La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02
Part 32
Cette mercuriale avait produit sur l’esprit de Charles Claparon un effet pareil à celui que produisaient sur sa personne ses habits neufs. Ce joyeux sans-souci, l’ami de tout le monde, habitué à des vêtements débraillés, commodes, et dans lesquels son corps n’était pas plus gêné que son esprit dans son langage, maintenu dans des habits neufs que le tailleur avait fait attendre et qu’il essayait, roide comme un piquet, inquiet de ses mouvements comme de ses phrases, retirant sa main imprudemment avancée sur un flacon ou sur une boîte, de même qu’il s’arrêtait au milieu d’une phrase, se signala donc par un désaccord risible à l’observation de Pillerault. Sa figure rouge, sa perruque à tire-bouchons égrillards démentaient sa tenue, comme ses pensées combattaient ses dires. Mais les bons bourgeois finirent par prendre ces continuelles dissonances pour de la préoccupation.
--Il a tant d’affaires, disait Roguin.
--Les affaires lui donnent peu d’éducation, dit madame Ragon à Césarine.
Monsieur Roguin entendit le mot et se mit un doigt sur les lèvres.
--Il est riche, habile et d’une excessive probité, dit-il en se baissant vers madame Ragon.
--On peut lui passer quelque chose en faveur de ces qualités-là, dit Pillerault à Ragon.
--Lisons les actes avant le dîner, dit Roguin, nous sommes seuls.
Madame Ragon, Césarine et Constance laissèrent les contractants, Pillerault, Ragon, César, Roguin et Claparon, écouter la lecture que fit Alexandre Crottat. César signa, au profit d’un client de Roguin, une obligation de quarante mille francs, hypothéqués sur les terrains et les fabriques situés dans le faubourg du Temple; il remit à Roguin le bon de Pillerault sur la Banque, donna sans reçu les vingt mille francs d’effets de son portefeuille et les cent quarante mille francs de billets à l’ordre de Claparon.
--Je n’ai point de reçu à vous donner, dit Claparon, vous agissez de votre côté chez monsieur Roguin comme nous du nôtre. Nos vendeurs recevront chez lui leur prix en argent, je ne m’engage pas à autre chose qu’à vous faire trouver le complément de votre part avec vos cent quarante mille francs d’effets.
--C’est juste, dit Pillerault.
--Eh! bien, messieurs, rappelons les dames, car il fait froid sans elles, dit Claparon en regardant Roguin comme pour savoir si la plaisanterie n’était pas trop forte.
--Mesdames! Oh! mademoiselle est sans doute votre demoiselle, dit Claparon en se tenant droit et regardant Birotteau, eh! bien, vous n’êtes pas maladroit. Aucune des roses que vous avez distillées ne peut lui être comparée, et peut-être est-ce parce que vous avez distillé des roses que...
--Ma foi, dit Roguin en interrompant, j’avoue ma faim.
--Eh! bien, dînons, dit Birotteau.
--Nous allons dîner par-devant notaire, dit Claparon en se rengorgeant.
--Vous faites beaucoup d’affaires, dit Pillerault en se mettant à table auprès de Claparon avec intention.
--Excessivement, par grosses, répondit le banquier; mais elles sont lourdes, épineuses, il y a les canaux. Oh! les canaux! Vous ne vous figurez pas combien les canaux nous occupent! et cela se comprend. Le gouvernement veut des canaux. Le canal est un besoin qui se fait généralement sentir dans les départements et qui concerne tous les commerces, vous savez! Les fleuves, a dit Pascal, sont des chemins qui marchent. Il faut donc des marchés. Les marchés dépendent de la terrasse, car il y a d’effroyables terrassements, le terrassement regarde la classe pauvre, de là les emprunts qui en définitive sont rendus aux pauvres! Voltaire a dit: _Canaux, canards, canaille!_ Mais le gouvernement a ses ingénieurs qui l’éclairent; il est difficile de le mettre dedans, à moins de s’entendre avec eux, car la Chambre!... Oh! monsieur, la Chambre nous donne un mal! elle ne veut pas comprendre la question politique cachée sous la question financière. Il y a mauvaise foi de part et d’autre. Croirez-vous une chose? Les Keller, eh! bien, François Keller est un orateur, il attaque le gouvernement à propos de fonds, à propos de canaux. Rentré chez lui, mon gaillard nous trouve avec nos propositions, elles sont favorables, il faut s’arranger avec ce gouvernement _dito_, tout à l’heure insolemment attaqué. L’intérêt de l’orateur et celui du banquier se choquent, nous sommes entre deux feux! Vous comprenez maintenant comment les affaires deviennent épineuses, il faut satisfaire tant de monde: les commis, les chambres, les antichambres, les ministres...
--Les ministres? dit Pillerault qui voulait absolument pénétrer ce coassocié.
--Oui, monsieur, les ministres.
--Eh! bien, les journaux ont donc raison, dit Pillerault.
--Voilà mon oncle dans la politique, dit Birotteau, monsieur Claparon lui fait bouillir du lait.
--Encore de satanés farceurs, dit Claparon, que ces journaux. Monsieur, les journaux nous embrouillent tout: ils nous servent bien quelquefois, mais ils me font passer de cruelles nuits; j’aimerais mieux les passer autrement; enfin j’ai les yeux perdus à force de lire et de calculer.
--Revenons aux ministres, dit Pillerault espérant des révélations.
--Les ministres ont des exigences purement gouvernementales. Mais qu’est-ce que je mange là, de l’ambroisie? dit Claparon en s’interrompant. Voilà de ces sauces qu’on ne mange que dans les maisons bourgeoises, jamais les gargotiers...
A ce mot, les fleurs du bonnet de madame Ragon sautèrent comme des béliers. Claparon comprit que le mot était ignoble, et voulut se rattraper.
--Dans la haute Banque, dit-il, on appelle _gargotiers_ les chefs de cabarets élégants, Véry, les Frères Provençaux. Eh! bien, ni ces infâmes gargotiers ni nos savants cuisiniers ne nous donnent de sauces moelleuses; les uns font de l’eau claire acidulée par le citron, les autres font de la chimie.
Le dîner se passa tout entier en attaques de Pillerault qui cherchait à sonder cet homme et qui ne rencontrait que le vide, il le regarda comme un homme dangereux.
--Tout va bien, dit Roguin à l’oreille de Charles Claparon.
--Ah! je me déshabillerai sans doute ce soir, répondit Claparon qui étouffait.
--Monsieur, lui dit Birotteau, si nous sommes obligés de faire de la salle à manger le salon, c’est que nous réunissons dans dix-huit jours quelques amis autant pour célébrer la délivrance du territoire...
--Bien, monsieur; moi, je suis aussi l’homme du gouvernement. J’appartiens, par mes opinions, au _statu quo_ du grand homme qui dirige les destinées de la maison d’Autriche, un fameux gaillard! Conserver pour acquérir, et surtout acquérir pour conserver... Voilà le fond de mes opinions, qui ont l’honneur d’être celles du prince de Metternich.
--Que pour fêter ma promotion dans l’ordre de la Légion-d’Honneur, reprit César.
--Mais, oui, je sais. Qui donc m’a parlé de cela? les Keller ou Nucingen?
Roguin, surpris de tant d’aplomb, fit un geste admiratif.
--Eh! non, c’est à la Chambre.
--A la Chambre, par monsieur de La Billardière, demanda César.
--Précisément.
--Il est charmant, dit César à son oncle.
--Il lâche des phrases, des phrases, dit Pillerault, des phrases où l’on se noie.
--Peut-être me suis-je rendu digne de cette faveur..., reprit Birotteau.
--Par vos travaux en parfumerie, les Bourbons savent récompenser tous les mérites. Ah! tenons-nous-en à ces généreux princes légitimes, à qui nous allons devoir des prospérités inouïes... Car, croyez-le bien, la Restauration sent qu’elle doit jouter avec l’Empire; elle fera des conquêtes en pleine paix, vous verrez des conquêtes!...
--Monsieur nous fera sans doute l’honneur d’assister à notre bal! dit madame César.
--Pour passer une soirée avec vous, madame, je manquerais à gagner des millions.
--Il est décidément bien bavard, dit César à son oncle.
Tandis que la gloire de la parfumerie, à son déclin, allait jeter ses derniers feux, un astre se levait faiblement à l’horizon commercial. Le petit Popinot posait à cette heure même les fondements de sa fortune, rue des Cinq-Diamants. La rue des Cinq-Diamants, petite rue étroite où les voitures chargées passent à grand’peine, donne rue des Lombards d’un bout, et de l’autre rue Aubry-Boucher, en face la rue Quincampoix, rue illustre du vieux Paris, où l’histoire de France en a tant illustré. Malgré ce désavantage, la réunion des marchands de drogueries la rend précieuse, et, sous ce rapport, Popinot n’avait pas mal choisi; mais sa maison, la seconde du côté de la rue des Lombards, était si sombre que, par certaines journées, il y fallait de la lumière en plein jour. Il avait pris possession, la veille au soir, des lieux les plus noirs et les plus dégoûtants. Son prédécesseur, marchand de mélasse et de sucre brut, avait laissé les stigmates de son commerce sur les murs, dans la cour et dans les magasins. Figurez-vous une grande et spacieuse boutique à grosses portes ferrées, peintes en vert-dragon, à longues bandes de fer apparentes, ornées de clous dont les têtes ressemblaient à des champignons, garnie de grilles treillissées en fil de fer renflées par en bas comme celles des anciens boulangers, enfin dallée en grandes pierres blanches, la plupart cassées, les murs jaunes et nus comme ceux d’un corps-de-garde. Après venaient une arrière-boutique et une cuisine, éclairées sur la cour; enfin, un second magasin en retour qui jadis devait avoir été une écurie. On montait, par un escalier intérieur pratiqué dans l’arrière-boutique, à deux chambres éclairées sur la rue, où Popinot comptait mettre sa caisse, son cabinet et ses livres. Au-dessus des magasins étaient trois chambres étroites adossées au mur mitoyen, ayant vue sur la cour, et où il se proposait de demeurer. Trois chambres délabrées, qui n’avaient d’autre aspect que celui de la cour irrégulière, sombre, entourée de murailles, où l’humidité, par le temps le plus sec, leur donnait l’air d’être fraîchement badigeonnées; une cour, entre les pavés de laquelle il se trouvait une crasse noire et puante laissée par le séjour des mélasses et des sucres bruts. Une seule de ces chambres avait une cheminée, toutes étaient sans papier et carrelées en carreaux. Depuis le matin, Gaudissart et Popinot, aidés par un ouvrier colleur que le commis-voyageur avait déniché, tendaient eux-mêmes un papier à quinze sous dans cette horrible chambre, peinte à la colle par l’ouvrier. Un lit de collégien à couchette de bois rouge, une mauvaise table de nuit, une commode antique, une table, deux fauteuils et six chaises, donnés par le juge Popinot à son neveu, composaient l’ameublement. Gaudissart avait mis sur la cheminée un trumeau garni d’une méchante glace achetée d’occasion. Vers huit heures du soir, assis devant la cheminée où brillait une falourde allumée, les deux amis allaient entamer le reste de leur déjeuner.
--Arrière le gigot froid! ceci ne convient pas à une pendaison de crémaillère, cria Gaudissart.
--Mais, dit Popinot en faisant sonner dans son gousset les vingt francs qu’il gardait pour payer le prospectus, je...
--Je... dit Gaudissart en mettant une pièce de quarante francs sur son œil.
Un coup de marteau retentit alors dans la cour naturellement solitaire et sonore du dimanche, jour où les industriels se dissipent et abandonnent leurs laboratoires.
--Voilà le fidèle de la rue de la Poterie. Moi, reprit l’illustre Gaudissart, _j’ai!_ et non pas _je!_
En effet, un garçon suivi de deux marmitons apporta dans trois mannes un dîner orné de six bouteilles de vin choisies avec discernement.
Mais comment ferons-nous pour manger tant de choses? dit Popinot.
--Et l’homme de lettres, s’écria Gaudissart. Finot connaît les _pompes_ et les vanités, il va venir, enfant naïf! muni d’un prospectus ébouriffant. Le mot est joli, hein? Les prospectus ont toujours soif: il faut arroser les graines si l’on veut des fleurs. Allez, esclaves, dit-il aux marmitons en se drapant, voilà de l’or.
Il leur donna dix sous par un geste digne de Napoléon, son idole.
--Merci, monsieur Gaudissart, répondirent les marmitons plus heureux de la plaisanterie que de l’argent.
--Toi, mon fils, dit-il au garçon qui restait pour servir, il est une portière, elle gît dans les profondeurs d’un antre où parfois elle cuisine, comme jadis Nausicaa faisait la lessive, par pur délassement. Rends-toi près d’elle, implore sa candeur, intéresse-la, jeune homme, à la chaleur de ces plats. Dis-lui qu’elle sera bénie, et surtout respectée, très-respectée par Félix Gaudissart, fils de Jean-François Gaudissart, petit-fils des Gaudissart, vils prolétaires fort anciens, ses aïeux. Marche et fais que tout soit bon, sinon je te flanque un Ut majeur dans ton Saint-Luc!
Un autre coup de marteau retentit.
--Voilà le spirituel Andoche, dit Gaudissart.
Un gros garçon assez joufflu, de taille moyenne et qui, des pieds à la tête, ressemblait au fils d’un chapelier, à traits ronds où la finesse était ensevelie sous un air gourmé, se montra soudain. Sa figure, attristée comme celle d’un homme ennuyé de misère, prit une expression d’hilarité quand il vit la table mise et les bouteilles. Au cri de Gaudissart, son pâle œil bleu pétilla, sa grosse tête creusée par sa figure kalmouque alla de droite à gauche, et il salua Popinot d’une manière étrange, sans servilité ni respect, comme un homme qui ne se sent pas à sa place et ne fait aucune concession. Il commençait alors à reconnaître en lui-même qu’il ne possédait aucun talent littéraire; il pensait à rester dans la littérature en exploiteur, à y monter sur l’épaule des gens spirituels, à y faire des affaires au lieu d’y faire des œuvres mal payées. En ce moment, il avait épuisé l’humilité des démarches et l’humiliation des tentatives; il allait, comme les gens de haute portée financière, se retourner et devenir impertinent par parti pris. Mais il lui fallait une première mise de fonds, Gaudissart la lui avait montrée à toucher dans la mise en scène de l’huile Popinot.
--Vous traiterez pour son compte avec les journaux, mais ne le rouez pas, autrement nous aurions un duel à mort; donnez-lui-en pour son argent!
Popinot regarda l’_auteur_ d’un air inquiet; les gens vraiment commerciaux considèrent un auteur avec un sentiment où il entre de la terreur, de la compassion et de la curiosité. Quoique Popinot eût été bien élevé, les habitudes de ses parents, leurs idées, les soins bêtifiants d’une boutique et d’une caisse avaient modifié son intelligence en la pliant aux us et coutumes de sa profession, phénomène que l’on peut observer en remarquant les métamorphoses subies à dix ans de distance par cent camarades sortis à peu près semblables du collége ou de la pension. Andoche accepta ce saisissement comme une profonde admiration.
--Eh, bien! avant le dîner, coulons à fond le prospectus, nous pourrons boire sans arrière-pensée, dit Gaudissart. Après le dîner, on lit mal, la langue aussi digère.
--Monsieur, dit Popinot, un prospectus est souvent toute une fortune.
--Et souvent, dit Andoche, la fortune n’est qu’un prospectus.
--Ah! très-joli, dit Gaudissart. Ce farceur d’Andoche a de l’esprit comme les quarante.
--Comme cent, dit Popinot stupéfait de cette idée.
L’impatient Gaudissart prit le manuscrit et lut à haute voix et avec emphase: HUILE CÉPHALIQUE!
--J’aimerais mieux _Huile Césarienne_, dit Popinot.
--Mon ami, dit Gaudissart, tu ne connais pas les gens de province: il y a une opération chirurgicale qui porte ce nom-là, et ils sont si bêtes qu’ils croiraient ton huile propre à faciliter les accouchements; et de là pour les ramener aux cheveux, il y aurait trop de tirage.
--Sans vouloir défendre mon mot, dit l’auteur, je vous ferai observer que _Huile Céphalique_ veut dire huile pour la tête, et résume vos idées.
--Voyons? dit Popinot impatient.
Voici le prospectus tel que le commerce le reçoit par milliers encore aujourd’hui. (_Autre pièce justificative._)
_Nul cosmétique ne peut faire croître les cheveux, de même que nulle préparation chimique ne les teint sans danger pour le siége de l’intelligence. La science a déclaré récemment que les cheveux étaient une substance morte, et que nul agent ne peut les empêcher de tomber ni de blanchir. Pour prévenir la Xérasie et la Calvitie, il suffit de préserver le bulbe d’où ils sortent de toute influence extérieure atmosphérique, et de maintenir à la tête la chaleur qui lui est propre._ L’HUILE CÉPHALIQUE, _basée sur ces principes établis par l’Académie des sciences, produit cet important résultat, auquel se tenaient les anciens, les Romains, les Grecs et les nations du Nord auxquelles la chevelure était précieuse. Des recherches savantes ont démontré que les nobles, qui se distinguaient autrefois à la longueur de leurs cheveux, n’employaient pas d’autre moyen; seulement leur procédé, habilement retrouvé par A. Popinot, inventeur de_ L’HUILE CÉPHALIQUE, _avait été perdu._
_Conserver au lieu de chercher à provoquer une stimulation impossible ou nuisible sur le derme qui contient les bulbes, telle est donc la destination de_ L’HUILE CÉPHALIQUE. _En effet, cette huile, qui s’oppose à l’exfoliation des pellicules, qui exhale une odeur suave, et qui, par les substances dont elle est composée, dans lesquelles entre comme principal élément l’essence de noisette, empêche toute action de l’air extérieur sur les têtes, prévient ainsi les rhumes, le coryza, et toutes les affections douloureuses de l’encéphale en lui laissant sa température intérieure. De cette manière, les bulbes qui contiennent les liqueurs génératrices des cheveux ne sont jamais saisies ni par le froid, ni par le chaud. La chevelure, ce produit magnifique, à laquelle hommes et femmes attachent tant de prix, conserve alors, jusque dans l’âge avancé de la personne qui se sert de_ L’HUILE CÉPHALIQUE, _ce brillant, cette finesse, ce lustre qui rendent si charmantes les têtes des enfants._
LA MANIÈRE DE S’EN SERVIR _est jointe à chaque flacon et lui sert d’enveloppe._
MANIÈRE DE SE SERVIR DE L’HUILE CÉPHALIQUE.
_Il est tout à fait inutile d’oindre les cheveux; ce n’est pas seulement un préjugé ridicule, mais encore une habitude gênante, en ce sens que le cosmétique laisse partout sa trace. Il suffit tous les matins de tremper une petite éponge fine dans l’huile, de se faire écarter les cheveux avec le peigne, d’imbiber les cheveux à leur racine de raie en raie, de manière à ce que la peau reçoive une légère couche, après avoir préalablement nettoyé la tête avec la brosse et le peigne._
_Cette huile se vend par flacon, portant la signature de l’inventeur pour empêcher toute contrefaçon, et du prix de_ TROIS FRANCS, _chez A. POPINOT, rue des Cinq-Diamants, quartier des Lombards, à Paris._
ON EST PRIÉ D’ÉCRIRE FRANCO.
_Nota._ La maison A. Popinot tient également les huiles de la droguerie, comme néroli, huile d’aspic, huile d’amande douce, huile de cacao, huile de café, de ricin et autres.
--Mon cher ami, dit l’illustre Gaudissart à Finot, c’est parfaitement écrit. Saquerlotte, comme nous abordons la haute science! nous ne tortillons pas, nous allons droit au fait. Ah! je vous fais mes sincères compliments, voilà de la littérature utile.
--Le beau prospectus, dit Popinot enthousiasmé.
--Un prospectus dont le premier mot tue Macassar, dit Gaudissart en se levant d’un air magistral pour prononcer les paroles suivantes qu’il scanda par des gestes parlementaires: On--ne--fait pas--pousser les cheveux! On--ne les--teint pas--sans danger! Ah! ah! là est le succès. La science moderne est d’accord avec les habitudes des anciens. On peut s’entendre avec les vieux et avec les jeunes. Vous avez affaire à un vieillard: «Ah! ah! monsieur, les anciens, les Grecs, les Romains avaient raison et ne sont pas aussi bêtes qu’on veut le faire croire!» Vous traitez avec un jeune homme: «Mon cher garçon, encore une découverte due aux progrès des lumières, nous progressons. Que ne doit-on pas attendre de la vapeur, des télégraphes et autres! Cette huile est le résultat d’un rapport de monsieur Vauquelin!» Si nous imprimions un passage du mémoire de monsieur Vauquelin à l’Académie des sciences, confirmant nos assertions, hein! Fameux! Allons, Finot, à table! Chiquons les légumes! Sablons le champagne au succès de notre jeune ami!
--J’ai pensé, dit l’auteur modestement, que l’époque du prospectus léger et badin était passée; nous entrons dans la période de la science, il faut un air doctoral, un ton d’autorité pour s’imposer au public.
--Nous chaufferons cette huile-là, les pieds me démangent et la langue aussi. J’ai les commissions de tous ceux qui font dans les cheveux, aucun ne donne plus de trente pour cent; il faut lâcher quarante pour cent de remise, je réponds de cent mille bouteilles en six mois. J’attaquerai les pharmaciens, les épiciers, les coiffeurs! et en leur donnant quarante pour cent, tous enfarineront leur public.
Les trois jeunes gens mangeaient comme des lions, buvaient comme des Suisses, et se grisaient du futur succès de l’_Huile céphalique_.
--Cette huile porte à la tête, dit Finot en souriant.
Gaudissart épuisa les différentes séries de calembours sur les mots huile, cheveux, tête, etc. Au milieu des rires homériques des trois amis, au dessert, malgré les toasts et les souhaits de bonheur réciproques, un coup de marteau retentit et fut entendu.
--C’est mon oncle! Il est capable de venir me voir, s’écria Popinot.
--Un oncle? dit Finot, et nous n’avons pas de verre!
--L’oncle de mon ami Popinot est un juge d’instruction, dit Gaudissart à Finot; il ne s’agit pas de le mystifier, il m’a sauvé la vie. Ah! quand on s’est trouvé dans la passe où j’étais, en face de l’échafaud, où: «Kouik, et adieu les cheveux!» fit-il en imitant le fatal couteau par un geste, on se souvient du vertueux magistrat auquel on doit d’avoir conservé la rigole par où passe le vin de Champagne! On s’en souvient ivre-mort. Vous ne savez pas, Finot, si vous n’aurez pas besoin de monsieur Popinot. Saquerlotte, il faut des saluts, et des six à la livre encore.
Le vertueux juge d’instruction demandait en effet son neveu à la portière: en reconnaissant la voix, Anselme descendit un chandelier à la main pour éclairer.
--Je vous salue, messieurs, dit le magistrat.
L’illustre Gaudissart s’inclina profondément; Finot examina le juge d’un œil ivre, et le trouva passablement ganache.
--Il n’y a pas de luxe, dit gravement le juge en regardant la chambre; mais, mon enfant, pour être quelque chose de grand il faut savoir commencer par n’être rien.
--Quel homme profond, dit Gaudissart à Finot.
--Une pensée d’article, dit le journaliste.
--Ah! vous voilà, monsieur, dit le juge en reconnaissant le commis-voyageur. Et que faites-vous ici?
--Monsieur, je veux contribuer de tous mes petits moyens à la fortune de votre cher neveu. Nous venons de méditer sur le prospectus de son huile, et vous voyez en monsieur l’auteur de ce prospectus qui nous paraît un des plus beaux morceaux de cette littérature de perruques. Le juge regarda Finot.--Monsieur, dit Gaudissart, est monsieur Andoche Finot, un des jeunes hommes les plus distingués de la littérature, qui fait dans les journaux du gouvernement la haute politique et les petits théâtres, un ministre en chemin d’être auteur.
Finot tirait Gaudissart par le pan de sa redingote.
--Bien, mes enfants, dit le juge à qui ces paroles expliquèrent l’aspect de la table où se voyaient les restes d’un régal bien excusable.--Mon ami, dit le juge à Popinot, habille-toi, nous irons ce soir chez monsieur Birotteau. Je lui dois une visite. Vous signerez votre acte de société, que j’ai soigneusement examiné. Comme vous aurez la fabrique de votre huile dans les terrains du faubourg du Temple, je pense qu’il doit te faire bail de l’atelier, et peut avoir des représentants, les choses bien en règle évitent des discussions. Ces murs me paraissent humides, Anselme, élève des nattes de paille à l’endroit de ton lit.