La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02

Part 8

Chapter 83,820 wordsPublic domain

--Je sens l’or. Quoique aveugle, je m’arrête devant les boutiques de joailliers. Cette passion m’a perdu, je suis devenu joueur pour jouer de l’or. Je n’étais pas fripon, je fus friponné, je me ruinai. Quand je n’eus plus de fortune, je fus pris par la rage de voir Bianca: je revins secrètement à Venise, je la retrouvai, je fus heureux pendant six mois, caché chez elle, nourri par elle. Je pensais délicieusement à finir ainsi ma vie. Elle était recherchée par le Provéditeur; celui-ci devina un rival, en Italie on les sent: il nous espionna, nous surprit au lit, le lâche! Jugez combien vive fut notre lutte: je ne le tuai pas, je le blessai grièvement. Cette aventure brisa mon bonheur. Depuis ce jour je n’ai jamais retrouvé de Bianca. J’ai eu de grands plaisirs, j’ai vécu à la cour de Louis XV parmi les femmes les plus célèbres; nulle part je n’ai trouvé les qualités, les grâces, l’amour de ma chère Vénitienne. Le Provéditeur avait ses gens, il les appela, le palais fut cerné, envahi; je me défendis pour pouvoir mourir sous les yeux de Bianca qui m’aidait à tuer le Provéditeur. Jadis cette femme n’avait pas voulu s’enfuir avec moi; mais après six mois de bonheur elle voulait mourir de ma mort, et reçut plusieurs coups. Pris dans un grand manteau que l’on jeta sur moi, je fus roulé, porté dans une gondole et transporté dans un cachot des puits. J’avais vingt-deux ans, je tenais si bien le tronçon de mon épée que pour l’avoir il aurait fallu me couper le poing. Par un singulier hasard, ou plutôt inspiré par une pensée de précaution, je cachai ce morceau de fer dans un coin, comme s’il pouvait me servir. Je fus soigné. Aucune de mes blessures n’était mortelle. A vingt-deux ans, on revient de tout. Je devais mourir décapité, je fis le malade afin de gagner du temps. Je croyais être dans un cachot voisin du canal, mon projet était de m’évader en creusant le mur et traversant le canal à la nage, au risque de me noyer. Voici sur quels raisonnements s’appuyait mon espérance. Toutes les fois que le geôlier m’apportait à manger, je lisais des indications écrites sur les murs, comme: _côté du palais_, _côté du canal_, _côté du souterrain_, et je finis par apercevoir un plan dont le sens m’inquiétait peu, mais explicable par l’état actuel du palais ducal qui n’est pas terminé. Avec le génie que donne le désir de recouvrer la liberté, je parvins à déchiffrer, en tâtant du bout des doigts la superficie d’une pierre, une inscription arabe par laquelle l’auteur de ce travail avertissait ses successeurs qu’il avait détaché deux pierres de la dernière assise, et creusé onze pieds de souterrain. Pour continuer son œuvre, il fallait répandre sur le sol même du cachot les parcelles de pierre et de mortier produites par le travail de l’excavation. Quand même les gardiens ou les inquisiteurs n’eussent pas été rassurés par la construction de l’édifice qui n’exigeait qu’une surveillance extérieure, la disposition des puits, où l’on descend par quelques marches, permettait d’exhausser graduellement le sol sans que les gardiens s’en aperçussent. Cet immense travail avait été superflu, du moins pour celui qui l’avait entrepris, car son inachèvement annonçait la mort de l’inconnu. Pour que son dévouement ne fût pas à jamais perdu, il fallait qu’un prisonnier sût l’arabe; mais j’avais étudié les langues orientales au couvent des Arméniens. Une phrase écrite derrière la pierre disait le destin de ce malheureux, mort victime de ses immenses richesses, que Venise avait convoitées et dont elle s’était emparée. Il me fallut un mois pour arriver à un résultat. Pendant que je travaillais, et dans les moments où la fatigue m’anéantissait, j’entendais le son de l’or, je voyais de l’or devant moi, j’étais ébloui par des diamants! Oh! attendez. Pendant une nuit, mon acier émoussé trouva du bois. J’aiguisai mon bout d’épée, et fis un trou dans ce bois. Pour pouvoir travailler, je me roulais comme un serpent sur le ventre, je me mettais nu pour travailler à la manière des taupes, en portant mes mains en avant et me faisant de la pierre même un point d’appui. La surveille du jour où je devais comparaître devant mes juges, pendant la nuit, je voulus tenter un dernier effort; je perçai le bois, et mon fer ne rencontra rien au delà. Jugez de ma surprise quand j’appliquai les yeux sur le trou! J’étais dans le lambris d’une cave où une faible lumière me permettait d’apercevoir un monceau d’or. Le doge et l’un des Dix étaient dans ce caveau, j’entendais leurs voix; leurs discours m’apprirent que là était le trésor secret de la République, les dons des doges, et les réserves du butin appelé le denier de Venise, et pris sur le produit des expéditions. J’étais sauvé! Quand le geôlier vint, je lui proposai de favoriser ma fuite et de partir avec moi en emportant tout ce que nous pourrions prendre. Il n’y avait pas à hésiter, il accepta. Un navire faisait voile pour le Levant, toutes les précautions furent prises, Bianca favorisa les mesures que je dictais à mon complice. Pour ne pas donner l’éveil, Bianca devait nous rejoindre à Smyrne. En une nuit le trou fut agrandi, et nous descendîmes dans le trésor secret de Venise. Quelle nuit! J’ai vu quatre tonnes pleines d’or. Dans la pièce précédente, l’argent était également amassé en deux tas qui laissaient un chemin au milieu pour traverser la chambre où les pièces relevées en talus garnissaient les murs à cinq pieds de hauteur. Je crus que le geôlier deviendrait fou; il chantait, il sautait, il riait, il gambadait dans l’or; je le menaçai de l’étrangler s’il perdait le temps ou s’il faisait du bruit. Dans sa joie, il ne vit pas d’abord une table où étaient les diamants. Je me jetai dessus assez habilement pour emplir ma veste de matelot et les poches de mon pantalon. Mon Dieu! je n’en pris pas le tiers. Sous cette table étaient des lingots d’or. Je persuadai à mon compagnon de remplir d’or autant de sacs que nous pourrions en porter, en lui faisant observer que c’était la seule manière de n’être pas découverts à l’étranger.--Les perles, les bijoux, les diamants nous feraient reconnaître, lui dis-je. Quelle que fût notre avidité, nous ne pûmes prendre que deux mille livres d’or, qui nécessitèrent six voyages à travers la prison jusqu’à la gondole. La sentinelle à la porte d’eau avait été gagnée moyennant un sac de dix livres d’or. Quant aux deux gondoliers, ils croyaient servir la République. Au jour, nous partîmes. Quand nous fûmes en pleine mer, et que je me souvins de cette nuit; quand je me rappelai les sensations que j’avais éprouvées, que je revis cet immense trésor où, suivant mes évaluations, je laissais trente millions en argent et vingt millions en or, plusieurs millions en diamants, perles et rubis, il se fit en moi comme un mouvement de folie. J’eus la fièvre de l’or. Nous nous fîmes débarquer à Smyrne, et nous nous embarquâmes aussitôt pour la France. Comme nous montions sur le bâtiment français, Dieu me fit la grâce de me débarrasser de mon complice. En ce moment je ne pensais pas à toute la portée de ce méfait du hasard, dont je me réjouis beaucoup. Nous étions si complétement énervés que nous demeurions hébétés, sans nous rien dire, attendant que nous fussions en sûreté pour jouir à notre aise. Il n’est pas étonnant que la tête ait tourné à ce drôle. Vous verrez combien Dieu m’a puni. Je ne me crus tranquille qu’après avoir vendu les deux tiers de mes diamants à Londres et à Amsterdam, et réalisé ma poudre d’or en valeurs commerciales. Pendant cinq ans, je me cachai dans Madrid; puis, en 1770, je vins à Paris sous un nom espagnol, et menai le train le plus brillant. Bianca était morte. Au milieu de mes voluptés, quand je jouissais d’une fortune de six millions, je fus frappé de cécité. Je ne doute pas que cette infirmité ne soit le résultat de mon séjour dans le cachot, de mes travaux dans la pierre, si toutefois ma faculté de voir l’or n’emportait pas un abus de la puissance visuelle qui me prédestinait à perdre les yeux. En ce moment, j’aimais une femme à laquelle je comptais lier mon sort; je lui avais dit le secret de mon nom, elle appartenait à une famille puissante, j’espérais tout de la faveur que m’accordait Louis XV; j’avais mis ma confiance en cette femme, qui était l’amie de madame du Barry; elle me conseilla de consulter un fameux oculiste de Londres: mais, après quelques mois de séjour dans cette ville, j’y fus abandonné par cette femme dans Hyde-Park, elle m’avait dépouillé de toute ma fortune sans me laisser aucune ressource; car, obligé de cacher mon nom, qui me livrait à la vengeance de Venise, je ne pouvais invoquer l’assistance de personne, je craignais Venise. Mon infirmité fut exploitée par les espions que cette femme avait attachés à ma personne. Je vous fais grâce d’aventures dignes de Gil Blas. Votre révolution vint. Je fus forcé d’entrer aux Quinze-Vingts, où cette créature me fit admettre après m’avoir tenu pendant deux ans à Bicêtre comme fou; je n’ai jamais pu la tuer, je n’y voyais point, et j’étais trop pauvre pour acheter un bras. Si avant de perdre Benedetto Carpi, mon geôlier, je l’avais consulté sur la situation de mon cachot, j’aurais pu reconnaître le trésor et retourner à Venise quand la république fut anéantie par Napoléon. Cependant, malgré ma cécité, allons à Venise! Je retrouverai la porte de la prison, je verrai l’or à travers les murailles, je le sentirai sous les eaux où il est enfoui; car les événements qui ont renversé la puissance de Venise sont tels que le secret de ce trésor a dû mourir avec Vendramino, le frère de Bianca, un doge, qui, je l’espérais, aurait fait ma paix avec les Dix. J’ai adressé des notes au premier consul, j’ai proposé un traité à l’empereur d’Autriche, tous m’ont éconduit comme un fou! Venez, partons pour Venise, partons mendiants, nous reviendrons millionnaires; nous rachèterons mes biens, et vous serez mon héritier, vous serez prince de Varese.

Étourdi de cette confidence, qui dans mon imagination prenait les proportions d’un poème, à l’aspect de cette tête blanchie, et devant l’eau noire des fossés de la Bastille, eau dormante comme celle des canaux de Venise, je ne répondis pas. Facino Cane crut sans doute que je le jugeais comme tous les autres, avec une pitié dédaigneuse, il fit un geste qui exprima toute la philosophie du désespoir. Ce récit l’avait reporté peut-être à ses heureux jours, à Venise: il saisit sa clarinette et joua mélancoliquement une chanson vénitienne, barcarolle pour laquelle il retrouva son premier talent, son talent de patricien amoureux. Ce fut quelque chose comme le _Super flumina Babylonis_. Mes yeux s’emplirent de larmes. Si quelques promeneurs attardés vinrent à passer le long du Boulevard Bourdon, sans doute ils s’arrêtèrent pour écouter cette dernière prière du banni, le dernier regret d’un nom perdu, auquel se mêlait le souvenir de Bianca. Mais l’or reprit bientôt le dessus, et la fatale passion éteignit cette lueur de jeunesse.

--Ce trésor, me dit-il, je le vois toujours, éveillé comme en rêve; je m’y promène, les diamants étincellent, je ne suis pas aussi aveugle que vous le croyez: l’or et les diamants éclairent ma nuit, la nuit du dernier Facino Cane, car mon titre passe aux Memmi. Mon Dieu! la punition du meurtrier a commencé de bien bonne heure! _Ave Maria..._

Il récita quelques prières que je n’entendis pas.

--Nous irons à Venise, m’écriai-je quand il se leva.

--J’ai donc trouvé un homme, s’écria-t-il le visage en feu.

Je le reconduisis en lui donnant le bras; il me serra la main à la porte des Quinze-Vingts, au moment où quelques personnes de la noce revenaient en criant à tue-tête.

--Partirons-nous demain? dit le vieillard.

--Aussitôt que nous aurons quelque argent.

--Mais nous pouvons aller à pied, je demanderai l’aumône..... Je suis robuste, et l’on est jeune quand on voit de l’or devant soi.

Facino Cane mourut pendant l’hiver après avoir langui deux mois. Le pauvre homme avait un catarrhe.

Paris, mars 1836.

LA MESSE DE L’ATHÉE.

CECI EST DÉDIÉ A AUGUSTE BORGET, _Par son ami_ DE BALZAC.

Un médecin à qui la science doit une belle théorie physiologique, et qui, jeune encore, s’est placé parmi les célébrités de l’École de Paris, centre de lumières auquel les médecins de l’Europe rendent tous hommage, le docteur Bianchon a long-temps pratiqué la chirurgie avant de se livrer à la médecine. Ses premières études furent dirigées par un des plus grands chirurgiens français, par l’illustre Desplein, qui passa comme un météore dans la science. De l’aveu de ses ennemis, il enterra dans la tombe une méthode intransmissible. Comme tous les gens de génie, il était sans héritiers: il portait et emportait tout avec lui. La gloire des chirurgiens ressemble à celle des acteurs, qui n’existent que de leur vivant et dont le talent n’est plus appréciable dès qu’ils ont disparu. Les acteurs et les chirurgiens, comme aussi les grands chanteurs, comme les virtuoses qui décuplent par leur exécution la puissance de la musique, sont tous les héros du moment. Desplein offre la preuve de cette similitude entre la destinée de ces génies transitoires. Son nom, si célèbre hier, aujourd’hui presque oublié, restera dans sa spécialité sans en franchir les bornes. Mais ne faut-il pas des circonstances inouïes pour que le nom d’un savant passe de la science dans l’histoire générale de l’humanité? Desplein avait-il cette universalité de connaissances qui fait d’un homme le _verbe_ ou la _figure_ d’un siècle? Desplein possédait un divin coup d’œil: il pénétrait le malade et sa maladie par une intuition acquise ou naturelle qui lui permettait d’embrasser les diagnostics particuliers à l’individu, de déterminer le moment précis, l’heure, la minute à laquelle il fallait opérer, en faisant la part aux circonstances atmosphériques et aux particularités du tempérament. Pour marcher ainsi de conserve avec la Nature, avait-il donc étudié l’incessante jonction des êtres et des substances élémentaires contenues dans l’atmosphère ou que fournit la terre à l’homme qui les absorbe et les prépare pour en tirer une expression particulière? Procédait-il par cette puissance de déduction et d’analogie à laquelle est dû le génie de Cuvier? Quoi qu’il en soit, cet homme s’était fait le confident de la Chair, il la saisissait dans le passé comme dans l’avenir, en s’appuyant sur le présent. Mais a-t-il résumé toute la science en sa personne comme ont fait Hippocrate, Galien, Aristote? A-t-il conduit toute une école vers des mondes nouveaux? Non. S’il est impossible de refuser à ce perpétuel observateur de la chimie humaine, l’antique science du Magisme, c’est-à-dire la connaissance des principes en fusion, les causes de la vie, la vie avant la vie, ce qu’elle sera par ses préparations avant d’être; malheureusement tout en lui fut personnel: isolé dans sa vie par l’égoïsme, l’égoïsme suicide aujourd’hui sa gloire. Sa tombe n’est pas surmontée de la statue sonore qui redit à l’avenir les mystères que le Génie cherche à ses dépens. Mais peut-être le talent de Desplein était-il solidaire de ses croyances, et conséquemment mortel. Pour lui, l’atmosphère terrestre était un sac générateur: il voyait la terre comme un œuf dans sa coque, et ne pouvant savoir qui de l’œuf, qui de la poule, avait commencé, il n’admettait ni le coq ni l’œuf. Il ne croyait ni en l’animal antérieur, ni en l’esprit postérieur à l’homme. Desplein n’était pas dans le doute, il affirmait. Son athéisme pur et franc ressemblait à celui de beaucoup de savants, les meilleurs gens du monde, mais invinciblement athées, athées comme les gens religieux n’admettent pas qu’il puisse y avoir d’athées. Cette opinion ne devait pas être autrement chez un homme habitué depuis son jeune âge à disséquer l’être par excellence, avant, pendant et après la vie, à le fouiller dans tous ses appareils sans y trouver cette âme unique, si nécessaire aux théories religieuses. En y reconnaissant un centre cérébral, un centre nerveux et un centre aéro-sanguin, dont les deux premiers se suppléent si bien l’un l’autre, qu’il eut dans les derniers jours de sa vie la conviction que le sens de l’ouïe n’était pas absolument nécessaire pour entendre, ni le sens de la vue absolument nécessaire pour voir, et que le plexus solaire les remplaçait sans que l’on en pût douter; Desplein, en trouvant deux âmes dans l’homme, corrobora son athéisme de ce fait, quoiqu’il ne préjuge encore rien sur Dieu. Cet homme mourut, dit-on, dans l’impénitence finale où meurent malheureusement beaucoup de beaux génies, à qui Dieu puisse pardonner.

La vie de cet homme si grand offrait beaucoup de petitesses, pour employer l’expression dont se servaient ses ennemis, jaloux de diminuer sa gloire, mais qu’il serait plus convenable de nommer des contre-sens apparents. N’ayant jamais connaissance des déterminations par lesquelles agissent les esprits supérieurs, les envieux ou les niais s’arment aussitôt de quelques contradictions superficielles pour dresser un acte d’accusation sur lequel ils les font momentanément juger. Si, plus tard, le succès couronne les combinaisons attaquées, en montrant la corrélation des préparatifs et des résultats, il subsiste toujours un peu des calomnies d’avant-garde. Ainsi, de nos jours, Napoléon fut condamné par nos contemporains, lorsqu’il déployait les ailes de son aigle sur l’Angleterre: il fallut 1816 pour expliquer 1804 et les bateaux plats de Boulogne.

Chez Desplein, la gloire et la science étant inattaquables, ses ennemis s’en prenaient à son humeur bizarre, à son caractère; tandis qu’il possédait tout bonnement cette qualité que les Anglais nomment _excentricity_. Tantôt superbement vêtu comme Crébillon le tragique, tantôt il affectait une singulière indifférence en fait de vêtement; on le voyait tantôt en voiture, tantôt à pied. Tour à tour brusque et bon, en apparence âpre et avare, mais capable d’offrir sa fortune à ses maîtres exilés qui lui firent l’honneur de l’accepter pendant quelques jours, aucun homme n’a inspiré plus de jugements contradictoires. Quoique capable, pour avoir un cordon noir que les médecins n’auraient pas dû briguer, de laisser tomber à la cour un livre d’heures de sa poche, croyez qu’il se moquait en lui-même de tout; il avait un profond mépris pour les hommes, après les avoir observés d’en haut et d’en bas, après les avoir surpris dans leur véritable expression, au milieu des actes de l’existence les plus solennels et les plus mesquins. Chez un grand homme, les qualités sont souvent solidaires. Si, parmi ces colosses, l’un d’eux a plus de talent que d’esprit, son esprit est encore plus étendu que celui de qui l’on dit simplement: Il a de l’esprit. Tout génie suppose une vue morale. Cette vue peut s’appliquer à quelque spécialité; mais qui voit la fleur, doit voir le soleil. Celui qui entendit un diplomate, sauvé par lui, demandant: «Comment va l’Empereur?» et qui répondit: «Le courtisan revient, l’homme suivra!» celui-là n’est pas seulement chirurgien ou médecin, il est aussi prodigieusement spirituel. Ainsi, l’observateur patient et assidu de l’humanité légitimera les prétentions exorbitantes de Desplein et le croira, comme il se croyait lui-même, propre à faire un ministre tout aussi grand qu’était le chirurgien.

Parmi les énigmes que présente aux yeux de plusieurs contemporains la vie de Desplein, nous avons choisi l’une des plus intéressantes, parce que le mot s’en trouvera dans la conclusion du récit, et le vengera de quelques sottes accusations.

De tous les élèves que Desplein eut à son hôpital, Horace Bianchon fut un de ceux auxquels il s’attacha le plus vivement. Avant d’être interne à l’Hôtel-Dieu, Horace Bianchon était un étudiant en médecine, logé dans une misérable pension du quartier latin, connue sous le nom de la Maison-Vauquer. Ce pauvre jeune homme y sentait les atteintes de cette ardente misère, espèce de creuset d’où les grands talents doivent sortir purs et incorruptibles comme des diamants qui peuvent être soumis à tous les chocs sans se briser. Au feu violent de leurs passions déchaînées, ils acquièrent la probité la plus inaltérable, et contractent l’habitude des luttes qui attendent le génie, par le travail constant dans lequel ils ont cerclé leurs appétits trompés. Horace était un jeune homme droit, incapable de tergiverser dans les questions d’honneur, allant sans phrase au fait, prêt pour ses amis à mettre en gage son manteau, comme à leur donner son temps et ses veilles. Horace était enfin un de ces amis qui ne s’inquiètent pas de ce qu’ils reçoivent en échange de ce qu’ils donnent, certains de recevoir à leur tour plus qu’ils ne donneront. La plupart de ses amis avaient pour lui ce respect intérieur qu’inspire une vertu sans emphase, et plusieurs d’entre eux redoutaient sa censure. Mais ces qualités, Horace les déployait sans pédantisme. Ni puritain ni sermonneur, il jurait de bonne grâce en donnant un conseil, et faisait volontiers un _tronçon de chière lie_ quand l’occasion s’en présentait. Bon compagnon, pas plus prude que ne l’est un cuirassier, rond et franc, non pas comme un marin, car le marin d’aujourd’hui est un rusé diplomate, mais comme un brave jeune homme qui n’a rien à déguiser dans sa vie, il marchait la tête haute et la pensée rieuse. Enfin, pour tout exprimer par un mot, Horace était le Pylade de plus d’un Oreste, les créanciers étant pris aujourd’hui comme la figure la plus réelle des Furies antiques. Il portait sa misère avec cette gaieté qui peut-être est un des plus grands éléments du courage, et comme tous ceux qui n’ont rien, il contractait peu de dettes. Sobre comme un chameau, alerte comme un cerf, il était ferme dans ses idées et dans sa conduite. La vie heureuse de Bianchon commença du jour où l’illustre chirurgien acquit la preuve des qualités et des défauts qui, les uns aussi bien que les autres, rendent doublement précieux à ses amis le docteur Horace Bianchon. Quand un chef de clinique prend dans son giron un jeune homme, ce jeune homme a, comme on dit, le pied dans l’étrier. Desplein ne manquait pas d’emmener Bianchon pour se faire assister par lui dans les maisons opulentes où presque toujours quelque gratification tombait dans l’escarcelle de l’interne, et où se révélaient insensiblement au provincial les mystères de la vie parisienne; il le gardait dans son cabinet lors de ses consultations, et l’y employait; parfois, il l’envoyait accompagner un riche malade aux Eaux; enfin il lui préparait une clientèle. Il résulte de ceci qu’au bout d’un certain temps, le tyran de la chirurgie eut un Séide. Ces deux hommes, l’un au faîte des honneurs et de sa science, jouissant d’une immense fortune et d’une immense gloire; l’autre, modeste Oméga, n’ayant ni fortune ni gloire, devinrent intimes. Le grand Desplein disait tout à son interne; l’interne savait si telle femme s’était assise sur une chaise auprès du maître, ou sur le fameux canapé qui se trouvait dans le cabinet et sur lequel Desplein dormait: Bianchon connaissait les mystères de ce tempérament de lion et de taureau, qui finit par élargir, amplifier outre mesure le buste du grand homme, et causa sa mort par le développement du cœur. Il étudia les bizarreries de cette vie si occupée, les projets de cette avarice si sordide, les espérances de l’homme politique caché dans le savant; il put prévoir les déceptions qui attendaient le seul sentiment enfoui dans ce cœur moins de bronze que bronzé.