La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04
Part 27
—Est-ce que ça se demande? Comment, quand on aime une femme la laisse-t-on patauger dans la crotte et risquer de se casser les jambes en allant à pied. Il n'y a que ces chevaliers de l'Aune pour aimer la boue au bas d'une robe.
En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa le cœur de Camusot, Coralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre les siennes, elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et parut concentrée dans une de ces jouissances infinies qui récompensent ces pauvres créatures de tous leurs chagrins passés, de leurs malheurs, et qui développent dans leur âme une poésie inconnue aux autres femmes à qui ces violents contrastes manquent, heureusement.
—Vous avez fini par jouer aussi bien que mademoiselle Mars, dit Du Bruel à Coralie.
—Oui, dit Camusot, mademoiselle a eu quelque chose au commencement qui la chiffonnait; mais dès le milieu du second acte, elle a été délirante. Elle est pour la moitié dans votre succès.
—Et moi pour la moitié dans le sien, dit Du Bruel.
—Vous vous battez de la chape de l'évêque, dit-elle d'une voix altérée.
L'actrice profita d'un moment d'obscurité pour porter à ses lèvres la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien fut alors ému jusque dans la moelle de ses os. L'humilité de la courtisane amoureuse comporte des magnificences morales qui en remontrent aux anges.
—Monsieur va faire l'article, dit Du Bruel en parlant à Lucien, il peut écrire un charmant paragraphe sur notre chère Coralie.
—Oh! rendez-nous ce petit service, dit Camusot avec la voix d'un homme à genoux devant Lucien, vous trouverez en moi un serviteur bien disposé pour vous, en tout temps.
—Mais laissez donc à monsieur son indépendance, cria l'actrice enragée, il écrira ce qu'il voudra, achetez-moi des voitures et non pas des éloges.
—Vous les aurez à très-bon marché, répondit poliment Lucien. Je n'ai jamais rien écrit dans les journaux, je ne suis pas au fait de leurs mœurs, vous aurez la virginité de ma plume...
—Ce sera drôle, dit Du Bruel.
—Nous voilà rue de Bondy, dit le petit père Cardot que la sortie de Coralie avait atterré.
—Si j'ai les prémices de ta plume, tu auras celles de mon cœur, dit Coralie pendant le rapide instant où elle resta seule avec Lucien dans la voiture.
Coralie alla rejoindre Florine dans sa chambre à coucher pour y prendre la toilette qu'elle y avait envoyée. Lucien ne connaissait pas le luxe que déploient chez les actrices ou chez leurs maîtresses les négociants enrichis qui veulent jouir de la vie. Quoique Matifat, qui n'avait pas une fortune aussi considérable que celle de son ami Camusot, eût fait les choses assez mesquinement, Lucien fut surpris en voyant une salle à manger artistement décorée, tapissée en drap vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de belles lampes, meublée de jardinières pleines de fleurs, et un salon tendu de soie jaune relevée par des agréments bruns, où resplendissaient les meubles alors à la mode, un lustre de Thomire, un tapis à dessins perses. La pendule, les candélabres, le feu, tout était de bon goût. Matifat avait laissé tout ordonner par Grindot, un jeune architecte qui lui bâtissait une maison, et qui, sachant la destination de cet appartement, y mit un soin particulier. Aussi Matifat, toujours négociant, prenait-il des précautions pour toucher aux moindres choses, il semblait avoir sans cesse devant lui le chiffre des mémoires, et regardait ces magnificences comme des bijoux imprudemment sortis d'un écrin.
—Voilà pourtant ce que je serai forcé de faire pour Florentine, était une pensée qui se lisait dans les yeux du père Cardot.
Lucien comprit soudain que l'état de la chambre où demeurait Lousteau n'inquiétait guère le journaliste aimé. Roi secret de ces fêtes, Étienne jouissait de toutes ces belles choses. Aussi se carrait-il en maître de maison, devant la cheminée, en causant avec le directeur qui félicitait Du Bruel.
—La copie! la copie! cria Finot en entrant. Rien dans la boîte du journal. Les compositeurs tiennent mon article, et l'auront bientôt fini.
—Nous arrivons, dit Étienne. Nous trouverons une table et du feu dans le boudoir de Florine. Si monsieur Matifat veut nous procurer du papier et de l'encre, nous brocherons le journal pendant que Florine et Coralie s'habillent.
Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empressés de chercher les plumes, les canifs et tout ce qu'il fallait aux deux écrivains. En ce moment une des plus jolies danseuses de ce temps, Tullia se précipita dans le salon.
—Mon cher enfant, dit-elle à Finot, on t'accorde tes cent abonnements, ils ne coûteront rien à la direction, ils sont déjà placés, imposés au Chant, à l'Orchestre et au Corps de ballet. Ton journal est si spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges. Enfin voici le prix du premier trimestre, dit-elle en présentant deux billets de banque. Ainsi, ne m'échine pas!
—Je suis perdu, s'écria Finot. Je n'ai plus d'article de tête pour mon numéro, car il faut aller supprimer ma diatribe...
—Quel beau mouvement! ma divine Laïs, s'écria Blondet qui suivait la danseuse avec Nathan, Vernou et Claude Vignon amené par lui. Tu resteras à souper avec nous, cher amour, ou je te fais écraser comme un papillon que tu es. En ta qualité de danseuse, tu n'exciteras ici aucune rivalité de talent. Quant à la beauté, vous avez toutes trop d'esprit pour être jalouses en public.
—Mon Dieu! mes amis, Du Bruel, Nathan, Blondet, sauvez-moi, cria Finot. J'ai besoin de cinq colonnes.
—J'en ferai deux avec la pièce, dit Lucien.
—Mon sujet en donnera bien deux, dit Lousteau.
—Eh! bien, Nathan, Vernou, Du Bruel, faites-moi les plaisanteries de la fin. Ce brave Blondet pourra bien m'octroyer les deux petites colonnes de la première page. Je cours à l'imprimerie. Heureusement, Tullia, tu es venue avec ta voiture.
—Oui, mais le duc y est avec un ministre allemand, dit-elle.
—Invitons le duc et le ministre, dit Nathan.
—Un Allemand, ça boit bien, ça écoute, nous le fusillerons à coups de hardiesses, il en écrira à sa cour, s'écria Blondet.
—Quel est, de nous tous, le personnage assez sérieux pour descendre lui parler, dit Finot. Allons, Du Bruel, tu es un bureaucrate, amène le duc de Rhétoré, le ministre, et donne le bras à Tullia. Mon Dieu! Tullia est-elle belle ce soir?...
—Nous allons être treize! dit Matifat en pâlissant.
—Non, quatorze, s'écria Florentine en arrivant, je veux surveiller milord Cardot!
—D'ailleurs, dit Lousteau, Blondet est accompagné de Claude Vignon.
—Je l'ai mené boire, répondit Blondet en prenant un encrier. Ah! çà, vous autres, ayez de l'esprit pour les cinquante-six bouteilles de vin que nous boirons, dit-il à Nathan et à Vernou. Surtout stimulez Du Bruel, c'est un vaudevilliste, il est capable de faire quelques méchantes pointes, élevez-le jusqu'au bon mot.
Lucien animé par le désir de faire ses preuves devant des personnages si remarquables, écrivit son premier article sur la table ronde du boudoir de Florine, à la lueur des bougies roses allumées par Matifat.
PANORAMA DRAMATIQUE.
_Première représentation de_ l'Alcade dans l'embarras, _imbroglio en trois actes.—Début de mademoiselle Florine.—Mademoiselle Coralie.—Bouffé._
«On entre, on sort, on parle, on se promène, on cherche quelque chose et l'on ne trouve rien, tout est en rumeur. L'alcade a perdu sa fille et retrouve son bonnet; mais le bonnet ne lui va pas, ce doit être le bonnet d'un voleur. Où est le voleur? On entre, on sort, on parle, on se promène, on cherche de plus belle. L'alcade finit par trouver un homme sans sa fille, et sa fille sans un homme, ce qui est satisfaisant pour le magistrat, et non pour le public. Le calme renaît, l'alcade veut interroger l'homme. Ce vieil alcade s'assied dans un grand fauteuil d'alcade en arrangeant ses manches d'alcade. L'Espagne est le seul pays où il y ait des alcades attachés à de grandes manches, où se voient autour du cou des alcades, des fraises qui sur les théâtres de Paris sont la moitié de leur place et de leur gravité. Cet alcade qui a tant trottiné d'un petit pas de vieillard poussif, est Bouffé, Bouffé le successeur de Potier, un jeune acteur qui fait si bien les vieillards qu'il a fait rire les plus vieux vieillards. Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve, dans cette voix chevrotante, dans ces fuseaux tremblants sous un corps de Géronte. Il est si vieux, ce jeune acteur, qu'il effraie, on a peur que sa vieillesse ne se communique comme une maladie contagieuse. Et quel admirable alcade! Quel charmant sourire inquiet, quelle bêtise importante! quelle dignité stupide! quelle hésitation judiciaire! Comme cet homme sait bien que tout peut devenir alternativement faux et vrai! Comme il est digne d'être le ministre d'un roi constitutionnel! A chacune des demandes de l'alcade, l'inconnu l'interroge; Bouffé répond, en sorte que questionné par la réponse, l'alcade éclaircit tout par ses demandes. Cette scène éminemment comique où respire un parfum de Molière a mis la salle en joie. Tout le monde est d'accord; mais je suis hors d'état de vous dire ce qui est clair et ce qui est obscur: la fille de l'alcade était là, représentée par une véritable Andalouse, une Espagnole, aux yeux espagnols, au teint espagnol, à la taille espagnole, à la démarche espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard dans sa jarretière, son amour au cœur, sa croix au bout d'un ruban sur la gorge. A la fin de l'acte, quelqu'un m'a demandé comment allait la pièce, je lui ai dit: Elle a des bas rouges à coins verts, un pied grand comme ça, dans des souliers vernis, et la plus belle jambe de l'Andalousie! Ah! cette fille d'alcade, elle fait venir l'amour à la bouche, elle vous donne des désirs horribles, on a envie de sauter dessus la scène et de lui offrir sa chaumière et son cœur, ou trente mille livres de rente et sa plume. Cette Andalouse est la plus belle actrice de Paris. Coralie, puisqu'il faut l'appeler par son nom, est capable d'être comtesse ou grisette, on ne sait sous quelle forme elle plairait davantage. Elle sera ce qu'elle voudra être, elle est née pour tout faire, n'est-ce pas ce qu'il y a de mieux à dire d'une actrice au boulevard?
»Au second acte est arrivée une Espagnole de Paris, avec sa figure de camée et ses yeux assassins. J'ai demandé à mon tour d'où elle venait, on m'a répondu qu'elle sortait de la coulisse et se nommait mademoiselle Florine; mais, ma foi, je n'en ai rien pu croire, tant elle avait de feu dans les mouvements, de fureur dans son amour. Cette rivale de la fille de l'Alcade est la femme d'un seigneur taillé dans le manteau d'Almaviva, où il y a de l'étoffe pour cent grands seigneurs du boulevard. Si Florine n'avait ni bas rouges à coins verts, ni souliers vernis, elle avait une mantille, un voile dont elle se servait admirablement, la grande dame qu'elle est! Elle a fait voir à merveille que la tigresse peut devenir chatte. J'ai compris qu'il y avait là quelque drame de jalousie, aux mots piquants que ces deux Espagnoles se sont dits. Puis, quand tout allait s'arranger, la bêtise de l'alcade a tout rebrouillé. Tout ce monde de flambeaux, de riches, de valets, de Figaros, de seigneurs, d'alcades, de filles et de femmes, s'est remis à chercher, aller, venir, tourner. L'intrigue s'est alors renouée et je l'ai laissée se renouer, car ces deux femmes, Florine la jalouse et l'heureuse Coralie, m'ont entortillé de nouveau dans les plis de leur basquine, de leur mantille, et m'ont fourré leurs petits pieds dans l'œil.
»J'ai pu gagner le troisième acte sans avoir fait de malheur, sans avoir nécessité l'intervention du commissaire de police, ni scandalisé la salle, et je crois dès lors à la puissance de la morale publique et religieuse dont on s'occupe à la Chambre des Députés. J'ai pu comprendre qu'il s'agit d'un homme qui aime deux femmes sans en être aimé, ou qui en est aimé sans les aimer, qui n'aime pas les alcades ou que les alcades n'aiment pas; mais qui, à coup sûr, est un brave seigneur qui aime quelqu'un, lui-même ou Dieu, comme pis-aller, car il se fait moine. Si vous voulez en savoir davantage, allez au Panorama-Dramatique. Vous voilà suffisamment prévenu qu'il faut y aller une première fois pour se faire à ces triomphants bas rouges à coins verts, à ce petit pied plein de promesses, à ces yeux qui filtrent le soleil, à ces finesses de femme parisienne déguisée en Andalouse, et d'Andalouse déguisée en Parisienne; puis une seconde fois pour jouir de la pièce qui fait mourir de rire sous forme de vieillard, pleurer sous forme de seigneur amoureux. La pièce a réussi sous les deux espèces. L'auteur, qui, dit-on, a pour collaborateur un de nos grands poètes, a visé le succès avec une fille amoureuse dans chaque main; aussi a-t-il failli tuer de plaisir son parterre en émoi. Les jambes de ces deux filles semblaient avoir plus d'esprit que l'auteur. Néanmoins quand les deux rivales s'en allaient, on trouvait le dialogue spirituel, ce qui prouve assez victorieusement l'excellence de la pièce. L'auteur a été nommé au milieu d'applaudissements qui ont donné des inquiétudes à l'architecte de la salle; mais l'auteur, habitué à ces mouvements du Vésuve aviné qui bout sous le lustre, ne tremblait pas: c'est M. Du Bruel. Quant aux deux actrices, elles ont dansé le fameux boléro de Séville qui a trouvé grâce devant les pères du concile autrefois, et que la censure a permis, malgré la lasciveté des poses. Ce boléro suffit à attirer tous les vieillards qui ne savent que faire de leur reste d'amour, et j'ai la charité de les avertir de tenir le verre de leur lorgnette très-limpide.»
Pendant que Lucien écrivait cet article, qui fit révolution dans le journalisme par la révélation d'une manière neuve et originale, Lousteau écrivait un article, dit de mœurs, intitulé l'_ex-beau_, et qui commençait ainsi:
«Le beau de l'Empire est toujours un homme long et mince, bien conservé, qui porte un corset et qui a la croix de la Légion-d'Honneur. Il s'appelle quelque chose comme Potelet; et, pour se mettre bien en cour aujourd'hui, le baron de l'Empire s'est gratifié d'un _du_: il est du Potelet, quitte à redevenir Potelet en cas de révolution. Homme à deux fins d'ailleurs comme son nom, il fait la cour au faubourg Saint-Germain après avoir été le glorieux, l'utile et l'agréable porte-queue d'une sœur de cet homme que la pudeur m'empêche de nommer. Si du Potelet renie son service auprès de l'Altesse impériale, il chante encore les romances de sa bienfaitrice intime...»
L'article était un tissu de personnalités comme on les faisait à cette époque. Il s'y trouvait entre madame de Bargeton, à qui le baron Châtelet faisait la cour, et un os de seiche un parallèle bouffon qui plaisait sans qu'on eût besoin de connaître les deux personnes desquelles on se moquait. Châtelet était comparé à un héron. Les amours de ce héron, ne pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois quand il la laissait tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cette plaisanterie, qui se divisa en plusieurs articles, eut, comme on sait, un retentissement énorme dans le faubourg Saint-Germain, et fut une des mille et une causes des rigueurs apportées à la législation de la Presse. Une heure après, Blondet, Lousteau, Lucien revinrent au salon où causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre femmes, les trois négociants, le directeur du théâtre, Finot et les trois auteurs. Un apprenti, coiffé de son bonnet de papier, était déjà venu chercher la copie pour le journal.
—Les ouvriers vont quitter si je ne leur rapporte rien, dit-il.
—Tiens, voilà dix francs, et qu'ils attendent, répondit Finot.
—Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la soûlographie, et adieu le journal.
—Le bon sens de cet enfant m'épouvante, dit Finot.
Ce fut au moment où le ministre prédisait un brillant avenir à ce gamin que les trois auteurs entrèrent. Blondet lut un article excessivement spirituel contre les romantiques. L'article de Lousteau fit rire. Le duc de Rhétoré recommanda, pour ne pas trop indisposer le faubourg Saint-Germain, d'y glisser un éloge indirect pour madame d'Espard.
—Et vous, lisez-nous ce que vous avez fait, dit Finot à Lucien.
Quand Lucien, qui tremblait de peur, eut fini, le salon retentissait d'applaudissements, les actrices embrassaient le néophyte, les trois négociants le serraient à l'étouffer, Du Bruel lui prenait la main et avait une larme à l'œil, enfin, le directeur l'invitait à dîner.
—Il n'y a plus d'enfants, dit Blondet. Comme monsieur de Chateaubriand a déjà fait le mot d'_enfant sublime_ pour Victor Hugo, je suis obligé de vous dire tout simplement que vous êtes un homme d'esprit, de cœur et de style.
—Monsieur est du journal, dit Finot en remerciant Étienne et lui jetant le fin regard de l'exploitateur.
—Quels mots avez-vous faits? dit Lousteau à Blondet et à Du Bruel.
—Voilà ceux de Du Bruel, dit Nathan.
⁂ _En voyant combien monsieur le vicomte d'A....... occupe le public, monsieur le vicomte Démosthène a dit hier:—Ils vont peut-être me laisser tranquille._
⁂ _Une dame dit à un Ultra qui blâmait le discours de monsieur Pasquier comme continuant le système de Decazes:—Oui, mais il a des mollets bien monarchiques._
—Si ça commence ainsi, je ne vous en demande pas davantage; tout va bien, dit Finot. Cours leur porter cela, dit-il à l'apprenti. Le journal est un peu plaqué, mais c'est notre meilleur numéro, dit-il en se tournant vers le groupe des écrivains qui déjà regardaient Lucien avec une sorte de sournoiserie.
—Il a de l'esprit, ce gars-là, dit Blondet.
—Son article est bien, dit Claude Vignon.
—A table! cria Matifat.
Le duc donna le bras à Florine, Coralie prit celui de Lucien, et la danseuse eut d'un côté Blondet, de l'autre le ministre allemand.
—Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame de Bargeton et le baron Châtelet, qui est, dit-on, nommé préfet de la Charente et maître des requêtes.
—Madame de Bargeton a mis Lucien à la porte comme un drôle, dit Lousteau.
—Un si beau jeune homme! fit le ministre.
Le souper, servi dans une argenterie neuve, dans une porcelaine de Sèvres, sur du linge damassé, respirait une magnificence cossue. Chevet avait fait le souper, les vins avaient été choisis par le plus fameux négociant du quai Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat et de Cardot. Lucien, qui vit pour la première fois le luxe parisien fonctionnant, marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait son étonnement en homme d'esprit, de cœur et de style qu'il était, selon le mot de Blondet.
En traversant le salon, Coralie avait dit à l'oreille de Florine:—Fais-moi si bien griser Camusot qu'il soit obligé de rester endormi chez toi.
—Tu as donc _fait_ ton journaliste? répondit Florine.
—Non, ma chère, je l'aime! répliqua Coralie en faisant un admirable petit mouvement d'épaules.
Ces paroles avaient retenti dans l'oreille de Lucien, apportées par le cinquième péché capital. Coralie était admirablement bien habillée, et sa toilette mettait savamment en relief ses beautés spéciales; car toute femme a des perfections qui lui sont propres. Sa robe, comme celle de Florine, avait le mérite d'être d'une délicieuse étoffe inédite nommée _mousseline de soie_, dont la primeur appartenait pour quelques jours à Camusot, l'une des providences parisiennes des fabriques de Lyon, en sa qualité de chef du Cocon-d'Or. Ainsi l'amour et la toilette, ce fard et ce parfum de la femme, rehaussaient les séductions de l'heureuse Coralie. Un plaisir attendu, et qui ne nous échappera pas, exerce des séductions immenses sur les jeunes gens. Peut-être la certitude est-elle à leurs yeux tout l'attrait des mauvais lieux, peut-être est-elle le secret des longues fidélités? L'amour pur, sincère, le premier amour enfin, joint à l'une de ces rages fantasques qui piquent ces pauvres créatures, et aussi l'admiration causée par la grande beauté de Lucien, donnèrent l'esprit du cœur à Coralie.
—Je t'aimerais laid et malade! dit-elle à l'oreille de Lucien en se mettant à table.
Quel mot pour un poète! Camusot disparut et Lucien ne le vit plus en voyant Coralie. Était-ce un homme tout jouissance et tout sensation, ennuyé de la monotonie de la province, attiré par les abîmes de Paris, lassé de misère, harcelé par sa continence forcée, fatigué de sa vie monacale rue de Cluny, de ses travaux sans résultat, qui pouvait se retirer de ce festin brillant? Lucien avait un pied dans le lit de Coralie, et l'autre dans la glu du Journal, au-devant duquel il avait tant couru sans pouvoir le joindre. Après tant de factions montées en vain rue du Sentier, il trouvait le Journal attablé, buvant frais, joyeux, bon garçon. Il venait d'être vengé de toutes ses douleurs par un article qui devait le lendemain même percer deux cœurs où il avait voulu mais en vain verser la rage et la douleur dont on l'avait abreuvé. En regardant Lousteau, il se disait:—Voilà un ami! sans se douter que déjà Lousteau le craignait comme un dangereux rival. Lucien avait eu le tort de montrer tout son esprit: un article terne l'eût admirablement servi. Blondet contre-balança l'envie qui dévorait Lousteau en disant à Finot qu'il fallait capituler avec le talent quand il était de cette force-là. Cet arrêt dicta la conduite de Lousteau qui résolut de rester l'ami de Lucien et de s'entendre avec Finot pour exploiter un nouveau-venu si dangereux en le maintenant dans le besoin. Ce fut un parti pris rapidement et compris dans toute son étendue entre ces deux hommes par deux phrases dites d'oreille à oreille.
—Il a du talent.
—Il sera exigeant.
—Oh!
—Bon!
—Je ne soupe jamais sans effroi avec des journalistes français, dit le diplomate allemand avec une bonhomie calme et digne en regardant Blondet qu'il avait vu chez la comtesse de Montcornet. Il y a un mot de Blucher que vous êtes chargés de réaliser.
—Quel mot? dit Nathan.
—Quand Blucher arriva sur les hauteurs de Montmartre avec Saacken, en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter à ce jour fatal pour vous, Saacken, qui était un brutal, dit: Nous allons donc brûler Paris!—Gardez-vous en bien, la France ne mourra que de _ça_! répondit Blucher en montrant ce grand chancre qu'ils voyaient étendu à leurs pieds, ardent et fumeux, dans la vallée de la Seine. Je bénis Dieu de ce qu'il n'y a pas de journaux dans mon pays, reprit le ministre après une pause. Je ne suis pas encore remis de l'effroi que m'a causé ce petit bonhomme coiffé de papier, qui, à dix ans, possède la raison d'un vieux diplomate. Aussi, ce soir, me semble-t-il que je soupe avec des lions et des panthères qui me font l'honneur de velouter leurs pattes.
—Il est clair, dit Blondet, que nous pouvons dire et prouver à l'Europe que votre excellence a vomi un serpent ce soir, qu'elle a manqué l'inoculer à mademoiselle Tullia, la plus jolie de nos danseuses, et là-dessus faire des commentaires sur Ève, la Bible, le premier et le dernier péché. Mais rassurez-vous, vous êtes notre hôte.
—Ce serait drôle, dit Finot.
—Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques sur tous les serpents trouvés dans le cœur et dans le corps humain pour arriver au corps diplomatique, dit Lousteau.
—Nous pourrions montrer un serpent quelconque dans ce bocal de cerises à l'eau-de-vie, dit Vernou.
—Vous finiriez par le croire vous-même, dit Vignon au diplomate.
—Le serpent est assez ami de la danseuse, dit Du Bruel.
—Dites d'un premier sujet, reprit Tullia.
—Messieurs, ne réveillez pas vos griffes qui dorment, s'écria le duc de Rhétoré.
—L'influence et le pouvoir du journal n'est qu'à son aurore, dit Finot, le journalisme est dans l'enfance, il grandira. Tout, dans dix ans d'ici, sera soumis à la publicité. La pensée éclairera tout.
—Elle flétrira tout, dit Blondet en interrompant Finot.