La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02

Part 11

Chapter 112,010 wordsPublic domain

Elle s’enhardit alors assez pour examiner pendant un moment cette créature sans nom dans le langage humain, forme sans substance, être sans vie, ou vie sans action. Elle était sous le charme de cette craintive curiosité qui pousse les femmes à se procurer des émotions dangereuses, à voir des tigres enchaînés, à regarder des boas, en s’effrayant de n’en être séparées que par de faibles barrières. Quoique le petit vieillard eût le dos courbé comme celui d’un journalier, on s’apercevait facilement que sa taille avait dû être ordinaire. Son excessive maigreur, la délicatesse de ses membres, prouvaient que ses proportions étaient toujours restées sveltes. Il portait une culotte de soie noire, qui flottait autour de ses cuisses décharnées en décrivant des plis comme une voile abattue. Un anatomiste eût reconnu soudain les symptômes d’une affreuse étisie en voyant les petites jambes qui servaient à soutenir ce corps étrange. Vous eussiez dit de deux os mis en croix sur une tombe. Un sentiment de profonde horreur pour l’homme saisissait le cœur quand une fatale attention vous dévoilait les marques imprimées par la décrépitude à cette casuelle machine. L’inconnu portait un gilet blanc, brodé d’or, à l’ancienne mode, et son linge était d’une blancheur éclatante. Un jabot de dentelle d’Angleterre assez roux, dont la richesse eût été enviée par une reine, formait des ruches jaunes sur sa poitrine; mais sur lui cette dentelle était plutôt un haillon qu’un ornement. Au milieu de ce jabot, un diamant d’une valeur incalculable scintillait comme le soleil. Ce luxe suranné, ce trésor intrinsèque et sans goût, faisaient encore mieux ressortir la figure de cet être bizarre. Le cadre était digne du portrait. Ce visage noir était anguleux et creusé dans tous les sens. Le menton était creux; les tempes étaient creuses; les yeux étaient perdus en de jaunâtres orbites. Les os maxillaires, rendus saillants par une maigreur indescriptible, dessinaient des cavités au milieu de chaque joue. Ces gibbosités, plus ou moins éclairées par les lumières, produisirent des ombres et des reflets curieux qui achevaient d’ôter à ce visage les caractères de la face humaine. Puis les années avaient si fortement collé sur les os la peau jaune et fine de ce visage qu’elle y décrivait partout une multitude de rides ou circulaires, comme les replis de l’eau troublée par un caillou que jette un enfant, ou étoilées comme une fêlure de vitre, mais toujours profondes et aussi pressées que les feuillets dans la tranche d’un livre. Quelques vieillards nous présentent souvent des portraits plus hideux; mais ce qui contribuait le plus à donner l’apparence d’une création artificielle au spectre survenu devant nous, était le rouge et le blanc dont il reluisait. Les sourcils de son masque recevaient de la lumière un lustre qui révélait une peinture très-bien exécutée. Heureusement pour la vue attristée de tant de ruines, son crâne cadavéreux était caché sous une perruque blonde dont les boucles innombrables trahissaient une prétention extraordinaire. Du reste, la coquetterie féminine de ce personnage fantasmagorique était assez énergiquement annoncée par les boucles d’or qui pendaient à ses oreilles, par les anneaux dont les admirables pierreries brillaient à ses doigts ossifiés, et par une chaîne de montre qui scintillait comme les chatons d’une rivière au cou d’une femme. Enfin, cette espèce d’idole japonaise conservait sur ses lèvres bleuâtres un rire fixe et arrêté, un rire implacable et goguenard, comme celui d’une tête de mort. Silencieuse, immobile autant qu’une statue, elle exhalait l’odeur musquée des vieilles robes que les héritiers d’une duchesse exhument de ses tiroirs pendant un inventaire. Si le vieillard tournait les yeux vers l’assemblée, il semblait que les mouvements de ces globes incapables de réfléchir une lueur se fussent accomplis par un artifice imperceptible; et quand les yeux s’arrêtaient, celui qui les examinait finissait par douter qu’ils eussent remué. Voir, auprès de ces débris humains, une jeune femme dont le cou, les bras et le corsage étaient nus et blancs; dont les formes pleines et verdoyantes de beauté, dont les cheveux bien plantés sur un front d’albâtre inspiraient l’amour, dont les yeux ne recevaient pas, mais répandaient la lumière, qui était suave, fraîche, et dont les boucles vaporeuses, dont l’haleine embaumée semblaient trop lourdes, trop dures, trop puissantes pour cette ombre, pour cet homme en poussière; ah! c’était bien la mort et la vie, ma pensée, une arabesque imaginaire, une chimère hideuse à moitié, divinement femelle par le corsage.

--Il y a pourtant de ces mariages-là qui s’accomplissent assez souvent dans le monde, me dis-je.

--Il sent le cimetière, s’écria la jeune femme épouvantée qui me pressa comme pour s’assurer de ma protection, et dont les mouvements tumultueux me dirent qu’elle avait grand’peur.--C’est une horrible vision, reprit-elle, je ne saurais rester là plus long-temps. Si je le regarde encore, je croirai que la mort elle-même est venue me chercher. Mais vit-il?

Elle porta la main sur le phénomène avec cette hardiesse que les femmes puisent dans la violence de leurs désirs; mais une sueur froide sortit de ses pores, car aussitôt qu’elle eut touché le vieillard, elle entendit un cri semblable à celui d’une crécelle. Cette aigre voix, si c’était une voix, s’échappa d’un gosier presque desséché. Puis à cette clameur succéda vivement une petite toux d’enfant convulsive et d’une sonorité particulière. A ce bruit, Marianina, Filippo et madame de Lanty jetèrent les yeux sur nous, et leurs regards furent comme des éclairs. La jeune femme aurait voulu être au fond de la Seine. Elle prit mon bras et m’entraîna vers un boudoir. Hommes et femmes, tout le monde nous fit place. Parvenus au fond des appartements de réception, nous entrâmes dans un petit cabinet demi-circulaire. Ma compagne se jeta sur un divan, palpitant d’effroi, sans savoir où elle était.

--Madame, vous êtes folle, lui dis-je.

--Mais, reprit-elle après un moment de silence pendant lequel je l’admirai, est-ce ma faute? Pourquoi madame de Lanty laisse-t-elle errer des revenants dans son hôtel?

--Allons, répondis-je, vous imitez les sots. Vous prenez un petit vieillard pour un spectre.

--Taisez-vous, répliqua-t-elle avec cet air imposant et railleur que toutes les femmes savent si bien prendre quand elles veulent avoir raison.--Le joli boudoir! s’écria-t-elle en regardant autour d’elle. Le satin bleu fait toujours à merveille en tenture. Est-ce frais! Ah! le beau tableau! ajouta-t-elle en se levant, et allant se mettre en face d’une toile magnifiquement encadrée.

Nous restâmes pendant un moment dans la contemplation de cette merveille, qui semblait due à quelque pinceau surnaturel. Le tableau représentait Adonis étendu sur une peau de lion. La lampe suspendue au milieu du boudoir, et contenue dans un vase d’albâtre, illuminait alors cette toile d’une lueur douce qui nous permit de saisir toutes les beautés de la peinture.

--Un être si parfait existe-t-il? me demanda-t-elle après avoir examiné, non sans un doux sourire de contentement, la grâce exquise des contours, la pose, la couleur, les cheveux, tout enfin.

--Il est trop beau pour un homme, ajouta-t-elle après un examen pareil à celui qu’elle aurait fait d’une rivale.

Oh! comme je ressentis alors les atteintes de cette jalousie à laquelle un poète avait essayé vainement de me faire croire! la jalousie des gravures, des tableaux, des statues, où les artistes exagèrent la beauté humaine, par suite de la doctrine qui les porte à tout idéaliser.

--C’est un portrait, lui répondis-je. Il est dû au talent de Vien. Mais ce grand peintre n’a jamais vu l’original, et votre admiration sera moins vive peut-être quand vous saurez que cette académie a été faite d’après une statue de femme.

--Mais qui est-ce?

J’hésitai.

--Je veux le savoir, ajouta-t-elle vivement.

--Je crois, lui dis-je, que cet Adonis représente un... un... un parent de madame de Lanty.

J’eus la douleur de la voir abîmée dans la contemplation de cette figure. Elle s’assit en silence, je me mis auprès d’elle, et lui pris la main sans qu’elle s’en aperçût! Oublié pour un portrait! En ce moment le bruit léger des pas d’une femme dont la robe frémissait, retentit dans le silence. Nous vîmes entrer la jeune Marianina, plus brillante encore par son expression d’innocence que par sa grâce et par sa fraîche toilette; elle marchait alors lentement, et tenait avec un soin maternel, avec une filiale sollicitude, le spectre habillé qui nous avait fait fuir du salon de musique; elle le conduisit en le regardant avec une espèce d’inquiétude posant lentement ses pieds débiles. Tous deux, ils arrivèrent assez péniblement à une porte cachée dans la tenture. Là, Marianina frappa doucement. Aussitôt apparut, comme par magie, un grand homme sec, espèce de génie familier. Avant de confier le vieillard à ce gardien mystérieux, la jeune enfant baisa respectueusement le cadavre ambulant, et sa chaste caresse ne fut pas exempte de cette câlinerie gracieuse dont le secret appartient à quelques femmes privilégiées.

--_Addio, addio!_ disait-elle avec les inflexions les plus jolies de sa jeune voix.

Elle ajouta même sur la dernière syllabe une roulade admirablement bien exécutée, mais à voix basse, et comme pour peindre l’effusion de son cœur par une expression poétique. Le vieillard, frappé subitement par quelque souvenir, resta sur le seuil de ce réduit secret. Nous entendîmes alors, grâce à un profond silence, le soupir lourd qui sortit de sa poitrine: il tira la plus belle des bagues dont ses doigts de squelette étaient chargés, et la plaça dans le sein de Marianina. La jeune folle se mit à rire, reprit la bague, la glissa par-dessus son gant à l’un de ses doigts, et s’élança vivement vers le salon, où retentirent en ce moment les préludes d’une contredanse. Elle nous aperçut.

--Ah! vous étiez là! dit-elle en rougissant.

Après nous avoir regardés comme pour nous interroger, elle courut à son danseur avec l’insouciante pétulance de son âge.

--Qu’est-ce que cela veut dire? me demanda ma jeune partenaire. Est-ce son mari? Je crois rêver. Où suis-je?

--Vous! répondis-je, vous, madame, qui êtes exaltée et qui, comprenant si bien les émotions les plus imperceptibles, savez cultiver dans un cœur d’homme le plus délicat des sentiments, sans le flétrir, sans le briser dès le premier jour, vous qui avez pitié des peines du cœur, et qui à l’esprit d’une Parisienne joignez une âme passionnée digne de l’Italie ou de l’Espagne....

Elle vit bien que mon langage était empreint d’une ironie amère; et, alors, sans avoir l’air d’y prendre garde, elle m’interrompit pour dire:--Oh! vous me faites à votre goût. Singulière tyrannie! Vous voulez que je ne sois pas _moi_.

--Oh! je ne veux rien, m’écriai-je épouvanté de son attitude sévère. Au moins est-il vrai que vous aimez à entendre raconter l’histoire de ces passions énergiques enfantées dans nos cœurs par les ravissantes femmes du Midi?

--Oui. Hé! bien?

--Hé! bien, j’irai demain soir chez vous vers neuf heures, et je vous révélerai ce mystère.

--Non, répondit-elle d’un air mutin, je veux l’apprendre sur-le-champ.

--Vous ne m’avez pas encore donné le droit de vous obéir quand vous dites: Je veux.

--En ce moment, répondit-elle avec une coquetterie désespérante, j’ai le plus vif désir de connaître ce secret. Demain, je ne vous écouterai peut-être pas...

Elle sourit, et nous nous séparâmes; elle toujours aussi fière, aussi rude, et moi toujours aussi ridicule en ce moment que toujours. Elle eut l’audace de valser avec un jeune aide-de-camp, et je restai tour à tour fâché, boudeur, admirant, aimant, jaloux.

--A demain, me dit-elle vers deux heures du matin, quand elle sortit du bal.

--Je n’irai pas, pensais-je, et je t’abandonne. Tu es plus capricieuse, plus fantasque mille fois peut-être..... que mon imagination.

Le lendemain, nous étions devant un bon feu, dans un petit salon élégant, assis tous deux; elle sur une causeuse; moi, sur des coussins, presque à ses pieds, et mon œil sous le sien. La rue était silencieuse. La lampe jetait une clarté douce. C’était une de ces soirées délicieuses à l’âme, un de ces moments qui ne s’oublient jamais, une de ces heures passées dans la paix et le désir, et dont, plus tard, le charme est toujours un sujet de regret, même quand nous nous trouvons plus heureux. Qui peut effacer la vive empreinte des premières sollicitations de l’amour?

--Allons, dit-elle, j’écoute.

--Mais je n’ose commencer. L’aventure a des passages dangereux pour le narrateur. Si je m’enthousiasme, vous me ferez taire.

--Parlez.

--J’obéis.