La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02
Part 41
--Mon cher bienfaiteur, dit Anselme, vous ne doutez pas de mon dévouement, il est aveugle. Permettez-moi seulement de vous demander si cette somme vous sauve entièrement, si ce n’est pas seulement un retard à quelque catastrophe, et alors à quoi bon m’entraîner? Il vous faut des billets à quatre-vingt-dix jours. Eh! bien, dans trois mois, il me sera certes impossible de les payer.
Birotteau, pâle et solennel, se leva, regarda Popinot.
Popinot épouvanté s’écria:--Je les ferai si vous voulez.
--Ingrat! dit le parfumeur, qui usa du reste de ses forces pour jeter ce mot au front d’Anselme comme une marque d’infamie.
Birotteau marcha vers la porte et sortit. Popinot, revenu de la sensation que ce mot terrible produisit sur lui, se jeta dans l’escalier, courut dans la rue, mais il ne trouva point le parfumeur. L’amant de Césarine entendit toujours ce formidable arrêt, il eut constamment sous les yeux la figure décomposée du pauvre César: il vécut enfin, comme Hamlet, avec un épouvantable spectre à ses côtés.
Birotteau tourna dans les rues de ce quartier comme un homme ivre. Cependant il finit par se trouver sur le quai, le suivit et alla jusqu’à Sèvres, où il passa la nuit dans une auberge, insensé de douleur. Sa femme effrayée n’osa le faire chercher nulle part. En semblable occurrence, une alarme imprudemment donnée est fatale. La sage Constance immola ses inquiétudes à la réputation commerciale; elle attendit pendant toute la nuit, entremêlant ses prières aux alarmes. César était-il mort? Était-il allé faire quelque course en dehors de Paris, à la piste d’un dernier espoir? Le lendemain matin, elle se conduisit comme si elle connaissait les raisons de cette absence; mais elle manda son oncle et le pria d’aller à la Morgue, en voyant qu’à cinq heures Birotteau n’était pas revenu. Pendant ce temps, la courageuse créature était à son comptoir, sa fille brodait auprès d’elle. Toutes deux, le visage composé, ni triste ni souriant, répondaient au public. Quand Pillerault revint, il revint accompagné de César. Au retour de la Bourse, il l’avait rencontré dans le Palais-Royal, hésitant à monter au jeu. Ce jour était le quatorze. A dîner, César ne put manger: son estomac, trop violemment contracté, rejetait les aliments. L’après-dîner fut encore horrible. Le négociant éprouva, pour la centième fois, une de ces affreuses alternatives d’espoir et de désespoir qui, en faisant monter à l’âme toute la gamme des sensations joyeuses et la précipitant à la dernière des sensations de la douleur, usent ces natures faibles. Derville, avoué de Birotteau, vint et s’élança dans le salon splendide où madame César retenait de tout son pouvoir son pauvre mari qui voulait aller se coucher au cinquième étage: «pour ne pas voir les monuments de ma folie!» disait-il.
--Le procès est gagné, dit Derville.
A ces mots, la figure crispée de César se détendit, mais sa joie effraya l’oncle Pillerault et Derville. Les femmes sortirent épouvantées pour aller pleurer dans la chambre de Césarine.
--Je puis emprunter alors, s’écria le parfumeur.
--Ce serait imprudent, dit Derville, ils interjettent appel, la Cour peut réformer le jugement; mais en un mois nous aurons arrêt.
--Un mois!
César tomba dans un assoupissement dont personne ne tenta de le tirer. Cette espèce de catalepsie retournée, pendant laquelle le corps vivait et souffrait, tandis que les fonctions de l’intelligence étaient suspendues, ce répit donné par le hasard fut regardé comme un bienfait de Dieu par Constance, par Césarine, par Pillerault et Derville qui jugèrent bien. Birotteau put ainsi supporter les déchirantes émotions de la nuit. Il était dans une bergère au coin de la cheminée; à l’autre se tenait sa femme qui l’observait attentivement, un doux sourire sur les lèvres, un de ces sourires qui prouvent que les femmes sont plus près que les hommes de la nature angélique, en ce qu’elles savent mêler une tendresse infinie à la plus entière compassion, secret qui n’appartient qu’aux anges aperçus dans quelques rêves providentiellement semés à de longs intervalles dans la vie humaine. Césarine, assise sur un petit tabouret, était aux pieds de sa mère, et frôlait de temps en temps avec sa chevelure les mains de son père en lui faisant une caresse où elle essayait de mettre les idées que dans ces crises la voix rend importunes.
Assis dans son fauteuil comme le chancelier de l’Hospital est dans le sien au péristyle de la Chambre des Députés, Pillerault, ce philosophe prêt à tout, montrait sur sa figure cette intelligence gravée au front des sphinx égyptiens, et causait avec Derville à voix basse. Constance avait été d’avis de consulter l’avoué dont la discrétion n’était pas à suspecter; ayant son bilan écrit dans sa tête, elle avait exposé sa situation à l’oreille de Derville. Après une conférence d’une heure environ, tenue sous les yeux du parfumeur hébété, l’avoué hocha la tête en regardant Pillerault.
--Madame, dit-il avec l’horrible sang-froid des gens d’affaires, il faut déposer. En supposant que, par un artifice quelconque, vous arriviez à payer demain, vous devez solder au moins trois cent mille francs, avant de pouvoir emprunter sur tous vos terrains. A un passif de cinq cent cinquante mille francs, vous opposez un actif très-beau, très-productif, mais non réalisable, vous succomberez dans un temps donné. Mon avis est qu’il vaut mieux sauter par la fenêtre que de se laisser rouler dans les escaliers.
--C’est mon avis aussi, mon enfant, dit Pillerault.
Derville fut reconduit par madame César et par Pillerault.
--Pauvre père, dit Césarine qui se leva doucement pour mettre un baiser sur le front de César. Anselme n’a donc rien pu? demanda-t-elle quand son oncle et sa mère revinrent.
--Ingrat! s’écria César frappé par ce nom dans le seul endroit vivant de son souvenir, comme une touche de piano dont le marteau va frapper sa corde.
Depuis le moment où ce mot lui fut jeté comme un anathème, le petit Popinot n’avait pas eu un moment de sommeil, ni un instant de tranquillité. Le malheureux enfant maudissait son oncle, il était allé le trouver. Pour faire capituler cette vieille expérience judiciaire, il avait déployé l’éloquence de l’amour, espérant séduire l’homme sur qui les paroles humaines glissaient comme l’eau sur une toile, un juge!
--Commercialement parlant, lui dit-il, l’usage permet à l’associé gérant de régler une certaine somme à l’associé commanditaire par anticipation sur les bénéfices, et notre société doit en réaliser. Tout examen fait de mes affaires, je me sens les reins assez forts pour payer quarante mille francs en trois mois! La probité de monsieur César permet de croire que ces quarante mille francs vont être employés à solder ses billets. Ainsi les créanciers, s’il y a faillite, n’auront aucun reproche à nous adresser! D’ailleurs, mon oncle, j’aime mieux perdre quarante mille francs que de perdre Césarine. Au moment où je parle, elle est sans doute instruite de mon refus, et va me mésestimer. J’ai promis de donner mon sang pour mon bienfaiteur! Je suis dans le cas d’un jeune matelot qui doit sombrer en tenant la main de son capitaine, du soldat qui doit périr avec son général.
--Bon cœur et mauvais négociant, tu ne perdras pas mon estime, dit le juge en serrant la main de son neveu. J’ai beaucoup pensé à ceci, reprit-il, je sais que tu es amoureux-fou de Césarine, je crois que tu peux satisfaire aux lois du cœur et aux lois du commerce.
--Ah! mon oncle, si vous en avez trouvé le moyen, vous me sauvez l’honneur.
--Avance à Birotteau cinquante mille francs en faisant un acte de réméré relatif à ses intérêts dans votre huile, qui est devenue comme une propriété; je te rédigerai l’acte.
Anselme embrassa son oncle, retourna chez lui, fit pour cinquante mille francs d’effets, et courut de la rue des Cinq-Diamants à la place Vendôme, en sorte qu’au moment où Césarine, sa mère et leur oncle Pillerault regardaient le parfumeur, surpris du ton sépulcral avec lequel il avait prononcé ce mot: Ingrat! en réponse à la question de sa fille, la porte du salon s’ouvrit et Popinot parut.
--Mon cher et bien-aimé patron, dit-il en s’essuyant le front baigné de sueur, voilà ce que vous m’avez demandé. Il tendit les billets.--Oui, j’ai bien étudié ma position, n’ayez aucune peur, je payerai, sauvez, sauvez votre honneur!
--J’étais bien sûre de lui, s’écria Césarine en saisissant la main de Popinot et la serrant avec une force convulsive.
Madame César embrassa Popinot, le parfumeur se dressa comme un juste entendant la trompette du jugement dernier, il sortait comme d’une tombe! Puis il avança la main par un mouvement frénétique pour saisir les cinquante papiers timbrés.
--Un instant, dit le terrible oncle Pillerault en arrachant les billets de Popinot, un instant:
Les quatre personnages qui composaient cette famille, César et sa femme, Césarine et Popinot, étourdis par l’action de leur oncle et par son accent, le regardèrent avec terreur déchirant les billets et les jetant dans le feu qui les consuma, sans qu’aucun d’eux ne les arrêtât au passage.
--Mon oncle!
--Mon oncle!
--Mon oncle!
--Monsieur!
Ce fut quatre voix, quatre cœurs en un seul, une effrayante unanimité. L’oncle Pillerault prit le petit Popinot par le cou, le serra sur son cœur et le baisa au front.
--Tu es digne de l’adoration de tous ceux qui ont du cœur, lui dit-il. Si tu aimais ma fille, eût-elle un million, n’eusses-tu rien que ça (il montra les cendres noires des effets), si elle t’aimait, vous seriez mariés dans quinze jours. Ton patron, dit-il en désignant César, est fou. Mon neveu, reprit le grave Pillerault en s’adressant au parfumeur, mon neveu, plus d’illusions: on doit faire les affaires avec des écus et non avec des sentiments. Ceci est sublime, mais inutile. J’ai passé deux heures à la Bourse, tu n’as pas pour deux liards de crédit; tout le monde parlait de ton désastre, de renouvellements refusés, de tes tentatives auprès de plusieurs banquiers, de leurs refus, de tes folies, six étages montés pour aller trouver un propriétaire bavard comme une pie afin de renouveler douze cents francs, ton bal donné pour cacher ta gêne. On va jusqu’à dire que tu n’avais rien chez Roguin. Selon vos ennemis, Roguin est un prétexte. Un de mes amis, chargé de tout apprendre, est venu confirmer mes soupçons: chacun pressent l’émission des effets Popinot; tu l’as établi tout exprès pour en faire une planche à billets. Enfin, toutes les calomnies et les médisances que s’attire un homme qui veut monter un bâton de plus sur l’échelle sociale roulent à cette heure dans le commerce. Tu colporterais vainement pendant huit jours les cinquante billets de Popinot sur tous les comptoirs; tu essuyerais d’humiliants refus; personne n’en voudrait: rien ne prouve le nombre auquel tu les émets, et l’on s’attend à te voir sacrifiant ce pauvre enfant pour ton salut. Tu aurais détruit en pure perte le crédit de la maison Popinot. Sais-tu ce que le plus hardi des escompteurs te donnerait de ces cinquante mille francs? Vingt mille, vingt mille, entends-tu? En commerce, il est des instants où il faut pouvoir se tenir devant le monde trois jours sans manger, comme si l’on avait une indigestion, et le quatrième on est admis au garde-manger du crédit. Tu ne peux pas vivre ces trois jours, tout est là. Mon pauvre neveu, du courage, il faut déposer ton bilan. Voici Popinot, me voilà, nous allons, aussitôt tes commis couchés, travailler ensemble afin de t’éviter ces angoisses.
--Mon oncle, dit le parfumeur en joignant les mains.
--César, veux-tu donc arriver à un bilan honteux où il n’y ait pas d’actif? Ton intérêt chez Popinot te sauve l’honneur.
César, éclairé par ce fatal et dernier jet de lumière, vit enfin l’affreuse vérité dans toute son étendue, il retomba sur sa bergère, de là sur ses genoux, sa raison s’égara, il redevint enfant; sa femme le crut mourant, elle s’agenouilla pour le relever; mais elle s’unit à lui, quand elle lui vit joindre les mains, lever les yeux et réciter avec une componction résignée en présence de son oncle, de sa fille et de Popinot la sublime prière des catholiques.
«_Notre père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre sainte volonté soit faite dans la terre comme dans le ciel_, DONNEZ-NOUS NOTRE PAIN QUOTIDIEN, _et pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Ainsi soit-il!_»
Des larmes vinrent aux yeux du stoïque Pillerault, Césarine accablée, en larmes, avait la tête penchée sur l’épaule de Popinot pâle et raide comme une statue.
--Descendons, dit l’ancien négociant au jeune homme en lui prenant le bras.
A onze heures et demie, ils laissèrent César aux soins de sa femme et de sa fille. En ce moment, Célestin, le premier commis, qui durant ce secret orage avait dirigé la maison, monta dans les appartements et entra au salon. En entendant son pas, Césarine courut lui ouvrir pour qu’il ne vît pas l’abattement du maître.
--Parmi les lettres de ce soir, dit-il, il y en avait une venue de Tours, dont l’adresse était mal mise, ce qui a produit du retard. J’ai pensé qu’elle est du frère de monsieur, et ne l’ai pas ouverte.
--Mon père, cria Césarine, une lettre de mon oncle de Tours.
--Ah! je suis sauvé, cria César. Mon frère! mon frère! dit-il en baisant la lettre.
RÉPONSE DE FRANÇOIS A CÉSAR BIROTTEAU.
Tours, 17 courant.
«Mon bien-aimé frère, ta lettre m’a causé la plus vive affliction. Après l’avoir lue, je suis allé offrir à Dieu le saint sacrifice de la messe à ton intention, en l’intercédant par le sang que son fils, notre divin Rédempteur, a répandu pour nous, de jeter sur tes peines un regard miséricordieux. Au moment où j’ai prononcé mon oraison _Pro meo fratre Cæsare_, j’ai eu les yeux pleins de larmes en pensant à toi, de qui, par malheur, je suis séparé dans les jours où tu dois avoir besoin des secours de l’amitié fraternelle. Mais j’ai songé que le digne et vénérable monsieur Pillerault me remplacera sans doute. Mon cher César, n’oublie pas au milieu de tes chagrins que cette vie est une vie d’épreuves et de passage; qu’un jour nous serons récompensés d’avoir souffert pour le saint nom de Dieu, pour sa sainte église, pour avoir observé les maximes de l’Évangile et pratiqué la vertu; autrement les choses de ce monde n’auraient point de sens. Je te redis ces maximes, en sachant combien tu es pieux et bon, parce qu’il peut arriver aux personnes qui, comme toi, sont jetées dans les orages du monde et lancées sur la mer périlleuse des intérêts humains, de se permettre des blasphèmes au milieu des adversités, emportés qu’ils sont par la douleur. Ne maudis ni les hommes qui te blesseront, ni Dieu qui mêle à son gré de l’amertume à ta vie. Ne regarde pas la terre, au contraire, lève toujours les yeux au ciel: de là viennent des consolations pour les faibles, là sont les richesses des pauvres, là sont les terreurs du riche...
--Mais Birotteau, lui dit sa femme, passe donc cela, et vois s’il nous envoie quelque chose.
--Nous la relirons souvent, reprit le marchand en essuyant ses larmes et entr’ouvrant la lettre d’où tomba un mandat sur le trésor royal. J’étais bien sûr de lui, pauvre frère, dit Birotteau en saisissant le mandat. «..... Je suis allé chez madame de Listomère, reprit-il en lisant d’une voix entrecoupée par les pleurs, et sans lui dire le motif de ma demande, je l’ai priée de me prêter tout ce dont elle pouvait disposer en ma faveur, afin de grossir le fruit de mes économies. Sa générosité m’a permis de compléter une somme de mille francs, je te l’adresse en un mandat du receveur-général de Tours sur le Trésor.»
--La belle avance! dit Constance en regardant Césarine.
«En retranchant quelques superfluités dans ma vie, je pourrai rendre en trois ans à madame de Listomère les quatre cents francs qu’elle m’a prêtés, ainsi ne t’en inquiète pas, mon cher César. Je t’envoie tout ce que je possède dans le monde, en souhaitant que cette somme puisse aider à une heureuse conclusion de tes embarras commerciaux, qui sans doute ne seront que momentanés. Je connais ta délicatesse, et veux aller au devant de tes objections. Ne songe ni à me donner aucun intérêt de cette somme, ni à me la rendre dans un jour de prospérité qui ne tardera pas à se lever pour toi, si Dieu daigne entendre les prières que je lui adresserai journellement. D’après ta dernière reçue il y a deux ans, je te croyais riche, et pensais pouvoir disposer de mes économies en faveur des pauvres; mais maintenant, tout ce que j’ai t’appartient. Quand tu auras surmonté ce grain passager de ta navigation, garde encore cette somme pour ma nièce Césarine, afin que, lors de son établissement, elle puisse l’employer à quelque bagatelle qui lui rappelle un vieil oncle dont les mains se lèveront toujours au ciel pour demander à Dieu de répandre ses bénédictions sur elle et sur tous ceux qui lui seront chers. Enfin, mon cher César, songe que je suis un pauvre prêtre qui va à la grâce de Dieu comme les alouettes des champs, marchant dans mon sentier, sans bruit, tâchant d’obéir aux commandements de notre divin Sauveur, et à qui conséquemment il faut peu de chose. Ainsi, n’aie pas le moindre scrupule dans la circonstance difficile où tu te trouves, et pense à moi comme à quelqu’un qui t’aime tendrement. Notre excellent abbé Chapeloud, auquel je n’ai point dit ta situation, et qui sait que je t’écris, m’a chargé de te transmettre les plus aimables choses pour toutes les personnes de ta famille et te souhaite la continuation de tes prospérités. Adieu, cher et bien-aimé frère, je fais des vœux pour que, dans les conjonctures où tu te trouves, Dieu te fasse la grâce de te conserver en bonne santé, toi, ta femme et ta fille; je vous souhaite à tous patience et courage en vos adversités
»FRANÇOIS BIROTTEAU,
»Prêtre, vicaire de l’église cathédrale et paroissiale de Saint-Gatien de Tours.»
--Mille francs! dit madame Birotteau furieuse.
--Serre-les, dit gravement César, il n’a que cela. D’ailleurs, ils sont à notre fille, et doivent nous faire vivre sans rien demander à nos créanciers.
--Ils croiront que tu leur as soustrait des sommes importantes.
--Je leur montrerai la lettre.
--Ils diront que c’est une frime.
--Mon Dieu, mon Dieu, cria Birotteau terrifié. J’ai pensé cela de pauvres gens qui sans doute étaient dans la situation où je me trouve.
Trop inquiètes de l’état où se trouvait César, la mère et la fille travaillèrent à l’aiguille auprès de lui, dans un profond silence. A deux heures du matin, Popinot ouvrit doucement la porte du salon et fit signe à madame César de descendre. En la voyant, son oncle ôta ses besicles.
--Mon enfant, il y a de l’espoir, lui dit-il, tout n’est pas perdu; mais ton mari ne résisterait pas aux alternatives des négociations à faire et qu’Anselme et moi nous allons tenter. Ne quitte pas ton magasin demain, et prends toutes les adresses des billets; nous avons jusqu’à quatre heures. Voici mon idée. Ni monsieur Ragon ni moi ne sommes à craindre. Supposez maintenant que vos cent mille francs déposés chez Roguin aient été remis aux acquéreurs, vous ne les auriez pas plus que vous ne les avez aujourd’hui. Vous êtes en présence de cent quarante mille francs souscrits à Claparon, que vous deviez toujours payer en tout état de cause; ainsi ce n’est pas la banqueroute de Roguin qui vous ruine. Je vois, pour faire face à vos obligations, quarante mille francs à emprunter tôt ou tard sur vos fabriques et soixante mille francs d’effets Popinot. On peut donc lutter, car après vous pourrez emprunter sur les terrains de la Madeleine. Si votre principal créancier consent à vous aider, je ne regarderai pas à ma fortune, je vendrai mes rentes, je serai sans pain. Popinot sera entre la vie et la mort; quant à vous, vous serez à la merci du plus petit événement commercial. Mais l’huile rendra sans doute de grands bénéfices. Popinot et moi nous venons de nous consulter, nous vous soutiendrons dans cette lutte. Ah! je mangerai bien gaiement mon pain sec si le succès poind à l’horizon. Mais tout dépend de Gigonnet et des associés Claparon. Popinot et moi, nous irons chez Gigonnet de sept à huit heures, et nous saurons à quoi nous en tenir sur leurs intentions.
Constance se jeta tout éperdue dans les bras de son oncle, sans autre voix que des larmes et des sanglots. Ni Popinot ni Pillerault ne pouvaient savoir que Bidault dit Gigonnet, et Claparon étaient du Tillet sous une double forme, que du Tillet voulait lire dans les Petites-Affiches ce terrible article:
«Jugement du tribunal de commerce qui déclare le sieur César Birotteau, marchand parfumeur, demeurant à Paris, rue Saint-Honoré, nº 397, en état de faillite, en fixe provisoirement l’ouverture au 16 janvier 1819. Juge-commissaire, monsieur Gobenheim-Keller. Agent, monsieur Molineux.»
Anselme et Pillerault étudièrent jusqu’au jour les affaires de César. A huit heures du matin, ces deux héroïques amis, l’un vieux soldat, l’autre sous-lieutenant d’hier, qui ne devaient jamais connaître que par procuration les terribles angoisses de ceux qui avaient monté l’escalier de Bidault dit Gigonnet, s’acheminèrent, sans se dire un mot, vers la rue Grenétat. Ils souffraient. A plusieurs reprises, Pillerault passa sa main sur son front.
La rue Grenétat est une rue où toutes les maisons, envahies par une multitude de commerces, offrent un aspect repoussant; les constructions y ont un caractère horrible, l’ignoble malpropreté des fabriques y domine. Le vieux Gigonnet habitait le troisième étage d’une maison dont toutes les fenêtres étaient à bascule et à petits carreaux sales. Son escalier descendait jusque sur la rue. Sa portière était logée à l’entresol, dans une cage qui ne tirait son jour que de l’escalier et d’une échappée sur la rue. Excepté Gigonnet, tous les locataires exerçaient un état. Il venait, il sortait continuellement des ouvriers. Les marches étaient donc revêtues d’une couche de boue dure ou molle, au gré de l’atmosphère, et où séjournaient des immondices. Sur ce fétide escalier, chaque palier offrait aux yeux les noms du fabricant écrits en or sur une tôle peinte en rouge et vernie, avec des échantillons de ses chefs-d’œuvre. La plupart du temps, les portes ouvertes laissaient voir la bizarre union du ménage et de la fabrique, il s’en échappait des cris et des grognements inouïs, des chants, des sifflements qui rappelaient l’heure de quatre heures chez les animaux du Jardin des Plantes. Au premier se faisaient, dans un taudis infect, les plus belles bretelles de l’article Paris. Au second se confectionnaient, au milieu des plus sales ordures, les plus élégants cartonnages qui parent au jour de l’an les montres de Suisse. Gigonnet mourut riche de dix-huit cent mille francs dans le troisième de cette maison, sans qu’aucune considération eût pu l’en faire sortir, malgré l’offre de madame Saillard, sa nièce, de lui donner un appartement dans un hôtel de la place Royale.
--Du courage, dit Pillerault en tirant le pied de biche pendu par un cordon à la porte grise et propre de Gigonnet.