La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03

Part 11

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Daniel d’Arthez, un des hommes rares qui de nos jours unissent un beau caractère à un beau talent, avait obtenu déjà non pas toute la popularité que devaient lui mériter ses œuvres, mais une estime respectueuse à laquelle les âmes choisies ne pouvaient rien ajouter. Sa réputation grandira certes encore, mais elle avait alors atteint tout son développement aux yeux des connaisseurs: il est de ces auteurs qui, tôt ou tard, sont mis à leur vraie place, et qui n’en changent plus. Gentilhomme pauvre, il avait compris son époque en demandant tout à une illustration personnelle. Il avait lutté pendant longtemps dans l’arène parisienne, contre le gré d’un oncle riche, qui, par une contradiction que la vanité se charge de justifier, après l’avoir laissé en proie à la plus rigoureuse misère, avait légué à l’homme célèbre la fortune impitoyablement refusée à l’écrivain inconnu. Ce changement subit ne changea point les mœurs de Daniel d’Arthez: il continua ses travaux avec une simplicité digne des temps antiques, et s’en imposa de nouveaux en acceptant un siége à la Chambre des députés, où il prit place au Côté droit. Depuis son avénement à la gloire, il était allé quelquefois dans le monde. Un de ses vieux amis, un grand médecin, Horace Bianchon, lui avait fait faire la connaissance du baron de Rastignac, Sous-secrétaire d’État à un Ministère, et ami de de Marsay. Ces deux hommes politiques s’étaient assez noblement prêtés à ce que Daniel, Horace, et quelques intimes de Michel Chrestien, retirassent le corps de ce républicain à l’église Saint-Merry, et pussent lui rendre les honneurs funèbres. La reconnaissance, pour un service qui contrastait avec les rigueurs administratives déployées à cette époque où les passions politiques se déchaînèrent si violemment, avait lié pour ainsi dire d’Arthez à Rastignac. Le Sous-secrétaire d’État et l’illustre ministre étaient trop habiles pour ne pas profiter de cette circonstance; aussi gagnèrent-ils quelques amis de Michel Chrestien, qui ne partageaient pas d’ailleurs ses opinions, et qui se rattachèrent alors au nouveau Gouvernement. L’un d’eux, Léon Giraud, nommé d’abord Maître des requêtes, devint depuis Conseiller d’État. L’existence de Daniel d’Arthez est entièrement consacrée au travail, il ne voit la Société que par échappées, elle est pour lui comme un rêve. Sa maison est un couvent où il mène la vie d’un Bénédictin: même sobriété dans le régime, même régularité dans les occupations. Ses amis savent que jusqu’à présent la femme n’a été pour lui qu’un accident toujours redouté, il l’a trop observée pour ne pas la craindre; mais à force de l’étudier, il a fini par ne plus la connaître, semblable en ceci à ces profonds tacticiens qui seraient toujours battus sur des terrains imprévus, où sont modifiés et contrariés leurs axiomes scientifiques. Il est resté l’enfant le plus candide, en se montrant l’observateur le plus instruit. Ce contraste, en apparence impossible, est très-explicable pour ceux qui ont pu mesurer la profondeur qui sépare les facultés des sentiments: les unes procèdent de la tête et les autres du cœur. On peut être un grand homme et un méchant, comme on peut être un sot et un amant sublime. D’Arthez est un de ces êtres privilégiés chez lesquels la finesse de l’esprit, l’étendue des qualités du cerveau, n’excluent ni la force ni la grandeur des sentiments. Il est, par un rare privilége, homme d’action et homme de pensée tout à la fois. Sa vie privée est noble et pure. S’il avait fui soigneusement l’amour jusqu’alors, il se connaissait bien, il savait par avance quel serait l’empire d’une passion sur lui. Pendant longtemps les travaux écrasants par lesquels il prépara le terrain solide de ses glorieux ouvrages, et le froid de la misère furent un merveilleux préservatif. Quand vint l’aisance, il eut la plus vulgaire et la plus incompréhensible liaison avec une femme assez belle, mais qui appartenait à la classe inférieure, sans aucune instruction, sans manières, et soigneusement cachée à tous les regards. Michel Chrestien accordait aux hommes de génie le pouvoir de transformer les plus massives créatures en sylphides, les sottes en femmes d’esprit, les paysannes en marquises: plus une femme était accomplie, plus elle perdait à leurs yeux; car, selon lui, leur imagination n’avait rien à y faire. Selon lui, l’amour, simple besoin des sens pour les êtres inférieurs, était, pour les êtres supérieurs, la création morale la plus immense et la plus attachante. Pour justifier d’Arthez, il s’appuyait de l’exemple de Raphaël et de la Fornarina. Il aurait pu s’offrir lui-même comme un modèle en ce genre, lui qui voyait un ange dans la duchesse de Maufrigneuse. La bizarre fantaisie de d’Arthez pouvait d’ailleurs être justifiée de bien des manières: peut-être avait-il tout d’abord désespéré de rencontrer ici-bas une femme qui répondît à la délicieuse chimère que tout homme d’esprit rêve et caresse? peut-être avait-il un cœur trop chatouilleux, trop délicat pour le livrer à une femme du monde? peut-être aimait-il mieux faire la part à la Nature et garder ses illusions en cultivant son Idéal? peut-être avait-il écarté l’amour comme incompatible avec ses travaux, avec la régularité d’une vie monacale où la passion eût tout dérangé. Depuis quelques mois, d’Arthez était l’objet des railleries de Blondet et de Rastignac qui lui reprochaient de ne connaître ni le monde ni les femmes. A les entendre, ses œuvres étaient assez nombreuses et assez avancées pour qu’il se permît des distractions: il avait une belle fortune et vivait comme un étudiant; il ne jouissait de rien, ni de son or ni de sa gloire; il ignorait les exquises jouissances de la passion noble et délicate que certaines femmes bien nées et bien élevées inspiraient ou ressentaient; n’était-ce pas indigne de lui de n’avoir connu que les grossièretés de l’amour! L’amour, réduit à ce que le faisait la Nature, était à leurs yeux la plus sotte chose du monde. L’une des gloires de la Société, c’est d’avoir créé _la femme_ là où la Nature a fait une femelle; d’avoir créé la perpétuité du désir là où la Nature n’a pensé qu’à la perpétuité de l’Espèce; d’avoir enfin inventé l’amour, la plus belle religion humaine. D’Arthez ne savait rien des charmantes délicatesses de langage, rien des preuves d’affection incessamment données par l’âme et l’esprit, rien de ces désirs ennoblis par les manières, rien de ces formes angéliques prêtées aux choses les plus grossières par les femmes comme il faut. Il connaissait peut-être la femme, mais il ignorait la divinité. Il fallait prodigieusement d’art, beaucoup de belles toilettes d’âme et de corps chez une femme pour bien aimer. Enfin, en vantant les délicieuses dépravations de pensée qui constituent la coquetterie parisienne, ces deux corrupteurs plaignaient d’Arthez, qui vivait d’un aliment sain et sans aucun assaisonnement, de n’avoir pas goûté les délices de la haute cuisine parisienne, et stimulaient vivement sa curiosité. Le docteur Bianchon, à qui d’Arthez faisait ses confidences, savait que cette curiosité s’était enfin éveillée. La longue liaison de ce grand écrivain avec une femme vulgaire, loin de lui plaire par l’habitude, lui était devenue insupportable; mais il était retenu par l’excessive timidité qui s’empare de tous les hommes solitaires.

--Comment, disait Rastignac, quand on porte _tranché de gueules et d’or à un bezan et un tourteau de l’un en l’autre_, ne fait-on pas briller ce vieil écu picard sur une voiture? Vous avez trente mille livres de rentes et les produits de votre plume; vous avez justifié votre devise, qui forme le calembour tant recherché par nos ancêtres: ARS, THES_aurusque virtus_, et vous ne le promenez pas au bois de Boulogne! Nous sommes dans un siècle où la vertu doit se montrer.

--Si vous lisiez vos œuvres à cette espèce de grosse Laforêt, qui fait vos délices, je vous pardonnerais de la garder, dit Blondet. Mais, mon cher, si vous êtes au pain sec matériellement parlant: sous le rapport de l’esprit, vous n’avez même pas de pain...

Cette petite guerre amicale durait depuis quelques mois entre Daniel et ses amis, quand madame d’Espard pria Rastignac et Blondet de déterminer d’Arthez à venir dîner chez elle, en leur disant que la princesse de Cadignan avait un excessif désir de voir cet homme célèbre. Ces sortes de curiosités sont, pour certaines femmes, ce qu’est la lanterne magique pour les enfants, un plaisir pour les yeux, assez pauvre d’ailleurs, et plein de désenchantement. Plus un homme d’esprit excite de sentiments à distance, moins il y répondra de près; plus il a été rêvé brillant, plus terne il sera. Sous ce rapport, la curiosité déçue va souvent jusqu’à l’injustice. Ni Blondet ni Rastignac ne pouvaient tromper d’Arthez, mais ils lui dirent en riant qu’il s’offrait pour lui la plus séduisante occasion de se décrasser le cœur et de connaître les suprêmes délices que donnait l’amour d’une grande dame parisienne. La princesse était positivement éprise de lui, il n’avait rien à craindre, il avait tout à gagner dans cette entrevue; il lui serait impossible de descendre du piédestal où madame de Cadignan l’avait élevé. Blondet ni Rastignac ne virent aucun inconvénient à prêter cet amour à la princesse, elle pouvait porter cette calomnie, elle dont le passé donnait lieu à tant d’anecdotes. L’un et l’autre, ils se mirent à raconter à d’Arthez les aventures de la duchesse de Maufrigneuse: ses premières légèretés avec de Marsay, ses secondes inconséquences avec d’Adjuda qu’elle avait diverti de sa femme en vengeant ainsi madame de Beauséant, sa troisième liaison avec le jeune d’Esgrignon qui l’avait accompagnée en Italie et s’était horriblement compromis pour elle; puis combien elle avait été malheureuse avec un célèbre ambassadeur, heureuse avec un général russe; comment elle avait été l’Égérie de deux Ministres des Affaires étrangères, etc. D’Arthez leur dit qu’il en avait su plus qu’ils ne pouvaient lui en dire sur elle par leur pauvre ami, Michel Chrestien, qui l’avait adorée en secret pendant quatre années, et avait failli en devenir fou.

--J’ai souvent accompagné, dit Daniel, mon ami aux Italiens, à l’Opéra. Le malheureux courait avec moi dans les rues en allant aussi vite que les chevaux, et admirant la princesse à travers les glaces de son coupé. C’est à cet amour que le prince de Cadignan a dû la vie, Michel a empêché qu’un gamin ne le tuât.

--Eh! bien, vous aurez un thème tout prêt, dit en souriant Blondet. Voilà bien la femme qu’il vous faut, elle ne sera cruelle que par délicatesse, et vous initiera très-gracieusement aux mystères de l’élégance; mais prenez garde? elle a dévoré bien des fortunes! La belle Diane est une de ces dissipatrices qui ne coûtent pas un centime, et pour laquelle on dépense des millions. Donnez-vous corps et âme; mais gardez à la main votre monnaie, comme le vieux du Déluge de Girodet.

Après cette conversation, la princesse avait la profondeur d’un abîme, la grâce d’une reine, la corruption des diplomates, le mystère d’une initiation, le danger d’une syrène. Ces deux hommes d’esprit, incapables de prévoir le dénoûment de cette plaisanterie, avaient fini par faire de Diane d’Uxelles la plus monstrueuse Parisienne, la plus habile coquette, la plus enivrante courtisane du monde. Quoiqu’ils eussent raison, la femme qu’ils traitaient si légèrement était sainte et sacrée pour d’Arthez, dont la curiosité n’avait pas besoin d’être excitée; il consentit à venir de prime abord, et les deux amis ne voulaient pas autre chose de lui.

Madame d’Espard alla voir la princesse dès qu’elle eut la réponse.

--Ma chère, vous sentez-vous en beauté, en coquetterie? lui dit-elle, venez dans quelques jours dîner chez moi; je vous servirai d’Arthez. Notre homme de génie est de la nature la plus sauvage, il craint les femmes, et n’a jamais aimé. Faites votre thème là-dessus. Il est excessivement spirituel, d’une simplicité qui vous abuse en ôtant toute défiance. Sa pénétration, toute rétrospective, agit après coup et dérange tous les calculs. Vous l’avez surpris aujourd’hui, demain il n’est plus la dupe de rien.

--Ah! dit la princesse, si je n’avais que trente ans, je m’amuserais bien! Ce qui m’a manqué jusqu’à présent, c’était un homme d’esprit à jouer. Je n’ai eu que des partenaires et jamais d’adversaires. L’amour était un jeu au lieu d’être un combat.

--Chère princesse, avouez que je suis bien généreuse; car enfin?... charité bien ordonnée...

Les deux femmes se regardèrent en riant, et se prirent les mains en se les serrant avec amitié. Certes elles avaient toutes deux l’une à l’autre des secrets importants, et n’en étaient sans doute, ni à un homme près, ni à un service à rendre; car, pour faire les amitiés sincères et durables entre femmes, il faut qu’elles aient été cimentées par de petits crimes. Quand deux amies peuvent se tuer réciproquement, et se voient un poignard empoisonné dans la main, elles offrent le spectacle touchant d’une harmonie qui ne se trouble qu’au moment où l’une d’elles a, par mégarde, lâché son arme.

Donc, à huit jours de là, il y eut chez la marquise une de ces soirées dites de petits jours, réservées pour les intimes, auxquelles personne ne vient que sur une invitation verbale, et pendant lesquelles la porte est fermée. Cette soirée était donnée pour cinq personnes: Émile Blondet et madame de Montcornet, Daniel d’Arthez, Rastignac et la princesse de Cadignan. En comptant la maîtresse de la maison, il se trouvait autant d’hommes que de femmes.

Jamais le hasard ne s’était permis de préparations plus savantes que pour la rencontre de d’Arthez et de madame de Cadignan. La princesse passe encore aujourd’hui pour une des plus fortes sur la toilette, qui, pour les femmes, est le premier des Arts. Elle avait mis une robe de velours bleu à grandes manches blanches traînantes, à corsage apparent, une de ces guimpes en tulle légèrement froncée, et bordée de bleu, montant à quatre doigts de son cou, et couvrant les épaules, comme on en voit dans quelques portraits de Raphaël. Sa femme de chambre l’avait coiffée de quelques bruyères blanches habilement posées dans ses cascades de cheveux blonds, l’une des beautés auxquelles elle devait sa célébrité. Certes Diane ne paraissait pas avoir vingt-cinq ans. Quatre années de solitude et de repos avaient rendu de la vigueur à son teint. N’y a-t-il pas d’ailleurs des moments où le désir de plaire donne un surcroît de beauté aux femmes? La volonté n’est pas sans influence sur les variations du visage. Si les émotions violentes ont le pouvoir de jaunir les tons blancs chez les gens d’un tempérament sanguin, mélancolique, de verdir les figures lymphatiques, ne faut-il pas accorder au désir, à la joie, à l’espérance, la faculté d’éclaircir le teint, de dorer le regard d’un vif éclat, d’animer la beauté par un jour piquant comme celui d’une jolie matinée? La blancheur si célèbre de la princesse avait pris une teinte mûrie qui lui prêtait un air auguste. En ce moment de sa vie, frappée par tant de retours sur elle-même et par des pensées sérieuses, son front rêveur et sublime s’accordait admirablement avec son regard bleu, lent et majestueux. Il était impossible au physionomiste le plus habile d’imaginer des calculs et de la décision sous cette inouïe délicatesse des traits. Il est des visages de femmes qui trompent la science et déroutent l’observation par leur calme et par leur finesse; il faudrait pouvoir les examiner quand les passions parlent, ce qui est difficile; ou quand elles ont parlé, ce qui ne sert plus à rien: alors la femme est vieille et ne dissimule plus. La princesse est une de ces femmes impénétrables, elle peut se faire ce qu’elle veut être: folâtre, enfant, innocente à désespérer; ou fine, sérieuse et profonde à donner de l’inquiétude. Elle vint chez la marquise avec l’intention d’être une femme douce et simple à qui la vie était connue par ses déceptions seulement, une femme pleine d’âme et calomniée, mais résignée, enfin un ange meurtri. Elle arriva de bonne heure, afin de se trouver posée sur la causeuse, au coin du feu, près de madame d’Espard, comme elle voulait être vue, dans une de ces attitudes où la science est cachée sous un naturel exquis, une de ces poses étudiées, cherchées qui mettent en relief cette belle ligne serpentine qui prend au pied, remonte gracieusement jusqu’à la hanche, et se continue par d’admirables rondeurs jusqu’aux épaules, en offrant aux regards tout le profil du corps. Une femme nue serait moins dangereuse que ne l’est une jupe si savamment étalée, qui couvre tout et met tout en lumière à la fois. Par un raffinement que bien des femmes n’eussent pas inventé, Diane, à la grande stupéfaction de la marquise, s’était fait accompagner du duc de Maufrigneuse. Après un moment de réflexion, madame d’Espard serra la main de la princesse d’un air d’intelligence.

--Je vous comprends! En faisant accepter à d’Arthez toutes les difficultés du premier coup, vous ne les trouverez pas à vaincre plus tard.

La comtesse de Montcornet vint avec Blondet. Rastignac amena d’Arthez. La princesse ne fit à l’homme célèbre aucun de ces compliments dont l’accablaient les gens vulgaires; mais elle eut de ces prévenances empreintes de grâce et de respect qui devaient être le dernier terme de ses concessions. Elle était sans doute ainsi avec le roi de France, avec les princes. Elle parut heureuse de voir ce grand homme et contente de l’avoir cherché. Les personnes pleines de goût, comme la princesse, se distinguent surtout par leur manière d’écouter, par une affabilité sans moquerie, qui est à la politesse ce que la pratique est à la vertu. Quand l’homme célèbre parlait, elle avait une pose attentive mille fois plus flatteuse que les compliments les mieux assaisonnés. Cette présentation mutuelle se fit sans emphase et avec convenance par la marquise. A dîner, d’Arthez fut placé près de la princesse, qui, loin d’imiter les exagérations de diète que se permettent les minaudières, mangea de fort bon appétit, et tint à honneur de se montrer femme naturelle, sans aucunes façons étranges. Entre un service et l’autre, elle profita d’un moment où la conversation générale s’engageait, pour prendre d’Arthez à partie.

--Le secret du plaisir que je me suis procuré en me trouvant auprès de vous, dit-elle, est dans le désir d’apprendre quelque chose d’un malheureux ami à vous, monsieur, mort pour une autre cause que la nôtre, à qui j’ai eu de grandes obligations sans avoir pu les reconnaître et m’acquitter. Le prince de Cadignan a partagé mes regrets. J’ai su que vous étiez l’un des meilleurs amis de ce pauvre garçon. Votre mutuelle amitié, pure, inaltérée était un titre auprès de moi. Vous ne trouverez donc pas extraordinaire que j’aie voulu savoir tout ce que vous pouviez me dire de cet être qui vous est si cher. Si je suis attachée à la famille exilée, et tenue d’avoir des opinions monarchiques, je ne suis pas du nombre de ceux qui croient qu’il est impossible d’être à la fois républicain et noble de cœur. La monarchie et la république sont les deux seules formes de gouvernement qui n’étouffent pas les beaux sentiments.

--Michel Chrestien était un ange, madame, répondit Daniel d’une voix émue. Je ne sais pas, dans les héros de l’antiquité, d’homme qui lui soit supérieur. Gardez-vous de le prendre pour un de ces républicains à idées étroites, qui voudraient recommencer la Convention et les gentillesses du Comité de Salut public; non, Michel rêvait la fédération suisse appliquée à toute l’Europe. Avouons-le, entre nous? après le magnifique gouvernement d’un seul, qui, je crois, convient plus particulièrement à notre pays, le système de Michel est la suppression de la guerre dans le vieux monde et sa reconstitution sur des bases autres que celles de la conquête qui l’avait jadis féodalisé. Les républicains étaient, à ce titre, les gens les plus voisins de son idée; voilà pourquoi il leur a prêté son bras en juillet et à Saint-Merry. Quoique entièrement divisés d’opinion, nous sommes restés étroitement unis.

--C’est le plus bel éloge de vos deux caractères, dit timidement madame de Cadignan.

--Dans les quatre dernières années de sa vie, reprit Daniel, il ne fit qu’à moi seul la confidence de son amour pour vous, et cette confidence resserra les nœuds déjà bien forts de notre amitié fraternelle. Lui seul, madame, vous aura aimée comme vous devriez l’être. Combien de fois n’ai-je pas reçu la pluie en accompagnant votre voiture jusque chez vous, en luttant de vitesse avec vos chevaux, pour nous maintenir au même point sur une ligne parallèle, afin de vous voir... de vous admirer!

--Mais, monsieur, dit la princesse, je vais être tenue à vous indemniser.

--Pourquoi Michel n’est-il pas là? répondit Daniel d’un accent plein de mélancolie.

--Il ne m’aurait peut-être pas aimée long-temps, dit la princesse en remuant la tête par un geste plein de tristesse. Les républicains sont encore plus absolus dans leurs idées que nous autres absolutistes, qui péchons par l’indulgence. Il m’avait sans doute rêvée parfaite, il aurait été cruellement détrompé. Nous sommes poursuivies, nous autres femmes, par autant de calomnies que vous en avez à supporter dans la vie littéraire, et nous ne pouvons nous défendre ni par la gloire, ni par nos œuvres. On ne nous croit pas ce que nous sommes, mais ce que l’on nous fait. On lui aurait bientôt caché la femme inconnue qui est en moi, sous le faux portrait de la femme imaginaire, qui est la vraie pour le monde. Il m’aurait crue indigne des sentiments nobles qu’il me portait, incapable de le comprendre.

Ici la princesse hocha la tête en agitant ses belles boucles blondes pleines de bruyères par un geste sublime. Ce qu’elle exprimait de doutes désolants, de misères cachées, est indicible. Daniel comprit tout, et regarda la princesse avec une vive émotion.

--Cependant le jour où je le revis, long-temps après la révolte de juillet, reprit-elle, je fus sur le point de succomber au désir que j’avais de lui prendre la main, de la lui serrer devant tout le monde, sous le péristyle du Théâtre-Italien, en lui donnant mon bouquet. J’ai pensé que ce témoignage de reconnaissance serait mal interprété, comme tant d’autres choses nobles qui passent aujourd’hui pour les folies de madame de Maufrigneuse, et que je ne pourrai jamais expliquer, car il n’y a que mon fils et Dieu qui me connaîtront jamais.

Ces paroles, soufflées à l’oreille de l’écouteur de manière à être dérobées à la connaissance des convives, et avec un accent digne de la plus habile comédienne, devaient aller au cœur; aussi atteignirent-elles à celui de d’Arthez. Il ne s’agissait point de l’écrivain célèbre, cette femme cherchait à se réhabiliter en faveur d’un mort. Elle avait pu être calomniée, elle voulait savoir si rien ne l’avait ternie aux yeux de celui qui l’aimait. Était-il mort avec toutes ses illusions?

--Michel, répondit d’Arthez, était un de ces hommes qui aiment d’une manière absolue, et qui, s’ils choisissent mal, peuvent en souffrir sans jamais renoncer à celle qu’ils ont élue.

--Étais-je donc aimée ainsi?... s’écria-t-elle d’un air de béatitude exaltée.

--Oui, madame.

--J’ai donc fait son bonheur?

--Pendant quatre ans.

--Une femme n’apprend jamais une pareille chose sans éprouver une orgueilleuse satisfaction, dit-elle en tournant son doux et noble visage vers d’Arthez par un mouvement plein de confusion pudique.

Une des plus savantes manœuvres de ces comédiennes est de voiler leurs manières quand les mots sont trop expressifs, et de faire parler les yeux quand le discours est restreint. Ces habiles dissonances, glissées dans la musique de leur amour faux ou vrai, produisent d’invincibles séductions.

--N’est-ce pas, reprit-elle en abaissant encore la voix et après s’être assurée d’avoir produit de l’effet, n’est-ce pas avoir accompli sa destinée que de rendre heureux, et sans crime, un grand homme?

--Ne vous l’a-t-il pas écrit?