La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02

Part 27

Chapter 273,558 wordsPublic domain

--Anselme, j’ai jeté les yeux sur toi pour fonder une maison de commerce de haute droguerie, rue des Lombards, dit Birotteau. Je serai ton associé secret, je te baillerai les premiers fonds. Après l’huile Comagène, nous essaierons de l’essence de vanille, de l’esprit de menthe. Enfin, nous aborderons la droguerie en la révolutionnant, en vendant ses produits concentrés au lieu de les vendre en nature. Ambitieux jeune homme, es-tu content?

Anselme ne pouvait répondre, tant il était oppressé, mais ses yeux pleins de larmes répondaient pour lui. Cette offre lui semblait dictée par une indulgente paternité qui lui disait: Mérite Césarine en devenant riche et considéré.

--Monsieur, répondit-il enfin en prenant l’émotion de Birotteau pour de l’étonnement, moi aussi je réussirai!

--Voilà comme j’étais, s’écria le parfumeur, je n’ai pas dit un autre mot. Si tu n’as pas ma fille, tu auras toujours une fortune. Eh! bien, garçon, qu’est-ce qui te prend?

--Laissez-moi espérer qu’en acquérant l’une j’obtiendrai l’autre.

--Je ne puis t’empêcher d’espérer, mon ami, dit Birotteau touché par le ton d’Anselme.

--Eh! bien, monsieur, puis-je dès aujourd’hui prendre mes mesures pour trouver une boutique afin de commencer au plus tôt?

--Oui, mon enfant. Demain nous irons nous enfermer tous deux à la fabrique. Avant d’aller dans le quartier de la rue des Lombards, tu passeras chez Livingston, pour savoir si ma presse hydraulique pourra fonctionner demain. Ce soir, nous irons, à l’heure du dîner, chez l’illustre et bon monsieur Vauquelin pour le consulter. Ce savant s’est occupé tout récemment de la composition des cheveux, il a recherché quelle était leur substance colorante, d’où elle provenait, quelle était la contexture des cheveux. Tout est là, Popinot. Tu sauras mon secret, et il ne s’agira plus que de l’exploiter avec intelligence. Avant d’aller chez Livingston, passe chez Pieri Bénard. Mon enfant, le désintéressement de monsieur Vauquelin est une des grandes douleurs de ma vie: il est impossible de lui rien faire accepter. Heureusement j’ai su par Chiffreville qu’il voulait une Vierge de Dresde, gravée par un certain Muller, et, après deux ans de correspondance en Allemagne, Bénard a fini par la trouver sur papier de Chine, avant la lettre: elle coûte quinze cents francs, mon garçon. Aujourd’hui, notre bienfaiteur la verra dans son antichambre en nous reconduisant, car elle doit être encadrée, tu t’en assureras. Nous nous rappellerons ainsi à son souvenir, ma femme et moi, car quant à la reconnaissance, voilà seize ans que nous prions Dieu, tous les jours, pour lui. Moi, je ne l’oublierai jamais; mais, Popinot, enfoncés dans la science, les savants oublient tout, femmes, amis, obligés. Nous autres, notre peu d’intelligence nous permet au moins d’avoir le cœur chaud. Ça console de ne pas être un grand homme. Ces messieurs de l’Institut, c’est tout cerveau, tu verras, vous ne les rencontrez jamais dans une église. Monsieur Vauquelin est toujours dans son cabinet ou dans son laboratoire, j’aime à croire qu’il pense à Dieu en analysant ses ouvrages. Voilà qui est entendu: je te ferai les fonds, je te laisserai la possession de mon secret, nous serons de moitié, sans qu’il soit besoin d’acte. Vienne le succès! nous arrangerons nos flûtes. Cours, mon garçon, moi je vais à mes affaires. Écoute donc, Popinot, je donnerai dans vingt jours un grand bal, fais-toi faire un habit, viens-y comme un commerçant déjà calé...

Ce dernier trait de bonté émut tellement Popinot, qu’il saisit la grosse main de César et la baisa. Le bonhomme avait flatté l’amoureux par cette confidence, et les gens épris sont capables de tout.

--Pauvre garçon, dit Birotteau en le voyant courir à travers les Tuileries, si Césarine l’aimait! mais il est boiteux, il a les cheveux de la couleur d’un bassin, et les jeunes filles sont si singulières, je ne crois guère que Césarine... Et puis sa mère veut la voir la femme d’un notaire. Alexandre Crottat la fera riche: la richesse rend tout supportable, tandis qu’il n’y a pas de bonheur qui ne succombe à la misère. Enfin, j’ai résolu de laisser ma fille maîtresse d’elle-même jusqu’à concurrence d’une folie.

Le voisin de Birotteau était un petit marchand de parapluies, d’ombrelles et de cannes, nommé Cayron, Languedocien, qui faisait de mauvaises affaires, et que Birotteau avait obligé déjà plusieurs fois. Cayron ne demandait pas mieux que de se restreindre à sa boutique et de céder au riche parfumeur les deux pièces du premier étage, en diminuant d’autant son bail.

--Eh! bien, voisin, lui dit familièrement Birotteau en entrant chez le marchand de parapluies, ma femme consent à l’augmentation de notre local! Si vous voulez, nous irons chez monsieur Molineux à onze heures.

--Mon cher monsieur Birotteau, reprit le marchand de parapluies, je ne vous ai jamais rien demandé pour cette cession, mais vous savez qu’un bon commerçant doit faire argent de tout.

--Diable! diable! répondit le parfumeur, je n’ai pas des mille et des cents. J’ignore si mon architecte, que j’attends, trouvera la chose praticable. Avant de conclure, m’a-t-il dit, sachons si vos planchers sont de niveau. Puis il faut que monsieur Molineux consente à laisser percer le mur, et le mur est-il mitoyen? Enfin j’ai à faire retourner chez moi l’escalier, pour changer le palier afin d’établir le plain-pied. Voilà bien des frais, je ne veux pas me ruiner.

--Oh! monsieur, dit le Méridional, quand vous serez ruiné, le soleil sera venu coucher avec la terre, et ils auront fait des petits.

Birotteau se caressa le menton en se soulevant sur la pointe des pieds et retombant sur ses talons.

--D’ailleurs, reprit Cayron, je ne vous demande pas autre chose que de me prendre ces valeurs-là...

Et il lui présenta un petit bordereau de cinq mille francs composé de seize billets.

--Ah! dit le parfumeur en feuilletant les effets, de _petites broches_, deux mois, trois mois...

--Prenez-les moi à six pour cent seulement, dit le marchand d’un air humble.

--Est-ce que je fais l’usure? dit le parfumeur d’un air de reproche.

--Mon Dieu, monsieur, je suis allé chez votre ancien commis du Tillet; il n’en voulait à aucun prix, sans doute pour savoir ce que je consentirais à perdre.

--Je ne connais pas ces signatures-là, dit le parfumeur.

--Mais nous avons de si drôles de noms dans les cannes et les parapluies, c’est des colporteurs!

--Eh! bien, je ne dis pas que je prenne tout, mais je m’arrangerai toujours des plus courts.

--Pour mille francs qui se trouvent à quatre mois, ne me laissez pas courir après les sangsues qui nous tirent le plus clair de nos bénéfices, faites-moi tout, monsieur. J’ai si peu recours à l’escompte, je n’ai nul crédit, voilà ce qui nous tue nous autres petits détaillants.

--Allons, j’accepte vos broches, Célestin fera le compte. A onze heures, soyez prêt. Voici mon architecte, monsieur Grindot, ajouta le parfumeur en voyant venir le jeune homme avec lequel il avait pris la veille rendez-vous chez monsieur de La Billardière. Contre la coutume des gens de talent, vous êtes exact, monsieur, lui dit César en déployant ses grâces commerciales les plus distinguées. Si l’exactitude, suivant un mot du Roi, homme d’esprit autant que grand politique, est la politesse des rois, elle est aussi la fortune des négociants. Le temps, le temps est de l’or, surtout pour vous artistes. L’architecture est la réunion de tous les arts, je me suis laissé dire cela. Ne passons point par la boutique, ajouta-t-il en montrant la fausse porte cochère de sa maison.

Quatre ans auparavant, monsieur Grindot avait remporté _le grand prix_ d’architecture, il revenait de Rome après un séjour de trois ans aux frais de l’État. En Italie le jeune artiste songeait à l’art, à Paris il songeait à la fortune. Le gouvernement peut seul donner les millions nécessaires à un architecte pour édifier sa gloire; en revenant de Rome, il est si naturel de se croire Fontaine ou Percier que tout architecte ambitieux incline au ministérialisme: le pensionnaire libéral, devenu royaliste, tâchait donc de se faire protéger par les gens influents. Quand un _grand prix_ se conduit ainsi, ses camarades l’appellent un intrigant. Le jeune architecte avait deux partis à prendre; servir le parfumeur ou le mettre à contribution. Mais Birotteau l’adjoint, Birotteau le futur possesseur par moitié des terrains de la Madeleine, autour de laquelle tôt ou tard il se bâtirait un beau quartier, était un homme à ménager. Grindot immola donc le gain présent aux bénéfices à venir. Il écouta patiemment les plans, les redites, les idées d’un de ces bourgeois, cible constante des traits, des plaisanteries de l’artiste, éternel objet de ses mépris, et suivit le parfumeur en hochant la tête pour saluer ses idées. Quand le parfumeur eut bien tout expliqué, le jeune architecte essaya de lui résumer à lui-même son plan.

--Vous avez à vous trois croisées de face sur la rue, plus la croisée perdue sur l’escalier et prise par le palier. Vous ajoutez à ces quatre croisées les deux qui sont de niveau dans la maison voisine en retournant l’escalier pour aller de plain-pied dans tout l’appartement, du côté de la rue.

--Vous m’avez parfaitement compris, dit le parfumeur étonné.

--Pour réaliser votre plan, il faut éclairer par en haut le nouvel escalier, et ménager une loge de portier sous le socle.

--Un socle...

--Oui, c’est la partie sur laquelle reposera...

--Je comprends, monsieur.

--Quant à votre appartement, laissez-moi carte blanche pour le distribuer et le décorer. Je veux le rendre digne...

--Digne! Vous avez dit le mot, monsieur.

--Quel temps me donnez-vous pour opérer ce changement de décor?

--Vingt jours.

--Quelle somme voulez-vous jeter à la tête des ouvriers? dit Grindot.

--Mais à quelle somme pourront monter ces réparations?

--Un architecte chiffre une construction neuve à un centime près, répondit le jeune homme; mais comme je ne sais pas ce que c’est que d’enfiler un bourgeois...... pardon! monsieur, le mot m’est échappé; je dois vous prévenir qu’il est impossible de chiffrer des réparations et des rhabillages. A peine en huit jours arriverais-je à faire un devis approximatif. Accordez-moi votre confiance: vous aurez un charmant escalier éclairé par le haut, orné d’un joli vestibule sur la rue, et sous le socle...

--Toujours ce socle...

--Ne vous en inquiétez pas, je trouverai la place d’une petite loge de portier. Vos appartements seront étudiés, restaurés avec amour. Oui, monsieur, je vois l’art et non la fortune! Avant tout, ne dois-je pas faire parler de moi pour arriver? Selon moi, le meilleur moyen est de ne pas tripoter avec les fournisseurs, de réaliser de beaux effets à bon marché.

--Avec de pareilles idées, jeune homme, dit Birotteau d’un ton protecteur, vous réussirez.

--Ainsi, reprit Grindot, traitez directement avec vos maçons, peintres, serruriers, charpentiers, menuisiers. Moi je me charge de régler leurs mémoires. Accordez-moi seulement deux mille francs d’honoraires, ce sera de l’argent bien placé. Laissez-moi maître des lieux demain à midi et indiquez-moi vos ouvriers.

--A quoi peut se monter la dépense à vue de nez? dit Birotteau.

--Dix à douze mille francs, dit Grindot. Mais je ne compte pas le mobilier, car vous le renouvelez sans doute. Vous me donnerez l’adresse de votre tapissier, je dois m’entendre avec lui pour assortir les couleurs, afin d’arriver à un ensemble de bon goût.

--Monsieur Braschon, rue Saint-Antoine, a mes ordres, dit le parfumeur en prenant un air ducal!

L’architecte écrivit l’adresse sur un de ces petits souvenirs qui viennent toujours d’une jolie femme.

--Allons, dit Birotteau, je me fie à vous, monsieur. Seulement, attendez que j’aie arrangé la cession du bail des deux chambres voisines et obtenu la permission d’ouvrir le mur.

--Prévenez-moi par un billet ce soir, dit l’architecte. Je dois passer la nuit à faire mes plans, et nous préférons encore travailler pour les bourgeois à travailler pour le roi de Prusse, c’est-à-dire pour nous. Je vais toujours prendre les mesures, les hauteurs, la dimension des tableaux, la portée des fenêtres...

--Nous arriverons au jour dit, reprit Birotteau, sans quoi, rien.

--Il le faudra bien, dit l’architecte. Les ouvriers passeront les nuits, on emploiera des procédés pour sécher les peintures; mais ne vous laissez pas enfoncer par les entrepreneurs, demandez-leur toujours le prix d’avance, et constatez vos conventions!

--Paris est le seul endroit du monde où l’on puisse frapper de pareils coups de baguette, dit Birotteau en se laissant aller à un geste asiatique digne des _Mille et une Nuits_. Vous me ferez l’honneur de venir à mon bal, monsieur. Les hommes à talent n’ont pas tous le dédain dont on accable le commerce, et vous y verrez sans doute un savant du premier ordre, monsieur Vauquelin de l’Institut! puis monsieur de La Billardière, monsieur le comte de Fontaine, monsieur Lebas, juge, et le président du Tribunal de Commerce; des magistrats: monsieur le comte de Granville de la Cour royale et monsieur Popinot du Tribunal de première instance, monsieur Camusot du Tribunal de Commerce, et monsieur Cardot son beau-père... enfin peut-être monsieur le duc de Lenoncourt, premier gentilhomme de la chambre du roi. Je réunis quelques amis autant... pour célébrer la délivrance du territoire... que pour fêter ma... promotion dans l’ordre de la Légion-d’Honneur...

Grindot fit un geste singulier.

--Peut-être... me suis-je rendu digne de cette... insigne... et... royale... faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch au 13 vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon. Ces titres...

Constance, vêtue en matin, sortit de la chambre à coucher de Césarine où elle s’était habillée; son premier coup d’œil arrêta net la verve de son mari, qui cherchait à formuler une phrase normale pour apprendre avec modestie ses grandeurs au prochain.

--Tiens, mimi, voici monsieur _de_ Grindot, jeune homme distingué d’autre part, et possesseur d’un grand talent. Monsieur est l’architecte que nous a recommandé monsieur de La Billardière, pour diriger nos _petits_ travaux ici.

Le parfumeur se cacha de sa femme pour faire un signe à l’architecte en mettant un doigt sur ses lèvres au mot petit, et l’artiste comprit.

--Constance, monsieur va prendre les mesures, les hauteurs; laisse-le faire, ma bonne, dit Birotteau qui s’esquiva dans la rue.

--Cela sera-t-il bien cher? dit Constance à l’architecte.

--Non, madame, six mille francs, à vue de nez...

--A vue de nez! s’écria madame Birotteau. Monsieur, je vous en prie, ne commencez rien sans un devis et des marchés signés. Je connais les façons de messieurs les entrepreneurs: six mille veut dire vingt mille. Nous ne sommes pas en position de faire des folies. Je vous en prie, monsieur, quoique mon mari soit bien le maître chez lui, laissez-lui le temps de réfléchir.

--Madame, monsieur l’adjoint m’a dit de lui livrer les lieux dans vingt jours, et si nous tardons, vous seriez exposés à entamer la dépense sans obtenir le résultat.

--Il y a dépenses et dépenses, dit la belle parfumeuse.

--Eh! madame, croyez-vous qu’il soit bien glorieux pour un architecte qui veut élever des monuments de décorer un appartement? Je ne descends à ce détail que pour obliger monsieur de La Billardière, et si je vous effraie...

Il fit un mouvement de retraite.

--Bien, bien, monsieur, dit Constance en rentrant dans sa chambre, où elle se jeta la tête sur l’épaule de Césarine. Ah! ma fille! ton père se ruine! Il a pris un architecte qui a des moustaches, une royale, et qui parle de construire des monuments! Il va jeter la maison par les fenêtres pour nous bâtir un Louvre. César n’est jamais en retard pour une folie; il m’a parlé de son projet cette nuit, il l’exécute ce matin.

--Bah! maman, laisse faire à papa, le bon Dieu l’a toujours protégé, dit Césarine en embrassant sa mère et se mettant au piano pour montrer à l’architecte que la fille d’un parfumeur n’était pas étrangère aux beaux-arts.

Quand l’architecte entra dans la chambre à coucher, il fut surpris de la beauté de Césarine, et resta presque interdit. Sortie de sa chambrette en déshabillé du matin, Césarine, fraîche et rose comme une jeune fille est rose et fraîche à dix-huit ans, blonde et mince, les yeux bleus, offrait au regard de l’artiste cette élasticité, si rare à Paris, qui fait rebondir les chairs les plus délicates, et nuance d’une couleur adorée par les peintres le bleu des veines dont le réseau palpite dans les clairs du teint. Quoique vivant dans la lymphatique atmosphère d’une boutique parisienne où l’air se renouvelle difficilement, où le soleil pénètre peu, ses mœurs lui donnaient les bénéfices de la vie en plein air d’une Transtévérine de Rome. D’abondants cheveux, plantés comme ceux de son père et relevés de manière à laisser voir un cou bien attaché, ruisselaient en boucles soignées, comme les soignent toutes les demoiselles de magasin à qui le désir d’être remarquées a inspiré les minuties les plus anglaises en fait de toilette. La beauté de Césarine n’était ni la beauté d’une lady, ni celle des duchesses françaises, mais la ronde et rousse beauté des Flamandes de Rubens. Elle avait le nez retroussé de son père, mais rendu spirituel par la finesse du modelé, semblable à celui des nez essentiellement français, si bien _réussis_ chez Largillière. Sa peau, comme une étoffe pleine et forte, annonçait la vitalité d’une vierge. Elle avait le beau front de sa mère, mais éclairci par la sérénité d’une fille sans soucis. Ses yeux bleus, noyés dans un riche fluide, exprimaient la grâce tendre d’une blonde heureuse. Si le bonheur ôtait à sa tête cette poésie que les peintres veulent absolument donner à leurs compositions en les faisant un peu trop pensives, la vague mélancolie physique dont sont atteintes les jeunes filles qui n’ont jamais quitté l’aile maternelle lui imprimait alors une sorte d’idéal. Malgré la finesse de ses formes, elle était fortement constituée: ses pieds accusaient l’origine paysanne de son père, car elle péchait par un défaut de race et peut-être aussi par la rougeur de ses mains, signature d’une vie purement bourgeoise. Elle devait arriver tôt ou tard à l’embonpoint. En voyant venir quelques jeunes femmes élégantes, elle avait fini par attraper le sentiment de la toilette, quelques airs de tête, une manière de parler, de se mouvoir, qui jouaient la femme comme il faut et tournaient la cervelle à tous les jeunes gens, aux commis, auxquels elle paraissait très-distinguée. Popinot s’était juré de ne jamais avoir d’autre femme que Césarine. Cette blonde fluide qu’un regard semblait traverser, prête à fondre en pleurs pour un mot de reproche, pouvait seule lui rendre le sentiment de la supériorité masculine. Cette charmante fille inspirait l’amour sans laisser le temps d’examiner si elle avait assez d’esprit pour le rendre durable; mais à quoi bon ce qu’on nomme à Paris l’_esprit_, dans une classe où l’élément principal du bonheur est le bon sens et la vertu? Au moral, Césarine était sa mère un peu perfectionnée par les superfluités de l’éducation: elle aimait la musique, dessinait au crayon noir la _Vierge à la Chaise_, lisait les œuvres de mesdames Cottin et Riccoboni, Bernardin de Saint-Pierre, Fénelon, Racine. Elle ne paraissait jamais auprès de sa mère dans le comptoir que quelques moments avant de se mettre à table, ou pour la remplacer en de rares occasions. Son père et sa mère, comme tous ces parvenus empressés de cultiver l’ingratitude de leurs enfants en les mettant au-dessus d’eux, se plaisaient à déifier Césarine, qui, heureusement, avait les vertus de la bourgeoisie et n’abusait pas de leur faiblesse.

Madame Birotteau suivait l’architecte d’un air inquiet et solliciteur, en regardant avec terreur et montrant à sa fille les mouvements bizarres du mètre, la canne des architectes et des entrepreneurs, avec laquelle Grindot prenait ses mesures. Elle trouvait à ces coups de baguette un air conjurateur de fort mauvais augure, elle aurait voulu les murs moins hauts, les pièces moins grandes, et n’osait questionner le jeune homme sur les effets de cette sorcellerie.

--Soyez tranquille, madame, dit l’artiste en souriant, je n’emporterai rien.

Césarine ne put s’empêcher de rire.

--Monsieur, dit Constance d’une voix suppliante en ne remarquant même pas le quiproquo de l’architecte, allez à l’économie, et, plus tard, nous pourrons vous récompenser...

Avant d’aller chez monsieur Molineux, le propriétaire de la maison voisine, César voulut prendre chez Roguin l’acte sous signature privée qu’Alexandre Crottat avait dû lui préparer pour cette cession de bail. En sortant, Birotteau vit du Tillet à la fenêtre du cabinet de Roguin. Quoique la liaison de son ancien commis avec la femme du notaire rendît assez naturelle la rencontre de du Tillet à l’heure où se faisaient les traités relatifs aux terrains, Birotteau s’en inquiéta, malgré son extrême confiance. L’air animé de du Tillet annonçait une discussion.

--Serait-il dans l’affaire? se demanda-t-il par suite de sa prudence commerciale. Le soupçon passa comme un éclair dans son âme. Il se retourna, vit madame Roguin, et la présence du banquier ne lui parut plus alors si suspecte.--Cependant, si Constance avait raison? se dit-il. Suis-je bête d’écouter des idées de femme! J’en parlerai d’ailleurs à mon oncle ce matin. De la cour Batave, où demeure ce monsieur Molineux, à la rue des Bourdonnais il n’y a qu’un saut.

Un défiant observateur, un commerçant qui dans sa carrière aurait rencontré quelques fripons, eût été sauvé; mais les antécédents de Birotteau, l’incapacité de son esprit peu propre à remonter la chaîne des inductions par lesquelles un homme supérieur arrive aux causes, tout le perdit. Il trouva le marchand de parapluies en grande tenue, et s’en allait avec lui chez le propriétaire, quand Virginie, sa cuisinière, le saisit par le bras.

--Monsieur, madame ne veut pas que vous alliez plus loin...

--Allons, s’écria Birotteau, encore des idées de femme!

--.... Sans prendre votre tasse de café qui vous attend.

--Ah! c’est vrai. Mon cousin, dit Birotteau à Cayron, j’ai tant de choses en tête que je n’écoute pas mon estomac. Faites-moi le plaisir d’aller en avant, nous nous retrouverons à la porte de monsieur Molineux, à moins que vous ne montiez pour lui expliquer l’affaire, nous perdrons ainsi moins de temps.