La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03

Part 50

Chapter 503,908 wordsPublic domain

--Eh! bien, monsieur? dis-je à l'abbé de Dominis en baisant au front Jacques et Madeleine qui me jetèrent un regard froid, sans cesser leur prière. L'abbé se leva, je lui pris le bras pour m'y appuyer en lui disant:--Vit-elle encore? Il inclina la tête par un mouvement triste et doux.--Parlez, je vous en supplie, au nom de la Passion de Notre-Seigneur! Pourquoi priez-vous au pied de cette croix? pourquoi êtes-vous ici et non près d'elle? pourquoi ses enfants sont-ils dehors par une si froide matinée? dites-moi tout, afin que je ne cause pas quelque malheur par ignorance.

--Depuis plusieurs jours, madame la comtesse ne veut voir ses enfants qu'à des heures déterminées.--Monsieur, reprit-il après une pause, peut-être devriez-vous attendre quelques heures avant de revoir madame de Mortsauf, elle est bien changée! mais il est utile de la préparer à cette entrevue, vous pourriez lui causer quelque surcroît de souffrance.... Quant à la mort, ce serait un bienfait.

Je serrai la main de cet homme divin dont le regard et la voix caressaient les blessures d'autrui sans les aviver.

--Nous prions tous ici pour elle, reprit-il; car elle, si sainte, si résignée, si faite à mourir, depuis quelques jours elle a pour la mort une horreur secrète, elle jette sur ceux qui sont pleins de vie des regards où, pour la première fois, se peignent des sentiments sombres et envieux. Ses vertiges sont excités, je crois, moins par l'effroi de la mort que par une ivresse intérieure, par les fleurs fanées de sa jeunesse qui fermentent en se flétrissant. Oui, le mauvais ange dispute cette belle âme au ciel. Madame subit sa lutte au mont des Oliviers, elle accompagne de ses larmes la chute des roses blanches qui couronnaient sa tête de Jephté mariée, et tombées une à une. Attendez, ne vous montrez pas encore, vous lui apporteriez les clartés de la cour, elle retrouverait sur votre visage un reflet des fêtes mondaines et vous rendriez de la force à ses plaintes. Ayez pitié d'une faiblesse que Dieu lui-même a pardonnée à son Fils devenu homme. Quels mérites aurions-nous d'ailleurs à vaincre sans adversaire? Permettez que son confesseur ou moi, deux vieillards dont les ruines n'offensent point sa vue, nous la préparions à une entrevue inespérée, à des émotions auxquelles l'abbé Birotteau avait exigé qu'elle renonçât. Mais il est dans les choses de ce monde une invisible trame de causes célestes qu'un œil religieux aperçoit, et si vous êtes venu ici, peut-être y êtes-vous amené par une de ces célestes étoiles qui brillent dans le monde moral, et qui conduisent vers le tombeau comme vers la crèche...

Il me dit alors, en employant cette onctueuse éloquence qui tombe sur le cœur comme une rosée, que depuis six mois la comtesse avait chaque jour souffert davantage, malgré les soins de monsieur Origet. Le docteur était venu pendant deux mois, tous les soirs, à Clochegourde, voulant arracher cette proie à la mort, car la comtesse avait dit:--«Sauvez-moi!»--«Mais, pour guérir le corps, il aurait fallu que le cœur fût guéri!» s'était un jour écrié le vieux médecin.

--Selon les progrès du mal, les paroles de cette femme si douce sont devenues amères, me dit l'abbé de Dominis. Elle crie à la terre de la garder, au lieu de crier à Dieu de la prendre; puis, elle se repent de murmurer contre les décrets d'en haut. Ces alternatives lui déchirent le cœur, et rendent horrible la lutte du corps et de l'âme. Souvent le corps triomphe!--«Vous me coûtez bien cher!» a-t-elle dit un jour à Madeleine et à Jacques en les repoussant de son lit. Mais en ce moment, rappelée à Dieu par ma vue, elle a dit à mademoiselle Madeleine ces angéliques paroles: «Le bonheur des autres devient la joie de ceux qui ne peuvent plus être heureux.» Et son accent fut si déchirant que j'ai senti mes paupières se mouiller. Elle tombe, il est vrai; mais, à chaque faux pas, elle se relève plus haut vers le ciel.

Frappé des messages successifs que le hasard m'envoyait, et qui, dans ce grand concert d'infortunes, préparaient par de douloureuses modulations le thème funèbre, le grand cri de l'amour expirant, je m'écriai:--Vous le croyez, ce beau lys coupé refleurira dans le ciel?

--Vous l'avez laissée fleur encore, me répondit-il, mais vous la retrouverez consumée, purifiée dans le feu des douleurs, et pure comme un diamant encore enfoui dans les cendres. Oui, ce brillant esprit, étoile angélique, sortira splendide de ses nuages pour aller dans le royaume de lumière.

Au moment où je serrais la main de cet homme évangélique, le cœur oppressé de reconnaissance, le comte montra hors de la maison sa tête entièrement blanchie et s'élança vers moi par un mouvement où se peignait la surprise.

--Elle a dit vrai! le voici. «Félix, Félix, voici Félix qui vient!» s'est écriée madame de Mortsauf. Mon ami, reprit-il en me jetant des regards insensés de terreur, la mort est ici. Pourquoi n'a-t-elle pas pris un vieux fou comme moi qu'elle avait entamé.....

Je marchai vers le château, rappelant mon courage; mais sur le seuil de la longue antichambre qui menait du boulingrin au perron, en traversant la maison, l'abbé Birotteau m'arrêta.

--Madame la comtesse vous prie de ne pas entrer encore, me dit-il.

En jetant un coup d'œil, je vis les gens allant et venant, tous affairés, ivres de douleur et surpris sans doute des ordres que Manette leur communiquait.

--Qu'arrive-t-il? dit le comte effarouché de ce mouvement autant par crainte de l'horrible événement, que par l'inquiétude naturelle à son caractère.

--Une fantaisie de malade, répondit l'abbé. Madame la comtesse ne veut pas recevoir monsieur le vicomte dans l'état où elle est; elle parle de toilette, pourquoi la contrarier?

Manette alla chercher Madeleine, et nous vîmes Madeleine sortant quelques moments après être entrée chez sa mère. Puis en nous promenant tous les cinq, Jacques et son père, les deux abbés et moi, tous silencieux le long de la façade sur le boulingrin, nous dépassâmes la maison. Je contemplai tour à tour Montbazon et Azay, regardant la vallée jaunie dont le deuil répondait alors comme en toute occasion aux sentiments qui m'agitaient. Tout à coup j'aperçus la chère mignonne courant après les fleurs d'automne et les cueillant sans doute pour composer des bouquets. En pensant à tout ce que signifiait cette réplique de mes soins amoureux, il se fit en moi je ne sais quel mouvement d'entrailles, je chancelai, ma vue s'obscurcit, et les deux abbés entre lesquels je me trouvais me portèrent sur la margelle d'une terrasse où je demeurai pendant un moment comme brisé, mais sans perdre entièrement connaissance.

--Pauvre Félix, me dit le comte, elle avait bien défendu de vous écrire, elle sait combien vous l'aimez!

Quoique préparé à souffrir, je m'étais trouvé sans force contre une attention qui résumait tous mes souvenirs de bonheur. «La voilà, pensai-je, cette lande desséchée comme un squelette, éclairée par un jour gris au milieu de laquelle s'élevait un seul buisson de fleurs, que jadis dans mes courses je n'ai pas admirée sans un sinistre frémissement et qui était l'image de cette heure lugubre!» Tout était morne dans ce petit castel, autrefois si vivant, si animé! tout pleurait, tout disait le désespoir et l'abandon. C'était des allées ratissées à moitié, des travaux commencés et abandonnés, des ouvriers debout regardant le château. Quoique l'on vendangeât les clos, l'on n'entendait ni bruit ni babil. Les vignes semblaient inhabitées, tant le silence était profond. Nous allions comme des gens dont la douleur repousse des paroles banales, et nous écoutions le comte, le seul de nous qui parlât. Après les phrases dictées par l'amour machinal qu'il ressentait pour sa femme, le comte fut conduit par la pente de son esprit à se plaindre de la comtesse. Sa femme n'avait jamais voulu se soigner ni l'écouter quand il lui donnait de bons avis; il s'était aperçu le premier des symptômes de la maladie; car il les avait étudiés sur lui-même, les avait combattus et s'en était guéri tout seul sans autre secours que celui d'un régime, et en évitant toute émotion forte. Il aurait bien pu guérir aussi la comtesse; mais un mari ne saurait accepter de semblables responsabilités, surtout lorsqu'il a le malheur de voir en toute affaire son expérience dédaignée. Malgré ces représentations, la comtesse avait pris Origet pour médecin. Origet, qui l'avait jadis si mal soigné, lui tuait sa femme. Si cette maladie a pour cause d'excessifs chagrins, il avait été dans toutes les conditions pour l'avoir; mais quels pouvaient être les chagrins de sa femme? La comtesse était heureuse, elle n'avait ni peines ni contrariétés! leur fortune était, grâce à ses soins et à ses bonnes idées, dans un état satisfaisant; il laissait madame de Mortsauf régner à Clochegourde; ses enfants, bien élevés, bien portants, ne donnaient plus aucune inquiétude; d'où pouvait donc procéder le mal? Et il discutait et il mêlait l'expression de son désespoir à des accusations insensées. Puis, ramené bientôt par quelque souvenir à l'admiration que méritait cette noble créature, quelques larmes s'échappaient de ses yeux, secs depuis si long-temps.

Madeleine vint m'avertir que sa mère m'attendait. L'abbé Birotteau me suivit. La grave jeune fille resta près de son père, en disant que la comtesse désirait être seule avec moi, et prétextait la fatigue que lui causerait la présence de plusieurs personnes. La solennité de ce moment produisit en moi cette impression de chaleur intérieure et de froid au dehors qui nous brise dans les grandes circonstances de la vie. L'abbé Birotteau, l'un de ces hommes que Dieu a marqués comme siens en les revêtant de douceur, de simplicité, en leur accordant la patience et la miséricorde, me prit à part.

--Monsieur, me dit-il, sachez que j'ai fait tout ce qui était humainement possible pour empêcher cette réunion. Le salut de cette sainte le voulait ainsi. Je n'ai vu qu'elle et non vous. Maintenant que vous allez revoir celle dont l'accès aurait dû vous être interdit par les anges, apprenez que je resterai entre vous pour la défendre contre vous-même et contre elle peut-être! Respectez sa faiblesse. Je ne vous demande pas grâce pour elle comme prêtre, mais comme un humble ami que vous ne saviez pas avoir, et qui veut vous éviter des remords. Notre chère malade meurt exactement de faim et de soif. Depuis ce matin, elle est en proie à l'irritation fiévreuse qui précède cette horrible mort, et je ne puis vous cacher combien elle regrette la vie. Les cris de sa chair révoltée s'éteignent dans mon cœur où ils blessent des échos encore trop tendres; mais monsieur de Dominis et moi nous avons accepté cette tâche religieuse, afin de dérober le spectacle de cette agonie morale à cette noble famille qui ne reconnaît plus son étoile du soir et du matin. Car l'époux, les enfants, les serviteurs, tous demandent: Où est-elle? tant elle est changée. A votre aspect, les plaintes vont renaître. Quittez les pensées de l'homme du monde, oubliez les vanités du cœur, soyez près d'elle l'auxiliaire du ciel et non celui de la terre. Que cette sainte ne meure pas dans une heure de doute, en laissant échapper des paroles de désespoir.

Je ne répondis rien. Mon silence consterna le pauvre confesseur. Je voyais, j'entendais, je marchais et n'étais cependant plus sur la terre. Cette réflexion: «Qu'est-il donc arrivé? dans quel état dois-je la trouver, pour que chacun use de telles précautions?» engendrait des appréhensions d'autant plus cruelles qu'elles étaient indéfinies: elle comprenait toutes les douleurs ensemble. Nous arrivâmes à la porte de la chambre que m'ouvrit le confesseur inquiet. J'aperçus alors Henriette en robe blanche, assise sur son petit canapé, placé devant la cheminée ornée de nos deux vases pleins de fleurs; puis des fleurs encore sur le guéridon placé devant la croisée. Le visage de l'abbé Birotteau, stupéfait à l'aspect de cette fête improvisée et du changement de cette chambre subitement rétablie en son ancien état, me fit deviner que la mourante avait banni le repoussant appareil qui environne le lit des malades. Elle avait dépensé les dernières forces d'une fièvre expirante à parer sa chambre en désordre pour y recevoir dignement celui qu'elle aimait en ce moment plus que toute chose. Sous les flots de dentelles, sa figure amaigrie, qui avait la pâleur verdâtre des fleurs du magnolia quand elles s'entr'ouvrent, apparaissait comme sur la toile jaune d'un portrait les premiers contours d'une tête chérie dessinée à la craie; mais, pour sentir combien la griffe du vautour s'enfonça profondément dans mon cœur, supposez achevés et pleins de vie les yeux de cette esquisse, des yeux caves qui brillaient d'un éclat inusité dans une figure éteinte. Elle n'avait plus la majesté calme que lui communiquait la constante victoire remportée sur ses douleurs. Son front, seule partie de visage qui eût gardé ses belles proportions, exprimait l'audace agressive du désir et des menaces réprimées. Malgré les tons de cire de sa face allongée, des feux intérieurs s'en échappaient par un rayonnement semblable au fluide qui flambe au-dessus des champs par une chaude journée. Ses tempes creusées, ses joues rentrées montraient les formes intérieures du visage, et le sourire que formaient ses lèvres blanches ressemblait vaguement au ricanement de la mort. Sa robe croisée sur son sein attestait la maigreur de son beau corsage. L'expression de sa tête disait assez qu'elle se savait changée et qu'elle en était au désespoir. Ce n'était plus ma délicieuse Henriette, ni la sublime et sainte madame de Mortsauf; mais le quelque chose sans nom de Bossuet qui se débattait contre le néant, et que la faim, les désirs trompés poussaient au combat égoïste de la vie contre la mort. Je vins m'asseoir près d'elle en lui prenant pour la baiser sa main que je sentis brûlante et desséchée. Elle devina ma douloureuse surprise dans l'effort même que je fis pour la déguiser. Ses lèvres décolorées se tendirent alors sur ses dents affamées pour essayer un de ces sourires forcés sous lesquels nous cachons également l'ironie de la vengeance, l'attente du plaisir, l'ivresse de l'âme et la rage d'une déception.

--Ah! c'est la mort, mon pauvre Félix, me dit-elle, et vous n'aimez pas la mort! la mort odieuse, la mort de laquelle toute créature, même l'amant le plus intrépide, a horreur. Ici finit l'amour: je le savais bien. Lady Dudley ne vous verra jamais étonné de son changement. Ah! pourquoi vous ai-je tant souhaité, Félix? vous êtes enfin venu: je vous récompense de ce dévouement par l'horrible spectacle qui fit jadis du comte de Rancé un trappiste, moi qui désirais demeurer belle et grande dans votre souvenir, y vivre comme un lys éternel, je vous enlève vos illusions. Le véritable amour ne calcule rien. Mais ne vous enfuyez pas, restez. Monsieur Origet m'a trouvée beaucoup mieux ce matin, je vais revenir à la vie, je renaîtrai sous vos regards. Puis, quand j'aurai recouvré quelques forces, quand je commencerai à pouvoir prendre quelque nourriture, je redeviendrai belle. A peine ai-je trente-cinq ans, je puis encore avoir de belles années. Le bonheur rajeunit, et je veux connaître le bonheur. J'ai fait des projets délicieux, nous les laisserons à Clochegourde et nous irons ensemble en Italie.

Des pleurs humectèrent mes yeux, je me tournai vers la fenêtre comme pour regarder les fleurs; l'abbé Birotteau vint à moi précipitamment, et se pencha vers le bouquet:--Pas de larmes! me dit-il à l'oreille.

--Henriette, vous n'aimez donc plus notre chère vallée? lui répondis-je afin de justifier mon brusque mouvement.

--Si, dit-elle en apportant son front sous mes lèvres par un mouvement de câlinerie; mais sans vous, elle m'est funeste...... _sans toi_, reprit-elle en effleurant mon oreille de ses lèvres chaudes pour y jeter ces deux syllabes comme deux soupirs.

Je fus épouvanté par cette folle caresse qui agrandissait encore les terribles discours des deux abbés. En ce moment ma première surprise se dissipa; mais si je pus faire usage de ma raison, ma volonté ne fut pas assez forte pour réprimer le mouvement nerveux qui m'agita pendant cette scène. J'écoutais sans répondre, ou plutôt je répondais par un sourire fixe et par des signes de consentement, pour ne pas la contrarier, agissant comme une mère avec son enfant. Après avoir été frappé de la métamorphose de la personne, je m'aperçus que la femme, autrefois si imposante par ses sublimités, avait dans l'attitude, dans la voix, dans les manières, dans les regards et les idées, la naïve ignorance d'un enfant, les grâces ingénues, l'avidité de mouvement, l'insouciance profonde de ce qui n'est pas son désir ou lui, enfin toutes les faiblesses qui recommandent l'enfant à la protection. En est-il ainsi de tous les mourants? dépouillent-ils tous les déguisements sociaux, de même que l'enfant ne les a pas encore revêtus? Ou, se trouvant au bord de l'éternité, la comtesse, en n'acceptant plus de tous les sentiments humains que l'amour, en exprimait-elle la suave innocence à la manière de Chloé?

--Comme autrefois vous allez me rendre à la santé, Félix, dit-elle, et ma vallée me sera bienfaisante. Comment ne mangerais-je pas ce que vous me présenterez? Vous êtes un si bon garde-malade! Puis, vous êtes si riche de force et de santé, qu'auprès de vous la vie est contagieuse. Mon ami, prouvez-moi donc que je ne puis mourir, mourir trompée! Ils croient que ma plus vive douleur est la soif. Oh! oui, j'ai bien soif, mon ami. L'eau de l'Indre me fait bien mal à voir, mais mon cœur éprouve une plus ardente soif. J'avais soif de toi, me dit-elle d'une voix plus étouffée en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et m'attirant à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille: mon agonie a été de ne pas te voir! Ne m'as-tu pas dit de vivre? je veux vivre. Je veux monter à cheval aussi, moi! je veux tout connaître, Paris, les fêtes, les plaisirs.

Ah! Natalie, cette clameur horrible que le matérialisme des sens trompés rend froide à distance, nous faisait tinter les oreilles au vieux prêtre et à moi: les accents de cette voix magnifique peignaient les combats de toute une vie, les angoisses d'un véritable amour déçu. La comtesse se leva par un mouvement d'impatience, comme un enfant qui veut un jouet. Quand le confesseur vit sa pénitente ainsi, le pauvre homme tomba soudain à genoux, joignit les mains, et récita des prières.

--Oui, vivre! dit-elle en me faisant lever et s'appuyant sur moi, vivre de réalités et non de mensonges. Tout a été mensonge dans ma vie, je les ai comptées depuis quelques jours, ces impostures. Est-il possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu? moi qui ne suis jamais allée chercher quelqu'un dans une lande? Elle s'arrêta, parut écouter, et sentit à travers les murs je ne sais quelle odeur.--Félix! les vendangeuses vont dîner, et moi, moi, dit-elle d'une voix d'enfant, qui suis la maîtresse, j'ai faim. Il en est ainsi de l'amour, elles sont heureuses, elles!

--_Kyrie eleison!_ disait le pauvre abbé, qui, les mains jointes, l'œil au ciel, récitait les litanies.

Elle jeta ses bras autour de mon cou, m'embrassa violemment, et me serra en disant:--Vous ne m'échapperez plus! Je veux être aimée, je ferai des folies comme lady Dudley, j'apprendrai l'anglais pour bien dire: _my dee_. Elle me fit un signe de tête comme elle en faisait autrefois en me quittant, pour me dire qu'elle allait revenir à l'instant: Nous dînerons ensemble, me dit-elle, je vais prévenir Manette... Elle fut arrêtée par une faiblesse qui survint, et je la couchai tout habillée sur son lit.

--Une fois déjà, vous m'avez portée ainsi, me dit-elle en ouvrant les yeux.

Elle était bien légère, mais surtout bien ardente; en la prenant, je sentis son corps entièrement brûlant. Monsieur Deslandes entra, fut étonné de trouver la chambre ainsi parée; mais en me voyant tout lui parut expliqué.

--On souffre bien pour mourir, monsieur, dit-elle d'une voix altérée.

Il s'assit, tâta le pouls de sa malade, se leva brusquement, vint parler à voix basse au prêtre, et sortit; je le suivis.

--Qu'allez-vous faire, lui demandai-je.

--Lui éviter une épouvantable agonie, me dit-il. Qui pouvait croire à tant de vigueur? Nous ne comprenons comment elle vit encore qu'en pensant à la manière dont elle a vécu. Voici le quarante-deuxième jour que madame la comtesse n'a bu, ni mangé, ni dormi.

Monsieur Deslandes demanda Manette. L'abbé Birotteau m'emmena dans les jardins.

--Laissons faire le docteur, me dit-il. Aidé par Manette, il va l'envelopper d'opium. Eh! bien, vous l'avez entendue, me dit-il, si toutefois elle est complice de ces mouvements de folie!...

--Non, dis-je, ce n'est plus elle.

J'étais hébété de douleur. Plus j'allais, plus chaque détail de cette scène prenait d'étendue. Je sortis brusquement par la petite porte au bas de la terrasse, et vins m'asseoir dans la toue, où je me cachai pour demeurer seul à dévorer mes pensées. Je tâchai de me détacher moi-même de cette force par laquelle je vivais; supplice comparable à celui par lequel les Tartares punissaient l'adultère en prenant un membre du coupable dans une pièce de bois, et lui laissant un couteau pour se le couper, s'il ne voulait pas mourir de faim: leçon terrible que subissait mon âme, de laquelle il fallait me retrancher la plus belle moitié. Ma vie était manquée aussi! Le désespoir me suggérait les plus étranges idées. Tantôt je voulais mourir avec elle, tantôt aller m'enfermer à la Meilleraye où venaient de s'établir les trappistes. Mes yeux ternis ne voyaient plus les objets extérieurs. Je contemplais les fenêtres de la chambre où souffrait Henriette, croyant y apercevoir la lumière qui l'éclairait pendant la nuit où je m'étais fiancé à elle. N'aurais-je pas dû obéir à la vie simple qu'elle m'avait créée; en me conservant à elle dans le travail des affaires? Ne m'avait-elle pas ordonné d'être un grand homme, afin de me préserver des passions basses et honteuses que j'avais subies, comme tous les hommes? La chasteté n'était-elle pas une sublime distinction que je n'avais pas su garder? L'amour, comme le concevait Arabelle, me dégoûta soudain. Au moment où je relevais ma tête abattue en me demandant d'où me viendraient désormais la lumière et l'espérance, quel intérêt j'aurais à vivre, l'air fut agité d'un léger bruit; je me tournai vers la terrasse, j'y aperçus Madeleine se promenant seule, à pas lents. Pendant que je remontais vers la terrasse pour demander compte à cette chère enfant du froid regard qu'elle m'avait jeté au pied de la croix, elle s'était assise sur le banc; quand elle m'aperçut à moitié chemin, elle se leva, et feignit de ne pas m'avoir vu, pour ne pas se trouver seule avec moi; sa démarche était hâtée, significative. Elle me haïssait, elle fuyait l'assassin de sa mère. En revenant par les perrons à Clochegourde, je vis Madeleine comme une statue, immobile et debout, écoutant le bruit de mes pas. Jacques était assis sur une marche, et son attitude exprimait la même insensibilité qui m'avait frappé quand nous nous étions promenés tous ensemble, et m'avait inspiré de ces idées que nous laissons dans un coin de notre âme, pour les reprendre et les creuser plus tard, à loisir. J'ai remarqué que les jeunes gens qui portent en eux la mort sont tous insensibles aux funérailles. Je voulus interroger cette âme sombre. Madeleine avait-elle gardé ses pensées pour elle seule, avait-elle inspiré sa haine à Jacques?

--Tu sais, lui dis-je pour entamer la conversation, que tu as en moi le plus dévoué des frères.

--Votre amitié m'est inutile, je suivrai ma mère! répondit-il en me jetant un regard farouche de douleur.

--Jacques, m'écriai-je, toi aussi?

Il toussa, s'écarta loin de moi; puis, quand il revint, il me montra rapidement son mouchoir ensanglanté.

--Comprenez-vous? dit-il.

Ainsi chacun d'eux avait un fatal secret. Comme je le vis depuis, la sœur et le frère se fuyaient. Henriette tombée, tout était en ruine à Clochegourde.