La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02
Part 38
--Voyons, dit Adolphe, mon frère vous porte un vif intérêt, il m’a parlé de vous. Examinons vos affaires, dit-il en jetant au parfumeur un regard de courtisane pressée de payer son terme.
Birotteau devint Molineux, dont il s’était moqué si supérieurement. Amusé par le banquier, qui se complut à dévider la bobine des pensées de ce pauvre homme, et qui s’entendait à interroger un négociant comme le juge Popinot à faire causer un criminel, César raconta ses entreprises: il mit en scène la Double Pâte des Sultanes, l’Eau Carminative, l’affaire Roguin, son procès à propos de son emprunt hypothécaire dont il n’avait rien reçu. En voyant l’air souriant et réfléchi de Keller, à ses hochements de tête, Birotteau se disait: «Il m’écoute! je l’intéresse! j’aurai mon crédit!» Adolphe Keller riait de Birotteau comme le parfumeur avait ri de Molineux. Entraîné par la loquacité particulière aux gens qui se laissent griser par le malheur, César montra le vrai Birotteau: il donna sa mesure en proposant comme garantie l’Huile Céphalique et la maison Popinot, son dernier enjeu. Le bonhomme, promené par un faux espoir, se laissa sonder, examiner par Adolphe Keller, qui reconnut dans le parfumeur une ganache royaliste près de faire faillite. Enchanté de voir faillir un adjoint au maire de leur arrondissement, un homme décoré de la veille, un homme du pouvoir, Adolphe dit alors nettement à Birotteau qu’il ne pouvait ni lui ouvrir un compte ni rien dire en sa faveur à son frère François, le grand orateur. Si François se laissait aller à d’imbéciles générosités en secourant les gens d’une opinion contraire à la sienne et ses ennemis politiques, lui, Adolphe, s’opposerait de tout son pouvoir à ce qu’il fît un métier de dupe, et l’empêcherait de tendre la main à un vieil adversaire de Napoléon, un blessé de Saint-Roch. Birotteau exaspéré voulut dire quelque chose de l’avidité de la haute banque, de sa dureté, de sa fausse philanthropie; mais il fut pris d’une si violente douleur qu’il put à peine balbutier quelques phrases sur l’institution de la Banque de France où les Keller puisaient.
--Mais, dit Adolphe Keller, la Banque ne fera jamais un escompte qu’un simple banquier refuse.
--La Banque, dit Birotteau, m’a toujours paru manquer à sa destination quand elle s’applaudit, en présentant le compte de ses bénéfices, de n’avoir perdu que cent ou deux cent mille francs avec le commerce parisien, elle en est la tutrice.
Adolphe se prit à sourire en se levant par un geste d’homme ennuyé.
--Si la Banque se mêlait de commanditer les gens embarrassés sur la place la plus friponne et la plus glissante du monde financier, elle déposerait son bilan au bout d’un an. Elle a déjà beaucoup de peine à se défendre contre les circulations et les fausses valeurs, que serait-ce s’il fallait étudier les affaires de ceux qui voudraient se faire aider par elle!
--Où trouver dix mille francs qui me manquent pour demain, samedi TRENTE? se disait Birotteau en traversant la cour.
Suivant la coutume, on paie le _trente_ quand le trente et un est un jour férié.
En atteignant la porte cochère, les yeux baignés de larmes, il vit à peine un beau cheval anglais en sueur qui arrêta net à la porte un des plus jolis cabriolets qui roulassent en ce moment sur le pavé de Paris. Il aurait bien voulu être écrasé par ce cabriolet, il serait mort par accident, et le désordre de ses affaires eût été mis sur le compte de cet événement. Il ne reconnut pas du Tillet qui, svelte et dans une élégante mise du matin, jeta les guides à son domestique et une couverture sur le dos en sueur de son cheval pur sang.
--Et par quel hasard ici? dit du Tillet à son ancien patron.
Du Tillet le savait bien, les Keller avaient demandé des renseignements à Claparon qui, s’en référant à du Tillet, avait démoli la vieille réputation du parfumeur. Quoique subitement rentrées, les larmes du pauvre négociant parlaient énergiquement.
--Seriez-vous venu demander quelques services à ces arabes, dit du Tillet, ces égorgeurs du commerce, qui ont fait des tours infâmes, hausser les indigos après les avoir accaparés, baisser le riz pour forcer les détenteurs à vendre le leur à bas prix afin de tout avoir et tenir le marché, qui n’ont ni foi, ni loi, ni âme? Vous ne savez donc pas ce dont ils sont capables? Le Havre, Bordeaux et Marseille vous en diront de belles sur leur compte. La politique leur sert à couvrir bien des choses, allez! Aussi les exploité-je sans scrupule! Promenons-nous, mon cher Birotteau! Joseph! promenez mon cheval, il a trop chaud. Diable! c’est un capital que mille écus. Et il se dirigea vers le boulevard.--Voyons, mon cher patron, car vous avez été mon patron, avez-vous besoin d’argent? Ils vous ont demandé des garanties, les misérables. Moi je vous connais, je vous offre de l’argent sur vos simples effets. J’ai fait honorablement ma fortune avec des peines inouïes; je suis allé la chercher en Allemagne, la fortune! Je puis vous le dire aujourd’hui: j’ai acheté les créances sur le roi à soixante pour cent de remise, alors votre caution m’a été bien utile, et j’ai de la reconnaissance, moi! Si vous avez besoin de dix mille francs, ils sont à vous.
--Quoi, du Tillet, s’écria César, est-ce vrai? ne vous jouez-vous pas de moi? Oui, je suis un peu gêné, mais ce n’est rien.
--Je le sais, l’affaire de Roguin, répondit du Tillet. Hé! j’y suis de dix mille francs qu’il m’a empruntés pour s’en aller; mais madame Roguin me les rendra sur ses reprises. Je lui ai conseillé de ne pas faire la sottise de donner sa fortune pour payer des dettes faites pour une fille. Ce serait bon si elle acquittait tout, mais comment favoriser certains créanciers au détriment des autres? Vous n’êtes pas un Roguin, je vous connais, dit du Tillet, vous vous brûleriez la cervelle plutôt que de me faire perdre un sou. Venez, nous voilà rue du Mont-Blanc, montez chez moi.
Le parvenu prit plaisir à faire passer son ancien patron par ses appartements au lieu de le mener dans ses bureaux, et il le conduisit lentement afin de lui laisser voir une belle et somptueuse salle à manger, garnie de tableaux achetés en Allemagne, deux salons d’une élégance et d’un luxe que Birotteau n’avait encore admirés que chez le duc de Lenoncourt. Ses yeux furent éblouis par des dorures, des œuvres d’art, des bagatelles folles, des vases précieux, par mille détails qui faisaient bien pâlir le luxe de l’appartement de Birotteau; et sachant le prix de sa folie, il se disait:--Il a donc des millions!
Il entra dans une chambre à coucher auprès de laquelle celle de madame Birotteau lui parut être ce que le troisième étage d’une comparse est à l’hôtel d’un premier sujet de l’Opéra. Le plafond était en satin violet rehaussé par des plis de satin blanc. Une descente de lit en hermine se dessinait sur les couleurs violacées d’un tapis du Levant. Les meubles, les accessoires offraient des formes nouvelles et d’une recherche extravagante. Le parfumeur s’arrêta devant une ravissante pendule de l’Amour et Psyché qui venait d’être faite pour un banquier célèbre et dont du Tillet avait obtenu le seul exemplaire qui existât avec celui de son confrère. Enfin ils arrivèrent à un cabinet de petit-maître élégant, coquet, sentant plus l’amour que la finance. Madame Roguin avait sans doute offert, pour reconnaître les soins donnés à sa fortune, un coupoir en or sculpté, des serre-papiers en malachite garnis de ciselures, tous les coûteux colifichets d’un luxe effréné. Le tapis était un tapis belge d’une étonnante richesse. Du Tillet fit asseoir au coin de sa cheminée le pauvre parfumeur ébloui, surpris, confondu.
--Voulez-vous déjeuner avec moi?
Il sonna. Vint un valet de chambre mieux mis que Birotteau.
--Dites à monsieur Legras de monter, puis allez dire à Joseph de rentrer ici, vous le trouverez à la porte de la maison Keller, vous entrerez dire chez Adolphe Keller qu’au lieu d’aller le voir je l’attendrai jusqu’à l’heure de la Bourse. Faites-moi servir et tôt!
Ces phrases stupéfièrent le parfumeur.
--Il fait venir ce redoutable Adolphe Keller, il le siffle comme un chien! lui, du Tillet?
Un tigre, gros comme le poing, vint déplier une table que Birotteau n’avait pas vue tant elle était mince, et y apporta un pâté de foie gras, une bouteille de vin de Bordeaux, toutes les choses recherchées qui n’apparaissaient chez Birotteau que deux fois par trimestre, aux grands jours. Du Tillet jouissait. Sa haine contre le seul homme qui eût le droit de le mépriser s’épanouissait si chaudement que Birotteau lui fit éprouver la sensation profonde que causerait le spectacle d’un mouton se défendant contre un tigre. Il lui passa par le cœur une idée généreuse; il se demanda si sa vengeance n’était pas accomplie, et flottait entre les conseils de la clémence réveillée et ceux de la haine assoupie.
--Je puis anéantir commercialement cet homme, pensait-il; j’ai droit de vie et de mort sur lui, sur sa femme qui m’a roué, sur sa fille dont la main m’a paru dans un temps toute une fortune. J’ai son argent, contentons-nous de le laisser nager au bout de la corde que je tiendrai.
Les honnêtes gens manquent de tact, ils n’ont aucune mesure dans le bien, parce que pour eux tout est sans détour ni arrière-pensée: Birotteau consomma son malheur, il irrita le tigre, le perça au cœur sans le savoir, il le rendit implacable par un mot, par un éloge, par une expression vertueuse, par la bonhomie même de la probité. Quand le caissier vint, du Tillet lui montra César.
--Monsieur Legras, apportez-moi dix mille francs et un billet de cette somme fait à mon ordre et à quatre-vingt-dix jours par monsieur qui est monsieur Birotteau, vous savez son adresse?
Du Tillet servit du pâté, versa un verre de vin de Bordeaux au parfumeur qui, se voyant sauvé, se livrait à des rires convulsifs; il caressait sa chaîne de montre, ne mettait une bouchée dans sa bouche que quand son ancien commis lui disait:--Vous ne mangez pas? Il dévoilait ainsi la profondeur de l’abîme où la main de du Tillet l’avait plongé, d’où elle le retirait, où elle pouvait le replonger. Lorsque le caissier revint, qu’après avoir signé l’effet, César sentit les dix billets de banque dans sa poche, il ne se contint plus. Un instant auparavant, son quartier, la banque allaient savoir qu’il ne payait pas, et il lui fallait avouer sa ruine à sa femme; maintenant, tout était réparé! Le bonheur de la délivrance égalait en intensité les tortures de la défaite, ses yeux s’humectèrent malgré lui.
--Qu’avez-vous donc, mon cher patron? dit du Tillet. Ne feriez-vous pas pour moi demain ce que je fais aujourd’hui pour vous? N’est-ce pas simple comme bonjour?
--Du Tillet, dit avec emphase et gravité le bonhomme en se levant et prenant la main de son ancien commis, je te rends toute mon estime.
--Comment l’avais-je perdue? dit du Tillet si vigoureusement atteint au sein de sa prospérité qu’il rougit.
--Perdue... pas précisément, dit le parfumeur foudroyé par sa bêtise, on m’avait dit des choses sur votre liaison avec madame Roguin. Diable! prendre la femme d’un autre...
--Tu bats la breloque, mon vieux, pensa du Tillet en se servant d’un mot de son premier métier. En se disant cette phrase, il revenait à son projet d’abattre cette vertu, de la fouler aux pieds, de rendre méprisable sur la place de Paris l’homme vertueux et honorable par lequel il avait été pris la main dans le sac. Toutes les haines, politiques ou privées, de femme à femme, d’homme à homme, n’ont pas d’autre fait qu’une semblable surprise. On ne se hait pas pour des intérêts compromis, pour une blessure, ni même pour un soufflet; tout est réparable! Mais avoir été saisi en flagrant délit de lâcheté, le duel qui s’ensuit entre le criminel et le témoin du crime ne se termine que par la mort de l’un ou de l’autre.
--Oh! madame Roguin, dit railleusement du Tillet; mais n’est-ce pas au contraire une plume dans le bonnet d’un jeune homme? Je vous comprends, mon cher patron: on vous aura dit qu’elle m’avait prêté de l’argent. Eh! bien, au contraire, je lui rétablis sa fortune étrangement compromise dans les affaires de son mari. L’origine de ma fortune est pure, je viens de vous la dire. Je n’avais rien, vous le savez! Les jeunes gens se trouvent parfois dans d’affreuses nécessités. On peut se laisser aller au sein de la misère. Mais si l’on a fait, comme la République, des emprunts forcés, eh! bien, on les rend, on est alors plus probe que la France.
--C’est cela, dit Birotteau. Mon enfant... Dieu... N’est-ce pas Voltaire, qui a dit:
Il fit du repentir la vertu des mortels.
--Pourvu, reprit du Tillet encore assassiné par cette citation, pourvu qu’on n’emporte pas la fortune de son voisin, lâchement, bassement, comme, par exemple, si vous veniez à faire faillite avant trois mois et que mes dix mille francs fussent flambés...
--Moi faire faillite, dit Birotteau qui avait bu trois verres de vin et que le plaisir grisait. On connaît mes opinions sur la faillite! La faillite est la mort d’un commerçant, je mourrais!
--A votre santé, dit du Tillet.
--A ta prospérité, repartit le parfumeur. Pourquoi ne vous fournissez-vous pas chez moi?
--Ma foi, dit du Tillet, je l’avoue, j’ai peur de madame César, elle me fait toujours une impression! et si vous n’étiez pas mon patron, ma foi! je...
--Ah! tu n’es pas le premier qui la trouve belle, et beaucoup l’ont désirée, mais elle m’aime! Eh! bien, du Tillet, reprit Birotteau, mon ami, ne faites pas les choses à demi.
--Comment?
Birotteau expliqua l’affaire des terrains à du Tillet qui ouvrit de grands yeux et complimenta le parfumeur sur sa pénétration, sur sa prévision, en vantant l’affaire.
--Eh! bien, je suis bien aise de ton approbation, vous passez pour une des fortes têtes de la Banque, du Tillet! Cher enfant, vous pouvez m’y procurer un crédit afin d’attendre les produits de l’Huile Céphalique.
--Je puis vous adresser à la maison Nucingen, répondit du Tillet en se promettant de faire danser toutes les figures de la contredanse des faillis à sa victime.
Ferdinand se mit à son bureau pour écrire la lettre suivante:
A MONSIEUR LE BARON DE NUCINGEN.
A Paris.
«_Mon cher baron_,
«_Le porteur de cette lettre est monsieur César Birotteau, adjoint au maire du deuxième arrondissement et l’un des industriels les plus renommés de la parfumerie parisienne; il désire entrer en relation avec vous. Faites de confiance tout ce qu’il veut vous demander; en l’obligeant, vous obligez_
»_Votre ami_,
»F. DU TILLET.»
Du Tillet ne mit pas de point sur l’i de son nom. Pour ceux avec lesquels il faisait des affaires, cette erreur volontaire était un signe de convention. Les recommandations les plus vives, les chaudes et favorables instances de sa lettre ne signifiaient rien alors. Cette lettre, où les points d’exclamation suppliaient, où du Tillet se mettait à genoux, était arrachée par des considérations puissantes; il n’avait pas pu la refuser; elle devait être regardée comme non avenue. En voyant l’i sans point, son ami donnait alors de l’eau bénite de cour au solliciteur. Beaucoup de gens du monde et des plus considérables sont joués ainsi comme des enfants par les gens d’affaires, par les banquiers, par les avocats, qui tous ont une double signature, l’une morte, l’autre vivante. Les plus fins y sont pris. Pour reconnaître cette ruse, il faut avoir éprouvé le double effet d’une lettre chaude et d’une lettre froide.
--Vous me sauvez, du Tillet! dit César en lisant cette lettre.
--Mon Dieu! dit du Tillet, allez demander de l’argent, Nucingen en lisant mon billet vous en donnera tant que vous en voudrez. Malheureusement mes fonds sont engagés pour quelques jours; sans cela, je ne vous enverrais pas chez le prince de la haute banque, car les Keller ne sont que des pygmées auprès du baron de Nucingen: il eût été Law, s’il n’était pas Nucingen. Avec ma lettre vous serez en mesure le quinze janvier, et nous verrons après. Nucingen et moi nous sommes les meilleurs amis du monde, il ne voudrait pas me désobliger pour un million.
--C’est comme un aval, se dit en lui-même Birotteau qui s’en alla pénétré de reconnaissance pour du Tillet. Eh! bien, se disait-il, un bienfait n’est jamais perdu! Et il philosophait à perte de vue. Une pensée aigrissait son bonheur. Il avait bien pendant quelques jours empêché sa femme de mettre le nez dans les livres, il avait rejeté la caisse sur le dos de Célestin en l’aidant, il avait pu vouloir que sa femme et sa fille eussent la jouissance du bel appartement qu’il leur avait arrangé, meublé; mais, ces premiers petits bonheurs épuisés, madame Birotteau serait morte plutôt que de renoncer à voir par elle-même les détails de sa maison, à tenir, suivant son expression, _la queue de la poêle_. Birotteau se trouvait au bout de son latin; il avait usé tous ses artifices pour lui dérober la connaissance des symptômes de sa gêne. Constance avait fortement improuvé l’envoi des mémoires, elle avait grondé les commis, et accusé Célestin de vouloir ruiner sa maison, croyant que Célestin seul avait eu cette idée. Célestin s’était laissé gronder par ordre de Birotteau. Madame César aux yeux des commis, gouvernait le parfumeur, car il est possible de tromper le public, mais non les gens de sa maison sur celui qui a la supériorité réelle dans un ménage. Birotteau devait avouer sa situation à sa femme, car le compte avec du Tillet allait vouloir une justification. Au retour, Birotteau ne vit pas sans frémir Constance à son comptoir, vérifiant le livre d’échéances et faisant sans doute le compte de caisse.
--Avec quoi paieras-tu demain? lui dit-elle à l’oreille quand il s’assit à côté d’elle.
--Avec de l’argent, répondit-il en tirant ses billets de Banque et en faisant signe à Célestin de les prendre.
--Mais d’où viennent-ils?
--Je te conterai cela ce soir. Célestin, inscrivez, fin mars, un billet de dix mille francs, ordre du Tillet.
--Du Tillet, répéta Constance frappée de terreur.
--Je vais aller voir Popinot, dit César. C’est mal à moi de ne pas encore être allé le visiter chez lui. Vend-on de son huile?
--Les trois cents bouteilles qu’il nous a données sont parties.
--Birotteau, ne sors pas, j’ai à te parler, lui dit Constance en prenant César par le bras et l’entraînant dans sa chambre avec une précipitation qui dans toute autre circonstance eût fait rire.--Du Tillet, dit-elle quand elle fut seule avec son mari, et après s’être assurée qu’il n’y avait que Césarine avec elle, du Tillet qui nous a volé mille écus! Tu fais des affaires avec du Tillet, un monstre... qui voulait me séduire, lui dit-elle à l’oreille.
--Folie de jeunesse, dit Birotteau devenu tout à coup esprit fort.
--Écoute, Birotteau, tu te déranges, tu ne vas plus à la fabrique. Il y a quelque chose, je le sens! Tu vas me le dire, je veux tout savoir.
--Eh! bien, dit Birotteau, nous avons failli être ruinés, nous l’étions même encore ce matin, mais tout est réparé.
Et il raconta l’horrible histoire de sa quinzaine.
--Voilà donc la cause de ta maladie, s’écria Constance.
--Oui, maman, s’écria Césarine. Va, mon père a été bien courageux. Tout ce que je souhaite est d’être aimée comme il t’aime. Il ne pensait qu’à ta douleur.
--Mon rêve est accompli, dit la pauvre femme en se laissant tomber sur sa causeuse au coin de son feu, pâle, blême, épouvantée. J’avais prévu tout. Je te l’ai dit dans cette fatale nuit, dans notre ancienne chambre que tu as démolie, il ne nous restera que les yeux pour pleurer. Ma pauvre Césarine! je...
--Allons, te voilà, s’écria Birotteau. Ne vas-tu pas m’ôter le courage dont j’ai besoin.
--Pardon, mon ami, dit Constance en prenant la main de César et la lui serrant avec une tendresse qui alla jusqu’au cœur du pauvre homme. J’ai tort, voilà le malheur venu, je serai muette, résignée et pleine de force. Non, tu n’entendras jamais une plainte. Elle se jeta dans les bras de César, et y dit en pleurant: Courage, mon ami, courage. J’en aurais pour deux s’il en était besoin.
--Mon huile, ma femme, mon huile nous sauvera.
--Que Dieu nous protége, dit Constance.
--Anselme ne secourra-t-il donc pas mon père? dit Césarine.
--Je vais le voir, s’écria César trop ému par l’accent déchirant de sa femme qui ne lui était pas connue tout entière même après dix-neuf ans. Constance, n’aie plus aucune crainte. Tiens, lis la lettre de du Tillet à monsieur de Nucingen, nous sommes sûrs d’un crédit. J’aurai d’ici là gagné mon procès. D’ailleurs, ajouta-t-il en faisant un mensonge nécessaire, nous avons notre oncle Pillerault, il ne s’agit que d’avoir du courage.
--S’il ne s’agissait que de cela, dit Constance en souriant.
Birotteau, soulagé d’un grand poids, marcha comme un homme mis en liberté, quoiqu’il éprouvât en lui-même l’indéfinissable épuisement qui suit les luttes morales excessives où se dépense plus de fluide nerveux, plus de volonté, qu’on ne doit en émettre journellement, et où l’on prend pour ainsi dire sur le capital d’existence. Birotteau était déjà vieilli.
La maison A. Popinot, rue des Cinq-Diamants, avait bien changé depuis un mois. La boutique était repeinte. Les casiers rechampis et pleins de bouteilles réjouissaient l’œil de tout commerçant qui connaît les symptômes de la prospérité. Le plancher de la boutique était encombré de papier d’emballage, le magasin contenait de petits tonneaux de différentes huiles dont la commission avait été conquise à Popinot par le dévoué Gaudissart. Les livres et la comptabilité, la caisse, étaient au-dessus de la boutique et de l’arrière-boutique. Une vieille cuisinière faisait le ménage de trois commis et de Popinot. Popinot habitait le coin de sa boutique, dans un comptoir fermé par un vitrage, et se montrait avec un tablier de serge, de doubles manches en toile verte, la plume à l’oreille, quand il n’était pas plongé dans un tas de papiers, comme au moment où vint Birotteau et où il dépouillait son courrier, plein de traites et de lettres de commande. A ces mots: Eh! bien, mon garçon? dits par son ancien patron, il leva la tête, ferma sa cabane à clef, et vint d’un air joyeux, le bout du nez rouge, car il n’y avait pas de feu dans sa boutique dont la porte restait ouverte.
--Je craignais que vous ne vinssiez jamais, répondit Popinot d’un air respectueux.
Les commis accoururent voir le grand homme de la parfumerie, l’adjoint décoré, l’associé de leur patron. Ces muets hommages flattèrent le parfumeur. Birotteau, naguère si petit chez les Keller, éprouva le besoin de les imiter; il se caressa le menton, sursauta vaniteusement à l’aide de ses talons, en disant ses banalités.
--Eh! bien, mon ami, se lève-t-on de bonne heure, lui demanda-t-il.
--Non, l’on ne se couche pas toujours, dit Popinot, il faut se cramponner au succès...
--Eh! bien, que disais-je? mon huile est une fortune.
--Oui, monsieur, mais les moyens d’exécution y sont pour quelque chose: je vous ai bien monté votre diamant.
--Au fait, dit le parfumeur, où en sommes-nous? Y a-t-il des bénéfices?
--Au bout de vingt jours, s’écria Popinot, y pensez-vous? L’ami Gaudissart n’est en route que de treize jours, et a pris une chaise de poste sans me le dire. Oh! il est bien dévoué, nous devons beaucoup à mon oncle! Les journaux, dit-il à l’oreille de Birotteau, nous coûteront douze mille francs.
--Les journaux, s’écria l’adjoint.
--Vous ne les avez donc pas lus?
--Non.
--Vous ne savez rien alors, dit Popinot.
--Vingt mille francs d’affiches, cadres et impressions; cent mille bouteilles achetées, tout est sacrifice en ce moment. La fabrication se fait sur une grande échelle. Si vous aviez mis le pied au faubourg où j’ai souvent passé les nuits, vous auriez vu un petit casse-noisette de mon invention qui n’est pas piqué des vers. Pour mon compte, j’ai fait ces cinq derniers jours dix mille francs rien qu’en commissions sur les huiles de droguerie.