La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03
Part 8
L'une concernait le curé d'Alençon, qui jadis avait prêté le serment constitutionnel, et qui vainquait en ce moment les répugnances catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un Cheverus au petit pied, et si bien apprécié, qu'à sa mort la ville entière le pleura. Mademoiselle Cormon et l'abbé de Sponde appartenaient à cette Petite-Église sublime dans son orthodoxie, et qui fut à la cour de Rome ce que les ultras allaient être à Louis XVIII. L'abbé surtout ne reconnaissait pas l'Église qui avait transigé forcément avec les constitutionnels. Ce curé n'était point reçu dans la maison Cormon, dont les sympathies étaient acquises au desservant de Saint-Léonard, la paroisse aristocratique d'Alençon. Du Bousquier, ce libéral enragé caché sous la peau du royaliste, savait combien les points de ralliement sont nécessaires aux mécontents qui sont le fond de boutique de toutes les Oppositions, et il avait déjà groupé les sympathies de la classe moyenne autour de ce curé. Voici la seconde affaire. Sous l'inspiration secrète de ce diplomate grossier, l'idée de bâtir un théâtre était éclose dans la ville d'Alençon. Les Séides de du Bousquier ne connaissaient pas leur Mahomet, mais ils n'en étaient que plus ardents en croyant défendre leur propre conception. Athanase était un des plus chauds partisans de la construction d'une salle de spectacle, et, depuis quelques jours, il plaidait dans les bureaux de la Mairie pour une cause que tous les jeunes gens avaient épousée. Le gentilhomme offrit à la vieille fille son bras pour se promener; elle l'accepta, non sans le remercier, par un regard heureux de cette attention, et auquel le chevalier répondit en montrant Athanase d'un air fin.
--Mademoiselle, vous qui portez un si grand sens dans l'appréciation des convenances sociales, et à qui ce jeune homme tient par quelques liens...
--Très-éloignés, dit-elle en l'interrompant.
--Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en continuant, user de l'ascendant que vous avez sur sa mère et sur lui pour l'empêcher de se perdre? Il n'est pas déjà très-religieux, il tient pour l'assermenté; mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de beaucoup plus grave, ne se jette-t-il pas en étourdi dans une voie d'opposition sans savoir quelle influence sa conduite actuelle exercera sur son avenir! Il intrigue pour la construction du théâtre; il est, dans cette affaire, la dupe de ce républicain déguisé, de du Bousquier...
--Mon Dieu, monsieur de Valois, répondit-elle, sa mère me dit qu'il a de l'esprit, et il ne sait pas dire _deux_; il est toujours planté devant vous comme un _terne_...
--_Qui ne_ pense à rien! s'écria le Conservateur des hypothèques. Je l'ai saisi au vol, celui-là! Je présente mes _devoares_ au chevalier de Valois, ajouta-t-il en saluant le gentilhomme avec l'emphase attribuée par Henri Monnier à Joseph Prud'homme, l'admirable type de la classe à laquelle appartenait le Conservateur des hypothèques.
Monsieur de Valois rendit le salut sec et protecteur du noble qui maintient sa distance; puis il remorqua mademoiselle Cormon à quelques pots de fleurs plus loin, pour faire comprendre à l'interrupteur qu'il ne voulait pas être espionné.
--Comment voulez-vous, dit le chevalier à voix basse en se penchant à l'oreille de mademoiselle Cormon, que les jeunes gens élevés dans ces détestables lycées impériaux aient des idées? C'est les bonnes mœurs et les nobles habitudes qui produisent les grandes idées et les belles amours. Il n'est pas difficile, en le voyant, de deviner que ce pauvre garçon deviendra tout à fait imbécile, et mourra tristement. Voyez comme il est pâle, hâve?
--Sa mère prétend qu'il travaille beaucoup trop, répondit innocemment la vieille fille; il passe les nuits, mais à quoi? à lire des livres, à écrire. Quel état cela peut-il donner à un jeune homme d'écrire pendant la nuit?
--Mais cela l'épuise, reprit le chevalier en essayant de ramener la pensée de la vieille fille sur le terrain où il espérait lui voir prendre Athanase en horreur. Les mœurs de ces lycées impériaux étaient vraiment horribles.
--Oh! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-on pas promener avec les tambours en tête? Leurs maîtres n'avaient pas autant de religion qu'en ont les païens. Et on mettait ces pauvres enfants en uniforme, absolument comme les troupes. Quelles idées!
--Voilà quels en sont les produits, dit le chevalier en montrant Athanase. De mon temps, un jeune homme aurait-il jamais eu honte de regarder une jolie femme: et il baisse les yeux quand il vous voit! Ce jeune homme m'effraie parce qu'il m'intéresse. Dites-lui de ne pas intriguer avec les bonapartistes comme il fait pour cette salle de spectacle; quand ces petits jeunes gens ne la demanderont pas insurrectionnellement, car ce mot est pour moi le synonyme de constitutionnellement, l'autorité la construira. Puis, dites à sa mère de veiller sur lui.
--Oh! elle l'empêchera de voir ces gens en demi-solde et la mauvaise société, j'en suis sûre. Je vais lui parler, dit mademoiselle Cormon, car il pourrait perdre sa place à la Mairie. Et de quoi lui et sa mère vivraient-ils?... Cela fait frémir.
Comme monsieur de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier se dit en lui-même, en regardant mademoiselle Cormon:--Qu'on m'en trouve une plus bête? Foi de gentilhomme! la vertu qui ôte l'intelligence n'est-elle pas un vice? Mais quelle adorable femme pour un homme de mon âge! Quels principes! quelle ignorance!
Comprenez bien que ce monologue adressé à la princesse Goritza se fit en préparant une prise de tabac.
Madame Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Athanase. Empressée de connaître le résultat de cette conversation, elle suivit mademoiselle Cormon qui marchait vers le jeune homme en mettant six pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment Jacquelin vint annoncer que mademoiselle était servie. La vieille fille fit par un regard un appel au chevalier. Le galant Conservateur des hypothèques, qui commençait à voir dans les manières du gentilhomme la barrière que vers ce temps les nobles de province exhaussaient entre eux et la bourgeoisie, fut ravi de primer le chevalier; il était près de mademoiselle Cormon, il arrondit son bras en le lui présentant, elle fut forcée de l'accepter. Le chevalier se précipita, par politique, sur madame Granson.
--Mademoiselle Cormon, lui dit-il en marchant avec lenteur après tous les convives, ma chère dame, porte le plus vif intérêt à votre cher Athanase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de votre fils: il est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre, il fréquente les bonapartistes, il s'intéresse au curé constitutionnel. Cette conduite peut lui faire perdre sa place à la Mairie. Vous savez avec quel soin le gouvernement du roi s'épure! Où votre cher Athanase, une fois destitué, trouvera-t-il de l'emploi? Qu'il ne se fasse pas mal voir de l'Administration.
--Monsieur le chevalier, dit la pauvre mère effrayée, combien ne vous dois-je pas de reconnaissance! Vous avez raison, mon fils est la dupe d'une mauvaise clique, et je vais l'éclairer.
Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis long-temps la nature d'Athanase, il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable des convictions républicaines auxquelles à cet âge un jeune homme sacrifie tout, épris par ce mot de _liberté_ si mal défini, si peu compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau de révolte; et, pour eux, la révolte est la vengeance. Athanase devait persister dans sa foi, car ses opinions étaient tissues avec ses douleurs d'artiste, avec ses amères contemplations de l'État Social. Il ignorait qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquels il a d'abord sacrifié son avenir doivent se modifier chez lui, comme chez tous les hommes vraiment supérieurs. Rester fidèle au Côté Gauche d'Alençon, c'était gagner l'aversion de mademoiselle Cormon. Là, le chevalier voyait juste. Ainsi cette société, si paisible en apparence, était intestinement aussi agitée que peuvent l'être les cercles diplomatiques où la ruse, l'habileté, les passions, les intérêts se groupent autour des plus graves questions d'empire à empire.
Les convives bordaient enfin cette table chargée du premier service, et chacun mangeait comme on mange en province, sans honte d'avoir un bon appétit, et non comme à Paris où il semble que les mâchoires se meuvent par des lois somptuaires qui prennent à tâche de démentir les lois de l'anatomie. A Paris, on mange du bout des dents, on escamote son plaisir; tandis qu'en province les choses se passent naturellement, et l'existence s'y concentre peut-être un peu trop sur ce grand et universel moyen d'existence auquel Dieu a condamné ses créatures.
Ce fut à la fin du premier service que mademoiselle Cormon fit la plus célèbre de ses _rentrées_, car on en parla pendant plus de deux ans, et la chose se conte encore dans les réunions de la petite bourgeoisie d'Alençon quand il est question de son mariage. La conversation devenue très-verbeuse et animée au moment où l'on attaqua la pénultième entrée, s'était naturellement prise à l'affaire du théâtre et à celle du curé assermenté. Dans la première ferveur où le royalisme se trouvait en 1816, ceux que, plus tard, on appela les Jésuites du pays, voulaient expulser l'abbé François de sa cure. Du Bousquier, soupçonné par monsieur de Valois d'être le soutien de ce prêtre, le promoteur de ces intrigues, et sur le dos duquel le gentilhomme les aurait d'ailleurs mises avec son adresse habituelle, était sur la sellette sans avocat pour le défendre. Athanase, le seul convive assez franc pour soutenir du Bousquier, ne se trouvait pas posé pour émettre ses idées devant ces potentats d'Alençon qu'il trouvait d'ailleurs stupides. Il n'y a plus que les jeunes gens de province qui gardent une contenance respectueuse devant les gens d'un certain âge, et n'osent ni les fronder, ni les trop fortement contredire. La conversation, atténuée par l'effet de délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat. Mademoiselle Cormon, jalouse de lutter contre ses propres canards, voulut défendre du Bousquier, que l'on représentait comme un pernicieux artisan d'intrigues, capable de _faire battre des montagnes_.
--Moi, dit-elle, je croyais que monsieur du Bousquier ne s'occupait que d'enfantillages.
Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodigieux succès. Mademoiselle Cormon obtint un beau triomphe: elle fit choir la princesse Goritza le nez contre la table. Le chevalier, qui ne s'attendait point à un à-propos chez sa Dulcinée, fut si émerveillé, qu'il ne trouva pas tout d'abord de mot assez élogieux; il applaudit sans bruit, comme on applaudit aux Italiens, en simulant du bout des doigts un applaudissement.
--Elle est adorablement spirituelle, dit-il à madame Granson. J'ai toujours prétendu qu'un jour elle démasquerait son artillerie.
--Mais dans l'intimité elle est charmante, répondit la veuve.
--Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit, reprit le chevalier.
Ce rire homérique une fois apaisé, mademoiselle Cormon demanda la raison de son succès. Alors commença le _forte_ du cancan. Du Bousquier fut traduit sous les traits d'un père Gigogne célibataire, d'un monstre qui, depuis quinze ans, entretenait à lui seul l'hospice des Enfants-Trouvés; l'immoralité de ses mœurs se dévoilait enfin! elle était digne de ses saturnales parisiennes, etc., etc. Conduite par le chevalier de Valois, le plus habile chef d'orchestre en ce genre, l'ouverture de ce cancan fut magnifique.
--Je ne sais pas, dit-il d'un air plein de bonhomie, ce qui pourrait empêcher un du Bousquier d'épouser une mademoiselle Suzanne _Je ne sais qui_; comment la nommez-vous? Suzette! Quoique logé chez madame Lardot, je ne connais ces petites filles que de vue. Si cette Suzon est une grande belle fille, impertinente, œil gris, taille fine, petit pied, à laquelle j'ai fait à peine attention, mais dont la démarche m'a paru fort insolente, elle est de beaucoup supérieure comme manières à du Bousquier. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse de la beauté; sous ce rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance. Vous savez que l'empereur Joseph eut la curiosité de voir à Lucienne la du Barry, il lui offrit son bras pour la promener; la pauvre fille, surprise de tant d'honneur, hésitait à le prendre:--La beauté sera toujours reine, lui dit l'empereur. Remarquez que c'était un Allemand d'Autriche, ajouta le chevalier. Mais, croyez-moi, l'Allemagne, qui passe ici pour très-rustique, est un pays de noble chevalerie et de belles manières, surtout vers la Pologne et la Hongrie où il se trouve des...
Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans une allusion à son bonheur personnel; il reprit seulement sa tabatière et confia le reste de l'anecdote à la princesse qui lui souriait depuis trente-six ans.
--Ce mot était fort délicat pour Louis XV, dit du Ronceret.
--Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph, reprit mademoiselle Cormon d'un petit air entendu.
--Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le Président, le Notaire et le Conservateur échangeant des regards malicieux; madame du Barry était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue de mauvais sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas savoir les jeunes personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes un diamant sans tache: les corruptions historiques ne vous atteignent point.
L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois et inclina la tête en signe d'approbation laudative.
--Mademoiselle ne connaît pas l'Histoire? dit le Conservateur des hypothèques.
--Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous que je sache votre histoire? répondit angéliquement mademoiselle Cormon joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation si bien ranimée, qu'en entendant ce dernier mot, tous ses convives riaient la bouche pleine.
--Pauvre petite! dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est venu, la Charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que l'amour païen, ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la Société de Maternité, il faut secourir cette petite fille qui trouvera difficilement à se marier.
--Pauvre enfant! dit mademoiselle Cormon.
--Croyez-vous que du Bousquier l'épouse? demanda le Président du tribunal.
--S'il était honnête homme, il le devrait, dit madame Granson; mais vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes.....
--Azor est cependant un grand fournisseur, dit d'un air fin le Conservateur des hypothèques en essayant de passer du calembour au bon mot.
Au dessert, il était encore question de du Bousquier qui avait donné lieu à mille gentillesses que le vin rendit fulminantes. Chacun, entraîné par le Conservateur des hypothèques, répondait à un calembour par un autre. Ainsi du Bousquier était un _père sévère_,--un _père manant_,--un _père sifflé_,--un _père vert_,--un _père rond_,--un _père foré_,--un _père dû_,--un _père sicaire_.--Il n'était ni _père_, ni _maire_; ni un _révérend père_; il jouait à _pair ou non_; ce n'était pas non plus un _père conscrit_.
--Ce n'est pas toujours un _père nourricier_, dit l'abbé de Sponde avec une gravité qui arrêta le rire.
--Ni un _père noble_, reprit le chevalier de Valois.
L'Église et la noblesse étaient descendues dans l'arène du calembour en conservant toute leur dignité.
--Chut! fit le Conservateur des hypothèques, j'entends crier les bottes de du Bousquier qui, certes, sont plus que jamais _à revers_.
Il arrive presque toujours qu'un homme ignore les bruits qui courent sur son compte: une ville entière s'occupe de lui, le calomnie ou le tympanise; s'il n'a pas d'amis, il ne saura rien. Or, l'innocent du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable et désirait que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut superbe d'ignorance: personne ne lui avait parlé des révélations de Suzanne, et tout le monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le questionner sur une de ces affaires où l'intéressé possède quelquefois des secrets qui l'obligent à garder le silence. Du Bousquier parut donc très-agaçant et légèrement fat, quand la société revint de la salle à manger pour prendre le café dans le salon où quelques personnes étaient déjà venues pour la soirée. Mademoiselle Cormon, conseillée par sa honte, n'osa regarder le terrible séducteur; elle s'était emparée d'Athanase qu'elle moralisait en lui débitant les plus étranges lieux-communs de politique royaliste et de morale religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de Valois, une tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches de niaiseries, le pauvre poète écoutait d'un air stupide celle qu'il adorait, en regardant son monstrueux corsage qui gardait ce repos absolu, l'attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui comme une ivresse qui changeait la petite voix claire de la vieille fille en un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d'esprit.
L'amour est un faux-monayeur qui change continuellement les gros sous en louis d'or, et qui souvent aussi fait de ses louis des gros sous.
--Eh! bien, Athanase, me le promettez-vous?
Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux jeune homme à la manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.
--Quoi, mademoiselle? répondit-il.
Mademoiselle Cormon se leva brusquement en regardant du Bousquier qui ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la fable que la République mettait sur ses écus; elle s'avança vers madame Granson et lui dit à l'oreille:--Ma pauvre amie, votre fils est idiot! Le lycée l'a perdu, dit-elle en se souvenant de l'insistance avec laquelle le chevalier de Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées.
Quel coup de foudre! A son insu le pauvre Athanase avait eu l'occasion de jeter ses brandons sur les sarments amassés dans le cœur de la vieille fille; s'il l'eût écoutée, il aurait pu faire comprendre sa passion: car, dans l'agitation où se trouvait mademoiselle Cormon, un seul mot suffisait; mais cette stupide avidité qui caractérise l'amour jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie se tue par ignorance.
--Qu'as-tu donc dit à mademoiselle de Cormon? demanda madame Granson à son fils.
--Rien.
--Rien, j'expliquerai cela! se dit-elle en remettant à demain les affaires sérieuses, car elle attacha peu d'importance à ce mot en croyant du Bousquier perdu dans l'esprit de la vieille fille.
Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs seize joueurs. Quatre personnes s'intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel il se perdait beaucoup d'argent. Monsieur Choisnel, le Procureur du roi et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des laques rouges. Les girandoles furent allumées; puis la fleur de la société de mademoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée, sur les bergères, autour des tables, après que chaque nouveau couple arrivé eut dit à mademoiselle Cormon:--Vous allez donc demain au Prébaudet?
--Mais il le faut bien, répondait-elle.
Généralement la maîtresse de la maison parut préoccupée. Madame Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel où se trouvait la vieille fille: mademoiselle Cormon pensait.
--A quoi songez-vous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant assise dans le boudoir.
--Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas présidente de la Société Maternelle, je vais vous aller chercher dix écus!
--Dix écus! s'écria madame Granson. Mais vous n'avez jamais donné autant.
--Mais, ma bonne, il est si naturel d'avoir des enfants!
Cette phrase immorale partie du cœur stupéfia la trésorière de la Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment grandi dans l'esprit de mademoiselle Cormon.
--Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n'est pas seulement un monstre, il est encore un infâme. Lorsqu'on a causé préjudice à quelqu'un, ne doit-on pas l'indemniser? Ne serait-ce pas à lui, plutôt qu'à nous, de secourir cette petite, qui, après tout, me semble un fort mauvais sujet, car il y avait dans Alençon mieux que ce cynique du Bousquier! il faut être bien libertine pour s'adresser à lui.
--Cynique! Votre fils vous apprend, ma chère, des mots latins qui sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser monsieur du Bousquier; mais expliquez-moi comment une femme est libertine en préférant un homme à un autre?
--Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait là rien que de très-naturel; il est jeune et beau, plein d'avenir, il sera la gloire d'Alençon; seulement tout le monde penserait que vous avez pris un si jeune homme pour être très-heureuse; les mauvaises langues diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n'en jamais manquer; il y aurait des femmes jalouses qui vous accuseraient de dépravation; mais qu'est-ce que cela ferait? vous seriez bien aimée et véritablement. Si Athanase vous paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a trop d'idées; les extrêmes se touchent. Il vit certes comme une jeune fille de quinze ans; il n'a pas roulé dans les impuretés de Paris, _lui_!... Eh! bien, changez les termes, comme disait mon pauvre mari: il en est de même de du Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez calomniée, vous; mais, dans l'affaire de du Bousquier, tout est vrai. Comprenez-vous?
--Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon qui ouvrait de grands yeux en tendant toutes les forces de son intelligence.
--Hé! bien, cousine, puisqu'il faut mettre les points sur les i, Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le cœur n'est pour rien dans cette affaire...
--Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l'on n'aime pas avec le cœur?
Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu'avait pensé le chevalier de Valois:--Cette pauvre cousine est par trop innocente, cela passe la permission.--Chère enfant, reprit-elle à haute voix, il me semble que les enfants ne se conçoivent pas uniquement par l'esprit.
--Mais si, ma chère, car la Sainte-Vierge...
--Mais, ma bonne, du Bousquier n'est pas le Saint-Esprit!
--C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme! un homme que sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l'engagent à se marier.
--Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...
--Hé! comment? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la charité chrétienne.
--Ne le recevez plus jusqu'à ce qu'il ait pris une femme; vous devez aux bonnes mœurs et à la religion de manifester en cette circonstance une exemplaire réprobation.
--A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame Granson, je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier, dit mademoiselle Cormon en rentrant dans le salon qui se trouvait en ce moment à son plus haut degré d'animation.
Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel, l'air magistral de cette assemblée ne rendaient pas mademoiselle Cormon moins fière que sa société de cette tenue aristocratique. Pour beaucoup de gens, on ne voyait pas mieux à Paris dans les meilleures compagnies. Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait au whist avec monsieur de Valois et deux vieilles dames, madame du Couderai et madame du Ronceret, était l'objet d'une curiosité sourde. Il venait quelques jeunes femmes qui, sous prétexte de regarder jouer, le contemplaient si singulièrement, quoiqu'à la dérobée, que le vieux garçon finit par croire à quelque oubli dans sa toilette.
--Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant une de ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux garçons.
Il profita d'un mauvais coup qui terminait un septième _rubber_, pour quitter la table.
--Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, dit-il, je suis décidément trop malheureux.
--Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un fin regard.
Ce mot fit naturellement le tour du salon où chacun se récria sur le ton exquis du chevalier, le prince de Talleyrand du pays.