La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03
Part 45
Lisez-moi, je vous en conjure, avec indulgence? Il s'agit ici d'un des problèmes les plus intéressants de la vie humaine, d'une crise à laquelle ont été soumis la plus grande partie des hommes, et que je voudrais expliquer, ne fût-ce que pour allumer un phare sur cet écueil. Cette belle lady, si svelte, si frêle, cette femme de lait, si brisée, si brisable, si douce, d'un front si caressant, couronnée de cheveux de couleur fauve et si fins, cette créature dont l'éclat semble phosphorescent et passager, est une organisation de fer. Quelque fougueux qu'il soit, aucun cheval ne résiste à son poignet nerveux, à cette main molle en apparence et que rien ne lasse. Elle a le pied de la biche, un petit pied sec et musculeux, sous une grâce d'enveloppe indescriptible. Elle est d'une force à ne rien craindre dans une lutte; nul homme ne peut la suivre à cheval; elle gagnerait le prix d'un _steeple chase_ sur des centaures; elle tire les daims et les cerfs sans arrêter son cheval. Son corps ignore la sueur, il aspire le feu dans l'atmosphère et vit dans l'eau sous peine de ne pas vivre. Aussi sa passion est-elle tout africaine; son désir va comme le tourbillon du désert, le désert dont l'ardente immensité se peint dans ses yeux, le désert plein d'azur et d'amour, avec son ciel inaltérable, avec ces fraîches nuits étoilées. Quelles oppositions avec Clochegourde! L'orient et l'occident, l'une attirant à elle les moindres parcelles humides pour s'en nourrir, l'autre exsudant son âme, enveloppant ses fidèles d'une lumineuse atmosphère; celle-ci, vive et svelte; celle-là, lente et grasse. Enfin, avez-vous jamais réfléchi au sens général des mœurs anglaises? N'est-ce pas la divinisation de la matière, un épicuréisme défini, médité, savamment appliqué? Quoi qu'elle fasse ou dise, l'Angleterre est matérialiste, à son insu peut-être. Elle a des prétentions religieuses et morales, d'où la spiritualité divine, d'où l'âme catholique est absente, et dont la grâce fécondante ne sera remplacée par aucune hypocrisie, quelque bien jouée qu'elle soit. Elle possède au plus haut degré cette science de l'existence qui bonifie les moindres parcelles de la matérialité, qui fait que votre pantoufle est la plus exquise pantoufle du monde, qui donne à votre linge une saveur indicible, qui double de cèdre et parfume les commodes; qui verse à l'heure dite un thé suave, savamment déplié, qui bannit la poussière, cloue des tapis depuis la première marche jusque dans les derniers replis de la maison, brosse les murs des caves, polit le marteau de la porte, assouplit les ressorts du carrosse, qui fait de la matière une pulpe nourrissante et cotonneuse, brillante et propre au sein de laquelle l'âme expire sous la jouissance, qui produit l'affreuse monotonie du bien-être, donne une vie sans opposition dénuée de spontanéité et qui pour tout dire vous machinise. Ainsi, je connus tout à coup au sein de ce luxe anglais une femme peut-être unique en son sexe, qui m'enveloppa dans les rets de cet amour renaissant de son agonie et aux prodigalités duquel j'apportais une continence sévère, de cet amour qui a des beautés accablantes, une électricité à lui, qui vous introduit souvent dans les cieux par les portes d'ivoire de son demi-sommeil, ou qui vous y enlève en croupe sur ses reins ailés. Amour horriblement ingrat, qui rit sur les cadavres de ceux qu'il tue; amour sans mémoire, un cruel amour qui ressemble à la politique anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes. Vous comprenez déjà le problème. L'homme est composé de matière et d'esprit; l'animalité vient aboutir en lui, et l'ange commence à lui. De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future que nous pressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs dont nous ne sommes pas entièrement détachés: un amour charnel et un amour divin. Tel homme les résout en un seul, tel autre s'abstient; celui-ci fouille le sexe entier pour y chercher la satisfaction de ses appétits antérieurs, celui-là l'idéalise en une seule femme dans laquelle se résume l'univers; les uns flottent indécis entre les voluptés de la matière et celles de l'esprit, les autres spiritualisent la chair en lui demandant ce qu'elle ne saurait donner. Si, pensant à ces traits généraux de l'amour, vous tenez compte des répulsions et des affinités qui résultent de la diversité des organisations, et qui brisent les pactes conclus entre ceux qui ne se sont pas éprouvés; si vous y joignez les erreurs produites par les espérances des gens qui vivent plus spécialement par l'esprit, par le cœur ou par l'action, qui pensent, qui sentent ou qui agissent, et dont les vocations sont trompées, méconnues dans une association où il se trouve deux êtres, également doubles; vous aurez une grande indulgence pour les malheurs envers lesquels la société se montre sans pitié. Eh! bien, lady Arabelle contente les instincts, les organes, les appétits, les vices et les vertus de la matière subtile dont nous sommes faits; elle était la maîtresse du corps. Madame de Mortsauf était l'épouse de l'âme. L'amour que satisfait la maîtresse a des bornes, la matière est finie, ses propriétés ont des forces calculées, elle est soumise à d'inévitables saturations; je sentais souvent je ne sais quel vide à Paris, près de lady Dudley. L'infini est le domaine du cœur, l'amour était sans borne à Clochegourde. J'aimais passionnément lady Arabelle, et certes, si la bête était sublime en elle, elle avait aussi de la supériorité dans l'intelligence; sa conversation moqueuse embrassait tout. Mais j'adorais Henriette. La nuit je pleurais de bonheur, le matin je pleurais de remords. Il est certaines femmes assez savantes pour cacher leur jalousie sous la bonté la plus angélique; c'est celles qui, semblables à lady Dudley, ont dépassé trente ans. Ces femmes savent alors sentir et calculer, presser tout le suc du présent et penser à l'avenir; elles peuvent étouffer des gémissements souvent légitimes avec l'énergie du chasseur qui ne s'aperçoit pas d'une blessure en poursuivant son bouillant hallali. Sans parler de madame de Mortsauf, Arabelle essayait de la tuer dans mon âme, où elle la retrouvait toujours, et sa passion se ravivait au souffle de cet amour invincible. Afin de triompher par des comparaisons qui fussent à son avantage, elle ne se montra ni soupçonneuse, ni tracassière, ni curieuse, comme le sont la plupart des jeunes femmes; mais, semblable à la lionne qui a saisi dans sa gueule et rapporté dans son antre une proie à ronger, elle veillait à ce que rien ne troublât son bonheur, et me gardait comme une conquête insoumise. J'écrivais à Henriette sous ses yeux, jamais elle ne lut une seule ligne, jamais elle ne chercha par aucun moyen à savoir l'adresse écrite sur mes lettres. J'avais ma liberté. Elle semblait s'être dit:--Si je le perds, je n'en accuserai que moi. Et elle s'appuyait fièrement sur un amour si dévoué qu'elle m'aurait donné sa vie sans hésiter si je la lui avais demandée. Enfin elle m'avait fait croire que, si je la quittais, elle se tuerait aussitôt. Il fallait l'entendre à ce sujet célébrer la coutume des veuves indiennes qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris.--«Quoique dans l'Inde cet usage soit une distinction réservée à la classe noble, et que, sous ce rapport, il soit peu compris des Européens incapables de deviner la dédaigneuse grandeur de ce privilége, avouez, me disait-elle, que, dans nos plates mœurs modernes, l'aristocratie ne peut plus se relever que par l'extraordinaire des sentiments? Comment puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble pas au leur, si ce n'est en mourant autrement qu'ils ne meurent? Des femmes sans naissance peuvent avoir les diamants, les étoffes, les chevaux, les écussons même qui devraient nous être réservés, car on achète un nom! Mais, aimer, tête levée, à contresens de la loi, mourir pour l'idole que l'on s'est choisie en se taillant un linceul dans les draps de son lit, soumettre le monde et le ciel à un homme en dérobant ainsi au Tout-Puissant le droit de faire un Dieu, ne le trahir pour rien, pas même pour la vertu; car se refuser à lui au nom du devoir, n'est-ce pas se donner à quelque chose qui n'est pas _lui_?... que ce soit un homme ou une idée, il y a toujours trahison! Voilà des grandeurs où n'atteignent pas les femmes vulgaires; elles ne connaissent que deux routes communes, ou le grand chemin de la vertu, ou le bourbeux sentier de la courtisane!» Elle procédait, vous le voyez, par l'orgueil, elle flattait toutes les vanités en les déifiant, elle me mettait si haut qu'elle ne pouvait vivre qu'à mes genoux; aussi toutes les séductions de son esprit étaient-elles exprimées par sa pose d'esclave et par son entière soumission. Elle savait rester tout un jour, étendue à mes pieds, silencieuse, occupée à me regarder, épiant l'heure du plaisir comme une cadine du sérail et l'avançant par d'habiles coquetteries, tout en paraissant l'attendre. Par quels mots peindre les six premiers mois pendant lesquels je fus en proie aux énervantes jouissances d'un amour fertile en plaisirs, et qui les variait avec le savoir que donne l'expérience, mais en cachant son instruction sous les emportements de la passion. Ces plaisirs, subite révélation de la poésie des sens, constituent le lien vigoureux par lequel les jeunes gens s'attachent aux femmes plus âgées qu'eux; mais ce lien est l'anneau du forçat, il laisse dans l'âme une ineffaçable empreinte, il y met un dégoût anticipé pour les amours frais, candides, riches de fleurs seulement, et qui ne savent pas servir d'alcohol dans des coupes d'or curieusement ciselées, enrichies de pierres où brillent d'inépuisables feux. En savourant les voluptés que je rêvais sans les connaître, que j'avais exprimées dans mes _selam_, et que l'union des âmes rend mille fois plus ardentes, je ne manquai pas de paradoxes pour me justifier à moi-même la complaisance avec laquelle je m'abreuvais à cette belle coupe. Souvent lorsque, perdue dans l'infini de la lassitude, mon âme dégagée du corps voltigeait loin de la terre, je pensais que ces plaisirs étaient un moyen d'annuler la matière et de rendre l'esprit à son vol sublime. Souvent lady Dudley, comme beaucoup de femmes, profitait de l'exaltation à laquelle conduit l'excès du bonheur, pour me lier par des serments; et, sous le coup d'un désir, elle m'arrachait des blasphèmes contre l'ange de Clochegourde. Une fois traître, je devins fourbe. Je continuai d'écrire à madame de Mortsauf comme si j'étais toujours le même enfant au méchant petit habit bleu qu'elle aimait tant; mais, je l'avoue, son don de seconde vue m'épouvantait quand je pensais aux désastres qu'une indiscrétion pouvait causer dans le joli château de mes espérances. Souvent, au milieu de mes joies, une soudaine douleur me glaçait, j'entendais le nom d'Henriette prononcé par une voix d'en haut comme le:--_Caïn, où est Abel?_ de l'Écriture. Mes lettres restèrent sans réponse. Je fus saisi d'une horrible inquiétude, je voulus partir pour Clochegourde. Arabelle ne s'y opposa point, mais elle parla naturellement de m'accompagner en Touraine. Son caprice aiguisé par la difficulté, ses pressentiments justifiés par un bonheur inespéré, tout avait engendré chez elle un amour réel qu'elle désirait rendre unique. Son génie de femme lui fit apercevoir dans ce voyage un moyen de me détacher entièrement de madame de Mortsauf; tandis que, aveuglé par la peur, emporté par la naïveté de la passion vraie, je ne vis pas le piége où j'allais être pris. Lady Dudley proposa les concessions les plus humbles et prévint toutes les objections. Elle consentit à demeurer près de Tours, à la campagne, inconnue, déguisée, sans sortir le jour, et à choisir pour nos rendez-vous les heures de la nuit où personne ne pouvait nous rencontrer. Je partis de Tours à cheval pour Clochegourde. J'avais mes raisons en y venant ainsi, car il me fallait pour mes excursions nocturnes un cheval, et le mien était un cheval arabe que lady Esther Stanhope avait envoyé à la marquise, et qu'elle m'avait échangé contre ce fameux tableau de Rembrandt, qu'elle a dans son salon à Londres, et que j'ai si singulièrement obtenu. Je pris le chemin que j'avais parcouru pédestrement six ans auparavant, et m'arrêtai sous le noyer. De là, je vis madame de Mortsauf en robe blanche au bord de la terrasse. Aussitôt je m'élançai vers elle avec la rapidité de l'éclair, et fus en quelques minutes au bas du mur, après avoir franchi la distance en droite ligne, comme s'il s'agissait d'une course au clocher. Elle entendit les bonds prodigieux de l'hirondelle du désert, et, quand je l'arrêtai net au coin de la terrasse, elle me dit:--Ah! vous voilà!
Ces trois mots me foudroyèrent. Elle savait mon aventure. Qui la lui avait apprise? sa mère, de qui plus tard elle me montra la lettre odieuse! La faiblesse indifférente de cette voix, jadis si pleine de vie, la pâleur mate du son révélaient une douleur mûrie, exhalaient je ne sais quelle odeur de fleurs coupées sans retour. L'ouragan de l'infidélité, semblable à ces crues de la Loire qui ensablent à jamais une terre, avait passé sur son âme en faisant un désert là où verdoyaient d'opulentes prairies. Je fis entrer mon cheval par la petite porte; il se coucha sur le gazon à mon commandement, et la comtesse, qui s'était avancée à pas lents, s'écria:--Le bel animal! Elle se tenait les bras croisés pour que je ne prisse pas sa main, je devinai son intention.--Je vais prévenir monsieur de Mortsauf, dit-elle en me quittant.
Je demeurai debout, confondu, la laissant aller, la contemplant, toujours noble, lente, fière, plus blanche que je ne l'avais vue, mais gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère mélancolie, et penchant la tête comme un lys trop chargé de pluie.
--Henriette! criai-je avec la rage de l'homme qui se sent mourir.
Elle ne se retourna point, elle ne s'arrêta pas, elle dédaigna de me dire qu'elle m'avait retiré son nom, qu'elle n'y répondait plus, elle marchait toujours. Je pourrai dans cette épouvantable vallée où doivent tenir des millions de peuples devenus poussière et dont l'âme anime maintenant la surface du globe, je pourrai me trouver petit au sein de cette foule pressée sous les immensités lumineuses qui l'éclaireront de leur gloire; mais alors je serai moins aplati que je ne le fus devant cette forme blanche, montant comme monte dans les rues d'une ville quelque inflexible inondation, montant d'un pas égal à son château de Clochegourde, la gloire et le supplice de cette Didon chrétienne! Je maudis Arabelle par une seule imprécation qui l'eût tuée si elle l'eût entendue, elle qui avait tout laissé pour moi, comme on laisse tout pour Dieu! Je restai perdu dans un monde de pensées, en apercevant de tous côtés l'infini de la douleur. Je les vis alors descendant tous. Jacques courait avec l'impétuosité naïve de son âge. Gazelle aux yeux mourants, Madeleine accompagnait sa mère. Je serrai Jacques contre mon cœur en versant sur lui les effusions de l'âme et les larmes que rejetait sa mère. Monsieur de Mortsauf vint à moi, me tendit les bras, me pressa sur lui, m'embrassa sur les joues, en me disant:--Félix, j'ai su que je vous devais la vie!
Madame de Mortsauf nous tourna le dos pendant cette scène, en prenant le prétexte de montrer le cheval à Madeleine stupéfaite.
--Ha! diantre! voilà bien les femmes, cria le comte en colère, elles examinent votre cheval.
Madeleine se retourna, vint à moi, je lui baisai la main en regardant la comtesse qui rougit.
--Elle est bien mieux, Madeleine, dis-je.
--Pauvre fillette! répondit la comtesse en la baisant au front.
--Oui, pour le moment, ils sont tous bien, répondit le comte. Moi seul, mon cher Félix, suis délabré comme une vieille tour qui va tomber.
--Il paraît que le général a toujours ses dragons noirs, repris-je en regardant madame de Mortsauf.
--Nous avons tous nos _blues devils_, répondit-elle. N'est-ce pas le mot anglais?
Nous remontâmes vers les clos en nous promenant ensemble, et sentant tous qu'il était survenu quelque grave événement. Elle n'avait aucun désir d'être seule avec moi. Enfin j'étais son hôte.
--Pour le coup, et votre cheval? dit le comte quand nous fûmes sortis.
--Vous verrez, reprit la comtesse, que j'aurai tort en y pensant, et tort en n'y pensant plus.
--Mais oui, dit-il, il faut tout faire en temps utile.
--J'y vais, dis-je en trouvant ce froid accueil insupportable. Moi seul puis le faire sortir, et le caser comme il faut. Mon _groom_ vient par la voiture de Chinon, il le pansera.
--Le _groom_ arrive-t-il aussi d'Angleterre? dit-elle.
--Il ne s'en fait que là, répondit le comte qui devint gai en voyant sa femme triste.
La froideur de sa femme fut une occasion de la contredire, il m'accabla de son amitié. Je connus la pesanteur de l'attachement d'un mari. Ne croyez pas que le moment où leurs attentions assassinent les âmes nobles soit le temps où leurs femmes prodiguent une affection qui semble leur être volée; non! ils sont odieux et insupportables le jour où cet amour s'envole. La bonne intelligence, condition essentielle aux attachements de ce genre, apparaît alors comme un moyen; elle pèse alors, elle est horrible comme tout moyen que sa fin ne justifie plus.
--Mon cher Félix, me dit le comte en me prenant les mains et me les serrant affectueusement, pardonnez à madame de Mortsauf, les femmes ont besoin d'être quinteuses, leur faiblesse les excuse, elles ne sauraient avoir l'égalité d'humeur que nous donne la force du caractère. Elle vous aime beaucoup, je le sais; mais...
Pendant que le comte parlait, madame de Mortsauf s'éloigna de nous insensiblement de manière à nous laisser seuls.
--Félix, me dit-il alors à voix basse en contemplant sa femme qui remontait au château accompagnée de ses deux enfants, j'ignore ce qui se passe dans l'âme de madame de Mortsauf, mais son caractère a complétement changé depuis six semaines. Elle si douce, si dévouée jusqu'ici, devient d'une maussaderie incroyable!
Manette m'apprit plus tard que la comtesse était tombée dans un abattement qui la rendait insensible aux tracasseries du comte. En ne rencontrant plus de terre molle où planter ses flèches, cet homme était devenu inquiet comme l'enfant qui ne voit plus remuer le pauvre insecte qu'il tourmente. En ce moment il avait besoin d'un confident comme l'exécuteur a besoin d'un aide.
--Essayez, dit-il après une pause, de questionner madame de Mortsauf. Une femme a toujours des secrets pour son mari; mais elle vous confiera peut-être le sujet de ses peines. Dût-il m'en coûter la moitié des jours qui me restent et la moitié de ma fortune, je sacrifierais tout pour la rendre heureuse. Elle est si nécessaire à ma vie! Si dans ma vieillesse je ne sentais pas toujours cet ange à mes côtés, je serais le plus malheureux des hommes! je voudrais mourir tranquille. Dites-lui donc qu'elle n'a pas long-temps à me supporter. Moi, Félix, mon pauvre ami, je m'en vais, je le sais. Je cache à tout le monde la fatale vérité, pourquoi les affliger par avance? Toujours le pylore, mon ami! J'ai fini par saisir les causes de la maladie, la sensibilité m'a tué. En effet, toutes nos affections frappent sur le centre gastrique...
--En sorte, lui dis-je en souriant, que les gens de cœur périssent par l'estomac.
--Ne riez pas, Félix, rien n'est plus vrai. Les peines trop vives exagèrent le jeu du grand sympathique. Cette exaltation de la sensibilité entretient dans une constante irritation la muqueuse de l'estomac. Si cet état persiste, il amène des perturbations d'abord insensibles dans les fonctions digestives: les sécrétions s'altèrent, l'appétit se déprave et la digestion se fait capricieuse: bientôt des douleurs poignantes apparaissent, s'aggravent et deviennent de jour en jour plus fréquentes; puis la désorganisation arrive à son comble comme si quelque poison lent se mêlait au bol alimentaire; la muqueuse s'épaissit, l'induration de la valvule du pylore s'opère et il s'y forme un squirrhe dont il faut mourir. Eh! bien, j'en suis là, mon cher! L'induration marche sans que rien puisse l'arrêter. Voyez mon teint jaune-paille, mes yeux secs et brillants, ma maigreur excessive? Je me dessèche. Que voulez-vous, j'ai rapporté de l'émigration le germe de cette maladie: j'ai tant souffert alors! Mon mariage, qui pouvait réparer les maux de l'émigration, loin de calmer mon âme ulcérée, a ravivé la plaie. Qu'ai-je trouvé ici? d'éternelles alarmes causées par mes enfants, des chagrins domestiques, une fortune à refaire, des économies qui engendraient mille privations que j'imposais à ma femme et dont je pâtissais le premier. Enfin, je ne puis confier ce secret qu'à vous, mais voici ma plus dure peine. Quoique Blanche soit un ange, elle ne me comprend pas; elle ne sait rien de mes douleurs, elle les contrarie, je lui pardonne! Tenez, ceci est affreux à dire, mon ami; mais une femme moins vertueuse qu'elle m'aurait rendu plus heureux en se prêtant à des adoucissements que Blanche n'imagine pas, car elle est niaise comme un enfant! Ajoutez que mes gens me tourmentent, c'est des buses qui entendent grec lorsque je parle français. Quand notre fortune a été reconstruite, coussi coussi, quand j'ai eu moins d'ennui, le mal était fait, j'atteignais à la période des appétits dépravés; puis est venue ma grande maladie, si mal prise par Origet. Bref, aujourd'hui je n'ai pas six mois à vivre...
J'écoutais le comte avec terreur. En revoyant la comtesse, le brillant de ses yeux secs et la teinte jaune-paille de son front m'avaient frappé, j'entraînai le comte vers la maison en paraissant écouter ses plaintes mêlées de dissertations médicales; mais je ne songeais qu'à Henriette et voulais l'observer. Je trouvai la comtesse dans le salon, où elle assistait à une leçon de mathématiques donnée à Jacques par l'abbé de Dominis, en montrant à Madeleine un point de tapisserie. Autrefois elle aurait bien su, le jour de mon arrivée, remettre ses occupations pour être toute à moi; mais mon amour était si profondément vrai que je refoulai dans mon cœur le chagrin que me causa ce contraste entre le présent et le passé; car je voyais la fatale teinte jaune-paille qui, sur ce céleste visage, ressemblait au reflet des lueurs divines que les peintres italiens ont mises à la figure des saintes. Je sentis alors en moi le vent glacé de la mort. Puis quand le feu de ses yeux dénués de l'eau limpide où jadis nageait son regard tomba sur moi, je frissonnai; j'aperçus alors quelques changements dus au chagrin et que je n'avais point remarqués en plein air: les lignes si menues qui, à ma dernière visite, n'étaient que légèrement imprimées sur son front, l'avaient creusé; ses tempes bleuâtres semblaient ardentes et concaves; ses yeux s'étaient enfoncés sous leurs arcades attendries, et le tour avait bruni; elle était mortifiée comme le fruit sur lequel les meurtrissures commencent à paraître, et qu'un ver intérieur fait prématurément blondir. Moi, dont toute l'ambition était de verser le bonheur à flots dans son âme, n'avais-je pas jeté l'amertume dans la source où se rafraîchissait sa vie, où se retrempait son courage? Je vins m'asseoir à ses côtés, et lui dis d'une voix où pleurait le repentir:--Êtes-vous contente de votre santé?
--Oui, répondit-elle en plongeant ses yeux dans les miens. Ma santé, la voici, reprit-elle en me montrant Jacques et Madeleine.