La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03
Part 46
Sortie victorieuse de sa lutte avec la nature, à quinze ans, Madeleine était femme; elle avait grandi, ses couleurs de rose du Bengale renaissaient sur ses joues bistrées; elle avait perdu l'insouciance de l'enfant qui regarde tout en face, et commençait à baisser les yeux; ses mouvements devenaient rares et graves comme ceux de sa mère; sa taille était svelte, et les grâces de son corsage fleurissaient déjà; déjà la coquetterie lissait ses magnifiques cheveux noirs, séparés en deux bandeaux sur son front d'Espagnole. Elle ressemblait aux jolies statuettes du Moyen-Age, si fines de contour, si minces de forme que l'œil en les caressant craint de les voir se briser; mais la santé, ce fruit éclos après tant d'efforts, avait mis sur ses joues le velouté de la pêche, et le long de son col le soyeux duvet où, comme chez sa mère, se jouait la lumière. Elle devait vivre! Dieu l'avait écrit, cher bouton de la plus belle des fleurs humaines! sur les longs cils de tes paupières, sur la courbe de tes épaules qui promettaient de se développer richement comme celles de ta mère! Cette brune jeune fille, à la taille de peuplier, contrastait avec Jacques, frêle jeune homme de dix-sept ans, de qui la tête avait grossi, dont le front inquiétait par sa rapide extension, dont les yeux fiévreux, fatigués, étaient en harmonie avec une voix profondément sonore. L'organe livrait un trop fort volume de son, de même que le regard laissait échapper trop de pensées. C'était l'intelligence, l'âme, le cœur d'Henriette dévorant de leur flamme rapide un corps sans consistance; car Jacques avait ce teint de lait animé des couleurs ardentes qui distinguent les jeunes Anglaises marquées par le fléau pour être abattues dans un temps déterminé; santé trompeuse! En obéissant au signe par lequel Henriette, après m'avoir montré Madeleine, indiquait Jacques qui traçait des figures de géométrie et des calculs algébriques sur un tableau devant l'abbé de Dominis, je tressaillis à l'aspect de cette mort cachée sous les fleurs, et respectai l'erreur de la pauvre mère.
--Quand je les vois ainsi, la joie fait taire mes douleurs, de même qu'elles se taisent et disparaissent quand je les vois malades. Mon ami, dit-elle l'œil brillant de plaisir maternel, si d'autres affections nous trahissent, les sentiments récompensés ici, les devoirs accomplis et couronnés de succès compensent la défaite essuyée ailleurs. Jacques sera comme vous un homme d'une haute instruction, plein de vertueux savoir; il sera comme vous l'honneur de son pays, qu'il gouvernera peut-être, aidé par vous qui serez si haut placé; mais je tâcherai qu'il soit fidèle à ses premières affections. Madeleine, la chère créature, a déjà le cœur sublime, elle est pure comme la neige du plus haut sommet des Alpes, elle aura le dévouement de la femme et sa gracieuse intelligence, elle est fière, elle sera digne des Lenoncourt! La mère jadis si tourmentée est maintenant bien heureuse, heureuse d'un bonheur infini, sans mélange; oui, ma vie est pleine, ma vie est riche. Vous le voyez, Dieu fait éclore mes joies au sein des affections permises et mêle de l'amertume à celles vers lesquelles m'entraînait un penchant dangereux...
--Bien, s'écria joyeusement l'abbé. Monsieur le vicomte en sait autant que moi...
En achevant sa démonstration Jacques toussa légèrement.
--Assez pour aujourd'hui, mon cher abbé, dit la comtesse émue, et surtout pas de leçon de chimie. Montez à cheval, Jacques, reprit-elle en se laissant embrasser par son fils avec la caressante mais digne volupté d'une mère, et les yeux tournés vers moi comme pour insulter mes souvenirs. Allez, cher, et soyez prudent.
--Mais, lui dis-je pendant qu'elle suivait Jacques par un long regard, vous ne m'avez pas répondu. Ressentez-vous quelques douleurs?
--Oui, parfois à l'estomac. Si j'étais à Paris, j'aurais les honneurs d'une gastrite, la maladie à la mode.
--Ma mère souffre souvent et beaucoup, me dit Madeleine.
--Ah! dit-elle, ma santé vous intéresse?...
Madeleine étonnée de la profonde ironie empreinte dans ces mots, nous regarda tour à tour; mes yeux comptaient des fleurs roses sur le coussin de son meuble gris et vert qui ornait le salon.
--Cette situation est intolérable, lui dis-je à l'oreille.
--Est-ce moi qui l'ai créée? me demanda-t-elle. Cher enfant, ajouta-t-elle à haute voix en affectant ce cruel enjouement par lequel les femmes enjolivent leurs vengeances, ignorez-vous l'histoire moderne? la France et l'Angleterre ne sont-elles pas toujours ennemies? Madeleine sait cela, elle sait qu'une mer immense les sépare, mer froide, mer orageuse.
Les vases de la cheminée étaient remplacés par des candélabres, afin sans doute de m'ôter le plaisir de les remplir de fleurs; je les retrouvai plus tard dans sa chambre. Quand mon domestique arriva, je sortis pour lui donner des ordres; il m'avait apporté quelques affaires que je voulus placer dans ma chambre.
--Félix, me dit la comtesse, ne vous trompez pas! L'ancienne chambre de ma tante est maintenant celle de Madeleine, vous êtes au-dessus du comte.
Quoique coupable, j'avais un cœur, et tous ces mots étaient des coups de poignard froidement donnés aux endroits les plus sensibles qu'elle semblait choisir pour frapper. Les souffrances morales ne sont pas absolues, elles sont en raison de la délicatesse des âmes, et la comtesse avait durement parcouru cette échelle des douleurs; mais, par cette raison même, la meilleure femme sera toujours d'autant plus cruelle qu'elle a été plus bienfaisante; je la regardai, mais elle baissa la tête. J'allai dans ma nouvelle chambre qui était jolie, blanche et verte. Là, je fondis en larmes. Henriette m'entendit, elle y vint en apportant un bouquet de fleurs.
--Henriette, lui dis-je, en êtes vous à ne point pardonner la plus excusable des fautes?
--Ne m'appelez jamais Henriette, reprit-elle, elle n'existe plus, la pauvre femme; mais vous trouverez toujours madame de Mortsauf, une amie dévouée qui vous écoutera, qui vous aimera. Félix, nous causerons plus tard. Si vous avez encore de la tendresse pour moi, laissez-moi m'habituer à vous voir; et au moment où les mots me déchireront moins le cœur, à l'heure où j'aurai reconquis un peu de courage, eh! bien, alors, alors seulement. Voyez-vous cette vallée, dit-elle en me montrant l'Indre, elle me fait mal, je l'aime toujours.
--Ah! périsse l'Angleterre et toutes ses femmes! Je donne ma démission au roi, je meurs ici, pardonné.
--Non, aimez-la, cette femme! Henriette n'est plus, ceci n'est pas un jeu, vous le saurez.
Elle se retira, dévoilant par l'accent de ce dernier mot l'étendue de ses plaies. Je sortis vivement, la retins et lui dis:--Vous ne m'aimez donc plus?
--Vous m'avez fait plus de mal que tous les autres ensemble! Aujourd'hui je souffre moins, je vous aime donc moins; mais il n'y a qu'en Angleterre où l'on dise _ni jamais, ni toujours_; ici nous disons _toujours_. Soyez sage, n'augmentez pas ma douleur; et si vous souffrez, songez que je vis, moi!
Elle me retira sa main que je tenais froide, sans mouvement, mais humide, et se sauva comme une flèche en traversant le corridor où cette scène véritablement tragique avait eu lieu. Pendant le dîner, le marquis me réservait un supplice auquel je n'avais pas songé.
--La marquise Dudley n'est donc pas à Paris? me dit-il.
Je rougis excessivement en lui répondant:--Non.
--Elle n'est pas à Tours, dit le comte en continuant.
--Elle n'est pas divorcée, elle peut aller en Angleterre. Son mari serait bien heureux, si elle voulait revenir à lui, dis-je avec vivacité.
--A-t-elle des enfants, demanda madame de Mortsauf d'une voix altérée.
--Deux fils, lui dis-je.
--Où sont-ils?
--En Angleterre, avec le père.
--Voyons, Félix, soyez franc. Est-elle aussi belle qu'on le dit?
--Pouvez-vous lui faire une semblable question? la femme qu'on aime n'est-elle pas toujours la plus belle des femmes, s'écria la comtesse.
--Oui, toujours, dis-je avec orgueil en lui lançant un regard qu'elle ne soutint pas.
--Vous êtes heureux, reprit le comte, oui, vous êtes un heureux coquin. Ah! dans ma jeunesse, j'aurais été fou d'une semblable conquête...
--Assez, dit madame de Mortsauf, en montrant par un regard Madeleine à son père.
--Je ne suis pas un enfant, dit le comte qui se plaisait à redevenir jeune.
En sortant de table, la comtesse m'amena sur la terrasse, et quand nous y fûmes, elle s'écria:--Comment, il se rencontre des femmes qui sacrifient leurs enfants à un homme? La fortune, le monde, je le conçois, l'éternité, oui, peut-être! Mais les enfants! se priver de ses enfants!
--Oui, et ces femmes voudraient avoir encore à sacrifier plus, elles donnent tout...
Pour la comtesse, le monde se renversa, ses idées se confondirent. Saisie par ce grandiose, soupçonnant que le bonheur devait justifier cette immolation, entendant en elle-même les cris de la chair révoltée, elle demeura stupide en face de sa vie manquée. Oui, elle eut un moment de doute horrible; mais elle se releva grande et sainte, portant haut la tête.
--Aimez-la donc bien, Félix, cette femme, dit-elle avec des larmes aux yeux, ce sera ma sœur heureuse. Je lui pardonne les maux qu'elle m'a faits, si elle vous donne ce que vous ne deviez jamais trouver ici, ce que vous ne pouvez plus tenir de moi. Vous avez eu raison, je ne vous ai jamais dit que je vous aimasse, et je ne vous ai jamais aimé comme on aime dans ce monde. Mais si elle n'est pas mère, comment peut-elle aimer?
--Chère sainte, repris-je, il faudrait que je fusse moins ému que je ne le suis pour t'expliquer que tu planes victorieusement au-dessus d'elle, qu'elle est une femme de la terre, une fille des races déchues, et que tu es la fille des cieux, l'ange adoré, que tu as tout mon cœur et qu'elle n'a que ma chair; elle le sait, elle en est au désespoir, et elle changerait avec toi, quand même le plus cruel martyre lui serait imposé pour prix de ce changement. Mais tout est irrémédiable. A toi l'âme, à toi les pensées, l'amour pur, à toi la jeunesse et la vieillesse; à elle les désirs et les plaisirs de la passion fugitive; à toi mon souvenir dans toute son étendue, à elle l'oubli le plus profond.
--Dites, dites, dites-moi donc cela, ô mon ami! Elle alla s'asseoir sur un banc et fondit en larmes. La vertu, Félix, la sainteté de la vie, l'amour maternel, ne sont donc pas des erreurs. Oh! jetez ce baume sur mes plaies! Répétez une parole qui me rend aux cieux où je voulais tendre d'un vol égal avec vous! Bénissez-moi par un regard, par un mot sacré, je vous pardonnerai les maux que j'ai soufferts depuis deux mois.
--Henriette, il est des mystères de notre vie que vous ignorez. Je vous ai rencontrée dans un âge auquel le sentiment peut étouffer les désirs inspirés par notre nature; mais plusieurs scènes dont le souvenir me réchaufferait à l'heure où viendra la mort ont dû vous attester que cet âge finissait, et votre constant triomphe a été d'en prolonger les muettes délices. Un amour sans possession se soutient par l'exaspération même des désirs; puis il vient un moment où tout est souffrance en nous, qui ne ressemblons en rien à vous. Nous possédons une puissance qui ne saurait être abdiquée, sous peine de ne plus être hommes. Privé de la nourriture qui le doit alimenter, le cœur se dévore lui-même, et sent un épuisement qui n'est pas la mort, mais qui la précède. La nature ne peut donc pas être longtemps trompée; au moindre accident, elle se réveille avec une énergie qui ressemble à la folie. Non, je n'ai pas aimé, mais j'ai eu soif au milieu du désert.
--Du désert! dit-elle avec amertume en montrant la vallée. Et, ajouta-t-elle, comme il raisonne, et combien de distinctions subtiles? les fidèles n'ont pas tant d'esprit.
--Henriette, lui dis-je, ne nous querellons pas pour quelques expressions hasardées. Non, mon âme n'a pas vacillé, mais je n'ai pas été maître de mes sens. Cette femme n'ignore pas que tu es la seule aimée. Elle joue un rôle secondaire dans ma vie, elle le sait, et s'y résigne; j'ai le droit de la quitter, comme on quitte une courtisane...
--Et alors...
--Elle m'a dit qu'elle se tuerait, répondis-je en croyant que cette résolution surprendrait Henriette. Mais en m'entendant elle laissa échapper un de ces dédaigneux sourires plus expressifs encore que les pensées qu'ils traduisaient.--Ma chère conscience, repris-je, si tu me tenais compte de mes résistances et des séductions qui conspiraient ma perte, tu concevrais cette fatale...
--Oh! oui fatale! dit-elle. J'ai cru trop en vous! J'ai cru que vous ne manqueriez pas de la vertu que pratique le prêtre et... que possède monsieur de Mortsauf, ajouta-t-elle en donnant à sa voix le mordant de l'épigramme.--Tout est fini, reprit-elle après une pause, je vous dois beaucoup, mon ami; vous avez éteint en moi les flammes de la vie corporelle. Le plus difficile du chemin est fait, l'âge approche, me voilà souffrante, bientôt maladive; je ne pourrais être pour vous la brillante fée qui vous verse une pluie de faveurs. Soyez fidèle à lady Arabelle. Madeleine, que j'élevais si bien pour vous, à qui sera-t-elle? Pauvre Madeleine, pauvre Madeleine! répéta-t-elle comme un douloureux refrain. Si vous l'aviez entendue me disant: Ma mère, vous n'êtes pas gentille pour Félix! La chère créature!
Elle me regarda sous les tièdes rayons du soleil couchant qui glissaient à travers le feuillage, et prise de je ne sais quelle compassion pour nos débris, elle se replongea dans notre passé si pur, en se laissant aller à des contemplations qui furent mutuelles. Nous reprenions nos souvenirs, nos yeux allaient de la vallée au clos, des fenêtres de Clochegourde à Frapesle, en peuplant cette rêverie de nos bouquets embaumés, des romans de nos désirs. Ce fut sa dernière volupté, savourée avec la candeur de l'âme chrétienne. Cette scène, si grande pour nous, nous avait jetés dans une même mélancolie. Elle crut à mes paroles, et se vit où je la mettais, dans les cieux.
--Mon ami, me dit-elle, j'obéis à Dieu, car son doigt est dans tout ceci.
Je ne connus que plus tard la profondeur de ce mot. Nous remontâmes lentement par les terrasses. Elle prit mon bras, s'y appuya résignée, saignant, mais ayant mis un appareil sur ses blessures.
--La vie humaine est ainsi, me dit-elle. Qu'a fait monsieur de Mortsauf pour mériter son sort? Ceci nous démontre l'existence d'un monde meilleur. Malheur à ceux qui se plaindraient d'avoir marché dans la bonne voie!
Elle se mit alors à si bien évaluer la vie, à la si profondément considérer sous ses diverses faces, que ces froids calculs me révélèrent le dégoût qui l'avait saisie pour toutes les choses d'ici-bas. En arrivant sur le perron, elle quitta mon bras, et dit cette dernière phrase:--Si Dieu nous a donné le sentiment et le goût du bonheur, ne doit-il pas se charger des âmes innocentes qui n'ont trouvé que des afflictions ici-bas. Cela est, ou Dieu n'est pas, ou notre vie serait une amère plaisanterie.
A ces derniers mots, elle rentra brusquement, et je la trouvai sur son canapé, couchée comme si elle avait été foudroyée par la voix qui terrassa saint Paul.
--Qu'avez-vous? lui dis-je.
--Je ne sais plus ce qu'est la vertu, dit-elle, et n'ai pas conscience de la mienne!
Nous restâmes pétrifiés tous deux, écoutant le son de cette parole comme celui d'une pierre jetée dans un gouffre.
--Si je me suis trompée dans ma vie, _elle_ a raison, _elle!_ reprit madame de Mortsauf.
Ainsi son dernier combat suivit sa dernière volupté. Quand le comte vint, elle se plaignit, elle qui ne se plaignait jamais; je la conjurai de me préciser ses souffrances, mais elle refusa de s'expliquer, et s'alla coucher en me laissant en proie à des remords qui naissaient les uns des autres. Madeleine accompagna sa mère; et le lendemain je sus par elle que la comtesse avait été prise de vomissements causés, dit-elle, par les violentes émotions de cette journée. Ainsi, moi qui souhaitais donner ma vie pour elle, je la tuais.
--Cher comte, dis-je à monsieur de Mortsauf qui me força de jouer au trictrac, je crois la comtesse très-sérieusement malade, il est encore temps de la sauver; appelez Origet, et suppliez-la de suivre ses avis...
--Origet qui m'a tué? dit-il en m'interrompant. Non, non, je consulterai Carbonneau.
Pendant cette semaine, et surtout les premiers jours, tout me fut souffrance, commencement de paralysie au cœur, blessure à la vanité, blessure à l'âme. Il faut avoir été le centre de tout, des regards et des soupirs, avoir été le principe de la vie, le foyer d'où chacun tirait sa lumière, pour connaître l'horreur du vide. Les mêmes choses étaient là, mais l'esprit qui les vivifiait s'était éteint comme une flamme soufflée. J'ai compris l'affreuse nécessité où sont les amants de ne plus se revoir quand l'amour est envolé. N'être plus rien, là où l'on a régné! Trouver la silencieuse froideur de la mort là où scintillaient les joyeux rayons de la vie! les comparaisons accablent. Bientôt j'en vins à regretter la douloureuse ignorance de tout bonheur qui avait assombri ma jeunesse. Aussi mon désespoir devint-il si profond que la comtesse en fut, je crois, attendrie. Un jour, après le dîner, pendant que nous nous promenions tous sur le bord de l'eau, je fis un dernier effort pour obtenir mon pardon. Je priai Jacques d'emmener sa sœur en avant, je laissai le comte aller seul, et conduisant madame de Mortsauf vers la toue:--Henriette, lui dis-je, un mot, de grâce, ou je me jette dans l'Indre! J'ai failli, oui, c'est vrai; mais n'imité-je pas le chien dans son sublime attachement! je reviens comme lui, comme lui plein de honte; s'il fait mal, il est châtié, mais il adore la main qui le frappe; brisez-moi, mais rendez-moi votre cœur...
--Pauvre enfant! dit-elle, n'êtes-vous pas toujours mon fils?
Elle prit mon bras et regagna silencieusement Jacques et Madeleine, avec lesquels elle revint à Clochegourde par les clos en me laissant au comte, qui se mit à parler politique à propos de ses voisins.
--Rentrons, lui dis-je, vous avez la tête nue, et la rosée du soir pourrait causer quelque accident.
--Vous me plaigniez, vous! mon cher Félix, me répondit-il, en se méprenant sur mes intentions. Ma femme ne m'a jamais voulu consoler, par système peut-être.
Jamais elle ne m'aurait laissé seul avec son mari, maintenant j'avais besoin de prétextes pour l'aller rejoindre. Elle était avec ses enfants occupée à expliquer les règles du trictrac à Jacques.
--Voilà, dit le comte, toujours jaloux de l'affection qu'elle portait à ses deux enfants, voilà ceux pour lesquels je suis toujours abandonné. Les maris, mon cher Félix, ont toujours le dessous; la femme la plus vertueuse trouve encore le moyen de satisfaire son besoin de voler l'affection conjugale.
Elle continua ses caresses sans répondre.
--Jacques, dit-il, venez ici!
Jacques fit quelques difficultés.
--Votre père vous veut, allez, mon fils, dit la mère en le poussant.
--Ils m'aiment par ordre, reprit ce vieillard qui parfois voyait sa situation.
--Monsieur, répondit-elle en passant à plusieurs reprises sa main sur les cheveux de Madeleine qui était coiffée en belle Ferronnière, ne soyez pas injuste pour les pauvres femmes; la vie ne leur est pas toujours facile à porter, et peut-être les enfants sont-ils les vertus d'une mère!
--Ma chère, répondit le comte qui s'avisa d'être logique, ce que vous dites signifie que, sans leurs enfants, les femmes manqueraient de vertu et planteraient là leurs maris.
La comtesse se leva brusquement et emmena Madeleine sur le perron.
--Voilà le mariage, mon cher, dit le comte. Prétendez-vous dire en sortant ainsi que je déraisonne? cria-t-il en prenant son fils par la main et venant au perron auprès de sa femme sur laquelle il lança des regards furieux.
--Au contraire, monsieur, vous m'avez effrayée. Votre réflexion me fait un mal affreux, dit-elle d'une voix creuse en me jetant un regard de criminelle. Si la vertu ne consiste pas à se sacrifier pour ses enfants et pour son mari, qu'est-ce donc que la vertu?
--Se sa-cri-fi-er! reprit le comte, en faisant de chaque syllabe un coup de barre sur le cœur de sa victime. Que sacrifiez-vous donc à vos enfants? que me sacrifiez-vous donc? qui? quoi? répondez? répondrez-vous? Que se passe-t-il donc ici? que voulez-vous dire?
--Monsieur, répondit-elle, seriez-vous donc satisfait d'être aimé pour l'amour de Dieu, ou de savoir votre femme vertueuse pour la vertu en elle-même?
--Madame a raison, dis-je en prenant la parole d'une voix émue qui vibra dans ces deux cœurs où je jetai mes espérances à jamais perdues et que je calmai par l'expression de la plus haute de toutes les douleurs dont le cri sourd éteignit cette querelle comme, quand le lion rugit, tout se tait. Oui, le plus beau privilége que nous ait conféré la raison est de pouvoir rapporter nos vertus aux êtres dont le bonheur est notre ouvrage, et que nous ne rendons heureux ni par calcul, ni par devoir, mais par une inépuisable et volontaire affection.
Une larme brilla dans les yeux d'Henriette.
--Et, cher comte, si par hasard une femme était involontairement soumise a quelque sentiment étranger à ceux que la société lui impose, avouez que plus ce sentiment serait irrésistible, plus elle serait vertueuse en l'étouffant, en se _sacrifiant_ à ses enfants, à son mari. Cette théorie n'est d'ailleurs applicable ni à moi, qui malheureusement offre un exemple du contraire, ni à vous qu'elle ne concernera jamais.
Une main à la fois moite et brûlante se posa sur ma main et s'y appuya silencieusement.
--Vous êtes une belle âme, Félix, dit le comte qui passa non sans grâce sa main sur la taille de sa femme et l'amena doucement à lui, pour lui dire:--Pardonnez, ma chère, à un pauvre malade qui voudrait sans doute être aimé plus qu'il ne le mérite.
--Il est des cœurs qui sont tout générosité, répondit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule du comte qui prit cette phrase pour lui. Cette erreur causa je ne sais quel frémissement à la comtesse; son peigne tomba, ses cheveux se dénouèrent, elle pâlit; son mari qui la soutenait poussa une sorte de rugissement en la sentant défaillir, il la saisit comme il eût fait de sa fille et la porta sur le canapé du salon où nous l'entourâmes. Henriette garda ma main dans la sienne, comme pour me dire que nous seuls savions le secret de cette scène si simple en apparence, si épouvantable par les déchirements de son âme.
--J'ai tort, me dit-elle à voix basse en un moment où le comte nous laissa seuls pour aller demander un verre d'eau de fleurs d'oranger, j'ai mille fois tort envers vous, que j'ai voulu désespérer quand j'aurais dû vous recevoir à merci. Cher, vous êtes d'une adorable bonté que moi seule puis apprécier. Oui, je le sais, il est des bontés qui sont inspirées par la passion. Les hommes ont plusieurs manières d'être bons; ils sont bons par dédain, par entraînement, par calcul, par indolence de caractère; mais vous, mon ami, vous venez d'être d'une bonté absolue.
--Si cela est, lui dis-je, apprenez que tout ce que je puis avoir de grand en moi vient de vous. Ne savez-vous donc plus que je suis votre ouvrage?
--Cette parole suffit au bonheur d'une femme, répondit-elle au moment où le comte revint. Je suis mieux, dit-elle en se levant, il me faut de l'air.
Nous descendîmes tous sur la terrasse embaumée par les acacias encore en fleurs. Elle avait pris mon bras droit et le serrait contre son cœur en exprimant ainsi de douloureuses pensées; mais c'était, suivant son expression, de ces douleurs qu'elle aimait. Elle voulait sans doute être seule avec moi; mais son imagination inhabile aux ruses de femme ne lui suggérait aucun moyen de renvoyer ses enfants et son mari; nous causions donc de choses indifférentes, pendant qu'elle se creusait la tête en cherchant à se ménager un moment où elle pourrait enfin décharger son cœur dans le mien.