La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03
Part 10
--Ah! elle est admirable pour son fils, disait cette fine commère de marquise d’Espard, et admirable sans emphase, elle est heureuse. On n’aurait jamais cru cette femme si légère capable de résolutions suivies avec autant de persistance; aussi notre bon archevêque l’a-t-il encouragée, se montre-t-il parfait pour elle, et vient-il de décider la vieille comtesse de Cinq-Cygne à lui faire une visite.
Avouons-le d’ailleurs? Il faut être reine pour savoir abdiquer, et descendre noblement d’une position élevée qui n’est jamais entièrement perdue. Ceux-là seuls qui ont la conscience de n’être rien par eux-mêmes, manifestent des regrets en tombant, ou murmurent et reviennent sur un passé qui ne reviendra jamais, en devinant bien qu’on ne parvient pas deux fois. Forcée de se passer des fleurs rares au milieu desquelles elle avait l’habitude de vivre et qui rehaussaient si bien sa personne, car il était impossible de ne pas la comparer à une fleur, la princesse avait bien choisi son rez-de-chaussée: elle y jouissait d’un joli petit jardin, plein d’arbustes, et dont le gazon toujours vert égayait sa paisible retraite. Elle pouvait avoir environ douze mille livres de rente, encore ce revenu modique était-il composé d’un secours annuel donné par la vieille duchesse de Navarreins, tante paternelle du jeune duc, lequel devait être continué jusqu’au jour de son mariage, et d’un autre secours envoyé par la duchesse d’Uxelles, du fond de sa terre, où elle économisait comme savent économiser les vieilles duchesses, auprès desquelles Harpagon n’est qu’un écolier. Le prince vivait à l’étranger, constamment aux ordres de ses maîtres exilés, partageant leur mauvaise fortune, et les servant avec un dévouement sans calcul, le plus intelligent peut-être de tous ceux qui les entourent. La position du prince de Cadignan protégeait encore sa femme à Paris. Ce fut chez la princesse que le maréchal auquel nous devons la conquête de l’Afrique eut, lors de la tentative de MADAME en Vendée, des conférences avec les principaux chefs de l’opinion légitimiste, tant était grande l’obscurité de la princesse, tant sa détresse excitait peu la défiance du gouvernement actuel! En voyant venir la terrible faillite de l’amour, cet âge de quarante ans au delà duquel il y a si peu de chose pour la femme, la princesse s’était jetée dans le royaume de la philosophie. Elle lisait, elle qui avait, durant seize ans, manifesté la plus grande horreur pour les choses graves. La littérature et la politique sont aujourd’hui ce qu’était autrefois la dévotion pour les femmes, le dernier asile de leurs prétentions. Dans les cercles élégants, on disait que Diane voulait écrire un livre. Depuis que, de jolie, de belle femme, la princesse était passée femme spirituelle en attendant qu’elle passât tout à fait, elle avait fait d’une réception chez elle un honneur suprême qui distinguait prodigieusement la personne favorisée. A l’abri de ces occupations, elle put tromper l’un de ses premiers amants, de Marsay, le plus influent personnage de la politique bourgeoise intronisée en juillet 1830; elle le reçut quelquefois le soir, tandis que le maréchal et plusieurs légitimistes s’entretenaient à voix basse, dans sa chambre à coucher, de la conquête du royaume, qui ne pouvait se faire sans le concours des idées, le seul élément de succès que les conspirateurs oubliassent. Ce fut une jolie vengeance de jolie femme, que de se jouer du premier ministre en le faisant servir de paravent à une conspiration contre son propre gouvernement. Cette aventure, digne des beaux jours de la Fronde, fut le texte de la plus spirituelle lettre du monde, où la princesse rendit compte des négociations à MADAME. Le duc de Maufrigneuse alla dans la Vendée, et put en revenir secrètement, sans s’être compromis, mais non sans avoir pris part aux périls de MADAME, qui, malheureusement, le renvoya lorsque tout parut être perdu. Peut-être la vigilance passionnée de ce jeune homme eût-elle déjoué la trahison. Quelque grands qu’aient été les torts de la duchesse de Maufrigneuse aux yeux du monde bourgeois, la conduite de son fils les a certes effacés aux yeux du monde aristocratique. Il y eut de la noblesse et de la grandeur à risquer ainsi le fils unique et l’héritier d’une maison historique. Il est certaines personnes, dites habiles, qui réparent les fautes de la vie privée par les services de la vie politique, et réciproquement; mais il n’y eut chez la princesse de Cadignan aucun calcul. Peut-être n’y en a-t-il pas davantage chez tous ceux qui se conduisent ainsi. Les événements sont pour la moitié dans ces contresens.
Dans un des premiers beaux jours du mois de mai 1833, la marquise d’Espard et la princesse tournaient, on ne pouvait dire se promenaient, dans l’unique allée qui entourait le gazon du jardin, vers deux heures de l’après-midi, par un des derniers éclairs du soleil. Les rayons réfléchis par les murs faisaient une chaude atmosphère dans ce petit espace qu’embaumaient des fleurs, présent de la marquise.
--Nous perdrons bientôt de Marsay, disait madame d’Espard à la princesse, et avec lui s’en ira votre dernier espoir de fortune pour le duc de Maufrigneuse; car depuis que vous l’avez si bien joué, ce grand politique a repris de l’affection pour vous.
--Mon fils ne capitulera jamais avec la branche cadette, dit la princesse, dût-il mourir de faim, dussé-je travailler pour lui. Mais Berthe de Cinq-Cygne ne le hait pas.
--Les enfants, dit madame d’Espard, n’ont pas les mêmes engagements que leurs pères...
--Ne parlons point de ceci, dit la princesse. Ce sera bien assez, si je ne puis apprivoiser la marquise de Cinq-Cygne, de marier mon fils avec quelque fille de forgeron, comme a fait ce petit d’Esgrignon!
--L’avez-vous aimé? dit la marquise.
--Non, répondit gravement la princesse. La naïveté de d’Esgrignon était une sorte de sottise départementale de laquelle je me suis aperçue un peu trop tard, ou trop tôt si vous voulez.
--Et de Marsay?
--De Marsay a joué avec moi comme avec une poupée. J’étais si jeune! Nous n’aimons jamais les hommes qui se font nos instituteurs, ils froissent trop nos petites vanités. Voici bientôt trois années que je passe dans une solitude entière, eh! bien, ce calme n’a rien eu de pénible. A vous seule, j’oserai dire qu’ici je me suis sentie heureuse. J’étais blasée d’adorations, fatiguée sans plaisir, émue à la superficie sans que l’émotion me traversât le cœur. J’ai trouvé tous les hommes que j’ai connus petits, mesquins, superficiels; aucun d’eux ne m’a causé la plus légère surprise, ils étaient sans innocence, sans grandeur, sans délicatesse. J’aurais voulu rencontrer quelqu’un qui m’eût imposé.
--Seriez-vous donc comme moi, ma chère, demanda la marquise, n’auriez-vous jamais rencontré l’amour en essayant d’aimer?
--Jamais, répondit la princesse en interrompant la marquise et lui posant la main sur le bras.
Toutes deux allèrent s’asseoir sur un banc de bois rustique, sous un massif de jasmin refleuri. Toutes deux avaient dit une de ces paroles solennelles pour des femmes arrivées à leur âge.
--Comme vous, reprit la princesse, peut-être ai-je été plus aimée que ne le sont les autres femmes; mais à travers tant d’aventures, je le sens, je n’ai pas connu le bonheur. J’ai fait bien des folies, mais elles avaient un but, et le but se reculait à mesure que j’avançais! Dans mon cœur vieilli, je sens une innocence qui n’a pas été entamée. Oui, sous tant d’expérience gît un premier amour qu’on pourrait abuser; de même que, malgré tant de fatigues et de flétrissures, je me sens jeune et belle. Nous pouvons aimer sans être heureuses, nous pouvons être heureuses et ne pas aimer; mais aimer et avoir du bonheur, réunir ces deux immenses jouissances humaines, est un prodige. Ce prodige ne s’est pas accompli pour moi.
--Ni pour moi, dit madame d’Espard.
--Je suis poursuivie dans ma retraite par un regret affreux: je me suis amusée, mais je n’ai pas aimé.
--Quel incroyable secret! s’écria la marquise.
--Ah! ma chère, répondit la princesse, ces secrets, nous ne pouvons les confier qu’à nous-mêmes: personne, à Paris, ne nous croirait.
--Et, reprit la marquise, si nous n’avions pas toutes deux passé trente-six ans, nous ne nous ferions peut être pas cet aveu.
--Oui, quand nous sommes jeunes, nous avons de bien stupides fatuités! dit la princesse. Nous ressemblons parfois à ces pauvres jeunes gens qui jouent avec un curedent pour faire croire qu’ils ont bien dîné.
--Enfin, nous voilà, répondit avec une grâce coquette madame d’Espard qui fit un charmant geste d’innocence instruite, et nous sommes, il me semble, encore assez vivantes pour prendre une revanche.
--Quand vous m’avez dit, l’autre jour, que Béatrix était partie avec Conti, j’y ai pensé pendant toute la nuit, reprit la princesse après une pause. Il faut être bien heureuse pour sacrifier ainsi sa position, son avenir, et renoncer à jamais au monde.
--C’est une petite sotte, dit gravement madame d’Espard. Mademoiselle des Touches a été enchantée d’être débarrassée de Conti. Béatrix n’a pas deviné combien cet abandon, fait par une femme supérieure, qui n’a pas un seul instant défendu son prétendu bonheur, accusait la nullité de Conti.
--Elle sera donc malheureuse?
--Elle l’est déjà, reprit madame d’Espard. A quoi bon quitter son mari? Chez une femme, n’est-ce pas un aveu d’impuissance?
--Ainsi vous croyez que madame de Rochefide n’a pas été déterminée par le désir de jouir en paix d’un véritable amour, de cet amour dont les jouissances sont, pour nous deux, encore un rêve?
--Non, elle a singé madame de Beauséant et madame de Langeais, qui, soit dit entre nous, dans un siècle moins vulgaire que le nôtre, eussent été, comme vous d’ailleurs, des figures aussi grandes que celles des La Vallière, des Montespan, des Diane de Poitiers, des duchesses d’Étampes et de Châteauroux.
--Oh! moins le roi, ma chère. Ah! je voudrais pouvoir évoquer ces femmes et leur demander si...
--Mais, dit la marquise en interrompant la princesse, il n’est pas nécessaire de faire parler les morts, nous connaissons des femmes vivantes qui sont heureuses. Voici plus de vingt fois que j’entame une conversation intime sur ces sortes de choses avec la comtesse de Montcornet, qui, depuis quinze ans, est la femme du monde la plus heureuse avec ce petit Émile Blondet: pas une infidélité, pas une pensée détournée; ils sont aujourd’hui comme au premier jour; mais nous avons toujours été dérangées, interrompues au moment le plus intéressant. Ces longs attachements, comme celui de Rastignac et de madame de Nucingen, de madame de Camps, votre cousine, pour son Octave, ont un secret, et ce secret nous l’ignorons, ma chère. Le monde nous fait l’extrême honneur de nous prendre pour des rouées dignes de la cour du Régent, et nous sommes innocentes comme deux petites pensionnaires.
--Je serais encore heureuse de cette innocence-là, s’écria railleusement la princesse; mais la nôtre est pire, il y a de quoi être humiliée. Que voulez-vous? nous offrirons cette mortification à Dieu en expiation de nos recherches infructueuses; car, ma chère, il n’est pas probable que nous trouvions, dans l’arrière-saison, la belle fleur qui nous a manqué pendant le printemps et l’été.
--La question n’est pas là, reprit la marquise après une pause pleine de méditations respectives. Nous sommes encore assez belles pour inspirer une passion; mais nous ne convaincrons jamais personne de notre innocence et de notre vertu.
--Si c’était un mensonge, il serait bientôt orné de commentaires, servi avec les jolies préparations qui le rendent croyable et dévoré comme un fruit délicieux; mais faire croire à une vérité! Ah! les plus grands hommes y ont péri, ajouta la princesse avec un de ces fins sourires que le pinceau de Léonard de Vinci a seul pu rendre.
--Les niais aiment bien parfois, reprit la marquise.
--Mais, fit observer la princesse, pour ceci les niais eux-mêmes n’ont pas assez de crédulité.
--Vous avez raison, dit en riant la marquise. Mais ce n’est ni un sot, ni même un homme de talent que nous devrions chercher. Pour résoudre un pareil problème, il nous faut un homme de génie. Le génie seul a la foi de l’enfance, la religion de l’amour, et se laisse volontiers bander les yeux. Si vous et moi nous avons rencontré des hommes de génie, ils étaient peut-être trop loin de nous, trop occupés, et nous trop frivoles, trop entraînées, trop prises.
--Ah! je voudrais cependant bien ne pas quitter ce monde sans avoir connu les plaisirs du véritable amour, s’écria la princesse.
--Ce n’est rien que de l’inspirer, dit madame d’Espard, il s’agit de l’éprouver. Je vois beaucoup de femmes n’être que les prétextes d’une passion au lieu d’en être à la fois la cause et l’effet.
--La dernière passion que j’ai inspirée était une sainte et belle chose, dit la princesse, elle avait de l’avenir. Le hasard m’avait adressé, cette fois, cet homme de génie qui nous est dû, et qu’il est si difficile de prendre, car il y a plus de jolies femmes que de gens de génie. Mais le diable s’est mêlé de l’aventure.
--Contez-moi donc cela, ma chère, c’est tout neuf pour moi.
--Je ne me suis aperçue de cette belle passion qu’au milieu de l’hiver de 1829. Tous les vendredis, à l’Opéra, je voyais à l’Orchestre un jeune homme d’environ trente ans, venu là pour moi, toujours à la même stalle, me regardant avec des yeux de feu, mais souvent attristé par la distance qu’il trouvait entre nous, ou peut-être aussi par l’impossibilité de réussir.
--Pauvre garçon! Quand on aime, on devient bien bête, dit la marquise.
--Il se coulait pendant chaque entr’acte dans le corridor, reprit la princesse en souriant de l’amicale épigramme par laquelle la marquise l’interrompait; puis une ou deux fois, pour me voir ou pour se faire voir, il mettait le nez à la vitre d’une loge en face de la mienne. Si je recevais une visite, je l’apercevais collé à ma porte, il pouvait alors me jeter un coup d’œil furtif; il avait fini par connaître les personnes de ma société, il les suivait quand elles se dirigeaient vers ma loge, afin d’avoir les bénéfices de l’ouverture de ma porte. Le pauvre garçon a sans doute bientôt su qui j’étais, car il connaissait de vue monsieur de Maufrigneuse et mon beau-père. Je trouvai dès lors mon inconnu mystérieux aux Italiens, à une stalle d’où il m’admirait en face, dans une extase naïve: c’en était joli. A la sortie de l’Opéra comme à celle des Bouffons, je le voyais planté dans la foule, immobile sur ses deux jambes: on le coudoyait, on ne l’ébranlait pas. Ses yeux devenaient moins brillants quand il m’apercevait appuyée sur le bras de quelque favori. D’ailleurs, pas un mot, pas une lettre, pas une démonstration. Avouez que c’était du bon goût? Quelquefois, en rentrant à mon hôtel au matin, je retrouvais mon homme assis sur une des bornes de ma porte cochère. Cet amoureux avait de bien beaux yeux, une barbe épaisse et longue en éventail, une royale, une moustache et des favoris; on ne voyait que des pommettes blanches et un beau front; enfin, une véritable tête antique. Le prince a, comme vous le savez, défendu les Tuileries du côté des quais dans les journées de juillet. Il est revenu le soir à Saint-Cloud quand tout a été perdu. «Ma chère, m’a-t-il dit, j’ai failli être tué sur les quatre heures. J’étais visé par un des insurgés, lorsqu’un jeune homme à longue barbe, que je crois avoir vu aux Italiens, et qui conduisait l’attaque, a détourné le canon du fusil.» Le coup a frappé je ne sais quel homme, un maréchal-des-logis du régiment, et qui était à deux pas de mon mari. Ce jeune homme devait donc être un républicain. En 1831, quand je suis revenue me loger ici, je l’ai rencontré le dos appuyé au mur de cette maison; il paraissait joyeux de mes désastres, qui peut-être lui semblaient nous rapprocher; mais, depuis les affaires de Saint-Merry, je ne l’ai plus revu: il y a péri. La veille des funérailles du général Lamarque, je suis sortie à pied avec mon fils, et mon républicain nous a suivis, tantôt derrière, tantôt devant nous, depuis la Madeleine jusqu’au passage des Panoramas où j’allais.
--Voilà tout? dit la marquise.
--Tout, répondit la princesse. Ah! le matin de la prise de Saint-Merry, un gamin a voulu me parler à moi-même, et m’a remis une lettre écrite sur du papier commun, signé du nom de l’inconnu.
--Montrez-la-moi, dit la marquise.
--Non, ma chère. Cet amour a été trop grand et trop saint dans ce cœur d’homme pour que je viole son secret. Cette lettre, courte et terrible, me remue encore le cœur quand j’y songe. Cet homme mort me cause plus d’émotions que tous les vivants que j’ai distingués, il revient dans ma pensée.
--Son nom, demanda la marquise.
--Oh! un nom bien vulgaire, Michel Chrestien.
--Vous avez bien fait de me le dire, reprit vivement madame d’Espard, j’ai souvent entendu parler de lui. Ce Michel Chrestien était l’ami d’un homme célèbre que vous avez déjà voulu voir, de Daniel d’Arthez, qui vient une ou deux fois par hiver chez moi. Ce Chrestien, qui est effectivement mort à Saint-Merry, ne manquait pas d’amis. J’ai entendu dire qu’il était un de ces grands politiques auxquels, comme à de Marsay, il ne manque que le mouvement de ballon de la circonstance pour devenir tout d’un coup ce qu’ils doivent être.
--Il vaut mieux alors qu’il soit mort, dit la princesse d’un air mélancolique sous lequel elle cacha ses pensées.
--Voulez-vous vous trouver un soir avec d’Arthez chez moi? demanda la marquise, vous causerez de votre revenant.
--Volontiers, ma chère.
Quelques jours après cette conversation, Blondet et Rastignac, qui connaissaient d’Arthez, promirent à madame d’Espard de le déterminer à venir dîner chez elle. Cette promesse eût été, certes, imprudente sans le nom de la princesse dont la rencontre ne pouvait être indifférente à ce grand écrivain.