La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02

Part 35

Chapter 353,868 wordsPublic domain

--Monsieur, dit le petit homme de sa voix atrocement anodine, nous avons bâclé si lestement les choses que vous avez oublié d’approuver l’écriture sur notre petit sous-seing.

Birotteau prit le bail pour réparer l’oubli. L’architecte entra, salua le parfumeur et tourna d’un air diplomatique autour de lui.

--Monsieur, lui dit-il enfin à l’oreille, vous savez combien les commencements d’un métier sont difficiles; vous êtes content de moi, vous m’obligeriez beaucoup en me comptant mes honoraires.

Birotteau, qui s’était dégarni en donnant son portefeuille et son argent comptant, dit à Célestin de faire un effet de deux mille francs à trois mois d’échéance, et de préparer une quittance.

--J’ai été bien heureux que vous prissiez à votre compte le terme du voisin, dit Molineux d’un air sournoisement goguenard. Mon portier est venu me prévenir ce matin que le juge-de-paix apposait les scellés par suite de la disparition du sieur Cayron.

--Pourvu que je ne sois pas pincé de cinq mille francs, pensa Birotteau.

--Il passait pour très-bien faire ses affaires, dit Lourdois qui venait d’entrer pour remettre son mémoire au parfumeur.

--Un commerçant n’est à l’abri des revers que quand il est retiré, dit le petit Molineux en pliant son acte avec une minutieuse régularité.

L’architecte examina ce petit vieux avec le plaisir que tout artiste éprouve en voyant une caricature qui confirme ses opinions sur les bourgeois.

--Quand on a la tête sous un parapluie, on pense généralement qu’elle est à couvert s’il pleut, dit l’architecte.

Molineux étudia beaucoup plus les moustaches et la royale que la figure de l’architecte en le regardant, et il le méprisa tout autant que monsieur Grindot le méprisait. Puis il resta pour lui donner un coup de griffe en sortant. A force de vivre avec ses chats, Molineux avait dans sa manière comme dans ses yeux quelque chose de la race féline.

En ce moment Ragon et Pillerault entrèrent.

--Nous avons parlé de notre affaire au juge, dit Ragon à l’oreille de César: il prétend que, dans une spéculation de ce genre, il nous faudrait une quittance des vendeurs et réaliser les actes, afin d’être tous réellement propriétaires indivis...

--Ah! vous faites l’affaire de la Madeleine, dit Lourdois, on en parle, il y aura des maisons à construire!

Le peintre qui venait se faire promptement régler trouva son intérêt à ne pas presser le parfumeur.

--Je vous ai remis mon mémoire à cause de la fin de l’année, dit-il à l’oreille de César, je n’ai besoin de rien.

--Eh! bien, qu’as-tu, César? dit Pillerault en remarquant la surprise de son neveu qui, stupéfait par la vue du mémoire, ne répondait ni à Ragon ni à Lourdois.

--Ah! une vétille, j’ai pris cinq mille francs d’effets au marchand de parapluies mon voisin, qui fait faillite. S’il m’avait donné des valeurs mauvaises, je serais gobé comme un niais.

--Il y a pourtant long-temps que je vous l’ai dit, s’écria Ragon: celui qui se noie s’accrocherait à la jambe de son père pour se sauver, et il le noie avec lui. J’en ai tant observé, de faillites! on n’est pas précisément fripon au commencement du désastre, mais on le devient par nécessité.

--C’est vrai, dit Pillerault.

--Ah! si j’arrive jamais à la Chambre des Députés, ou si j’ai quelque influence dans le gouvernement... dit Birotteau se dressant sur ses pointes et retombant sur ses talons.

--Que feriez-vous? dit Lourdois, car vous êtes un sage.

Molineux, que toute discussion sur le Droit intéressait, resta dans la boutique; et comme l’attention des autres rend attentif, Pillerault et Ragon, qui connaissaient les opinions de César, l’écoutèrent néanmoins aussi gravement que les trois étrangers.

--Je voudrais, dit le parfumeur, un tribunal de juges inamovibles avec un ministère public jugeant au criminel. Après une instruction, pendant laquelle un juge remplirait immédiatement les fonctions actuelles des agents, syndics et juge-commissaire, le négociant serait déclaré _failli réhabilitable_ ou _banqueroutier_. Failli réhabilitable, il serait tenu de tout payer; il serait alors le gardien de ses biens, de ceux de sa femme; car ses droits, ses héritages, tout appartiendrait à ses créanciers; il gérerait pour leur compte et sous une surveillance; enfin, il continuerait les affaires en signant toutefois: _un tel, failli_, jusqu’au parfait remboursement. Banqueroutier, il serait condamné, comme autrefois, au pilori dans la salle de la Bourse, exposé pendant deux heures, coiffé du bonnet vert. Ses biens, ceux de sa femme et ses droits seraient acquis aux créanciers, et il serait banni du royaume.

--Le commerce serait un peu plus sûr, dit Lourdois, et l’on regarderait à deux fois avant de faire des opérations.

--La loi actuelle n’est point suivie, dit César exaspéré; sur cent négociants, il y en a plus de cinquante qui sont de soixante-quinze pour cent au-dessous de leurs affaires, ou qui vendent leurs marchandises à vingt-cinq pour cent au-dessous du prix d’inventaire, et qui ruinent ainsi le commerce.

--Monsieur est dans le vrai, dit Molineux, la loi actuelle laisse trop de latitude. Il faut ou l’abandon total ou l’infamie.

--Eh! diantre, dit César, un négociant, au train dont vont les choses, va devenir un voleur patenté. Avec sa signature, il peut puiser dans la caisse de tout le monde.

--Vous n’êtes pas tendre, monsieur Birotteau, dit Lourdois.

--Il a raison, dit le vieux Ragon.

--Tous les faillis sont suspects, dit César exaspéré par cette petite perte qui lui sonnait aux oreilles comme le premier cri de l’_hallali_ à celles d’un cerf.

En ce moment le maître-d’hôtel apporta la facture de Chevet. Puis un patronnet de Félix, un garçon du café de Foy, la clarinette de Collinet arrivèrent avec les mémoires de leurs maisons.

--Le quart d’heure de Rabelais, dit Ragon en souriant.

--Ma foi, vous avez donné une belle fête, dit Lourdois.

--Je suis occupé, dit César à tous les garçons qui laissèrent les factures.

--Monsieur Grindot, dit Lourdois en voyant l’architecte pliant un effet que signa Birotteau, vous vérifierez et réglerez mon mémoire, il n’y a qu’à toiser, tous les prix sont convenus par vous au nom de monsieur Birotteau.

Pillerault regarda Lourdois et Grindot.

--Des prix convenus d’architecte à entrepreneur, dit l’oncle à l’oreille du neveu, tu es volé.

Grindot sortit, Molineux le suivit et l’aborda d’un air mystérieux.

--Monsieur, lui dit-il, vous m’avez écouté, mais vous ne m’avez pas entendu, je vous souhaite un parapluie.

La peur saisit Grindot. Plus un bénéfice est illégal, plus l’homme y tient; le cœur humain est ainsi fait. L’artiste avait en effet étudié l’appartement avec amour, il y avait mis toute sa science et son temps, il s’y était donné du mal pour dix mille francs et se trouvait la dupe de son amour-propre, les entrepreneurs eurent peu de peine à le séduire. L’argument irrésistible et la menace bien comprise de le desservir en le calomniant furent moins puissants encore que l’observation faite par Lourdois sur l’affaire des terrains de la Madeleine: Birotteau ne comptait pas y bâtir une seule maison, il spéculait seulement sur le prix des terrains. Les architectes et les entrepreneurs sont entre eux comme un auteur avec les acteurs, ils dépendent les uns des autres. Grindot, chargé par Birotteau de stipuler les prix, fut pour les gens du métier contre les bourgeois. Aussi trois gros entrepreneurs, Lourdois, Chaffaroux et Thorein le charpentier, le proclamèrent-ils _un de ces bons enfants avec lesquels il y a du plaisir à travailler_. Grindot devina que les mémoires sur lesquels il avait une part seraient payés, comme ses honoraires, en effets, et le petit vieillard venait de lui donner des doutes sur leur paiement. Grindot allait être impitoyable, à la manière des artistes, les gens les plus cruels à l’encontre des bourgeois.

Vers la fin de décembre, César eut pour soixante mille francs de mémoires. Félix, le café de Foy, Tanrade et les petits créanciers qu’on doit payer comptant, avaient envoyé trois fois chez le parfumeur. Dans le commerce, ces niaiseries nuisent plus qu’un malheur, elles l’annoncent. Les pertes connues sont définies, la panique ne connaît pas de bornes. Birotteau vit sa caisse dégarnie. La peur saisit alors le parfumeur, à qui jamais pareille chose n’était arrivée durant sa vie commerciale. Comme tous les gens qui n’ont jamais eu à lutter pendant long-temps contre la misère et qui sont faibles, cette circonstance vulgaire dans la vie de la plupart des petits marchands de Paris porta le trouble dans la cervelle de César. Le parfumeur donna l’ordre à Célestin d’envoyer les factures chez ses pratiques; mais avant de le mettre à exécution, le premier commis se fit répéter cet ordre inouï. Les clients, noble terme alors appliqué par les détaillants à leurs pratiques et dont César se servait malgré sa femme, qui avait fini par lui dire: Nomme-les comme tu voudras, pourvu qu’ils paient! ses clients donc étaient des personnes riches avec lesquelles il n’y avait jamais de pertes à essuyer, qui payaient à leur fantaisie, et chez lesquelles César avait souvent cinquante ou soixante mille francs. Le second commis prit le livre des factures et se mit à copier les plus fortes. César redoutait sa femme. Pour ne pas lui laisser voir l’abattement que lui causait le _simoon_ du malheur, il voulut sortir.

--Bonjour, monsieur, dit Grindot en entrant avec cet air dégagé que prennent les artistes pour parler des intérêts auxquels ils se prétendent absolument étrangers. Je ne puis trouver aucune espèce de monnaie avec votre papier, je suis obligé de vous prier de me l’échanger contre des écus, je suis l’homme le plus malheureux de cette démarche, mais je ne sais pas parler aux usuriers, je ne voudrais pas colporter votre signature, je sais assez de commerce pour comprendre que ce serait l’avilir; il est donc dans votre intérêt de...

--Monsieur, dit Birotteau stupéfait, plus bas, s’il vous plaît, vous me surprenez étrangement.

Lourdois entra.

--Lourdois, dit Birotteau souriant, comprenez-vous?...

Birotteau s’arrêta. Le pauvre homme allait prier Lourdois de prendre l’effet de Grindot en se moquant de l’architecte avec la bonne foi du négociant sûr de lui-même: il aperçut un nuage sur le front de Lourdois, il frémit de son imprudence. Cette innocente raillerie était la mort d’un crédit soupçonné. En pareil cas, un riche négociant reprend son billet, et il ne l’offre pas. Birotteau se sentait la tête agitée comme s’il eût regardé le fond d’un abîme taillé à pic.

--Mon cher monsieur Birotteau, dit Lourdois en l’emmenant au fond du magasin, mon mémoire est toisé, réglé, vérifié, je vous prie de me tenir l’argent prêt demain. Je marie ma fille au petit Crottat, il lui faut de l’argent, les notaires ne négocient point, d’ailleurs on n’a jamais vu ma signature.

--Envoyez après-demain, dit fièrement Birotteau qui compta sur les paiements de ses mémoires. Et vous aussi, monsieur, dit-il à l’architecte.

--Et pourquoi pas tout de suite? dit l’architecte.

--J’ai la paie de mes ouvriers au faubourg, dit César qui n’avait jamais menti.

Il prit son chapeau pour sortir avec eux. Mais le maçon, Thorein et Chaffaroux l’arrêtèrent au moment où il fermait la porte.

--Monsieur, lui dit Chaffaroux, nous avons bien besoin d’argent.

--Eh! je n’ai pas les mines du Pérou, dit César impatienté qui s’en alla vivement à cent pas d’eux.--Il y a quelque chose là-dessous. Maudit bal! tout le monde vous croit des millions. Néanmoins l’air de Lourdois n’était pas naturel, pensa-t-il, il y a quelque anguille sous roche.

Il marchait dans la rue Saint-Honoré sans direction, en se sentant comme dissous, et se heurta contre Alexandre au coin d’une rue, comme un bélier ou comme un mathématicien absorbé par la solution d’un problème en aurait heurté un autre.

--Ah! monsieur, dit le futur notaire, une question: Roguin a-t-il donné vos quatre cent mille francs à monsieur Claparon?

--L’affaire s’est faite devant vous, monsieur Claparon ne m’en a fait aucun reçu... mes valeurs étaient à... négocier... Roguin a pu lui remettre... mes deux cent quarante mille francs d’écus... nous devons... il a été dit qu’on réaliserait définitivement les actes de vente... Monsieur Popinot le juge prétend... La quittance... Mais... Pourquoi cette question?

--Pourquoi puis-je vous faire une semblable question? Pour savoir si vos deux cent quarante mille francs sont chez Claparon ou chez Roguin. Roguin était lié depuis si long-temps avec vous, il aurait pu par délicatesse les avoir remis à Claparon, et vous l’échapperiez belle! mais suis-je bête! il les emporte avec l’argent de monsieur Claparon, qui heureusement n’avait encore envoyé que cent mille francs. Roguin est en fuite, il a reçu de moi cent mille francs sur sa charge, dont je n’ai pas la quittance, je les lui ai donnés comme je vous confierais ma bourse. Vos vendeurs n’ont pas reçu un liard, ils sortent de chez moi. L’argent de votre emprunt sur vos terrains n’existait ni pour vous ni pour votre prêteur, Roguin l’avait dévoré comme vos cent mille francs... qu’il... n’avait plus depuis long-temps... Ainsi vos cent derniers mille francs sont pris, je me souviens d’être allé les toucher à la Banque. Les pupilles de César se dilatèrent si démesurément qu’il ne vit plus qu’une flamme rouge.--Vos cent mille francs sur la Banque, mes cent mille francs sur sa charge, cent mille francs à monsieur Claparon, voilà trois cent mille francs de sifflés, sans les vols qui vont se découvrir. On désespère de madame Roguin, monsieur du Tillet a passé la nuit près d’elle. Il l’a échappé belle, lui! Roguin l’a tourmenté pendant un mois pour le fourrer dans cette affaire des terrains, et heureusement il avait tous ses fonds dans une spéculation avec la maison Nucingen. Roguin a écrit à sa femme une lettre épouvantable! je viens de la lire. Il tripotait les fonds de ses clients depuis cinq ans, et pourquoi? pour une maîtresse, la belle Hollandaise; il l’a quittée quinze jours avant de faire son coup. Cette gaspilleuse était sans un liard, on a vendu ses meubles, elle avait signé des lettres de change. Afin d’échapper aux poursuites, elle s’était réfugiée dans une maison du Palais-Royal où elle a été assassinée hier au soir par un capitaine. Elle a été bientôt punie par Dieu, elle qui certes a dévoré la fortune de Roguin. Il y a des femmes pour qui rien n’est sacré, dévorer une charge de notaire! Madame Roguin n’aura de fortune qu’en usant de son hypothèque légale, tous les biens du gueux sont grevés au delà de leur valeur. La charge est vendue quatre cent mille francs! Moi qui croyais faire une bonne affaire, et qui commence par payer l’étude cent mille francs de plus, je n’ai pas de quittance, il y a des faits de charge qui vont absorber charge et cautionnement, les créanciers croiront que je suis son compère si je parle de mes cent mille francs, et quand on débute, il faut prendre garde à sa réputation. Vous aurez à peine trente pour cent. A mon âge, boire un pareil bouillon! Un homme de cinquante-neuf ans payer une femme!... le vieux drôle! Il y a vingt jours qu’il m’a dit de ne pas épouser Césarine, vous deviez être bientôt sans pain, le monstre!

Alexandre aurait pu parler pendant long-temps, Birotteau était debout, pétrifié. Autant de phrases, autant de coups de massue. Il n’entendait plus qu’un bruit de cloches mortuaires, de même qu’il avait commencé par ne plus voir que le feu de son incendie. Alexandre Crottat, qui croyait le digne parfumeur fort et capable, fut épouvanté par sa pâleur et par son immobilité. Le successeur de Roguin ne savait pas que le notaire emportait plus que la fortune de César. L’idée du suicide immédiat passa par la tête de cet homme si profondément religieux. Le suicide est dans ce cas un moyen de fuir mille morts, il semble logique de n’en accepter qu’une. Alexandre Crottat donna le bras à César et voulut le faire marcher, ce fut impossible: ses jambes se dérobaient sous lui comme s’il eût été ivre.

--Qu’avez-vous donc? dit Crottat. Mon brave monsieur César, un peu de courage! ce n’est pas la mort d’un homme! D’ailleurs, vous retrouverez quarante mille francs, votre prêteur n’avait pas cette somme, elle ne vous a pas été délivrée, il y a lieu à plaider la rescision du contrat.

--Mon bal, ma croix, deux cent mille francs d’effets sur la place, rien en caisse. Les Ragon, Pillerault... Et ma femme qui voyait clair!

Une pluie de paroles confuses qui réveillaient des masses d’idées accablantes et des souffrances inouïes tomba comme une grêle en hachant toutes les fleurs du parterre de la Reine des Roses.

--Je voudrais qu’on me coupât la tête, dit enfin Birotteau, elle me gêne par sa masse, elle ne me sert à rien.

--Pauvre père Birotteau, dit Alexandre, mais vous êtes donc en péril?

--Péril!

--Eh! bien, du courage, luttez.

--Luttez! répéta le parfumeur.

--Du Tillet a été votre commis, il a une fière tête, il vous aidera.

--Du Tillet?

--Allons, venez!

--Mon Dieu! je ne voudrais pas rentrer chez moi comme je suis, dit Birotteau. Vous qui êtes mon ami, s’il y a des amis, vous qui m’avez inspiré de l’intérêt et qui dîniez chez moi, au nom de ma femme, promenez-moi en fiacre, Xandrot, accompagnez-moi. Le notaire désigné mit avec beaucoup de peine dans un fiacre la machine inerte qui avait nom César.--Xandrot, dit-il d’une voix troublée par les larmes, car en ce moment les larmes tombèrent de ses yeux et desserrèrent un peu le bandeau de fer qui lui cerclait le crâne, passons chez moi, parlez pour moi à Célestin. Mon ami, dites-lui qu’il y va de ma vie et de celle de ma femme. Que sous aucun prétexte personne ne jase de la disparition de Roguin. Faites descendre Césarine et priez-la d’empêcher qu’on ne parle de cette affaire à sa mère; elle doit se défier de nos meilleurs amis, Pillerault, les Ragon, tout le monde.

Le changement de la voix de Birotteau frappa vivement Crottat qui comprit l’importance de cette recommandation. La rue Saint-Honoré menait chez le magistrat; il remplit les intentions du parfumeur, que Célestin et Césarine virent avec effroi sans voix, pâle et comme hébété au fond du fiacre.

--Gardez-moi le secret de cette affaire, dit le parfumeur.

--Ah! se dit Xandrot, il revient! je le croyais perdu.

La conférence d’Alexandre Crottat et du magistrat dura long-temps: on envoya chercher le président de la chambre des notaires; on transporta partout César comme un paquet, il ne bougeait pas et ne disait mot. Vers sept heures du soir, Alexandre Crottat ramena le parfumeur chez lui. L’idée de comparaître devant Constance rendit du ton à César. Le jeune notaire eut la charité de le précéder pour prévenir madame Birotteau que son mari venait d’avoir une espèce de coup de sang.

--Il a les idées troubles, dit-il en faisant un geste employé pour peindre l’embrouillement du cerveau, il faudrait peut-être le saigner ou lui mettre les sangsues.

--Cela devait arriver, dit Constance à mille lieues d’un désastre, il n’a pas pris sa médecine de précaution à l’entrée de l’hiver, et il se donne, depuis deux mois, un mal de galérien, comme s’il n’avait pas son pain gagné.

César fut supplié par sa femme et par sa fille de se mettre au lit, et l’on envoya chercher le vieux docteur Haudry, médecin de Birotteau. Le vieux Haudry était un médecin de l’école de Molière, grand praticien et ami des anciennes formules de l’apothicairerie, droguant ses malades ni plus ni moins qu’un médicastre, tout consultant qu’il était. Il vint, étudia le _facies_ de César, ordonna l’application immédiate de sinapismes à la plante des pieds: il voyait les symptômes d’une congestion cérébrale.

--Qui a pu lui causer cela? dit Constance.

--Le temps humide, répondit le docteur à qui Césarine vint dire un mot.

Il y a souvent obligation pour les médecins de lâcher sciemment des niaiseries afin de sauver l’honneur ou la vie des gens bien portants qui sont autour du malade. Le vieux docteur avait vu tant de choses, qu’il comprit à demi-mot. Césarine le suivit sur l’escalier en lui demandant une règle de conduite.

--Du calme et du silence, puis nous risquerons des fortifiants quand la tête sera dégagée.

Madame César passa deux jours au chevet du lit de son mari, qui lui parut souvent avoir le délire. Mis dans la belle chambre bleue de sa femme, il disait des choses incompréhensibles pour Constance, à l’aspect des draperies, des meubles et de ses coûteuses magnificences.

--Il est fou, disait-elle à Césarine en un moment où César s’était dressé sur son séant et citait d’une voix solennelle les articles du Code de commerce par bribes.

--Si les dépenses sont jugées excessives, ôtez les draperies!

Après trois terribles jours, pendant lesquels la raison de César fut en danger, la nature forte du paysan tourangeau triompha; sa tête fut dégagée; monsieur Haudry lui fit prendre des cordiaux, une nourriture énergique, et, après une tasse de café donnée à temps, le négociant fut sur ses pieds. Constance fatiguée prit la place de son mari.

--Pauvre femme, dit César quand il la vit endormie.

--Allons, papa, du courage! Vous êtes un homme si supérieur que vous triompherez. Ce ne sera rien. Monsieur Anselme vous aidera.

Césarine dit d’une voix douce ces vagues paroles que la tendresse adoucit encore, et qui rendent le courage aux plus abattus, comme les chants d’une mère endorment les douleurs d’un enfant tourmenté par la dentition.

--Oui, mon enfant, je vais lutter; mais pas un mot à qui que ce soit au monde, ni à Popinot qui nous aime, ni à ton oncle Pillerault. Je vais d’abord écrire à mon frère: il est, je crois, chanoine, vicaire d’une cathédrale; il ne dépense rien, il doit avoir de l’argent. A mille écus d’économie par an, depuis vingt ans, il doit avoir cent mille francs. En province, les prêtres ont du crédit.

Césarine, empressée d’apporter à son père une petite table et tout ce qu’il fallait pour écrire, lui donna le reste des invitations imprimées sur papier rose pour le bal.

--Brûle tout ça! cria le négociant. Le diable seul a pu m’inspirer de donner ce bal. Si je succombe, j’aurai l’air d’un fripon. Allons, pas de phrases.

LETTRE DE CÉSAR A FRANÇOIS BIROTTEAU.

_Mon cher frère_,

_Je me trouve dans une crise commerciale si difficile, que je te supplie de m’envoyer tout l’argent dont tu pourras disposer, fallût-il même en emprunter._

_Tout à toi_, CÉSAR.

_Ta nièce Césarine, qui me voit écrire cette lettre pendant que ma pauvre femme dort, se recommande à toi et t’envoie ses tendresses._

Ce _post-scriptum_ fut ajouté à la prière de Césarine qui porta la lettre à Raguet.

--Mon père, dit-elle en remontant, voici monsieur Lebas qui veut vous parler.

--Monsieur Lebas, s’écria César effrayé comme si son désastre le rendait criminel, un juge!

--Mon cher monsieur Birotteau, je prends trop d’intérêt à vous, dit le gros marchand drapier en entrant, nous nous connaissons depuis trop long-temps, nous avons été élus tous deux juges la première fois ensemble, pour ne pas vous dire que Gigonnet, un usurier, a des effets de vous passés à son ordre, _sans garantie_, par la maison Claparon. Ces deux mots sont non-seulement un affront, mais encore la mort de votre crédit.

--Monsieur Claparon désire vous parler, dit Célestin en se montrant, dois-je le faire monter?

--Nous allons savoir la cause de cette insulte, dit Lebas.

--Monsieur, dit le parfumeur à Claparon en le voyant entrer, voici monsieur Lebas, juge au tribunal de commerce et mon ami....

--Ah! monsieur est monsieur Lebas, dit Claparon en interrompant, je suis enchanté de la circonstance, monsieur Lebas du tribunal, il y a tant de Lebas, sans compter _les hauts et les bas_...

--Il a vu, reprit Birotteau en interrompant le bavard, les effets que je vous ai remis, et qui, disiez-vous, ne circuleraient pas. Il les a vus avec ces mots: _sans garantie_.