La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02

Part 42

Chapter 423,495 wordsPublic domain

Gigonnet vint ouvrir lui-même, et les deux parrains du parfumeur, en lice dans le champ des faillites, traversèrent une première chambre correcte et froide, sans rideaux aux croisées. Tous trois s’assirent dans la seconde où se tenait l’escompteur devant un foyer plein de cendres au milieu desquelles le bois se défendait contre le feu. Popinot eut l’âme glacée par les cartons verts de l’usurier, par la rigidité monastique de ce cabinet aéré comme une cave; il regarda d’un air hébété le petit papier bleuâtre semé de fleurs tricolores collé sur les murs depuis vingt-cinq ans, et reporta ses yeux attristés sur la cheminée ornée d’une pendule en forme de lyre, et des vases oblongs en bleu de Sèvres richement montés en cuivre doré. Cette épave, ramassée par Gigonnet dans le naufrage de Versailles où la populace brisa tout, venait du boudoir de la reine; elle était accompagnée de deux chandeliers du plus misérable modèle en fer battu.

--Je sais que vous ne pouvez pas venir pour vous, dit Gigonnet, mais pour le grand Birotteau. Eh? bien, qu’y a-t-il, mes amis?

--Je sais qu’on ne vous apprend rien, ainsi nous serons brefs, dit Pillerault: vous avez des effets ordre Claparon?

--Oui.

--Voulez-vous échanger les cinquante premiers mille contre des effets de monsieur Popinot que voici, moyennant escompte, bien entendu.

Gigonnet ôta sa terrible casquette verte qui semblait née avec lui, montra son crâne couleur beurre frais dénué de cheveux, fit sa grimace voltairienne et dit:--Vous voulez me payer en huile pour les cheveux, quéque j’en ferais?

--Quand vous plaisantez, il n’y a qu’à tirer ses grègues, dit Pillerault.

--Vous parlez comme un sage que vous êtes, lui dit Gigonnet avec un sourire flatteur.

--Eh! bien, si j’endossais les effets de monsieur Popinot? dit Pillerault en faisant un dernier effort.

--Vous êtes de l’or en barre, monsieur Pillerault, mais je n’ai pas besoin d’or, il me faut seulement mon argent.

Pillerault et Popinot saluèrent et sortirent. Au bas de l’escalier, les jambes de Popinot flageolaient encore sous lui.

--Est-ce un homme? dit-il à Pillerault.

--On le prétend, fit le vieillard. Souviens-toi toujours de cette courte séance, Anselme! Tu viens de voir la Banque sans la mascarade de ses formes agréables. Les événements imprévus sont la vis du pressoir, nous sommes le raisin, et les banquiers sont les tonneaux. L’affaire des terrains est sans doute bonne, Gigonnet veut étrangler César pour se revêtir de sa peau: tout est dit, il n’y a plus de remède. Voilà la Banque, n’y recours jamais.

Après cette affreuse matinée où, pour la première fois, madame Birotteau prit les adresses de ceux qui venaient chercher leur argent et renvoya le garçon de la Banque sans le payer, à onze heures, cette courageuse femme, heureuse d’avoir sauvé ces douleurs à son mari, vit revenir Anselme et Pillerault qu’elle attendait en proie à de croissantes anxiétés: elle lut sa sentence sur leurs visages. Le dépôt était inévitable.

--Il va mourir de douleur, dit la pauvre femme.

--Je le lui souhaite, dit gravement Pillerault; mais il est si religieux que, dans les circonstances actuelles, son directeur, l’abbé Loraux, peut seul le sauver.

Pillerault, Popinot et Constance attendirent qu’un commis fût allé chercher l’abbé Loraux avant de présenter le bilan que Célestin préparait à la signature de César. Les commis étaient au désespoir, ils aimaient leur patron. A quatre heures, le bon prêtre arriva, Constance le mit au fait du malheur qui fondait sur eux, et l’abbé monta comme un soldat monte à la brèche.

--Je sais pourquoi vous venez, s’écria Birotteau.

--Mon fils, dit le prêtre, vos sentiments de résignation à la volonté divine me sont depuis long-temps connus; mais il s’agit de les appliquer: ayez toujours les yeux sur la croix, ne cessez de la regarder en pensant aux humiliations dont le Sauveur des hommes fut abreuvé, combien sa passion fut cruelle, vous pourrez supporter ainsi les mortifications que Dieu vous envoie...

--Mon frère l’abbé m’avait déjà préparé, dit César en lui montrant la lettre qu’il avait relue et qu’il tendit à son confesseur.

--Vous avez un bon frère, dit monsieur Loraux, une épouse vertueuse et douce, une tendre fille, deux vrais amis, votre oncle et le cher Anselme, deux créanciers indulgents, les Ragon, ces bons cœurs verseront incessamment du baume sur vos blessures et vous aideront à porter votre croix. Promettez-moi d’avoir la fermeté d’un martyr, d’envisager le coup sans défaillir.

L’abbé toussa pour prévenir Pillerault qui était dans le salon.

--Ma résignation est sans bornes, dit César avec calme. Le déshonneur est venu, je songe à la réparation.

La voix du pauvre parfumeur et son air surprirent Césarine et le prêtre. Cependant rien n’était plus naturel. Tous les hommes supportent mieux un malheur connu, défini, que les cruelles alternatives d’un sort qui, d’un instant à l’autre, apporte ou la joie excessive ou l’extrême douleur.

--J’ai rêvé pendant vingt-deux ans, je me réveille aujourd’hui mon gourdin à la main, dit César redevenu paysan tourangeau.

En entendant ces mots, Pillerault serra son neveu dans ses bras. César aperçut sa femme, Anselme et Célestin. Les papiers que tenait le premier commis étaient bien significatifs. César contempla tranquillement ce groupe où tous les regards étaient tristes mais amis.

--Un moment! dit-il en détachant sa croix qu’il tendit à l’abbé Loraux. Vous me la rendrez quand je pourrai la porter sans honte. Célestin, ajouta-t-il en s’adressant à son commis, écrivez ma démission d’adjoint. Monsieur l’abbé vous dictera la lettre, vous la daterez du quatorze, et la ferez porter chez monsieur de La Billardière par Raguet.

Célestin et l’abbé Loraux descendirent. Pendant environ un quart d’heure, un profond silence régna dans le cabinet de César. Sa fermeté surprenait sa famille. Célestin et l’abbé revinrent, César signa sa démission. Quand l’oncle Pillerault lui présenta le bilan, le pauvre homme ne put réprimer un horrible mouvement nerveux.

--Mon Dieu, ayez pitié de moi, dit-il en signant la terrible pièce et la tendant à Célestin.

--Monsieur, dit alors Anselme Popinot, sur le front nuageux duquel il passa un lumineux éclair. Madame, faites-moi l’honneur de m’accorder la main de mademoiselle Césarine.

A cette phrase, tous les assistants eurent des larmes aux yeux, excepté César qui se leva, prit la main d’Anselme, et, d’une voix creuse, lui dit:--Mon enfant, tu n’épouseras jamais la fille d’un failli.

Anselme regarda fixement Birotteau, et lui dit:--Monsieur, vous engagez-vous, en présence de toute votre famille, à consentir à notre mariage, si mademoiselle m’agrée pour mari, le jour où vous serez relevé de votre faillite?

Il y eut un moment de silence pendant lequel chacun fut ému par les sensations qui se peignirent sur le visage affaissé du parfumeur.

--Oui, dit-il enfin.

Anselme fit un indicible geste pour prendre la main de Césarine, qui la lui tendit, et il la baisa.

--Vous consentez aussi? demanda-t-il à Césarine.

--Oui, dit-elle.

--Je suis donc enfin de la famille, j’ai le droit de m’occuper de ses affaires, dit-il avec une expression bizarre.

Anselme sortit précipitamment pour ne pas montrer une joie qui contrastait trop avec la douleur de son patron. Anselme n’était pas précisément heureux de la faillite, mais l’amour est si absolu, si égoïste! Césarine elle-même sentait en son cœur une émotion qui contrariait son amère tristesse.

--Puisque nous y sommes, dit Pillerault à l’oreille de Césarine, frappons tous les coups.

Madame Birotteau laissa échapper un signe de douleur et non d’assentiment.

--Mon neveu, dit Pillerault en s’adressant à César, que comptes-tu faire?

--Continuer le commerce.

--Ce n’est pas mon avis, dit Pillerault. Liquide et distribue ton actif à tes créanciers, ne reparais plus sur la place de Paris. Je me suis souvent supposé dans une position analogue à la tienne... (Ah! il faut tout prévoir dans le commerce! le négociant qui ne pense pas à la faillite est comme un général qui compterait n’être jamais battu, il n’est négociant qu’à demi.) Moi, je n’aurais jamais continué. Comment! toujours rougir devant des hommes à qui j’aurais fait tort, recevoir leurs regards défiants et leurs tacites reproches? Je conçois la guillotine!... un instant, et tout est fini. Mais avoir une tête qui renaît et se la sentir couper tous les jours, est un supplice auquel je me serais soustrait. Beaucoup de gens reprennent les affaires comme si rien ne leur était arrivé! tant mieux! ils sont plus forts que Claude-Joseph Pillerault. Si vous faites au comptant, et vous y êtes obligé, on dit que vous avez su vous ménager des ressources; si vous êtes sans le sou, vous ne pouvez jamais vous relever. Bonsoir! Abandonne donc ton actif, laisse vendre ton fonds et fais autre chose.

--Mais quoi? dit César.

--Eh! dit Pillerault, cherche une place. N’as-tu pas des protections? le duc et la duchesse de Lenoncourt, madame de Mortsauf, monsieur de Vandenesse; écris-leur, vois-les, ils te caseront dans la Maison du Roi avec quelque millier d’écus; ta femme en gagnera bien autant, ta fille peut-être aussi. La position n’est pas désespérée. A vous trois, vous réunirez près de dix mille francs par an. En dix ans, tu peux payer cent mille francs, car tu ne prendras rien sur ce que vous gagnerez: tes deux femmes auront quinze cents francs chez moi pour leurs dépenses, et, quant à toi, nous verrons!

Constance et non César médita ces sages paroles. Pillerault se dirigea vers la Bourse, qui se tenait alors sous une construction provisoire en planches et en pans de bois, formant une salle ronde où l’on entrait par la rue Feydeau. La faillite du parfumeur en vue et jalousé, déjà connue, excitait une rumeur générale dans le haut commerce, alors constitutionnel. Les commerçants libéraux voyaient dans la fête de Birotteau une audacieuse entreprise sur leurs sentiments. Les gens de l’opposition voulaient avoir le monopole de l’amour du pays. Permis aux royalistes d’aimer le roi, mais aimer la patrie était le privilége de la gauche: le peuple lui appartenait. Le pouvoir avait eu tort de se réjouir, par ses organes, d’un événement dont les libéraux voulaient l’exploitation exclusive. La chute d’un protégé du château, d’un ministériel, d’un royaliste incorrigible qui, le 13 vendémiaire, insultait la liberté en se battant contre la glorieuse révolution française, cette chute excitait les cancans et les applaudissements de la Bourse. Pillerault voulait connaître, étudier l’opinion. Il trouva, dans un des groupes les plus animés, du Tillet, Gobenheim-Keller, Nucingen, le vieux Guillaume et son gendre Joseph Lebas, Claparon, Gigonnet, Mongenod, Camusot, Gobseck, Adolphe Keller, Palma, Chiffreville, Matifat, Grindot et Lourdois.

--Eh! bien, quelle prudence ne faut-il pas, dit Gobenheim à du Tillet, il n’a tenu qu’à un fil que mes beaux-pères n’accordassent un crédit à Birotteau!

--Moi, j’y suis de dix mille francs qu’il m’a demandés il y a quinze jours, je les lui ai donnés sur sa simple signature, dit du Tillet. Mais il m’a jadis obligé, je les perdrai sans regret.

--Il a fait comme tous les autres, votre neveu, dit Lourdois à Pillerault, il a donné des fêtes! Qu’un fripon essaie de jeter de la poudre aux yeux pour stimuler la confiance, je le conçois; mais un homme qui passait pour la crème des honnêtes gens recourir aux roueries de ce vieux charlatanisme auquel nous nous prenons toujours!

--Comme des bêtes, dit Gobseck.

--N’ayez confiance qu’à ceux qui vivent dans des bouges, comme Claparon, dit Gigonnet.

--_Hé pien_, dit le gros baron Nucingen à du Tillet, _fous afez fouli meu chouer eine tire han m’enfoyant Piroddôt. Che ne sais pas birquoi_, dit-il en se tournant vers Gobenheim, le manufacturier, _el n’a pas enfoyé brentre chez moi zinguande mille francs, che les lui aurais remisse._

--Oh! non, dit Joseph Lebas, monsieur le baron. Vous deviez bien savoir que la Banque avait refusé son papier, vous l’avez fait rejeter dans le comité d’escompte. L’affaire de ce pauvre homme, pour qui je professe encore une haute estime, offre des circonstances singulières...

La main de Pillerault serrait celle de Joseph Lebas.

--Il est impossible, en effet, dit Mongenod, d’expliquer ce qui arrive, à moins de croire qu’il y ait, cachés derrière Gigonnet, des banquiers qui veulent tuer l’affaire de la Madeleine.

--Il lui arrive ce qui arrivera toujours à ceux qui sortent de leur spécialité, dit Claparon en interrompant Mongenod. S’il avait monté lui-même son Huile Céphalique au lieu de venir nous renchérir les terrains dans Paris en se jetant dessus, il aurait perdu ses cent mille francs chez Roguin, mais il n’aurait pas failli. Il va travailler sous le nom de Popinot.

--Attention à Popinot, dit Gigonnet.

Roguin, selon cette masse de négociants, était _l’infortuné Roguin_, le parfumeur était _ce pauvre Birotteau_. L’un semblait excusé par une grande passion, l’autre semblait plus coupable à cause de ses prétentions. En quittant la Bourse, Gigonnet passa la rue Perrin-Gasselin avant de revenir rue Grenétat, et vint chez madame Madou, la marchande de fruits secs.

--Ma grosse mère, lui dit-il avec sa cruelle bonhomie, eh! bien, comment va notre petit commerce?

--A la douce, dit respectueusement madame Madou en présentant son unique fauteuil à l’usurier avec une affectueuse servilité qu’elle n’avait eue que pour _le cher défunt_.

La mère Madou, qui jetait à terre un charretier récalcitrant ou trop badin, qui n’eût pas craint d’aller à l’assaut des Tuileries au dix octobre, qui goguenardait ses meilleures pratiques, capable enfin de porter sans trembler la parole au roi au nom des dames de la Halle, Angélique Madou recevait Gigonnet avec un profond respect. Sans force en sa présence, elle frissonnait sous son regard âpre. Les gens du peuple trembleront encore long-temps devant le bourreau, Gigonnet était le bourreau de ce commerce. A la Halle, nul pouvoir n’est plus respecté que celui de l’homme qui fait le cours de l’argent. Les autres institutions humaines ne sont rien auprès. La justice elle-même se traduit aux yeux de la Halle par le commissaire, personnage avec lequel elle se familiarise. Mais l’usure assise derrière ses cartons verts, l’usure implorée la crainte dans le cœur, dessèche la plaisanterie, altère le gosier, abat la fierté du regard et rend le peuple respectueux.

--Est-ce que vous avez quelque chose à me demander? dit-elle.

--Un rien, une misère, tenez-vous prête à rembourser les effets Birotteau, le bonhomme a fait faillite, tout devient exigible, je vous enverrai le compte demain matin.

Les yeux de madame Madou se concentrèrent d’abord comme ceux d’une chatte, puis vomirent des flammes.

--Ah! le gueux! ah! le scélérat! il est venu lui-même ici me dire qu’il était adjoint, me monter des couleurs! Matigot, ça va comme ça, le commerce! Il n’y a plus de foi chez les maires, le gouvernement nous trompe. Attendez, je vais aller me faire payer, moi...

--Hé, dans ces affaires-là, chacun s’en tire comme il peut, chère enfant! dit Gigonnet en levant sa jambe par ce petit mouvement sec semblable à celui d’un chat qui veut passer un endroit mouillé, et auquel il devait son nom. Il y a de gros bonnets qui pensent à retirer leur épingle du jeu.

--Bon! bon! je vais retirer ma noisette. Marie-Jeanne! mes socques et mon cachemire de poil de lapin: et vite, ou je te réchauffe la joue par une giroflée à cinq feuilles.

--Ça va s’échauffer dans le haut de la rue, se dit Gigonnet en se frottant les mains. Du Tillet sera content, il y aura du scandale dans le quartier. Je ne sais pas ce que lui a fait ce pauvre diable de parfumeur, moi j’en ai pitié comme d’un chien qui se casse la patte. Ce n’est pas un homme, il n’est pas de force.

Madame Madou déboucha, comme une insurrection du faubourg Saint-Antoine, sur les sept heures du soir à la porte du pauvre Birotteau qu’elle ouvrit avec une excessive violence, car la marche avait encore animé ses esprits.

--Tas de vermine, il me faut mon argent, je veux mon argent! Vous me donnerez mon argent, ou je vais emporter des sachets, des brimborions de satin, des éventails, enfin de la marchandise pour mes deux mille francs! A-t-on jamais vu des maires voler les administrés! Si vous ne me payez pas, je l’envoie aux galères, je vais chez le procureur du roi, le tremblement de la justice ira son train! Enfin, je ne sors pas d’ici sans ma monnaie.

Elle fit mine de lever les glaces d’une armoire où étaient des objets précieux.

--La Madou prend, dit à voix basse Célestin à son voisin.

La marchande entendit le mot, car dans les paroxismes de passion les organes s’oblitèrent ou se perfectionnent selon les constitutions, elle appliqua sur l’oreille de Célestin la plus vigoureuse tape qui se fût donnée dans un magasin de parfumerie.

--Apprends à respecter les femmes, mon ange, dit-elle, et à ne pas chiffonner le nom de ceux que tu voles.

--Madame, dit madame Birotteau sortant de l’arrière-boutique où se trouvait par hasard son mari que l’oncle Pillerault voulait emmener, et qui, pour obéir à la loi, poussait l’humilité jusqu’à vouloir se laisser mettre en prison; madame, au nom du ciel, n’ameutez pas les passants.

--Eh! qu’ils entrent, dit la femme, je _leux_ y dirai la chose, histoire de rire! Oui, ma marchandise et mes écus ramassés à la sueur de mon front servent à donner vos bals. Enfin, vous allez vêtue comme une reine de France avec la laine que vous prenez à des pauvres _igneaux_ comme moi! Jésus! ça me brûlerait les épaules, à moi, du bien volé; je n’ai que du poil de lapin sur ma carcasse, mais il est à moi! Brigands de voleurs, mon argent ou...

Elle sauta sur une jolie boîte en marqueterie où étaient de précieux objets de toilette.

--Laissez cela, madame, dit César en se montrant, rien ici n’est à moi, tout appartient à mes créanciers. Je n’ai plus que ma personne, et si vous voulez vous en emparer, me mettre en prison, je vous donne ma parole d’honneur (une larme sortit de ses yeux) que j’attendrai votre huissier et ses recors...

Le ton et le geste en harmonie avec l’action firent tomber la colère de madame Madou.

--Mes fonds ont été emportés par un notaire, et je suis innocent des désastres que je cause, reprit César; mais vous serez payée avec le temps, dussé-je mourir à la peine et travailler comme un manœuvre, à la Halle, en prenant l’état de porteur.

--Allons, vous êtes un brave homme, dit la femme de la Halle. Pardon de mes paroles, madame; mais faut donc que je me jette à l’eau, car Gigonnet va me poursuivre, et je n’ai que des valeurs à dix mois pour rembourser vos damnés billets.

--Venez me trouver demain matin, dit Pillerault en se montrant, je vous arrangerai votre affaire à cinq pour cent, chez un de mes amis.

--Quien! c’est le brave père Pillerault. Eh! mais, il est votre oncle, dit-elle à Constance. Allons, vous êtes d’honnêtes gens, je ne perdrai rien, est-ce pas? A demain, vieux, dit-elle à l’ancien quincaillier.

César voulut absolument demeurer au milieu de ses ruines, en disant qu’il s’expliquerait ainsi avec tous ses créanciers. Malgré les supplications de sa nièce, l’oncle Pillerault approuva César, et le fit remonter chez lui. Le rusé vieillard courut chez monsieur Haudry, lui expliqua la position de Birotteau, obtint une ordonnance pour une potion somnifère, l’alla commander et revint passer la soirée chez son neveu. De concert avec Césarine, il contraignit César à boire comme eux. Le narcotique endormit le parfumeur qui se réveilla, quatorze heures après, dans la chambre de son oncle Pillerault, rue des Bourdonnais, emprisonné par le vieillard qui couchait, lui, sur un lit de sangle dans son salon. Quand Constance entendit rouler le fiacre dans lequel son oncle Pillerault emmenait César, son courage l’abandonna. Souvent nos forces sont stimulées par la nécessité de soutenir un être plus faible que nous. La pauvre femme pleura de se trouver seule chez elle avec sa fille, comme elle aurait pleuré César mort.

--Maman, dit Césarine en s’asseyant sur les genoux de sa mère, et la caressant avec ces grâces chattes que les femmes ne déploient bien qu’entre elles, tu m’as dit que si je prenais bravement mon parti, tu trouverais de la force contre l’adversité. Ne pleure donc pas, ma chère mère. Je suis prête à entrer dans quelque magasin, et je ne penserai plus à ce que nous étions. Je serai comme toi dans ta jeunesse, une première demoiselle, et tu n’entendras jamais une plainte ni un regret. J’ai une espérance. N’as-tu pas entendu monsieur Popinot?

--Le cher enfant, il ne sera pas mon gendre...

--Oh! maman...

--Il sera véritablement mon fils.

--Le malheur, dit Césarine en embrassant sa mère, a cela de bon qu’il nous apprend à connaître nos vrais amis.

Césarine finit par adoucir le chagrin de la pauvre femme en jouant auprès d’elle le rôle d’une mère. Le lendemain matin, Constance alla chez le duc de Lenoncourt, un des premiers gentilshommes de la chambre du roi, et y laissa une lettre par laquelle elle lui demandait une audience à une certaine heure de la journée. Dans l’intervalle, elle vint chez monsieur de La Billardière, lui exposa la situation où la fuite du notaire mettait César, le pria de l’appuyer auprès du duc, et de parler pour elle, ayant peur de mal s’expliquer. Elle voulait une place pour Birotteau. Birotteau serait le caissier le plus probe, s’il y avait à distinguer dans la probité.

--Le roi vient de nommer le comte de Fontaine à une direction générale dans le ministère de sa maison, il n’y a pas de temps à perdre.