La Comédie humaine - Volume 08. Scènes de la vie de Province - Tome 04

Part 25

Chapter 253,285 wordsPublic domain

Sur un signe de Lousteau, le portier de l'orchestre prit une petite clef et ouvrit une porte perdue dans un gros mur. Lucien suivit son ami, et passa soudain du corridor illuminé au trou noir qui, dans presque tous les théâtres, sert de communication entre la salle et les coulisses. Puis, en montant quelques marches humides, le poète de province aborda la coulisse, où l'attendait le spectacle le plus étrange. L'étroitesse des _portants_, la hauteur du théâtre, les échelles à quinquets, les décorations si horribles vues de près, les acteurs plâtrés, leurs costumes si bizarres et faits d'étoffes si grossières, les garçons à vestes huileuses, les cordes qui pendent, le régisseur qui se promène son chapeau sur la tête, les comparses assises, les toiles de fond suspendues, les pompiers, cet ensemble de choses bouffonnes, tristes, sales, affreuses, éclatantes ressemblait si peu à ce que Lucien avait vu de sa place au théâtre que son étonnement fut sans bornes. On achevait un gros bon mélodrame intitulé Bertram, pièce imitée d'une tragédie de Maturin qu'estimaient infiniment Nodier, lord Byron et Walter Scott, mais qui n'obtint aucun succès à Paris.

—Ne quittez pas mon bras si vous ne voulez pas tomber dans une trappe, recevoir une forêt sur la tête, renverser un palais ou accrocher une chaumière, dit Étienne à Lucien. Florine est-elle dans sa loge, mon bijou? dit-il à une actrice qui se préparait à son entrée en scène en écoutant les acteurs.

—Oui, mon amour. Je te remercie de ce que tu as dit de moi. Tu es d'autant plus gentil que Florine entrait ici.

—Allons, ne manque pas ton effet, ma petite, lui dit Lousteau. Précipite-toi, haut la patte! dis-moi bien: _Arrête, malheureux!_ car il y a deux mille francs de recette.

Lucien stupéfait vit l'actrice se composant et s'écriant: _Arrête, malheureux!_ de manière à le glacer d'effroi. Ce n'était plus la même femme.

—Voilà donc le théâtre, se dit-il.

—C'est comme la boutique des Galeries-de-Bois et comme un journal pour la littérature, une vraie cuisine.

Nathan parut.

—Pour qui venez-vous donc ici? lui dit Lousteau.

—Mais je fais les petits théâtres à la Gazette, en attendant mieux, répondit Nathan.

—Eh! soupez donc avec nous ce soir, et traitez bien Florine, à charge de revanche, lui dit Lousteau.

—Tout à votre service, répondit Nathan.

—Vous savez, elle demeure maintenant rue de Bondy.

—Qui donc est ce beau jeune homme avec qui tu es, mon petit Lousteau? dit l'actrice en rentrant de la Scène dans la coulisse.

—Ah! ma chère, un grand poète, un homme qui sera célèbre. Comme vous devez souper ensemble, monsieur Nathan, je vous présente monsieur Lucien de Rubempré.

—Vous portez un beau nom, monsieur, dit Raoul à Lucien.

—Lucien? monsieur Raoul Nathan, fit Étienne à son nouvel ami.

—Ma foi, monsieur, je vous lisais il y a deux jours, et je n'ai pas conçu, quand on a fait votre livre et votre recueil de poésies, que vous soyez si humble devant un journaliste.

—Je vous attends à votre premier livre, répondit Nathan en laissant échapper un fin sourire.

—Tiens, tiens, les Ultras et les Libéraux se donnent donc des poignées de main, s'écria Vernou en voyant ce trio.

—Le matin je suis des opinions de mon journal, dit Nathan, mais le soir je pense ce que je veux, _la nuit tous les rédacteurs sont gris_.

—Étienne, dit Félicien en s'adressant à Lousteau, Finot est venu avec moi, il te cherche. Et.... le voilà.

—Ah! çà, il n'y a donc pas une place? dit Finot.

—Vous en avez toujours une dans nos cœurs, lui dit l'actrice qui lui adressa le plus agréable sourire.

—Tiens, ma petite Florville, te voilà déjà guérie de ton amour. On te disait enlevée par un prince russe.

—Est-ce qu'on enlève les femmes aujourd'hui? dit la Florville qui était l'actrice d'_Arrête, malheureux_. Nous sommes restés dix jours à Saint-Mandé, mon prince en a été quitte pour une indemnité payée à l'Administration. Le directeur, reprit Florville en riant, va prier Dieu qu'il vienne beaucoup de princes russes, leurs indemnités lui feraient des recettes sans frais.

—Et toi, ma petite, dit Finot à une jolie paysanne qui les écoutait, où donc as-tu volé les boutons de diamants que tu as aux oreilles? As-tu _fait_ un prince indien?

—Non, mais un marchand de cirage, un Anglais qui est déjà parti! N'a pas qui veut, comme Florine et Coralie, des négociants millionnaires ennuyés de leur ménage: sont-elles heureuses?

—Tu vas manquer ton entrée, Florville, s'écria Lousteau, le cirage de ton amie te monte à la tête.

—Si tu veux avoir du succès, lui dit Nathan, au lieu de crier comme une furie: _Il est sauvé!_ entre tout uniment, arrive jusqu'à la rampe et dis d'une voix de poitrine: _Il est sauvé_, comme la Pasta dit: _O! patria_ dans _Tancrède_. Va donc! ajouta-t-il en la poussant.

—Il n'est plus temps, elle rate son effet! dit Vernou.

—Qu'a-t-elle fait? la salle applaudit à tout rompre, dit Lousteau.

—Elle leur a montré sa gorge en se mettant à genoux, c'est sa grande ressource, dit l'actrice veuve du cirage.

—Le directeur nous donne sa loge, tu m'y retrouveras, dit Finot à Étienne.

Lousteau conduisit alors Lucien derrière le théâtre à travers le dédale des coulisses, des corridors et des escaliers jusqu'au troisième étage, à une petite chambre où ils arrivèrent suivis de Nathan et de Félicien Vernou.

—Bonjour ou bonsoir, messieurs, dit Florine. Monsieur, dit-elle en se tournant vers un homme gros et court qui se tenait dans un coin, ces messieurs sont les arbitres de mes destinées, mon avenir est entre leurs mains; mais ils seront, je l'espère, sous notre table demain matin, si monsieur Lousteau n'a rien oublié...

—Comment! vous aurez Blondet des _Débats_, lui dit Étienne, le vrai Blondet, Blondet lui-même, enfin Blondet.

—Oh! mon petit Lousteau, tiens, il faut que je t'embrasse, dit-elle en lui sautant au cou.

A cette démonstration, Matifat, le gros homme, prit un air sérieux. A seize ans, Florine était maigre. Sa beauté, comme un bouton de fleur plein de promesses, ne pouvait plaire qu'aux artistes qui préfèrent les esquisses aux tableaux. Cette charmante actrice avait dans les traits toute la finesse qui la caractérise, et ressemblait alors à la Mignon de Gœthe. Matifat, riche droguiste de la rue des Lombards, avait pensé qu'une petite actrice des boulevards serait peu dispendieuse; mais, en onze mois, Florine lui coûta cent mille francs. Rien ne parut plus extraordinaire à Lucien que cet honnête et probe négociant posé là comme un dieu Terme dans un coin de ce réduit de dix pieds carrés, tendu d'un joli papier, décoré d'une psyché, d'un divan, de deux chaises, d'un tapis, d'une cheminée et plein d'armoires. Une femme de chambre achevait d'habiller l'actrice en Espagnole. La pièce était un imbroglio où Florine faisait le rôle d'une comtesse.

—Cette créature sera dans cinq ans la plus belle actrice de Paris, dit Nathan à Félicien.

—Ah! çà, mes amours, dit Florine en se retournant vers les trois journalistes, soignez-moi demain: d'abord, j'ai fait garder des voitures cette nuit, car je vous renverrai soûls comme des mardi-gras. Matifat a eu des vins, oh! mais des vins dignes de Louis XVIII, et il a pris le cuisinier du ministre de Prusse.

—Nous nous attendons à des choses énormes en voyant monsieur, dit Nathan.

—Mais il sait qu'il traite les hommes les plus dangereux de Paris, répondit Florine.

Matifat regardait Lucien d'un air inquiet, car la grande beauté de ce jeune homme excitait sa jalousie.

—Mais en voilà un que je ne connais pas, dit Florine en avisant Lucien. Qui de vous a ramené de Florence l'Apollon du Belvédère? Monsieur est gentil comme une figure de Girodet.

—Mademoiselle, dit Lousteau, monsieur est un poète de province que j'ai oublié de vous présenter. Vous êtes si belle ce soir qu'il est impossible de songer à la civilité puérile et honnête...

—Est-il riche, qu'il fait de la poésie? demanda Florine.

—Pauvre comme Job, répondit Lucien.

—C'est bien tentant pour nous autres, dit l'actrice.

Du Bruel, l'auteur de la pièce, un jeune homme en redingote, petit, délié, tenant à la fois du bureaucrate, du propriétaire et de l'agent de change, entra soudain.

—Ma petite Florine, vous savez bien votre rôle, hein? pas de défaut de mémoire. Soignez la scène du second acte, du mordant, de la finesse! Dites bien: _Je ne vous aime pas_, comme nous en sommes convenus.

—Pourquoi prenez-vous des rôles où il y a de pareilles phrases? dit Matifat à Florine.

Un rire universel accueillit l'observation du droguiste.

—Qu'est-ce que cela vous fait, lui dit-elle, puisque ce n'est pas à vous que je parle, animal-bête? Oh! il fait mon bonheur avec ses niaiseries, ajouta-t-elle en regardant les auteurs. Foi d'honnête fille, je lui payerais tant par bêtise, si ça ne devait pas me ruiner.

—Oui, mais vous me regardez en disant cela comme quand vous répétez votre rôle, et ça me fait peur, répondit le droguiste.

—Hé! bien, je regarderai mon petit Lousteau, répondit-elle.

Une cloche retentit dans les corridors.

—Allez-vous-en tous, dit Florine, laissez-moi relire mon rôle et tâcher de le comprendre.

Lucien et Lousteau partirent les derniers. Lousteau baisa les épaules de Florine, et Lucien entendit l'actrice disant:—Impossible pour ce soir. Cette vieille bête a dit à sa femme qu'il allait à la campagne.

—La trouvez-vous gentille? dit Étienne à Lucien.

—Mais, mon cher, ce Matifat... s'écria Lucien.

—Eh! mon enfant, vous ne savez rien encore de la vie parisienne, répondit Lousteau. Il est des nécessités qu'il faut subir! C'est comme si vous aimiez une femme mariée, voilà tout. On se fait une raison.

Étienne et Lucien entrèrent dans une loge d'avant-scène, au rez-de-chaussée, où ils trouvèrent le directeur du théâtre et Finot. En face, Matifat était dans la loge opposée, avec un de ses amis nommé Camusot, un marchand de soieries qui protégeait Coralie, et accompagné d'un honnête petit vieillard, son beau-père. Ces trois bourgeois nettoyaient le verre de leurs lorgnettes en regardant le parterre dont les agitations les inquiétaient. Les loges offraient la société bizarre des premières représentations: des journalistes et leurs maîtresses, des femmes entretenues et leurs amants, quelques vieux habitués des théâtres friands de premières représentations, des personnes du beau monde qui aiment ces sortes d'émotions. Dans une première loge se trouvait le Directeur-général et sa famille qui avait casé Du Bruel dans une administration financière où le faiseur de vaudevilles touchait les appointements d'une sinécure. Lucien, depuis son dîner, voyageait d'étonnements en étonnements. La vie littéraire, depuis deux mois si pauvre, si dénuée à ses yeux, si horrible dans la chambre de Lousteau, si humble et si insolente à la fois aux Galeries-de-Bois, se déroulait avec d'étranges magnificences et sous des aspects singuliers. Ce mélange de hauts et de bas, de compromis avec la conscience, de suprématies et de lâchetés, de trahisons et de plaisirs, de grandeurs et de servitudes, le rendait hébété comme un homme attentif à un spectacle inouï.

—Croyez-vous que la pièce de Du Bruel vous fasse de l'argent? dit Finot au directeur.

—La pièce est une pièce d'intrigue où Du Bruel a voulu faire du Beaumarchais. Le public des boulevards n'aime pas ce genre, il veut être bourré d'émotions. L'esprit n'est pas apprécié ici. Tout, ce soir, dépend de Florine et de Coralie qui sont ravissantes de grâce, de beauté. Ces deux créatures ont des jupes très-courtes, elles dansent un pas espagnol, elles peuvent enlever le public. Cette représentation est un coup de cartes. Si les journaux me font quelques articles spirituels, en cas de réussite, je puis gagner cent mille écus.

—Allons, je le vois, ce ne sera qu'un succès d'estime, dit Finot.

—Il y a une cabale montée par les trois théâtres voisins, on va siffler quand même; mais je me suis mis en mesure de déjouer ces mauvaises intentions. J'ai surpayé les claqueurs envoyés contre moi, ils siffleront maladroitement. Voilà trois négociants qui, pour procurer un triomphe à Coralie et à Florine, ont pris chacun cent billets et les ont donnés à des connaissances capables de faire mettre la cabale à la porte. La cabale, deux fois payée, se laissera renvoyer, et cette exécution dispose toujours bien le public.

—Deux cents billets! quels gens précieux! s'écria Finot.

—Oui! avec deux autres jolies actrices aussi richement entretenues que Florine et Coralie, je me tirerais d'affaire.

Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se résolvait par de l'argent. Au Théâtre comme en Librairie, en Librairie comme au Journal, de l'art et de la gloire, il n'en était pas question. Ces coups du grand balancier de la Monnaie, répétés sur sa tête et sur son cœur, les lui martelaient. Pendant que l'orchestre jouait l'ouverture, il ne put s'empêcher d'opposer aux applaudissements et aux sifflets du parterre en émeute les scènes de poésie calme et pure qu'il avait goûtées dans l'imprimerie de David, quand tous deux ils voyaient les merveilles de l'Art, les nobles triomphes du génie, la Gloire aux ailes blanches. En se rappelant les soirées du Cénacle, une larme brilla dans les yeux du poète.

—Qu'avez-vous? lui dit Étienne Lousteau.

—Je vois la poésie dans un bourbier, dit-il.

—Eh! mon cher, vous avez encore des illusions.

—Mais faut-il donc ramper et subir ici ces gros Matifat et Camusot, comme les actrices subissent les journalistes, comme nous subissons les libraires.

—Mon petit, lui dit à l'oreille Étienne en lui montrant Finot, vous voyez ce lourd garçon, sans esprit ni talent, mais avide, voulant la fortune à tout prix et habile en affaires, qui, dans la boutique de Dauriat, m'a pris quarante pour cent en ayant l'air de m'obliger?... eh! bien, il a des lettres où plusieurs génies en herbe sont à genoux devant lui pour cent francs.

Une contraction causée par le dégoût serra le cœur de Lucien qui se rappela: _Finot, mes cent francs?_ ce dessin laissé sur le tapis vert de la Rédaction.

—Plutôt mourir, dit-il.

—Plutôt vivre, lui répondit Étienne.

Au moment où la toile se leva, le directeur sortit et alla dans les coulisses pour donner quelques ordres.

—Mon cher, dit alors Finot à Étienne, j'ai la parole de Dauriat, je suis pour un tiers dans la propriété du journal hebdomadaire. J'ai traité pour trente mille francs comptant à condition d'être fait rédacteur en chef et directeur. C'est une affaire superbe. Blondet m'a dit qu'il se prépare des lois restrictives contre la Presse, les journaux existants seront seuls conservés. Dans six mois, il faudra un million pour entreprendre un nouveau journal. J'ai donc conclu sans avoir à moi plus de dix mille francs. Écoute-moi. Si tu peux faire acheter la moitié de ma part, un sixième, à Matifat, pour trente mille francs, je te donnerai la rédaction en chef de mon petit journal, avec deux cent cinquante francs par mois. Tu seras mon prête-nom. Je veux pouvoir toujours diriger la rédaction, y garder tous mes intérêts et ne pas avoir l'air d'y être pour quelque chose. Tous les articles te seront payés à raison de cent sous la colonne; ainsi tu peux te faire un boni de quinze francs par jour en ne les payant que trois francs, et en profitant de la rédaction gratuite. C'est encore quatre cent cinquante francs par mois. Mais je veux rester maître de faire attaquer ou défendre les hommes et les affaires à mon gré dans le journal, tout en te laissant satisfaire les haines et les amitiés qui ne gêneront point ma politique. Peut-être serai-je ministériel ou ultra, je ne sais pas encore; mais je veux conserver, en dessous main, mes relations libérales. Je te dis tout, à toi qui es un bon enfant. Peut-être te ferais-je avoir les Chambres dans le journal où je les fais, je ne pourrai sans doute pas les garder. Ainsi, emploie Florine à ce petit maquignonnage, et dis-lui de presser vivement le bouton au droguiste: je n'ai que quarante-huit heures pour me dédire, si je ne peux pas payer. Dauriat a vendu l'autre tiers trente mille francs à son imprimeur et à son marchand de papier. Il a, lui, son tiers _gratis_, et gagne dix mille francs, puisque le tout ne lui en coûte que cinquante mille. Mais dans un an le recueil vaudra deux cent mille francs à vendre à la Cour, si elle a, comme on le prétend, le bon sens d'amortir les journaux.

—Tu as du bonheur, s'écria Lousteau.

—Si tu avais passé par les jours de misère que j'ai connus, tu ne dirais pas ce mot-là. Mais dans ce temps-ci, vois-tu, je jouis d'un malheur sans remède: je suis fils d'un chapelier qui vend encore des chapeaux rue du Coq. Il n'y a qu'une révolution qui puisse me faire arriver; et, faute d'un bouleversement social, je dois avoir des millions. Je ne sais pas si, de ces deux choses, la révolution n'est pas la plus facile. Si je portais le nom de ton ami, je serais dans une belle passe. Silence, voici le directeur. Adieu, dit Finot en se levant. Je vais à l'Opéra, j'aurai peut-être un duel demain: je fais et signe d'un F un article foudroyant contre deux danseuses qui ont des généraux pour amis. J'attaque, et raide, l'Opéra.

—Ah! bah? dit le directeur.

—Oui, chacun lésine avec moi, répondit Finot. Celui-ci me retranche mes loges, celui-là refuse de me prendre cinquante abonnements. J'ai donné mon ultimatum à l'Opéra: je veux maintenant cent abonnements et quatre loges par mois. S'ils acceptent, mon journal aura huit cents abonnés servis et mille payants. Je sais les moyens d'avoir encore deux cents autres abonnements: nous serons à douze cents en janvier...

—Vous finirez par nous ruiner, dit le directeur.

—Vous êtes bien malade, vous, avec vos dix abonnements. Je vous ai fait faire deux bons articles au _Constitutionnel_.

—Oh! je ne me plains pas de vous, s'écria le directeur.

—A demain soir, Lousteau, reprit Finot. Tu me donneras réponse aux Français, où il y a une première représentation; et comme je ne pourrai pas faire l'article, tu prendras ma loge au journal. Je te donne la préférence: tu t'es échiné pour moi, je suis reconnaissant. Félicien Vernou m'offre de me faire remise des appointements pendant un an et me propose vingt mille francs pour un tiers dans la propriété du journal; mais j'y veux rester maître absolu. Adieu.

—Il ne se nomme pas Finot pour rien, celui-là, dit Lucien à Lousteau.

—Oh! c'est un pendu qui fera son chemin, lui répondit Étienne sans se soucier d'être ou non entendu par l'homme habile qui fermait la porte de la loge.

—Lui?... dit le directeur, il sera millionnaire, il jouira de la considération générale, et peut-être aura-t-il des amis...

—Bon Dieu! dit Lucien, quelle caverne! Et vous allez faire entamer par cette délicieuse fille une pareille négociation? dit-il en montrant Florine qui leur lançait des œillades.

—Et elle réussira. Vous ne connaissez pas le dévouement et la finesse de ces chères créatures, répondit Lousteau.

—Elles rachètent tous leurs défauts, elles effacent toutes leurs fautes par l'étendue, par l'infini de leur amour quand elles aiment, dit le directeur en continuant. La passion d'une actrice est une chose d'autant plus belle qu'elle produit un plus violent contraste avec son entourage.

—C'est trouver dans la boue un diamant digne d'orner la couronne la plus orgueilleuse, répliqua Lousteau.

—Mais, reprit le directeur, Coralie est distraite. Notre ami _fait_ Coralie sans s'en douter, et va lui faire manquer tous ses effets; elle n'est plus à ses répliques, voilà deux fois qu'elle n'entend pas le souffleur. Monsieur, je vous en prie, mettez-vous dans ce coin, dit-il à Lucien. Si Coralie est amoureuse de vous, je vais aller lui dire que vous êtes parti.

—Eh! non, s'écria Lousteau, dites-lui que monsieur est du souper, qu'elle en fera ce qu'elle voudra, et elle jouera comme mademoiselle Mars.

Le directeur partit.

—Mon ami, dit Lucien à Étienne, comment! vous n'avez aucun scrupule de faire demander par mademoiselle Florine trente mille francs à ce droguiste pour la moitié d'une chose que Finot vient d'acheter à ce prix-là?

Lousteau ne laissa pas à Lucien le temps de finir son raisonnement.

—Mais, de quel pays êtes-vous donc, mon cher enfant? ce droguiste n'est pas un homme, c'est un coffre-fort donné par l'amour.

—Mais votre conscience?