La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02

Part 29

Chapter 293,837 wordsPublic domain

--Mais voyez donc la belle marchandise, cueillie sans souliers! dit-elle en plongeant son bras rouge dans un sac d’avelines. Et pas creuse! mon cher monsieur. Pensez donc que les épiciers vendent leurs mendiants vingt-quatre sous la livre, et que sur quatre livres ils mettent plus d’une livre de noisettes _eu_ dedans. Faut-il que je perde sur ma marchandise pour vous plaire? Vous êtes gentil, mais vous ne me plaisez pas _core_ assez pour ça! S’il vous en faut tant, on pourra faire marché à vingt francs, car faut pas renvoyer un adjoint, ça porterait malheur aux mariés! Tâtez-donc la belle marchandise, et lourde! Il ne faut pas les cinquante à la livre! c’est plein, le ver n’y est pas!

--Allons, envoyez-moi six milliers pour deux mille francs et à quatre-vingt-dix jours, rue du Faubourg-du-Temple, à ma fabrique, demain de grand matin.

--On sera pressé comme une mariée. Eh! bien, adieu, monsieur le maire, sans rancune. Mais si ça vous était égal, dit-elle en suivant Birotteau dans la cour, j’aime mieux vos effets à quarante jours, car je vous fais trop bon marché, je ne peux pas core perdre l’escompte! Avec ça qu’il a le cœur tendre, le père Gigonnet, il nous suce l’âme comme une araignée sirote une mouche.

--Eh! bien, oui, à cinquante jours. Mais nous pèserons par cent livres, afin de ne pas avoir de creuses. Sans cela, rien de fait.

--Ah! le chien, il s’y connaît, dit madame Madou. On ne peut pas lui refaire le poil. C’est ces gueux de la rue des Lombards qui lui ont dit ça! ces gros loups-là s’entendent tous pour dévorer les pauvres _igneaux_.

L’agneau avait cinq pieds de haut et trois pieds de tour, elle ressemblait à une borne habillée en cotonnade à raies et sans ceinture.

Le parfumeur, perdu dans ses combinaisons, méditait en allant le long de la rue Saint-Honoré sur son duel avec l’huile de Macassar, il raisonnait ses étiquettes, la forme de ses bouteilles, calculait la contexture du bouchon, la couleur des affiches. Et l’on dit qu’il n’y a pas de poésie dans le commerce! Newton ne fit pas plus de calculs pour son célèbre binôme que Birotteau n’en faisait pour l’_Essence Comagène_, car l’Huile redevint Essence, il allait d’une expression à l’autre sans en connaître la valeur. Toutes les combinaisons se pressaient dans sa tête, et il prenait cette activité dans le vide pour la substantielle action du talent. Dans sa préoccupation, il dépassa la rue des Bourdonnais et fut obligé de revenir sur ses pas en se rappelant son oncle.

Claude-Joseph Pillerault, autrefois marchand quincaillier à l’enseigne de la Cloche-d’Or, était une de ces physionomies belles en ce qu’elles sont: costume et mœurs, intelligence et cœur, langage et pensée, tout s’harmoniait en lui. Seul et unique parent de madame Birotteau, Pillerault avait concentré toutes ses affections sur elle et sur Césarine, après avoir perdu, dans le cours de sa carrière commerciale, sa femme et son fils, puis un enfant adoptif, le fils de sa cuisinière. Ces pertes cruelles l’avaient jeté dans un stoïcisme chrétien, belle doctrine qui animait sa vie et colorait ses derniers jours d’une teinte à la fois chaude et froide comme celle qui dore les couchers du soleil en hiver. Sa tête maigre et creusée, d’un ton sévère, où l’ocre et le bistre étaient harmonieusement fondus, offrait une frappante analogie avec celle que les peintres donnent au Temps; mais en le vulgarisant, les habitudes de la vie commerciale avaient amoindri chez lui le caractère monumental et rébarbatif exagéré par les peintres, les statuaires et les fondeurs de pendules. De taille moyenne, Pillerault était plutôt trapu que gras, la nature l’avait taillé pour le travail et la longévité, sa carrure accusait une forte charpente, car il était d’un tempérament sec, sans émotion d’épiderme; mais non pas insensible. Pillerault, peu démonstratif, ainsi que l’indiquaient son attitude calme et sa figure arrêtée, avait une sensibilité tout intérieure, sans phrase ni emphase. Son œil, à prunelle verte mélangée de points noirs, était remarquable par une inaltérable lucidité. Son front, ridé par des lignes droites et jauni par le temps, était petit, serré, dur, couvert par des cheveux d’un gris argenté, tenus courts et comme feutrés. Sa bouche fine annonçait la prudence et non l’avarice. La vivacité de l’œil révélait une vie contenue. Enfin la probité, le sentiment du devoir, une modestie vraie lui faisaient comme une auréole en donnant à sa figure le relief d’une belle santé. Pendant soixante ans, il avait mené la vie dure et sobre d’un travailleur acharné. Son histoire ressemblait à celle de César, moins les circonstances heureuses. Il avait été commis jusqu’à trente-deux ans, ses fonds étaient engagés dans son commerce au moment où César employait ses économies en rentes; enfin, il avait subi le maximum, ses pioches et ses fers avaient été mis en réquisition. Son caractère sage et réservé, sa prévoyance et sa réflexion mathématique avaient agi sur sa _manière de travailler_. La plupart de ses affaires s’étaient conclues sur parole, et il avait rarement eu des difficultés. Observateur comme tous les gens méditatifs, il étudiait les gens en les laissant causer; il refusait alors souvent des marchés avantageux pris par ses voisins, qui plus tard s’en repentaient en se disant que Pillerault flairait les fripons. Il préférait des gains minimes et sûrs à ces coups audacieux qui mettaient en question de grosses sommes. Il tenait les plaques de cheminée, les grils, les chenets grossiers, les chaudrons en fonte et en fer, les houes et les fournitures du paysan. Cette partie assez ingrate exigeait un travail mécanique excessif. Le gain n’était pas en raison du labeur, il y avait peu de bénéfice sur ces matières lourdes, difficiles à remuer, à emmagasiner. Aussi avait-il cloué bien des caisses, fait bien des emballages, déballé, reçu bien des voitures. Aucune fortune n’était ni plus noblement gagnée, ni plus légitime, ni plus honorable que la sienne. Il n’avait jamais surfait, ni jamais couru après les affaires. Dans les derniers jours, on le voyait fumant sa pipe devant sa porte, regardant les passants et voyant travailler ses commis. En 1814, époque à laquelle il se retira, sa fortune consistait d’abord en soixante-dix mille francs qu’il plaça sur le grand livre, et dont il eut cinq mille et quelques cents francs de rente; puis en quarante mille francs payables en cinq ans sans intérêt, le prix de son fonds, vendu à l’un de ses commis. Pendant trente-trois ans, en faisant annuellement pour cent mille francs d’affaires, il avait gagné sept pour cent de cette somme, et sa vie en absorbait cinq. Tel fut son bilan. Ses voisins, peu envieux de cette médiocrité, louaient sa sagesse sans la comprendre. Au coin de la rue de la Monnaie et de la rue Saint-Honoré se trouve le café David, où quelques vieux négociants allaient comme Pillerault prendre leur café le soir. Là, parfois l’adoption du fils de sa cuisinière avait été le sujet de quelques plaisanteries, de celles qu’on adresse à un homme respecté, car il inspirait une estime respectueuse, sans l’avoir cherchée, la sienne lui suffisait. Aussi, quand il perdit ce pauvre jeune homme, y eut-il plus de deux cents personnes au convoi, qui allèrent jusqu’au cimetière. En ce temps, il fut héroïque. Sa douleur contenue comme celle de tous les hommes forts sans faste, augmenta la sympathie du quartier pour ce _brave homme_, mot prononcé pour Pillerault avec un accent qui en étendait le sens et l’ennoblissait.

La sobriété de Claude Pillerault, devenue habitude, ne put se plier aux plaisirs d’une vie oisive, quand, au sortir du commerce, il rentra dans ce repos qui affaisse tant le bourgeois parisien; il continua son genre d’existence et anima sa vieillesse par ses convictions politiques qui, disons-le, étaient celles de l’extrême gauche. Pillerault appartenait à cette partie ouvrière agrégée par la révolution à la bourgeoisie. La seule tache de son caractère était l’importance qu’il attachait à sa conquête: il tenait à ses droits, à la liberté, aux fruits de la révolution; il croyait son aisance et sa consistance politique compromises par les jésuites dont les libéraux annonçaient le secret pouvoir, menacées par les idées que le _Constitutionnel_ prêtait à Monsieur. Il était d’ailleurs conséquent avec sa vie, avec ses idées; il n’y avait rien d’étroit dans sa politique, il n’injuriait point ses adversaires, il avait peur des courtisans, il croyait aux vertus républicaines: il imaginait Manuel pur de tout excès, le général Foy grand homme, Casimir Périer sans ambition, Lafayette un prophète politique, Courier bon homme. Il avait enfin de nobles chimères. Ce beau vieillard vivait de la vie de famille, il allait chez les Ragon et chez sa nièce, chez le juge Popinot, chez Joseph Lebas et chez les Matifat. Personnellement quinze cents francs faisaient raison de tous ses besoins. Quant au reste de ses revenus, il l’employait à de bonnes œuvres, en présents à sa petite-nièce: il donnait à dîner quatre fois par an à ses amis chez Roland, rue du Hasard, et les menait au spectacle. Il jouait le rôle de ces vieux garçons sur qui les femmes mariées tirent des lettres de change à vue pour leurs fantaisies: une partie de campagne, l’Opéra, les Montagnes-Beaujon. Pillerault était alors heureux du plaisir qu’il donnait, il jouissait dans le cœur des autres. Après avoir vendu son fonds, il n’avait pas voulu quitter le quartier où étaient ses habitudes, et il avait pris rue des Bourdonnais un petit appartement de trois pièces au quatrième dans une vieille maison.

De même que les mœurs de Molineux se peignaient dans son étrange mobilier, de même la vie pure et simple de Pillerault était révélée par les dispositions intérieures de son appartement composé d’une antichambre, d’un salon et d’une chambre. Aux dimensions près, c’était la cellule du chartreux. L’antichambre, au carreau rouge et frotté, n’avait qu’une fenêtre ornée de rideaux en percale à bordures rouges, des chaises d’acajou garnies de basane rouge et de clous dorés; les murs étaient tendus d’un papier vert-olive et décorés du Serment des Américains, du portrait de Bonaparte en premier consul, et de la Bataille d’Austerlitz. Le salon, sans doute arrangé par le tapissier, avait un meuble jaune à rosaces, un tapis, la garniture de cheminée en bronze sans dorures, un devant de cheminée peint, une console avec un vase à fleurs sous verre, une table ronde à tapis sur laquelle était un porte-liqueurs. Le neuf de cette pièce annonçait assez un sacrifice fait aux usages du monde par le vieux quincaillier qui recevait rarement. Dans sa chambre, simple comme celle d’un religieux ou d’un vieux soldat, les deux hommes qui apprécient le mieux la vie, un crucifix à bénitier placé dans son alcôve frappait les regards. Cette profession de foi chez un républicain stoïque émouvait profondément. Une vieille femme venait faire son ménage, mais son respect pour les femmes était si grand qu’il ne lui laissait pas cirer ses souliers, nettoyés par abonnement avec un décrotteur. Son costume était simple et invariable. Il portait habituellement une redingote et un pantalon de drap bleu, un gilet de rouennerie, une cravate blanche, et des souliers très-couverts; les jours fériés, il mettait un habit à boutons de métal. Ses habitudes pour son lever, son déjeuner, ses sorties, son dîner, ses soirées et son retour au logis étaient marquées au coin de la plus stricte exactitude, car la régularité des mœurs fait la longue vie et la santé. Il n’était jamais question de politique entre César, les Ragon, l’abbé Loraux et lui, car les gens de cette société se connaissaient trop pour en venir à des attaques sur le terrain du prosélytisme. Comme son neveu et comme les Ragon, il avait une grande confiance en Roguin. Pour lui, le notaire de Paris était toujours un être vénérable, une image vivante de la probité. Dans l’affaire des terrains, Pillerault s’était livré à un contre-examen qui motivait la hardiesse avec laquelle César avait combattu les pressentiments de sa femme.

Le parfumeur monta les soixante-dix-huit marches qui menaient à la petite porte brune de l’appartement de son oncle, en pensant que ce vieillard devait être bien vert pour toujours les monter sans se plaindre. Il trouva la redingote et le pantalon étendus sur le porte-manteau placé à l’extérieur; madame Vaillant les brossait et frottait pendant que ce vrai philosophe enveloppé dans une redingote en molleton gris déjeunait au coin de son feu, en lisant les débats parlementaires dans le _Constitutionnel_ ou _Journal du Commerce_.

--Mon oncle, dit César, l’affaire est conclue, on va dresser les actes. Si vous aviez cependant quelques craintes ou des regrets, il est encore temps de rompre.

--Pourquoi romprai-je? l’affaire est bonne, mais longue à réaliser, comme toutes les affaires sûres. Mes cinquante mille francs sont à la Banque, j’ai touché hier les derniers cinq mille francs de mon fonds. Quant aux Ragon ils y mettent toute leur fortune.

--Eh! bien, comment vivent-ils?

--Enfin, sois tranquille, ils vivent.

--Mon oncle, je vous entends, dit Birotteau vivement ému et serrant les mains du vieillard austère.

--Comment se fera l’affaire? dit brusquement Pillerault.

--J’y serai pour trois huitièmes, vous et les Ragon pour un huitième; je vous créditerai sur mes livres jusqu’à ce qu’on ait décidé la question des actes notariés.

--Bon! Mon garçon, tu es donc bien riche, pour jeter là trois cent mille francs? Il me semble que tu hasardes beaucoup en dehors de ton commerce, n’en souffrira-t-il pas? Enfin cela te regarde. Si tu éprouvais un échec, voilà les rentes à quatre-vingts, je pourrais vendre deux mille francs de mes consolidés. Prends-y garde, mon garçon: si tu avais recours à moi, ce serait la fortune de ta fille à laquelle tu toucherais là.

--Mon oncle, comme vous dites simplement les plus belles choses! vous me remuez le cœur.

--Le général Foy me le remuait bien autrement tout-à-l’heure! Enfin, va, conclus: les terrains ne s’envoleront pas, ils seront à nous pour moitié; quand il faudrait attendre six ans, nous aurons toujours quelques intérêts, il y a des chantiers qui donnent des loyers, on ne peut donc rien perdre. Il n’y a qu’une chance, encore est-elle impossible, Roguin n’emportera pas nos fonds...

--Ma femme me le disait pourtant cette nuit, elle craint.

--Roguin emporter nos fonds, dit Pillerault en riant, et pourquoi?

--Il a, dit-elle, trop de sentiment dans le nez, et, comme tous les hommes qui ne peuvent pas avoir de femmes, il est enragé pour...

Après avoir laissé échapper un sourire d’incrédulité, Pillerault alla déchirer d’un livret un petit papier, écrivit la somme, et signa.

--Tiens, voilà sur la Banque un bon de cent mille francs pour Ragon et pour moi. Ces pauvres gens ont pourtant vendu à ton mauvais drôle de du Tillet leurs quinze actions dans les mines de Wortschin pour compléter la somme. De braves gens dans la peine, cela serre le cœur. Et des gens si dignes, si nobles, la fleur de la vieille bourgeoisie enfin! Leur frère Popinot le juge n’en sait rien, ils se cachent de lui pour ne pas l’empêcher de se livrer à sa bienfaisance. Des gens qui ont travaillé, comme moi, pendant trente ans.

--Dieu veuille donc que l’Huile Comagène réussisse, s’écria Birotteau, j’en serai doublement heureux. Adieu, mon oncle, vous viendrez dîner dimanche avec les Ragon, Roguin et monsieur Claparon, car nous signerons tous après-demain, c’est demain vendredi, je ne veux faire d’af...

--Tu donnes donc dans ces superstitions-là?

--Mon oncle, je ne croirai jamais que le jour où le fils de Dieu fut mis à mort par les hommes est un jour heureux. On interrompt bien toutes les affaires pour le 21 janvier.

--A dimanche, dit brusquement Pillerault.

--Sans ses opinions politiques, se dit Birotteau en redescendant l’escalier, je ne sais pas s’il aurait son pareil ici-bas, mon oncle. Qu’est-ce que lui fait la politique? il serait si bien en n’y songeant pas du tout. Son entêtement prouve qu’il n’y a pas d’homme parfait.

--Déjà trois heures, dit César en entrant chez lui.

--Monsieur, vous prenez ces valeurs-là? lui demanda Célestin en montrant les broches du marchand de parapluies.

--Oui, à six, sans commission.--Ma femme, apprête tout pour ma toilette, je vais chez monsieur Vauquelin, tu sais pourquoi. Une cravate blanche surtout.

Birotteau donna quelques ordres à ses commis, il ne vit pas Popinot, devina que son futur associé s’habillait, et remonta promptement dans sa chambre où il trouva la Vierge de Dresde magnifiquement encadrée, selon ses ordres.

--Eh! bien, c’est gentil, dit-il à sa fille.

--Mais, papa, dis donc que c’est beau, sans quoi l’on se moquerait de toi.

--Voyez-vous cette fille qui gronde son père. Eh! bien, pour mon goût j’aime autant Héro et Léandre. La Vierge est un sujet religieux qui peut aller dans une chapelle; mais Héro et Léandre, ah! je l’achèterai, car le flacon d’huile m’a donné des idées...

--Mais, papa, je ne te comprends pas.

--Virginie, un fiacre, cria César d’une voix retentissante quand il eut fait sa barbe et que le timide Popinot parut en traînant le pied à cause de Césarine.

L’amoureux ne s’était pas encore aperçu que son infirmité n’existait plus pour sa maîtresse. Délicieuse preuve d’amour que les gens à qui le hasard inflige un vice corporel quelconque peuvent seuls recueillir.

--Monsieur, dit-il, la presse pourra manœuvrer demain.

--Eh! bien, qu’as-tu, Popinot? demanda César en voyant rougir Anselme.

--Monsieur, c’est le bonheur d’avoir trouvé une boutique, arrière-boutique, cuisine et des chambres au-dessus et des magasins pour douze cents francs par an, rue des Cinq-Diamants.

--Il faut obtenir un bail de dix-huit ans, dit Birotteau. Mais allons chez monsieur Vauquelin, nous causerons en route.

César et Popinot montèrent en fiacre aux yeux des commis étonnés de ces exorbitantes toilettes et d’une voiture anormale, ignorants qu’ils étaient des grandes choses méditées par le maître de la Reine des Roses.

--Nous allons donc savoir la vérité sur les noisettes, se dit le parfumeur.

--Des noisettes? dit Popinot.

--Tu as mon secret, Popinot, dit le parfumeur, j’ai lâché le mot _noisette_, tout est là. L’huile de noisette est la seule qui ait de l’action sur les cheveux, aucune maison de parfumerie n’y a pensé. En voyant la gravure d’Héro et de Léandre, je me suis dit: Si les anciens usaient tant d’huile pour leurs cheveux, ils avaient une raison quelconque, car les anciens sont les anciens! malgré les prétentions modernes, je suis de l’avis de Boileau sur les anciens. Je suis parti de là pour arriver à l’huile de noisette, grâce au petit Bianchon, l’élève en médecine, ton parent; il m’a dit qu’à l’école ses camarades employaient l’huile de noisette pour activer la croissance de leurs moustaches et favoris. Il ne nous manque plus que la sanction de l’illustre monsieur Vauquelin. Éclairés par lui, nous ne tromperons pas le public. Tout à l’heure j’étais à la Halle, chez une marchande de noisettes, pour avoir la matière première, dans un instant, je serai chez l’un des plus grands savants de France pour en tirer la quintessence. Les proverbes ne sont pas sots, les extrêmes se touchent. Vois, mon garçon! le commerce est l’intermédiaire des productions végétales et de la science. Angélique Madou récolte, monsieur Vauquelin extrait, et nous vendons une essence. Les noisettes valent cinq sous la livre, monsieur Vauquelin va centupler leur valeur, et nous rendrons service peut-être à l’humanité, car si la vanité cause de grands tourments à l’homme, un bon cosmétique est alors un bienfait.

La religieuse admiration avec laquelle Popinot écoutait le père de sa Césarine stimula l’éloquence de Birotteau, qui se permit les phrases les plus sauvages qu’un bourgeois puisse inventer.

--Sois respectueux, Anselme, dit-il en entrant dans la rue où demeurait Vauquelin, nous allons pénétrer dans le sanctuaire de la science. Mets la Vierge en évidence, sans affectation, dans la salle à manger, sur une chaise. Pourvu que je ne m’entortille pas dans ce que je veux dire, s’écria naïvement Birotteau. Popinot, cet homme me fait une impression chimique, sa voix me chauffe les entrailles et me cause même une légère colique. Il est mon bienfaiteur, et dans quelques instants, Anselme, il sera le tien.

Ces paroles donnèrent froid à Popinot, qui posa ses pieds comme s’il eût marché sur des œufs, et regarda d’un air inquiet les murailles. Monsieur Vauquelin était dans son cabinet, on lui annonça Birotteau. L’académicien savait le parfumeur adjoint au maire et très en faveur, il le reçut.

--Vous ne m’oubliez donc pas dans vos grandeurs, dit le savant, mais de chimiste à parfumeur, il n’y a que la main.

--Hélas! monsieur, de votre génie à la simplicité d’un bon homme comme moi, il y a l’immensité. Je vous dois ce que vous appelez mes grandeurs, et ne l’oublierai ni dans ce monde, ni dans l’autre.

--Oh! dans l’autre, dit-on, nous serons tous égaux, les rois et les savetiers.

--C’est-à-dire les rois et les savetiers qui se seront saintement conduits, dit Birotteau.

--C’est votre fils, dit Vauquelin en regardant le petit Popinot hébété de ne rien voir d’extraordinaire dans le cabinet où il croyait trouver des monstruosités, de gigantesques machines, des métaux volants, des substances animées.

--Non, monsieur, mais un jeune homme que j’aime et qui vient implorer une bonté égale à votre talent; n’est-elle pas infinie, dit-il d’un air fin. Nous venons vous consulter une seconde fois, à seize ans de distance, sur une matière importante, et sur laquelle je suis ignorant comme un parfumeur.

--Voyons, qu’est-ce?

--Je sais que les cheveux occupent vos veilles, et que vous vous livrez à leur analyse! pendant que vous y pensiez pour la gloire, j’y pensais pour le commerce.

--Cher monsieur Birotteau, que voulez-vous de moi? l’analyse des cheveux? Il prit un petit papier. Je vais lire à l’Académie des sciences un mémoire sur ce sujet. Les cheveux sont formés d’une quantité assez grande de mucus, d’une petite quantité d’huile blanche, de beaucoup d’huile noir-verdâtre, de fer, de quelques atomes d’oxyde de manganèse, de phosphate de chaux, d’une très-petite quantité de carbonate de chaux, de silice et de beaucoup de soufre. Les différentes proportions de ces matières font les différentes couleurs des cheveux. Ainsi les rouges ont beaucoup plus d’huile noir-verdâtre que les autres.

César et Popinot ouvraient des yeux d’une grandeur risible.

--Neuf choses, s’écria Birotteau. Comment! il se trouve dans un cheveu des métaux et des huiles? il faut que ce soit vous, un homme que je vénère, qui me le dise pour que le croie. Est-ce extraordinaire? Dieu est grand, monsieur Vauquelin.

--Le cheveu est produit par un organe folliculaire, reprit le grand chimiste, une espèce de poche ouverte à ses deux extrémités; par l’une elle tient à des nerfs et à des vaisseaux, par l’autre sort le cheveu. Selon quelques-uns de nos savants confrères, et parmi eux monsieur de Blainville, le cheveu serait une partie morte expulsée de cette poche ou crypte que remplit une matière pulpeuse.

--C’est comme qui dirait de la sueur en bâton, s’écria Popinot à qui le parfumeur donna un petit coup de pied dans le talon.

Vauquelin sourit à l’idée de Popinot.

--Il a des moyens, n’est-ce pas? dit alors César en regardant Popinot. Mais, monsieur, si les cheveux sont mort-nés, il est impossible de les faire vivre, nous sommes perdus! le prospectus est absurde; vous ne savez pas comme le public est drôle, on ne peut pas venir lui dire...

--Qu’il a un fumier sur la tête, dit Popinot voulant encore faire rire Vauquelin.

--Des catacombes aériennes, lui répondit le chimiste en continuant la plaisanterie.

--Et mes noisettes qui sont achetées, s’écria Birotteau sensible à la perte commerciale. Mais pourquoi vend-on des...?