La Comédie humaine - Volume 09. Scènes de la vie parisienne - Tome 01

Part 7

Chapter 73,959 wordsPublic domain

Il fut poussé sans doute à faire cette question par la dernière des mille pensées qui s'étaient secrètement enroulées dans une méditation lucide, quoique précipitamment activée par la jalousie.

--Non, répondit-elle avec un faux accent de candeur.

En ce moment, Jules aperçut dans le cabinet de toilette de sa femme quelques gouttes d'eau sur le chapeau de velours qu'elle mettait le matin. Monsieur Jules était un homme violent, mais aussi plein de délicatesse, et il lui répugna de placer sa femme en face d'un démenti. Dans une telle situation, tout doit être fini pour la vie entre certains êtres. Cependant ces gouttes d'eau furent comme une lueur qui lui déchira la cervelle. Il sortit de sa chambre, descendit à la loge, et dit à son concierge, après s'être assuré qu'il y était seul:--Fouquereau, cent écus de rente si tu dis vrai, chassé si tu me trompes, et rien si, m'ayant dit la vérité, tu parles de ma question et de ta réponse.

Il s'arrêta pour bien voir son concierge qu'il attira sous le jour de la fenêtre, et reprit:--Madame est-elle sortie ce matin?

--Madame est sortie à trois heures moins un quart, et je crois l'avoir vue rentrer il y a une demi-heure.

--Cela est vrai, sur ton honneur?

--Oui, monsieur.

--Tu auras la rente que je t'ai promise; mais si tu parles, souviens-toi de ma promesse! alors tu perdrais tout.

Jules revint chez sa femme.

--Clémence, lui dit-il, j'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans mes comptes de maison, ne t'offense donc pas de ce que je vais te demander. Ne t'ai-je pas remis quarante mille francs depuis le commencement de l'année?

--Plus, dit-elle. Quarante-sept.

--En trouverais-tu bien l'emploi?

--Mais oui, dit-elle. D'abord, j'avais à payer plusieurs mémoires de l'année dernière...

--Je ne saurai rien ainsi, se dit Jules, je m'y prends mal.

En ce moment le valet de chambre de Jules entra, et lui remit une lettre qu'il ouvrit par contenance; mais il la lut avec avidité lorsqu'il eut jeté les yeux sur la signature.

«Monsieur,

»Dans l'intérêt de votre repos et du nôtre, j'ai pris le parti de vous écrire sans avoir l'avantage d'être connue de vous; mais ma position, mon âge et la crainte de quelque malheur me forcent à vous prier d'avoir de l'indulgence dans une conjoncture fâcheuse où se trouve notre famille désolée. Monsieur Auguste de Maulincour nous a donné depuis quelques jours des preuves d'aliénation mentale, et nous craignons qu'il ne trouble votre bonheur par des chimères dont il nous a entretenus, monsieur le commandeur de Pamiers et moi, pendant un premier accès de fièvre. Nous vous prévenons donc de sa maladie, sans doute guérissable encore, elle a des effets si graves et si importants pour l'honneur de notre famille et l'avenir de mon petit-fils, que je compte sur votre entière discrétion. Si monsieur le commandeur ou moi, monsieur, avions pu nous transporter chez vous, nous nous serions dispensés de vous écrire; mais je ne doute pas que vous n'ayez égard à la prière qui vous est faite ici par une mère de brûler cette lettre.

»Agréez l'assurance de ma parfaite considération.

»Baronne DE MAULINCOUR, née DE RIEUX.»

--Combien de tortures! s'écria Jules.

--Mais que se passe-t-il donc en toi? lui dit sa femme en témoignant une vive anxiété.

--J'en suis arrivé, répondit Jules, à me demander si c'est toi qui me fais parvenir cet avis pour dissiper mes soupçons, reprit-il en lui jetant la lettre. Ainsi juge de mes souffrances?

--Le malheureux, dit madame Jules en laissant tomber le papier, je le plains, quoiqu'il me fasse bien du mal.

--Tu sais qu'il m'a parlé?

--Ah! tu es allé le voir malgré ta parole, dit-elle frappée de terreur.

--Clémence, notre amour est en danger de périr, et nous sommes en dehors de toutes les lois ordinaires de la vie, laissons donc les petites considérations au milieu des grands périls. Écoute, dis-moi pourquoi tu es sortie ce matin. Les femmes se croient le droit de nous faire quelquefois de petits mensonges. Ne se plaisent-elles pas souvent à nous cacher des plaisirs qu'elles nous préparent? Tout à l'heure, tu m'as dit un mot pour un autre sans doute, un non pour un oui.

Il entra dans le cabinet de toilette, et en rapporta le chapeau.

--Tiens, vois? sans vouloir faire ici le Bartholo, ton chapeau t'a trahie. Ces taches ne sont-elles pas des gouttes de pluie? Donc tu es sortie en fiacre, et tu as reçu ces gouttes d'eau, soit en allant chercher une voiture, soit en entrant dans la maison où tu es allée, soit en la quittant. Mais une femme peut sortir de chez elle fort innocemment, même après avoir dit à son mari qu'elle ne sortirait pas. Il y a tant de raisons pour changer d'avis! Avoir des caprices, n'est-ce pas un de vos droits? Vous n'êtes pas obligées d'être conséquentes avec vous-mêmes. Tu auras oublié quelque chose, un service à rendre, une visite, ou quelque bonne action à faire. Mais rien n'empêche une femme de dire à son mari ce qu'elle a fait. Rougit-on jamais dans le sein d'un ami? Eh! bien? ce n'est pas le mari jaloux qui te parle, ma Clémence, c'est l'amant, c'est l'ami, le frère. Il se jeta passionnément à ses pieds.--Parle, non pour te justifier, mais pour calmer d'horribles souffrances. Je sais bien que tu es sortie. Eh! bien, qu'as-tu fait? où es-tu allée?

--Oui, je suis sortie, Jules, répondit-elle d'une voix altérée quoique son visage fût calme. Mais ne me demande rien de plus. Attends avec confiance, sans quoi tu te créeras des remords éternels. Jules, mon Jules, la confiance est la vertu de l'amour. Je te l'avoue, en ce moment je suis trop troublée pour te répondre; mais je ne suis point une femme artificieuse, et je t'aime, tu le sais.

--Au milieu de tout ce qui peut ébranler la foi d'un homme, en éveiller la jalousie, car je ne suis donc pas le premier dans ton cœur, je ne suis donc pas toi-même... Eh! bien, Clémence, j'aime encore mieux te croire, croire en ta voix, croire en tes yeux! Si tu me trompes, tu mériterais...

--Oh! mille morts, dit-elle en l'interrompant.

--Moi, je ne te cache aucune de mes pensées, et toi, tu...

--Chut, dit-elle, notre bonheur dépend de notre mutuel silence.

--Ah! je veux tout savoir, s'écria-t-il dans un violent accès de rage.

En ce moment, des cris de femme se firent entendre, et les glapissements d'une petite voix aigre arrivèrent de l'antichambre jusqu'aux deux époux.

--J'entrerai, je vous dis! criait-on. Oui, j'entrerai, je veux la voir, je la verrai.

Jules et Clémence se précipitèrent dans le salon et ils virent bientôt les portes s'ouvrir avec violence. Une jeune femme se montra tout à coup, suivie de deux domestiques qui dirent à leur maître:--Monsieur, cette femme veut entrer ici malgré nous. Nous lui avons déjà dit que madame n'y était pas. Elle nous a répondu qu'elle savait bien que madame était sortie, mais qu'elle venait de la voir rentrer. Elle nous menace de rester à la porte de l'hôtel jusqu'à ce qu'elle ait parlé à madame.

--Retirez-vous, dit monsieur Desmarets à ses gens.

--Que voulez-vous, mademoiselle, ajouta-t-il en se tournant vers l'inconnue.

Cette _demoiselle_ était le type d'une femme qui ne se rencontre qu'à Paris. Elle se fait à Paris, comme la boue, comme le pavé de Paris, comme l'eau de la Seine se fabrique à Paris, dans de grands réservoirs à travers lesquels l'industrie la filtre dix fois avant de la livrer aux carafes à facettes où elle scintille et claire et pure, de fangeuse qu'elle était. Aussi est-ce une créature véritablement originale. Vingt fois saisie par le crayon du peintre, par le pinceau du caricaturiste, par la plombagine du dessinateur, elle échappe à toutes les analyses, parce qu'elle est insaisissable dans tous ses modes, comme l'est la nature, comme l'est ce fantasque Paris. En effet, elle ne tient au vice que par un rayon, et s'en éloigne par les mille autres points de la circonférence sociale. D'ailleurs, elle ne laisse deviner qu'un trait de son caractère, le seul qui la rende blâmable: ses belles vertus sont cachées; son naïf dévergondage, elle en fait gloire. Incomplétement traduite dans les drames et les livres où elle a été mise en scène avec toutes ses poésies, elle ne sera jamais vraie que dans son grenier, parce qu'elle sera toujours, autre part, ou calomniée ou flattée. Riche, elle se vicie; pauvre, elle est incomprise. Et cela ne saurait être autrement! Elle a trop de vices et trop de bonnes qualités; elle est trop près d'une asphyxie sublime ou d'un rire flétrissant; elle est trop belle et trop hideuse; elle personnifie trop bien Paris, auquel elle fournit des portières édentées, des laveuses de linge, des balayeuses, des mendiantes, parfois des comtesses impertinentes, des actrices admirées, des cantatrices applaudies; elle a même donné jadis deux quasi-reines à la monarchie. Qui pourrait saisir un tel Protée? Elle est toute la femme, moins que la femme, plus que la femme. De ce vaste portrait, un peintre de mœurs ne peut rendre que certains détails, l'ensemble est l'infini. C'était une grisette de Paris, mais la grisette dans toute sa splendeur; la grisette en fiacre, heureuse, jeune, belle, fraîche, mais grisette, et grisette à griffes, à ciseaux, hardie comme une Espagnole, hargneuse comme une prude anglaise réclamant ses droits conjugaux, coquette comme une grande dame, plus franche et prête à tout; une véritable lionne sortie du petit appartement dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de calicot rouge, le meuble en velours d'Utrecht, la table à thé, le cabaret de porcelaines à sujets peints, la causeuse, le petit tapis de moquette, la pendule d'albâtre et les flambeaux sous verre, la chambre jaune, le mol édredon; bref, toutes les joies de la vie des grisettes: la femme de ménage, ancienne grisette elle-même, mais grisette à moustaches et à chevrons, les parties de spectacle, les marrons à discrétion, les robes de soie et les chapeaux à gâcher; enfin toutes les félicités calculées au comptoir des modistes, moins l'équipage, qui n'apparaît dans les imaginations du comptoir que comme un bâton de maréchal dans les songes du soldat. Oui, cette grisette avait tout cela pour une affection vraie ou malgré l'affection vraie, comme quelques autres l'obtiennent souvent pour une heure par jour, espèce d'impôt insouciamment acquitté sous les griffes d'un vieillard. La jeune femme qui se trouvait en présence de monsieur et madame Jules avait le pied si découvert dans sa chaussure qu'à peine voyait-on une légère ligne noire entre le tapis et son bas blanc. Cette chaussure, dont la caricature parisienne rend si bien le trait, est une grâce particulière à la grisette parisienne; mais elle se trahit encore mieux aux yeux de l'observateur par le soin avec lequel ses vêtements adhèrent à ses formes, qu'ils dessinent nettement. Aussi l'inconnue était-elle, pour ne pas perdre l'expression pittoresque créée par le soldat français, ficelée dans une robe verte, à guimpe, qui laissait deviner la beauté de son corsage, alors parfaitement visible; car son châle de cachemire Ternaux, tombant à terre, n'était plus retenu que par les deux bouts qu'elle gardait entortillés à demi dans ses poignets. Elle avait une figure fine, des joues roses, un teint blanc, des yeux gris étincelants, un front bombé, très-proéminent, des cheveux soigneusement lissés qui s'échappaient de son petit chapeau, en grosses boucles sur son cou.

--Je me nomme Ida, monsieur. Et si c'est là madame Jules, à laquelle j'ai l'avantage de parler, je venais pour lui dire tout ce que j'ai sur le cœur, _conte_ elle. C'est très-mal, quand on a son affaire faite, et qu'on est dans ses meubles comme vous êtes ici, de vouloir enlever à une pauvre fille un homme avec lequel j'ai contracté un mariage moral, et qui parle de réparer ses torts en m'épousant à la _mucipalité_. Il y a bien assez de jolis jeunes gens dans le monde, pas vrai, monsieur? pour se passer ses fantaisies, sans venir me prendre un homme d'âge, qui fait mon bonheur. Quien, je n'ai pas une belle hôtel, moi, j'ai mon amour! Je _haïs_ les _bel hommes_ et l'argent, je suis tout cœur, et...

Madame Jules se tourna vers son mari:--Vous me permettrez, monsieur, de ne pas en entendre davantage, dit-elle en rentrant dans sa chambre.

--Si cette dame est avec vous, j'ai fait des _brioches_, à ce que je vois; mais tant pire, reprit Ida. Pourquoi vient-elle voir monsieur Ferragus tous les jours?

--Vous vous trompez, mademoiselle, dit Jules stupéfait. Ma femme est incapable...

--Ah! vous êtes donc mariés vous _deusse_! dit la grisette en manifestant quelque surprise. C'est alors bien plus mal, monsieur, pas vrai, à une femme qui a le bonheur d'être mariée en légitime mariage, d'avoir des rapports avec un homme comme Henri...

--Mais quoi, Henri, dit monsieur Jules en prenant Ida et l'entraînant dans une pièce voisine pour que sa femme n'entendît plus rien.

--Eh! bien, monsieur Ferragus...

--Mais il est mort, dit Jules.

--C'te farce! Je suis allée à Franconi avec lui hier au soir, et il m'a ramenée, comme cela se doit. D'ailleurs votre dame peut vous en donner des nouvelles. N'est-elle pas allée le voir à trois heures? Je le sais bien: je l'ai attendue dans la rue, rapport à ce qu'un aimable homme, monsieur Justin, que vous connaissez peut-être, un petit vieux qui a des breloques, et qui porte un corset, m'avait prévenue que j'avais une madame Jules pour rivale. Ce nom-là, monsieur, est bien connu parmi les noms de guerre. Excusez, puisque c'est le vôtre, mais quand madame Jules serait une duchesse de la cour, Henri est si riche qu'il peut satisfaire toutes ses fantaisies. Mon affaire est de défendre mon bien, et j'en ai le droit; car, moi, je l'aime, Henri! C'est ma _promière_ inclination, et il y va de mon amour et de mon sort à venir. Je ne crains rien, monsieur; je suis honnête, et je n'ai jamais menti, ni volé le bien de qui que ce soit. Ce serait une impératrice qui serait ma rivale, que j'irais à elle tout droit; et si elle m'enlevait mon mari futur, je me sens capable de la tuer, tout impératrice qu'elle serait, parce que toutes les belles femmes sont égales, monsieur...

--Assez! assez! dit Jules. Où demeurez-vous?

--Rue de la Corderie-du-Temple, nº 14, monsieur. Ida Gruget, couturière en corsets, pour vous servir, car nous en faisons beaucoup pour les messieurs.

--Et où demeure l'homme que vous nommez Ferragus?

--Mais, monsieur, dit-elle en se pinçant les lèvres, ce n'est d'abord pas un homme. C'est un monsieur plus riche que vous ne l'êtes peut-être. Mais pourquoi est-ce que vous me demandez son adresse quand votre femme la sait? Il m'a dit de ne point la donner. Est-ce que je suis obligée de vous répondre?... Je ne suis, Dieu merci, ni au confessionnal ni à la police, et je ne dépends que de moi.

--Et si je vous offrais vingt, trente, quarante mille francs pour me dire où demeure monsieur Ferragus?

--Ah! n, i, ni, mon petit ami, c'est fini! dit-elle en joignant à cette singulière réponse un geste populaire. Il n'y a pas de somme qui me fasse dire cela. J'ai bien l'honneur de vous saluer. Par où s'en va-t-on donc d'ici?

Jules, atterré, laissa partir Ida, sans songer à elle. Le monde entier semblait s'écrouler sous lui; et, au-dessus de lui, le ciel tombait en éclats.

--Monsieur est servi, lui dit son valet de chambre.

Le valet de chambre et le valet d'office attendirent dans la salle à manger pendant environ un quart d'heure sans voir arriver leurs maîtres.

--Madame ne dînera pas, vint dire la femme de chambre.

--Qu'y a-t-il donc, Joséphine? demanda le valet.

--Je ne sais pas, répondit-elle. Madame pleure et va se mettre au lit. Monsieur avait sans doute une inclination en ville, et cela s'est découvert dans un bien mauvais moment, entendez-vous? Je ne répondrais pas de la vie de madame. Tous les hommes sont si gauches! Ils vous font toujours des scènes sans aucune précaution.

--Pas du tout, reprit le valet de chambre à voix basse, c'est, au contraire, madame qui... enfin vous comprenez. Quel temps aurait donc monsieur pour aller en ville, lui qui depuis cinq ans n'a pas couché une seule fois hors de la chambre de madame; qui descend à son cabinet à dix heures, et n'en sort qu'à midi pour déjeuner! Enfin sa vie est connue, elle est régulière, au lieu que madame file presque tous les jours, à trois heures, on ne sait où.

--Et monsieur aussi, dit la femme de chambre en prenant le parti de sa maîtresse.

--Mais il va à la Bourse, monsieur. Voilà pourtant trois fois que je l'avertis qu'il est servi, reprit le valet de chambre après une pause, et c'est comme si l'on parlait à un _terne_.

Monsieur Jules entra.

--Où est madame? demanda-t-il.

--Madame va se coucher, elle a la migraine, répondit la femme de chambre en prenant un air important.

Monsieur Jules dit alors avec beaucoup de sang-froid en s'adressant à ses gens:--Vous pouvez desservir, je vais tenir compagnie à madame.

Et il rentra chez sa femme qu'il trouva pleurant, mais étouffant ses sanglots dans son mouchoir.

--Pourquoi pleurez-vous? lui dit Jules. Vous n'avez à attendre de moi ni violences ni reproches. Pourquoi me vengerais-je? Si vous n'avez pas été fidèle à mon amour, c'est que vous n'en étiez pas digne...

--Pas digne! Ces mots répétés s'entendirent à travers les sanglots, et l'accent avec lequel ils furent prononcés eût attendri tout autre homme que Jules.

--Pour vous tuer, il faudrait aimer plus que je n'aime peut-être, dit-il en continuant; mais je n'en aurais pas le courage, je me tuerais plutôt, moi, vous laissant à votre... bonheur, et à... à qui?

Il n'acheva pas.

--Se tuer, cria Clémence en se jetant aux pieds de Jules et les tenant embrassés.

Mais, lui, voulut se débarrasser de cette étreinte et secoua sa femme en la traînant jusqu'à son lit.

--Laissez-moi, dit-il.

--Non, non, Jules! criait-elle. Si tu ne m'aimes plus, je mourrai. Veux-tu tout savoir?

--Oui.

Il la prit, la serra violemment, s'assit sur le bord du lit, la retint entre ses jambes; puis, regardant d'un œil sec cette belle tête devenue couleur de feu, mais sillonnée de larmes:--Allons, dis, répéta-t-il.

Les sanglots de Clémence recommencèrent.

--Non, c'est un secret de vie et de mort. Si je le disais, je..... Non, je ne puis pas. Grâce, Jules!

--Tu me trompes toujours...

--Ah! tu ne me dis plus _vous_! s'écria-t-elle. Oui, Jules, tu peux croire que je te trompe, mais bientôt tu sauras tout.

--Mais ce Ferragus, ce forçat que tu vas voir, cet homme enrichi par des crimes, s'il n'est pas à toi, si tu ne lui appartiens pas...

--Oh! Jules?...

--Eh! bien, est-ce ton bienfaiteur inconnu; l'homme auquel nous devrions notre fortune, comme on l'a déjà dit?

--Qui a dit cela?

--Un homme que j'ai tué en duel.

--Oh! Dieu! déjà une mort.

--Si ce n'est pas ton protecteur, s'il ne te donne pas de l'or, si c'est toi qui lui en portes, voyons, est-ce ton frère?

--Eh! bien, dit-elle, si cela était?

Monsieur Desmarets se croisa les bras.

--Pourquoi me l'aurait-on caché? reprit-il. Vous m'auriez donc trompé, ta mère et toi? D'ailleurs, va-t-on chez son frère tous les jours, ou presque tous les jours, hein?

Sa femme était évanouie à ses pieds.

--Morte, dit-il. Et si j'avais tort?

Il sauta sur les cordons de sonnette, appela Joséphine et mit Clémence sur le lit.

--J'en mourrai, dit madame Jules en revenant à elle.

--Joséphine, cria monsieur Desmarets, allez chercher monsieur Desplein. Puis vous irez après chez mon frère, en le priant de venir le plus tôt possible.

--Pourquoi votre frère? dit Clémence.

Jules était déjà sorti.

Pour la première fois depuis cinq ans, madame Jules se coucha seule dans son lit, et fut contrainte de laisser entrer un médecin dans sa chambre sacrée. Ce fut deux peines bien vives. Desplein trouva madame Jules fort mal, jamais émotion violente n'avait été plus intempestive. Il ne voulut rien préjuger, et remit au lendemain à donner son avis, après avoir ordonné quelques prescriptions qui ne furent point exécutées, les intérêts du cœur ayant fait oublier tous les soins physiques. Vers le matin, Clémence n'avait pas encore dormi. Elle était préoccupée par le sourd murmure d'une conversation qui durait depuis plusieurs heures entre les deux frères; mais l'épaisseur des murs ne laissait arriver à son oreille aucun mot qui pût lui trahir l'objet de cette longue conférence. Monsieur Desmarets, le notaire, s'en alla bientôt. Le calme de la nuit, puis la singulière activité de sens que donne la passion, permirent alors à Clémence d'entendre le cri d'une plume et les mouvements involontaires d'un homme occupé à écrire. Ceux qui passent habituellement les nuits, et qui ont observé les différents effets de l'acoustique par un profond silence, savent que souvent un léger retentissement est facile à percevoir dans les mêmes lieux où des murmures égaux et continus n'avaient rien de distinctible. A quatre heures le bruit cessa. Clémence se leva inquiète et tremblante. Puis, pieds nus, sans peignoir, ne pensant ni à sa moiteur, ni à l'état dans lequel elle se trouvait, la pauvre femme ouvrit heureusement la porte de communication sans la faire crier. Elle vit son mari, une plume à la main, tout endormi dans son fauteuil. Les bougies brûlaient dans les bobèches. Elle s'avança lentement, et lut sur une enveloppe déjà cachetée: CECI EST MON TESTAMENT.

Elle s'agenouilla comme devant une tombe, et baisa la main de son mari qui s'éveilla soudain.

--Jules, mon ami, l'on accorde quelques jours aux criminels condamnés à mort, dit-elle en le regardant avec des yeux allumés par la fièvre et par l'amour. Ta femme innocente ne t'en demande que deux. Laisse-moi libre pendant deux jours, et..... attends! Après, je mourrai heureuse, du moins tu me regretteras.

--Clémence, je te les accorde.

Et, comme elle baisait les mains de son mari dans une touchante effusion de cœur, Jules, fasciné par ce cri de l'innocence, la prit et la baisa au front, tout honteux de subir encore le pouvoir de cette noble beauté.

Le lendemain, après avoir pris quelques heures de repos, Jules entra dans la chambre de sa femme, obéissant machinalement à sa coutume de ne point sortir sans l'avoir vue. Clémence dormait. Un rayon de lumière passant par les fentes les plus élevées des fenêtres tombait sur le visage de cette femme accablée. Déjà les douleurs avaient altéré son front et la fraîche rougeur de ses lèvres. L'œil d'un amant ne pouvait pas se tromper à l'aspect de quelques marbrures foncées et de la pâleur maladive qui remplaçait et le ton égal des joues et la blancheur mate du teint, deux fonds purs sur lesquels se jouaient si naïvement les sentiments de cette belle âme.

--Elle souffre, se dit Jules. Pauvre Clémence, que Dieu nous protége!

Il la baisa bien doucement sur le front. Elle s'éveilla, vit son mari et comprit tout; mais, ne pouvant parler, elle lui prit la main, et ses yeux se mouillèrent de larmes.

--Je suis innocente, dit-elle en achevant son rêve.

--Tu ne sortiras pas, lui demanda Jules.

--Non, je me sens trop faible pour quitter mon lit.

--Si tu changes d'avis, attends mon retour, dit Jules.

Et il descendit à la loge.

--Fouquereau, vous surveillerez exactement votre porte, je veux connaître les gens qui entreront dans l'hôtel, et ceux qui en sortiront.

Puis monsieur Jules se jeta dans un fiacre, se fit conduire à l'hôtel de Maulincour, et y demanda le baron.

--Monsieur est malade, lui dit-on.

Jules insista pour entrer, donna son nom; et, à défaut de monsieur de Maulincour, il voulut voir le vidame ou la douairière. Il attendit pendant quelque temps dans le salon de la vieille baronne qui vint le trouver, et lui dit que son petit-fils était beaucoup trop indisposé pour le recevoir.

--Je connais, madame, répondit Jules, la nature de sa maladie par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et je vous prie de croire...

--Une lettre à vous, monsieur! de moi! s'écria la douairière en l'interrompant, mais je n'ai point écrit de lettre. Et que m'y fait-on dire, monsieur, dans cette lettre?