La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02
Part 44
Tout avait été combiné par du Tillet pour rendre la faillite une agonie constante à son ancien patron. Voici comment. Le temps est si précieux à Paris, que généralement dans les faillites, de deux Syndics, un seul s’occupe des affaires. L’autre est pour la forme: il approuve, comme le second notaire dans les actes notariés. Le Syndic agissant se repose assez souvent sur l’Agréé. Par ce moyen, à Paris, les faillites du premier genre se mènent si rondement que, dans les délais voulus par la loi, tout est bâclé, ficelé, servi, arrangé! En cent jours, le Juge-Commissaire peut dire comme le ministre: L’ordre règne à Varsovie.
Du Tillet voulait la mort commerciale du parfumeur. Aussi le nom des Syndics nommés par l’influence de du Tillet fut-il significatif pour Pillerault. Monsieur Bidault, dit Gigonnet, principal créancier, devait ne s’occuper de rien; Molineux, le petit vieillard tracassier qui ne perdait rien, devait s’occuper de tout. Du Tillet avait jeté à ce petit chacal ce noble cadavre commercial à tourmenter en le dévorant.
Après l’assemblée où les créanciers nommèrent le syndicat, le petit Molineux rentra chez lui, _honoré_, dit-il, _des suffrages de ses concitoyens_, heureux d’avoir Birotteau à régenter, comme un enfant d’avoir à tracasser un insecte. Le propriétaire à cheval sur la loi pria du Tillet de l’aider de ses lumières, et il acheta le Code de Commerce. Heureusement Joseph Lebas, prévenu par Pillerault, avait tout d’abord obtenu du président de commettre un juge-commissaire sagace et bienveillant. Gobenheim-Keller, que du Tillet avait espéré avoir, se trouva remplacé par monsieur Camusot, juge-suppléant, le riche marchand de soieries libéral, propriétaire de la maison où demeurait Pillerault, et homme honorable.
Une des plus horribles scènes de la vie de César fut sa conférence obligée avec le petit Molineux, cet être qu’il regardait comme si nul et qui, par une fiction de la loi, était devenu César Birotteau. Il dut aller, accompagné de son oncle, à la Cour Batave, monter les six étages et rentrer dans l’horrible appartement de ce vieillard, son tuteur, son quasi-juge, le représentant de la masse de ses créanciers.
--Qu’as-tu? dit Pillerault à César en entendant une exclamation.
--Ah! mon oncle, vous ne savez pas quel homme est ce Molineux!
--Il y a quinze ans que je le vois de temps en temps au café David, où il joue le soir aux dominos, aussi t’ai-je accompagné.
Monsieur Molineux fut d’une politesse excessive pour Pillerault et d’une dédaigneuse condescendance pour son failli; le petit vieillard avait médité sa conduite, étudié les nuances de son maintien, préparé ses idées.
--Quels renseignements voulez-vous? dit Pillerault. Il n’existe aucune contestation relativement aux créances.
--Oh! dit le petit Molineux, les créances sont en règle, tout est vérifié. Les créanciers sont sérieux et légitimes! Mais la loi, monsieur, la loi! Les dépenses du failli sont en disproportion avec sa fortune... Il conste que le bal...
--Auquel vous avez assisté, dit Pillerault en l’interrompant.
--A coûté près de soixante mille francs, ou que cette somme a été dépensée en cette occasion, l’actif du failli n’allait pas alors à plus de cent et quelques mille francs... il y a lieu de déférer le failli au juge extraordinaire sous l’inculpation de banqueroute simple.
--Est-ce votre avis? dit Pillerault en voyant l’abattement où ce mot jeta Birotteau.
--Monsieur, je distingue: le sieur Birotteau était officier municipal...
--Vous ne nous avez pas fait venir apparemment pour nous expliquer que nous allons être traduits en Police Correctionnelle? dit Pillerault. Tout le café David rirait ce soir de votre conduite.
L’opinion du café David parut effaroucher beaucoup le petit vieillard, qui regarda Pillerault d’un air effaré. Le Syndic comptait voir Birotteau seul, il s’était promis de se poser en arbitre souverain, en Jupiter. Il comptait effrayer Birotteau par le foudroyant réquisitoire préparé, brandir sur sa tête la hache correctionnelle, jouir de ses alarmes, de ses terreurs, puis s’adoucir en se laissant toucher, et rendre sa victime une âme à jamais reconnaissante. Au lieu de son insecte, il rencontrait le vieux sphinx commercial.
--Monsieur, lui dit-il, il n’y a point à rire.
--Pardonnez-moi, répondit Pillerault. Vous traitez assez largement avec monsieur Claparon; vous abandonnez les intérêts de la masse afin de faire décider que vous serez privilégié pour vos sommes. Or, je puis, comme créancier, intervenir. Le Juge-Commissaire est là.
--Monsieur, dit Molineux, je suis incorruptible.
--Je le sais, dit Pillerault, vous avez tiré seulement, comme on dit, votre épingle du jeu. Vous êtes fin, vous avez agi là comme avec votre locataire...
--Oh! monsieur, dit le Syndic redevenant propriétaire comme la chatte métamorphosée en femme court après une souris, mon affaire de la rue Montorgueil n’est pas jugée. Il est survenu ce qu’on appelle un incident. Le Locataire est Locataire Principal. Cet intrigant prétend aujourd’hui qu’ayant donné une année d’avance, et n’ayant plus qu’une année à...
Ici Pillerault jeta sur César un coup d’œil pour lui recommander la plus vive attention.
--Et, l’année étant payée, il peut dégarnir les lieux. Nouveau procès. En effet, je dois conserver mes garanties jusqu’à parfait payement, il peut me devoir des réparations.
--Mais, dit Pillerault, la loi ne vous donne de garantie sur les meubles que pour des loyers.
--Et accessoires! dit Molineux attaqué dans son centre. L’article du Code est interprété par les arrêts rendus sur la matière; il faudrait cependant une rectification législative. J’élabore en ce moment un mémoire à sa Grandeur le Garde des Sceaux sur cette lacune de la législation. Il serait digne du gouvernement de s’occuper des intérêts de la propriété; tout est là pour l’État, nous sommes la souche de l’impôt.
--Vous êtes bien capable d’éclairer le gouvernement, dit Pillerault; mais en quoi pouvons-nous vous éclairer, nous, relativement à nos affaires?
--Je veux savoir, dit Molineux avec une emphatique autorité, si monsieur Birotteau a reçu des sommes de monsieur Popinot.
--Non, monsieur, dit Birotteau.
Il s’ensuivit une discussion sur les intérêts de Birotteau dans la maison Popinot, d’où il résulta que Popinot avait le droit d’être intégralement payé de ses avances, sans entrer dans la faillite pour la moitié des frais d’établissement dus par Birotteau. Le Syndic Molineux, manœuvré par Pillerault, revint insensiblement à des formes douces qui prouvaient combien il tenait à l’opinion des habitués du café David. Il finit par donner des consolations à Birotteau et par lui offrir, ainsi qu’à Pillerault, de partager son modeste dîner. Si l’ex-parfumeur était venu seul, il eût peut-être irrité Molineux, et l’affaire se serait envenimée. En cette circonstance comme en quelques autres, le vieux Pillerault fut un ange tutélaire.
Il est un horrible supplice que la loi commerciale impose aux faillis; ils doivent comparaître en personne, entre leurs Syndics Provisoires et leur Juge-Commissaire, à l’assemblée où leurs créanciers décident de leur sort. Pour un homme qui se met au-dessus de tout, comme pour le négociant qui cherche une revanche, cette triste cérémonie est peu redoutable. Mais pour un homme comme César Birotteau, cette scène est un supplice qui n’a d’analogie que dans le dernier jour d’un condamné à mort. Pillerault fit tout pour rendre à son neveu cet horrible jour supportable.
Voici quelles furent les opérations de Molineux, consenties par le failli. Le procès relatif aux terrains situés rue du Faubourg-du-Temple fut gagné en Cour Royale. Les Syndics décidèrent de vendre les propriétés, César ne s’y opposa point. Du Tillet, instruit des intentions du gouvernement concernant un canal qui devait joindre Saint-Denis à la haute Seine, en passant par le faubourg du Temple, acheta les terrains de Birotteau pour la somme de soixante-dix mille francs. On abandonna les droits de César dans l’affaire des terrains de la Madeleine à monsieur Claparon, à la condition qu’il abandonnerait de son côté toute réclamation relative à la moitié due par Birotteau dans les frais d’enregistrement et de passation de contrat, à la charge de payer le prix des terrains en touchant, dans la faillite, le dividende qui revenait aux vendeurs. L’intérêt du parfumeur dans la maison Popinot et compagnie fut vendu audit Popinot pour la somme de quarante-huit mille francs. Le fonds de la Reine des Roses fut acheté par Célestin Crevel cinquante-sept mille francs avec le droit au bail, les marchandises, les meubles, la propriété de la Pâte des Sultanes, celle de l’Eau Carminative, et la location pour douze ans de la fabrique, dont les ustensiles lui furent également vendus. L’actif liquide fut de cent quatre-vingt-quinze mille francs, auxquels les Syndics ajoutèrent soixante-dix mille francs produits par les droits de Birotteau dans la liquidation de l’infortuné Roguin. Ainsi le total atteignit à deux cent cinquante-cinq mille francs. Le passif montait à quatre cent quarante, il y avait plus de cinquante pour cent.
La faillite est comme une opération chimique, d’où le négociant habile tâche de sortir gras. Birotteau, distillé tout entier dans cette cornue, avait donné un résultat qui rendait du Tillet furieux. Du Tillet croyait à une faillite déshonnête, il voyait une faillite vertueuse. Peu sensible à son gain, car il allait avoir les terrains de la Madeleine sans bourse délier, il aurait voulu le pauvre détaillant déshonoré, perdu, vilipendé. Les créanciers, à l’assemblée générale, allaient sans doute porter le parfumeur en triomphe.
A mesure que le courage de Birotteau lui revenait, son oncle, en sage médecin, lui graduait les doses en l’initiant aux opérations de la faillite. Ces mesures violentes étaient autant de coups. Un négociant n’apprend pas sans douleur la dépréciation des choses qui représentent pour lui tant d’argent, tant de soins. Les nouvelles que lui donnait son oncle le pétrifiaient.
--Cinquante-sept mille francs la Reine des Roses! mais le magasin a coûté dix mille francs; mais les appartements coûtent quarante mille francs; mais les _mises_ de la fabrique, les ustensiles, les formes, les chaudières, ont coûté trente mille francs; mais, à cinquante pour cent de remise, il se trouve pour dix mille francs dans ma boutique; mais la Pâte et l’Eau sont une propriété qui vaut une ferme!
Ces jérémiades du pauvre César ruiné n’épouvantaient guère Pillerault. L’ancien négociant les écoutait comme un cheval reçoit une averse à une porte, mais il était effrayé du morne silence que gardait le parfumeur quand il s’agissait de l’assemblée. Pour qui comprend les vanités et les faiblesses qui dans chaque sphère sociale atteignent l’homme, n’était-ce pas un horrible supplice pour ce pauvre homme que de revenir en failli dans le Palais-de-Justice commercial où il était entré juge? d’aller recevoir des avanies là où il était allé tant de fois remercié des services qu’il avait rendus? Lui Birotteau, dont les opinions inflexibles à l’égard des faillis étaient connues de tout le commerce parisien, lui qui avait dit: «--On est encore honnête homme en déposant son bilan, mais l’on sort fripon d’une assemblée de créanciers!» Son oncle étudia les heures favorables pour le familiariser avec l’idée de comparaître devant ses créanciers assemblés, comme la loi le voulait. Cette obligation tuait Birotteau. Sa muette résignation faisait une vive impression sur Pillerault qui souvent, la nuit, l’entendait à travers la cloison s’écriant:--Jamais! jamais! je serai mort avant.
Pillerault, cet homme si fort par la simplicité de sa vie, comprenait la faiblesse. Il résolut d’éviter à Birotteau les angoisses auxquelles il pouvait succomber dans la scène terrible de sa comparution devant les créanciers, scène inévitable! La loi, sur ce point, est précise, formelle, exigeante. Le négociant qui refuse de comparaître peut, pour ce seul fait, être traduit en police correctionnelle, sous la prévention de banqueroute simple. Mais si la loi force le failli à se présenter, elle n’a pas le pouvoir d’y faire venir le créancier. Une assemblée de créanciers n’est une cérémonie importante que dans des cas déterminés: par exemple, s’il y a lieu de déposséder un fripon et de faire un contrat d’union, s’il y a dissidence entre des créanciers favorisés et des créanciers lésés, si le concordat est ultra-voleur et que le failli ait besoin d’une majorité douteuse. Mais dans le cas d’une faillite où tout est réalisé, comme dans le cas d’une faillite où le fripon a tout arrangé, l’assemblée est une formalité.
Pillerault alla prier chaque créancier l’un après l’autre de signer une procuration pour son agréé. Chaque créancier, du Tillet excepté, plaignait sincèrement César après l’avoir abattu, car chacun savait comment se conduisait le parfumeur, combien ses livres étaient réguliers, combien ses affaires étaient claires: tous les créanciers étaient contents de ne voir parmi eux aucun créancier gai. Molineux, d’abord Agent, puis Syndic, avait trouvé chez César tout ce que le pauvre homme possédait, même la gravure d’Héro et Léandre donnée par Popinot, ses bijoux personnels, son épingle, ses boucles d’or, ses deux montres, qu’un honnête homme aurait emportées sans croire manquer à la probité. Constance avait laissé son modeste écrin. Cette touchante obéissance à la loi frappa vivement le Commerce. Les ennemis de Birotteau présentèrent ces circonstances comme des signes de bêtise; mais les gens sensés les montrèrent sous leur vrai jour, comme un magnifique excès de probité. Deux mois après, l’opinion à la Bourse avait changé. Les gens les plus indifférents avouaient que cette faillite était une des plus rares curiosités commerciales qui se fussent vues sur la place. Aussi les créanciers, sachant qu’ils allaient toucher environ soixante pour cent, firent-ils tout ce que voulait Pillerault. Les agréés sont en très-petit nombre, il arriva donc que plusieurs créanciers eurent le même fondé de pouvoir. Pillerault finit par réduire cette formidable assemblée à trois agréés, à lui-même, à Ragon, aux deux Syndics et au Juge-Commissaire.
Le matin de ce jour solennel, Pillerault dit à son neveu:--César, tu peux aller sans crainte à ton assemblée aujourd’hui, tu n’y trouveras personne.
Monsieur Ragon voulut accompagner son débiteur. Quand l’ancien maître de la Reine des Roses fit entendre sa petite voix sèche, son ex-successeur pâlit; mais le bon petit vieux lui ouvrit les bras, Birotteau s’y précipita comme un enfant dans les bras de son père, et les deux parfumeurs s’arrosèrent de leurs larmes. Le failli reprit courage en voyant tant d’indulgence et monta en fiacre avec son oncle. A dix heures et demie précises, tous trois arrivèrent dans le cloître Saint-Merry, où dans ce temps se tenait le Tribunal de Commerce. A cette heure, il n’y avait personne dans la salle des faillites. L’heure et le jour avaient été choisis d’accord avec les Syndics et le Juge-Commissaire. Les Agréés étaient là pour le compte de leurs clients. Ainsi rien ne pouvait intimider César Birotteau. Cependant le pauvre homme ne vint pas dans le cabinet de monsieur Camusot, qui par hasard avait été le sien, sans une profonde émotion, et il frémissait de passer dans la salle des faillites.
--Il fait froid, dit monsieur Camusot à Birotteau, ces messieurs ne seront pas fâchés de rester ici au lieu d’aller nous geler dans la salle. (Il ne dit pas le mot faillite.) Asseyez-vous, messieurs.
Chacun prit un siége, et le juge donna son fauteuil à Birotteau confus. Les Agréés et les Syndics signèrent.
--Moyennant l’abandon de vos valeurs, dit Camusot à Birotteau, vos créanciers vous font, à l’unanimité, remise du restant de leurs créances, votre Concordat est conçu en des termes qui peuvent adoucir votre chagrin; votre Agréé le fera promptement homologuer: vous voilà libre. Tous les Juges du Tribunal, cher monsieur Birotteau, dit Camusot en lui prenant les mains, sont touchés de votre position sans être surpris de votre courage, et il n’est personne qui n’ait rendu justice à votre probité. Dans le malheur, vous avez été digne de ce que vous étiez ici. Voici vingt ans que je suis dans le commerce, et voici la seconde fois que je vois un négociant tombé gagner encore dans l’estime publique.
Birotteau prit les mains du juge, et les lui serra les larmes aux yeux. Camusot lui demanda ce qu’il comptait faire, Birotteau répondit qu’il allait travailler à payer ses créanciers intégralement.
--Si pour consommer cette noble tâche il vous fallait quelques mille francs, vous les trouveriez toujours chez moi, dit Camusot, je les donnerais avec bien du plaisir pour être témoin d’un fait assez rare à Paris.
Pillerault, Ragon et Birotteau se retirèrent.
--Eh! bien, ce n’était pas la mer à boire, lui dit Pillerault sur la porte du tribunal.
--Je reconnais vos œuvres, mon oncle, dit le pauvre homme attendri.
--Vous voilà rétabli, nous sommes à deux pas de la rue des Cinq-Diamants, venez voir mon neveu, lui dit Ragon.
Ce fut une cruelle sensation par laquelle Birotteau devait passer que de voir Constance assise dans un petit bureau à l’entresol bas et sombre situé au-dessus de la boutique, où dominait un tableau montant au tiers de sa fenêtre, interceptant le jour et sur lequel était écrit: A. POPINOT.
--Voilà l’un des lieutenants d’Alexandre, dit avec la gaieté du malheur Birotteau en montrant le tableau.
Cette gaieté forcée, où se retrouvait naïvement l’inextinguible sentiment de la supériorité que s’était crue Birotteau, causa comme un frisson à Ragon, malgré ses soixante-dix ans. César vit sa femme descendant à Popinot des lettres à signer; il ne put ni retenir ses larmes, ni empêcher son visage de pâlir.
--Bonjour, mon ami, lui dit-elle d’un air riant.
--Je ne te demanderai pas si tu es bien ici, dit César en regardant Popinot.
--Comme chez mon fils, répondit-elle avec un air attendri qui frappa l’ex-négociant.
Birotteau prit Popinot, l’embrassa en disant:--Je viens de perdre à jamais le droit de l’appeler mon fils.
--Espérons, dit Popinot. _Votre_ huile marche, grâce à mes efforts dans les journaux, à ceux de Gaudissart qui a fait la France entière, qui l’a inondée d’affiches, de prospectus, et qui maintenant fait imprimer à Strasbourg des prospectus allemands, et va descendre comme une invasion sur l’Allemagne. Nous avons obtenu le placement de trois mille grosses.
--Trois mille grosses! dit César.
--Et j’ai acheté, dans le faubourg Saint-Marceau, un terrain, pas cher, où l’on construit une fabrique. Je conserverai celle du faubourg du Temple.
--Ma femme, dit Birotteau à l’oreille de Constance, avec un peu d’aide, on s’en serait tiré.
César, sa femme et sa fille se comprirent. Le pauvre employé voulut atteindre à un résultat sinon impossible, du moins gigantesque: au payement intégral de sa dette! Ces trois êtres, unis par le lien d’une probité féroce, devinrent avares, et se refusèrent tout: un liard leur paraissait sacré. Par calcul, Césarine eut pour son commerce un dévouement de jeune fille. Elle passait les nuits, s’ingéniait pour accroître la prospérité de la maison, trouvait des dessins d’étoffes et déployait un génie commercial inné. Les maîtres étaient obligés de modérer son ardeur au travail, ils la récompensaient par des gratifications; mais elle refusait les parures et les bijoux que lui proposaient ses patrons. De l’argent! était son cri. Chaque mois, elle apportait ses appointements, ses petits gains, à son oncle Pillerault. Autant en faisait César, autant madame Birotteau. Tous trois se reconnaissant inhabiles, aucun d’eux ne voulant assumer sur lui la responsabilité du mouvement des fonds, ils avaient remis à Pillerault la direction suprême du placement de leurs économies. Redevenu négociant, l’oncle tirait parti des fonds dans les reports à la Bourse. On apprit plus tard qu’il avait été secondé dans cette œuvre par Jules Desmarets et par Joseph Lebas, empressés l’un et l’autre de lui indiquer les affaires sans risques.
L’ancien parfumeur, qui vivait auprès de son oncle, n’osait le questionner sur l’emploi des sommes acquises par ses travaux et par ceux de sa fille et de sa femme. Il allait tête baissée par les rues, dérobant à tous les regards son visage abattu, décomposé, stupide. César se reprochait de porter du drap fin.
--Au moins, disait-il avec un regard angélique à son oncle, je ne mange pas le pain de mes créanciers. Votre pain me semble doux quoique donné par la pitié que je vous inspire, en songeant que, grâce à cette sainte charité, je ne vole rien sur mes appointements.
Les négociants qui rencontraient l’employé n’y retrouvaient aucun vestige du parfumeur. Les indifférents concevaient une immense idée des chutes humaines à l’aspect de cet homme au visage duquel le chagrin le plus noir avait mis son deuil, qui se montrait bouleversé par ce qui n’avait jamais apparu chez lui, _la pensée!_ N’est pas détruit qui veut. Les gens légers, sans conscience, à qui tout est indifférent, ne peuvent jamais offrir le spectacle d’un désastre. La religion seule imprime un sceau particulier sur les êtres tombés: ils croient à un avenir, à une Providence; il est en eux une certaine lueur qui les signale, un air de résignation sainte entremêlée d’espérance qui cause une sorte d’attendrissement; ils savent tout ce qu’ils ont perdu comme un ange exilé pleurant à la porte du ciel. Les faillis ne peuvent se présenter à la Bourse. César, chassé du domaine de la probité, était une image de l’ange soupirant après le pardon. Pendant quatorze mois, plein des religieuses pensées que sa chute lui inspira, Birotteau refusa tout plaisir. Quoique sûr de l’amitié des Ragon, il fut impossible de le déterminer à venir dîner chez eux, ni chez les Lebas, ni chez les Matifat, ni chez les Protez et Chiffreville, ni même chez monsieur Vauquelin, qui tous s’empressèrent d’honorer en César une vertu supérieure. César aimait mieux être seul dans sa chambre que de rencontrer le regard d’un créancier. Les prévenances les plus cordiales de ses amis lui rappelaient amèrement sa position. Constance et Césarine n’allaient alors nulle part. Le dimanche et les fêtes, seuls jours où elles fussent libres, ces deux femmes venaient à l’heure de la messe prendre César et lui tenaient compagnie chez Pillerault après avoir accompli leurs devoirs religieux. Pillerault invitait l’abbé Loraux, dont la parole soutenait César dans sa vie d’épreuves, et ils restaient alors en famille. L’ancien quincaillier avait la fibre de la probité trop sensible pour désapprouver les délicatesses de César. Aussi avait-il songé à augmenter le nombre des personnes au milieu desquelles le failli pouvait se montrer le front blanc et l’œil à hauteur d’homme.
Au mois de mai 1820, cette famille aux prises avec l’adversité fut récompensée de ses efforts par une première fête que lui ménagea l’arbitre de ses destinées. Le dernier dimanche de ce mois était l’anniversaire du consentement donné par Constance à son mariage avec César. Pillerault avait loué, de concert avec les Ragon, une petite maison de campagne à Sceaux, et l’ancien quincaillier voulut y pendre joyeusement la crémaillère.
--César, dit Pillerault à son neveu le samedi soir, demain nous allons à la campagne, et tu y viendras.
César, qui avait une superbe écriture, faisait le soir des copies pour Derville et pour quelques avoués. Or, le dimanche, muni d’une permission curiale, il travaillait comme un nègre.
--Non, répondit-il, monsieur Derville attend après un compte de tutelle.
--Ta femme et ta fille méritent bien une récompense. Tu ne trouveras que nos amis: l’abbé Loraux, les Ragon, Popinot et son oncle. D’ailleurs, je le veux.