des Mille et une Nuits l’amour saint et pur que (je suis franche!) je désirais connaître. Avouez-le? n’était-ce pas naturel chez une femme dont le cœur comprimé par tant de causes et d’accidents se réveillait à l’âge où la femme se sent trompée, et où je voyais autour de moi tant de femmes heureuses par l’amour. Ah! pourquoi Michel Chrestien fut-il si respectueux? Il y a eu là encore une raillerie pour moi. Que voulez-vous? En tombant, j’ai tout perdu, je n’ai eu d’illusion sur rien; j’avais tout pressé, hormis un seul fruit pour lequel je n’ai plus ni goût, ni dents. Enfin, je me suis trouvée désenchantée du monde quand il me fallait quitter le monde. Il y a là quelque chose de providentiel, comme dans les insensibilités qui nous préparent à la mort. (Elle fit un geste plein d’onction religieuse.)--Tout alors m’a servi, reprit-elle, les désastres de la monarchie et ses ruines m’ont aidée à m’ensevelir. Mon fils me console de bien des choses. L’amour maternel nous rend tous les autres sentiments trompés! Et le monde s’étonne de ma retraite; mais j’y ai trouvé la félicité. Oh! si vous saviez combien est heureuse ici la pauvre créature qui est là devant vous! En sacrifiant tout à mon fils, j’oublie les bonheurs que j’ignore et que j’ignorerai toujours. Qui pourrait croire que la vie se traduit, pour la princesse de Cadignan, par une mauvaise nuit de mariage; et toutes les aventures qu’on lui prête, par un défi de petite fille à deux épouvantables passions? Mais personne. Aujourd’hui j’ai peur de tout. Je repousserai sans doute un sentiment vrai, quelque véritable et pur amour, en souvenir de tant de faussetés, de malheurs; de même que les riches attrapés par des fripons qui simulent le malheur repoussent une vertueuse misère, dégoûtés qu’ils sont de la bienfaisance. Tout cela est horrible, n’est-ce pas? mais croyez-moi, ce que je vous dis est l’histoire de bien des femmes.

Ces derniers mots furent prononcés d’un ton de plaisanterie et de légèreté qui rappelait la femme élégante et moqueuse. D’Arthez était abasourdi. A ses yeux, les gens que les tribunaux envoient au Bagne, qui pour avoir tué, qui pour avoir volé avec des circonstances aggravantes, qui pour s’être trompés de nom sur un billet, étaient de petits saints, comparés aux gens du monde. Cette atroce élégie, forgée dans l’arsenal du mensonge et trempée aux eaux du Styx parisien, avait été dite avec l’accent inimitable du vrai. L’écrivain contempla pendant un moment cette femme adorable, plongée dans son fauteuil, et dont les deux mains pendaient aux deux bras du fauteuil, comme deux gouttes de rosée à la marge d’une fleur, accablée par cette révélation, abîmée en paraissant avoir ressenti toutes les douleurs de sa vie à les dire, enfin un ange de mélancolie.

--Et jugez, fit-elle en se redressant par un soubresaut et levant une de ses mains et lançant des éclairs par les yeux où vingt soi-disant chastes années flambaient, jugez quelle impression dut faire sur moi l’amour de votre ami; mais par une atroce raillerie du sort... ou Dieu peut être... car alors, je l’avoue, un homme, mais un homme digne de moi, m’eût trouvée faible, tant j’avais soif de bonheur! Eh! bien, il est mort, et mort en sauvant la vie à qui?... à monsieur de Cadignan! Étonnez-vous de me trouver rêveuse...

Ce fut le dernier coup. Le pauvre d’Arthez n’y tint pas, il se mit à genoux, il fourra sa tête dans les mains de la princesse, et il y pleura, il y versa de ces larmes douces que répandraient les anges, si les anges pleuraient. Comme Daniel avait la tête là, madame de Cadignan put laisser errer sur ses lèvres un malicieux sourire de triomphe, un sourire qu’auraient les singes en faisant un tour supérieur, si les singes riaient.--Ah! je le tiens, pensa-t-elle; et elle le tenait bien en effet.

--Mais, vous êtes... dit-il en relevant sa belle tête et la regardant avec amour.

--Vierge et martyre, reprit-elle en souriant de la vulgarité de cette vieille plaisanterie mais en lui donnant un sens charmant par ce sourire plein d’une gaieté cruelle. Si vous me voyez riant, c’est que je pense à la princesse que connaît le monde, à cette duchesse de Maufrigneuse à qui l’on donne et de Marsay, et l’infâme de Trailles, un coupe-jarret politique, et ce petit sot d’Esgrignon, et Rastignac, Rubempré, des ambassadeurs, des ministres, des généraux russes, que sais-je? l’Europe! On a glosé de cet album que j’ai fait faire en croyant que ceux qui m’admiraient étaient mes amis. Ah! c’est épouvantable. Je ne comprends pas comment je laisse un homme à mes pieds: les mépriser tous, telle devrait être ma religion.

Elle se leva, alla dans l’embrasure de la fenêtre par une démarche pleine de motifs magnifiques.

D’Arthez resta sur la chauffeuse où il se remit, n’osant suivre la princesse, mais la regardant; il l’entendit se mouchant sans se moucher. Quelle est la princesse qui se mouche? Diane essayait l’impossible pour faire croire à sa sensibilité. D’Arthez crut son ange en larmes, il accourut, la prit par la taille, la serra sur son cœur.

--Non, laissez-moi, dit-elle d’une voix faible et en murmurant, j’ai trop de doutes pour être bonne à quelque chose. Me réconcilier avec la vie est une tâche au-dessus de la force d’un homme.

--Diane! je vous aimerai, moi, pour toute votre vie perdue.

--Non, ne me parlez pas ainsi, répondit-elle. En ce moment je suis honteuse et tremblante comme si j’avais commis les plus grands péchés.

Elle était entièrement revenue à l’innocence des petites filles, et se montrait néanmoins auguste, grande, noble autant qu’une reine. Il est impossible de décrire l’effet de ce manége, si habile qu’il arrivait à la vérité pure sur une âme neuve et franche comme celle de d’Arthez. Le grand écrivain resta muet d’admiration, passif dans cette embrasure de fenêtre, attendant un mot, tandis que la princesse attendait un baiser; mais elle était trop sacrée pour lui. Quand elle eut froid, la princesse alla reprendre sa position sur son fauteuil, elle avait les pieds gelés.

--Ce sera bien long, pensait-elle en regardant Daniel le front haut et la tête sublime de vertu.

--Est-ce une femme? se demandait ce profond observateur du cœur humain. Comment s’y prendre avec elle?

Jusqu’à deux heures du matin, ils passèrent le temps à se dire les bêtises que les femmes de génie, comme est la princesse, savent rendre adorables. Diane se prétendit trop détruite, trop vieille, trop passée; d’Arthez lui prouva, ce dont elle était convaincue, qu’elle avait la peau la plus délicate, la plus délicieuse au toucher, la plus blanche au regard, la plus parfumée; elle était jeune et dans sa fleur. Ils disputèrent beauté à beauté, détail à détail, par des:--Croyez-vous?--Vous êtes fou.--C’est le désir!--Dans quinze jours, vous me verrez telle que je suis.--Enfin, je vais vers quarante ans. Peut-on aimer une si vieille femme. D’Arthez fut d’une éloquence impétueuse et lycéenne, bardée des épithètes les plus exagérées. Quand la princesse entendit ce spirituel écrivain disant des sottises de sous-lieutenant, elle l’écouta d’un air absorbé, tout attendrie, mais riant en elle-même.

Quand d’Arthez fut dans la rue, il se demanda s’il n’aurait pas dû être moins respectueux. Il repassa dans sa mémoire ces étranges confidences qui naturellement ont été fort abrégées ici, elles auraient voulu tout un livre pour être rendues dans leur abondance melliflue et avec les façons dont elles furent accompagnées. La perspicacité rétrospective de cet homme si naturel et si profond fut mise en défaut par le naturel de ce roman, par sa profondeur, par l’accent de la princesse.

--C’est vrai, se disait-il sans pouvoir dormir, il y a de ces drames-là dans le monde; le monde couvre de semblables horreurs sous les fleurs de son élégance, sous la broderie de ses médisances, sous l’esprit de ses récits. Nous n’inventons jamais que le vrai. Pauvre Diane! Michel avait pressenti cette énigme, il disait que sous cette couche de glace il y avait des volcans! Et Bianchon, Rastignac ont raison: quand un homme peut confondre les grandeurs de l’idéal et les jouissances du désir, en aimant une femme à jolies manières, pleine d’esprit, de délicatesse, ce doit être un bonheur sans nom. Et il sondait en lui-même son amour, et il le trouvait infini.

Le lendemain, sur les deux heures, madame d’Espard, qui depuis plus d’un mois ne voyait plus la princesse, et n’avait pas reçu d’elle un seul traître mot, vint amenée par une excessive curiosité. Rien de plus plaisant que la conversation de ces deux fines couleuvres pendant la première demi-heure. Diane d’Uxelles se gardait, comme de porter une robe jaune, de parler de d’Arthez. La marquise tournait autour de cette question comme un Bédouin autour d’une riche caravane. Diane s’amusait, la marquise enrageait. Diane attendait, elle voulait utiliser son amie, et s’en faire un chien de chasse. De ces deux femmes si célèbres dans le monde actuel, l’une était plus forte que l’autre. La princesse dominait de toute la tête la marquise, et la marquise reconnaissait intérieurement cette supériorité. Là, peut-être, était le secret de cette amitié. La plus faible se tenait tapie dans son faux attachement pour épier l’heure si long-temps attendue par tous les faibles, de sauter à la gorge des forts, et leur imprimer la marque d’une joyeuse morsure. Diane y voyait clair. Le monde entier était la dupe des câlineries de ces deux amies. A l’instant où la princesse aperçut une interrogation sur les lèvres de son amie, elle lui dit:--Eh! bien, ma chère, je vous dois un bonheur complet, immense, infini, céleste.

--Que voulez-vous dire?

--Vous souvenez-vous de ce que nous ruminions, il y a trois mois, dans ce petit jardin, sur le banc, au soleil, sous le jasmin? Ah! il n’y a que les gens de génie qui sachent aimer. J’appliquerais volontiers à mon grand Daniel d’Arthez le mot du duc d’Albe à Catherine de Médicis: la tête d’un seul saumon vaut celle de toutes les grenouilles.

--Je ne m’étonne point de ne plus vous voir, dit madame d’Espard.

--Promettez-moi, si vous le voyez, de ne pas lui dire un mot de moi, mon ange, dit la princesse en prenant la main de la marquise. Je suis heureuse, oh! mais heureuse au delà de toute expression, et vous savez combien dans le monde un mot, une plaisanterie vont loin. Une parole tue, tant on sait mettre de venin dans une parole! Si vous saviez combien, depuis huit jours, j’ai désiré pour vous une semblable passion! Enfin, il est doux, c’est un beau triomphe pour nous autres femmes que d’achever notre vie de femme, de s’endormir dans un amour ardent, pur, dévoué, complet, entier, surtout quand on l’a cherché pendant si long-temps.

--Pourquoi me demandez-vous d’être fidèle à ma meilleure amie? dit madame d’Espard. Vous me croyez donc capable de vous jouer un vilain tour?

--Quand une femme possède un tel trésor, la crainte de le perdre est un sentiment si naturel qu’elle inspire les idées de la peur. Je suis absurde, pardonnez-moi, ma chère.

Quelques moments après, la marquise sortit; et, en la voyant partir, la princesse se dit: Comme elle va m’arranger! puisse-t-elle tout dire sur moi; mais pour lui épargner la peine d’arracher Daniel d’ici, je vais le lui envoyer.

A trois heures, quelques instants après, d’Arthez vint. Au milieu d’un discours intéressant, la princesse lui coupa net la parole, et lui posa sa belle main sur le bras.

--Pardon, mon ami, lui dit-elle en l’interrompant, mais j’oublierais cette chose qui semble une niaiserie, et qui cependant est de la dernière importance. Vous n’avez pas mis le pied chez madame d’Espard depuis le jour mille fois heureux où je vous ai rencontré; allez-y, non pas pour vous ni par politesse, mais pour moi. Peut-être m’en avez-vous fait une ennemie, si elle a par hasard appris que depuis son dîner vous n’êtes pour ainsi dire pas sorti de chez moi. D’ailleurs, mon ami, je n’aimerais pas à vous voir abandonnant vos relations et le monde, ni vos occupations et vos ouvrages. Je serais encore étrangement calomniée. Que ne dirait-on pas? je vous tiens en lesse, je vous absorbe, je crains les comparaisons, je veux encore faire parler de moi, je m’y prends bien pour conserver ma conquête, en sachant que c’est la dernière. Qui pourrait deviner que vous êtes mon unique ami? Si vous m’aimez autant que vous dites m’aimer, vous ferez croire au monde que nous sommes purement et simplement frère et sœur. Continuez.

D’Arthez fut pour toujours discipliné par l’ineffable douceur avec laquelle cette gracieuse femme arrangeait sa robe pour tomber en toute élégance. Il y avait je ne sais quoi de fin, de délicat dans ce discours qui le toucha aux larmes. La princesse sortait de toutes les conditions ignobles et bourgeoises des femmes qui se disputent et se chicanent pièce à pièce sur des divans, elle déployait une grandeur inouïe; elle n’avait pas besoin de le dire, cette union était entendue entre eux noblement. Ce n’était ni hier, ni demain, ni aujourd’hui; ce serait quand ils le voudraient l’un et l’autre, sans les interminables bandelettes de ce que les femmes vulgaires nomment _un sacrifice_; sans doute elles savent tout ce qu’elles doivent y perdre, tandis que cette fête est un triomphe pour les femmes sûres d’y gagner. Dans cette phrase, tout était vague comme une promesse, doux comme une espérance et néanmoins certain comme un droit. Avouons-le? Ces sortes de grandeurs n’appartiennent qu’à ces illustres et sublimes trompeuses, elles restent royales encore là où les autres femmes deviennent sujettes. D’Arthez put alors mesurer la distance qui existe entre ces femmes et les autres. La princesse se montrait toujours digne et belle. Le secret de cette noblesse est peut-être dans l’art avec lequel les grandes dames savent se dépouiller de leurs voiles; elles arrivent à être, dans cette situation, comme des statues antiques; si elles gardaient un chiffon, elles seraient impudiques. La bourgeoise essaie toujours de s’envelopper.

Enharnaché de tendresse, maintenu par les plus splendides vertus, d’Arthez obéit et alla chez madame d’Espard, qui déploya pour lui ses plus charmantes coquetteries. La marquise se garda bien de dire à d’Arthez un mot de la princesse, elle le pria seulement à dîner pour un prochain jour.