La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03
Part 33
Je sortis sans que le comte s'aperçût de ma disparition. De la terrasse où je me rendis à pas lents, j'entendis les éclats de sa voix et ses gémissements qui partaient de sa chambre contiguë à la salle à manger. A travers la tempête, j'entendis aussi la voix de l'ange qui, par intervalles, s'élevait comme un chant de rossignol au moment où la pluie va cesser. Je me promenais sous les acacias par la plus belle nuit du mois d'août finissant, en attendant que la comtesse m'y rejoignît. Elle allait venir, son geste me l'avait promis. Depuis quelques jours une explication flottait entre nous, et semblait devoir éclater au premier mot qui ferait jaillir la source trop pleine en nos âmes. Quelle honte retardait l'heure de notre parfaite entente? Peut-être aimait-elle autant que je l'aimais ce tressaillement semblable aux émotions de la peur, qui meurtrit la sensibilité, pendant ces moments où l'on retient sa vie près de déborder, où l'on hésite à dévoiler son intérieur, en obéissant à la pudeur qui agite les jeunes filles avant qu'elles ne se montrent à l'époux aimé. Nous avions agrandi nous-mêmes par nos pensées accumulées cette première confidence devenue nécessaire. Une heure se passa. J'étais assis sur la balustrade en briques, quand le retentissement de son pas mêlé au bruit onduleux de la robe flottante anima l'air calme du soir. C'est des sensations auxquelles le cœur ne suffit pas.
--Monsieur de Mortsauf est maintenant endormi, me dit-elle. Quand il est ainsi, je lui donne une tasse d'eau dans laquelle on a fait infuser quelques têtes de pavots, et les crises sont assez éloignées pour que ce remède si simple ait toujours la même vertu. Monsieur, me dit-elle en changeant de ton et prenant sa plus persuasive inflexion de voix, un hasard malheureux vous a livré des secrets jusqu'ici soigneusement gardés, promettez-moi d'ensevelir dans votre cœur le souvenir de cette scène. Faites-le pour moi, je vous en prie. Je ne vous demande pas de serment, dites-moi le _oui_ de l'homme d'honneur, je serai contente.
--Ai-je donc besoin de prononcer ce _oui_? lui dis-je. Ne nous sommes-nous jamais compris?
--Ne jugez point défavorablement monsieur de Mortsauf en voyant les effets de longues souffrances endurées pendant l'émigration, reprit-elle. Demain il ignorera complétement les choses qu'il aura dites, et vous le trouverez excellent et affectueux.
--Cessez, madame, lui répondis-je, de vouloir justifier le comte, je ferai tout ce que vous voudrez. Je me jetterais à l'instant dans l'Indre, si je pouvais ainsi renouveler monsieur de Mortsauf et vous rendre à une vie heureuse. La seule chose que je ne puisse refaire est mon opinion, rien n'est plus fortement tissu en moi. Je vous donnerais ma vie, je ne puis vous donner ma conscience; je puis ne pas l'écouter, mais puis-je l'empêcher de parler? or, dans mon opinion, monsieur de Mortsauf est...
--Je vous entends, dit-elle, en m'interrompant avec une brusquerie insolite, vous avez raison. Le comte est nerveux comme une petite maîtresse, reprit-elle pour adoucir l'idée de la folie en adoucissant le mot, mais il n'est ainsi que par intervalles, une fois au plus par année, lors des grandes chaleurs. Combien de maux a causés l'émigration! Combien de belles existences perdues! Il eût été, j'en suis certaine, un grand homme de guerre, l'honneur de son pays.
--Je le sais, lui dis-je en l'interrompant à mon tour, et lui faisant comprendre qu'il était inutile de me tromper.
Elle s'arrêta, posa l'une de ses mains sur son front, et me dit:--Qui vous a donc ainsi produit dans notre intérieur? Dieu veut-il m'envoyer un secours, une vive amitié qui me soutienne! reprit-elle en appuyant sa main sur la mienne avec force, car vous êtes bon, généreux... Elle leva les yeux vers le ciel, comme pour invoquer un visible témoignage qui lui confirmât ses secrètes espérances, et les reporta sur moi. Électrisé par ce regard qui jetait une âme dans la mienne, j'eus, selon la jurisprudence mondaine, un manque de tact; mais, chez certaines âmes, n'est-ce pas souvent précipitation généreuse au-devant d'un danger, envie de prévenir un choc, crainte d'un malheur qui n'arrive pas, et plus souvent encore n'est-ce pas l'interrogation brusque faite à un cœur, un coup donné pour savoir s'il résonne à l'unisson? Plusieurs pensées s'élevèrent en moi comme des lueurs, et me conseillèrent de laver la tache qui souillait ma candeur, au moment où je prévoyais une complète initiation.
--Avant d'aller plus loin, lui dis-je d'une voix altérée par des palpitations facilement entendues dans le profond silence où nous étions, permettez-moi de purifier un souvenir du passé?
--Taisez-vous, me dit-elle vivement en me mettant sur les lèvres un doigt qu'elle ôta aussitôt. Elle me regarda fièrement comme une femme trop haut située pour que l'injure puisse l'atteindre, et me dit d'une voix troublée:--Je sais de quoi vous voulez parler. Il s'agit du premier, du dernier, du seul outrage que j'aurai reçu! Ne parlez jamais de ce bal. Si la chrétienne vous a pardonné, la femme souffre encore.
--Ne soyez pas plus impitoyable que ne l'est Dieu, lui dis-je en gardant entre mes cils les larmes qui me vinrent aux yeux.
--Je dois être plus sévère, je suis plus faible, répondit-elle.
--Mais, repris-je avec une manière de révolte enfantine, écoutez-moi, quand ce ne serait que pour la première, la dernière et la seule fois de votre vie.
--Eh! bien, dit-elle, parlez! Autrement, vous croiriez que je crains de vous entendre.
Sentant alors que ce moment était unique en notre vie, je lui dis avec cet accent qui commande l'attention, que les femmes au bal m'avaient été toutes indifférentes comme celles que j'avais aperçues jusqu'alors; mais qu'en la voyant, moi de qui la vie était si studieuse, de qui l'âme était si peu hardie, j'avais été comme emporté par une frénésie qui ne pouvait être condamnée que par ceux qui ne l'avaient jamais éprouvée, que jamais cœur d'homme ne fut si bien empli du désir auquel ne résiste aucune créature et qui fait tout vaincre, même la mort...
--Et le mépris? dit-elle en m'arrêtant.
--Vous m'avez donc méprisé? lui demandai-je.
--Ne parlons plus de ces choses, dit-elle.
--Mais parlons-en! lui répondis-je avec une exaltation causée par une douleur surhumaine. Il s'agit de tout moi-même, de ma vie inconnue, d'un secret que vous devez connaître; autrement je mourrais de désespoir! Ne s'agit-il pas aussi de vous, qui, sans le savoir, avez été la Dame aux mains de laquelle reluit la couronne promise aux vainqueurs du tournoi.
Je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous l'ai dite, en la jugeant à distance; mais avec les paroles ardentes du jeune homme de qui les blessures saignaient encore. Ma voix retentit comme la hache des bûcherons dans une forêt. Devant elle tombèrent à grand bruit les années mortes, les longues douleurs qui les avaient hérissées de branches sans feuillages. Je lui peignis avec des mots enfiévrés une foule de détails terribles dont je vous ai fait grâce. J'étalai le trésor de mes vœux brillants, l'or vierge de mes désirs, tout un cœur brûlant conservé sous les glaces de ces Alpes entassées par un continuel hiver. Lorsque, courbé sous le poids de mes souffrances redites avec les charbons d'Isaïe, j'attendis un mot de cette femme qui m'écoutait la tête baissée, elle éclaira les ténèbres par un regard, elle anima les mondes terrestres et divins par un seul mot.
--Nous avons eu la même enfance! dit-elle en me montrant un visage où reluisait l'auréole des martyrs. Après une pause où nos âmes se marièrent dans cette même pensée consolante: Je n'étais donc pas seul à souffrir! la comtesse me dit de sa voix réservée pour parler à ses chers petits, comment elle avait eu le tort d'être une fille quand les fils étaient morts. Elle m'expliqua les différences que son état de fille sans cesse attachée aux flancs d'une mère mettait entre ses douleurs et celles d'un enfant jeté dans le monde des colléges. Ma solitude avait été comme un paradis, comparée au contact de la meule sous laquelle son âme fut sans cesse meurtrie, jusqu'au jour où sa véritable mère, sa bonne tante l'avait sauvée en l'arrachant à ce supplice dont elle me raconta les renaissantes douleurs. C'était les inexplicables pointilleries insuportables aux natures nerveuses qui ne reculent pas devant un coup de poignard et meurent sous l'épée de Damoclès: tantôt une expansion généreuse arrêtée par un ordre glacial, tantôt un baiser froidement reçu; un silence imposé, reproché tour à tour; des larmes dévorées qui lui restaient sur le cœur; enfin les mille tyrannies du couvent, cachées aux yeux des étrangers sous les apparences d'une maternité glorieusement exaltée. Sa mère tirait vanité d'elle, et la vantait; mais elle payait cher le lendemain ces flatteries nécessaires au triomphe de l'institutrice. Quand, à force d'obéissance et de douceur, elle croyait avoir vaincu le cœur de la mère et qu'elle s'ouvrait à elle, le tyran reparaissait armé de ces confidences. Un espion n'eût pas été si lâche ni si traître. Tous ses plaisirs de jeune fille, ses fêtes lui avaient été chèrement vendues, car elle était grondée d'avoir été heureuse, comme elle l'eût été pour une faute. Jamais les enseignements de sa noble éducation ne lui avaient été donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle n'en voulait point à sa mère, elle se reprochait seulement de ressentir moins d'amour que de terreur pour elle. Peut-être, pensait cet ange, ces sévérités étaient-elles nécessaires? ne l'avaient-elles pas préparée à sa vie actuelle? En l'écoutant, il me semblait que la harpe de Job de laquelle j'avais tiré de sauvages accords, maintenant maniée par des doigts chrétiens, y répondait en chantant les litanies de la Vierge au pied de la croix.
--Nous vivions dans la même sphère avant de nous retrouver ici, vous partie de l'orient et moi de l'occident.
Elle agita la tête par un mouvement désespéré:--A vous l'orient, à moi l'occident, dit-elle. Vous vivrez heureux, je mourrai de douleur! Les hommes font eux-mêmes les événements de leur vie, et la mienne est à jamais fixée. Aucune puissance ne peut briser cette lourde chaîne à laquelle la femme tient par un anneau d'or, emblème de la pureté des épouses.
Nous sentant alors jumeaux du même sein, elle ne conçut point que les confidences se fissent à demi entre frères abreuvés aux même sources. Après le soupir naturel aux cœurs purs au moment où ils s'ouvrent, elle me raconta les premiers jours de son mariage, ses premières déceptions, tout le _renouveau_ du malheur. Elle avait, comme moi, connu les petits faits, si grands pour les âmes dont la limpide substance est ébranlée tout entière au moindre choc, de même qu'une pierre jetée dans un lac en agite également la surface et la profondeur. En se mariant, elle possédait ses épargnes, ce peu d'or qui représente les heures joyeuses, les mille désirs du jeune âge; en un jour de détresse, elle l'avait généreusement donné sans dire que c'était des souvenirs et non des pièces d'or; jamais son mari ne lui en avait tenu compte, il ne se savait pas son débiteur! En échange de ce trésor englouti dans les eaux dormantes de l'oubli, elle n'avait pas obtenu ce regard mouillé qui solde tout, qui pour les âmes généreuses est comme un éternel joyau dont les feux brillent aux jours difficiles. Comme elle avait marché de douleur en douleur! Monsieur de Mortsauf oubliait de lui donner l'argent nécessaire à la maison; il se réveillait d'un rêve quand, après avoir vaincu toutes ses timidités de femme, elle lui en demandait; et jamais il ne lui avait une seule fois évité ces cruels serrements de cœur! Quelle terreur vint la saisir au moment où la nature maladive de cet homme ruiné s'était dévoilée! elle avait été brisée par le premier éclat de ses folles colères. Par combien de réflexions dures n'avait-elle point passé avant de regarder comme nul son mari, cette imposante figure qui domine l'existence d'une femme! De quelles horribles calamités furent suivies ses deux couches! Quel saisissement à l'aspect de deux enfants mort-nés? Quel courage pour se dire: «Je leur soufflerai la vie! je les enfanterai de nouveau tous les jours!» Puis quel désespoir de sentir un obstacle dans le cœur et dans la main d'où les femmes tirent leurs secours! Elle avait vu cet immense malheur déroulant ses savanes épineuses à chaque difficulté vaincue. A la montée de chaque rocher, elle avait aperçu de nouveaux déserts à franchir, jusqu'au jour où elle eut bien connu son mari, l'organisation de ses enfants, et le pays où elle devait vivre; jusqu'au jour où, comme l'enfant arraché par Napoléon aux tendres soins du logis, elle eut habitué ses pieds à marcher dans la boue et dans la neige, accoutumé son front aux boulets, toute sa personne à la passive obéissance du soldat. Ces choses que je vous résume, elle me les dit alors dans leur ténébreuse étendue, avec leur cortége de faits désolants, de batailles conjugales perdues, d'essais infructueux.
--Enfin, me dit-elle en terminant, il faudrait demeurer ici quelques mois pour savoir combien de peines me coûtent les améliorations de Clochegourde, combien de patelineries fatigantes pour lui faire vouloir la chose la plus utile à ses intérêts! Quelle malice d'enfant le saisit quand une chose due à mes conseils ne réussit pas tout d'abord! Avec quelle joie il s'attribue le bien! Quelle patience m'est nécessaire pour toujours entendre des plaintes quand je me tue à lui sarcler ses heures, à lui embaumer son air, à lui sabler, à lui fleurir les chemins qu'il a semés de pierres. Ma récompense est ce terrible refrain: «--Je vais mourir! la vie me pèse!» S'il a le bonheur d'avoir du monde chez lui, tout s'efface, il est gracieux et poli. Pourquoi n'est-il pas ainsi pour sa famille? Je ne sais comment expliquer ce manque de loyauté chez un homme parfois vraiment chevaleresque. Il est capable d'aller secrètement à franc étrier me chercher à Paris une parure comme il le fit dernièrement pour le bal de la ville. Avare pour sa maison, il serait prodigue pour moi, si je le voulais. Ce devrait être l'inverse: je n'ai besoin de rien, et sa maison est lourde. Dans le désir de lui rendre la vie heureuse, et sans songer que je serais mère, peut-être l'ai-je habitué à me prendre pour sa victime; moi qui en usant de quelques cajoleries, le mènerais comme un enfant, si je pouvais m'abaisser à jouer un rôle qui me semble infâme! Mais l'intérêt de la maison exige que je sois calme et sévère comme une statue de la Justice, et cependant, moi aussi, j'ai l'âme expansive et tendre!
--Pourquoi, lui dis-je, n'usez-vous pas de cette influence pour vous rendre maîtresse de lui, pour le gouverner?
--S'il ne s'agissait que de moi seule, je ne saurais ni vaincre son silence obtus, opposé pendant des heures entières à des arguments justes, ni répondre à des observations sans logique, de véritables raisons d'enfant. Je n'ai de courage ni contre la faiblesse ni contre l'enfance; elles peuvent me frapper sans que je leur résiste; peut-être opposerais-je la force à la force, mais je suis sans énergie contre ceux que je plains. S'il fallait contraindre Madeleine à quelque chose pour la sauver je mourrais avec elle. La pitié détend toutes mes fibres et mollifie mes nerfs. Aussi les violentes secousses de ces dix années m'ont-elles abattue; maintenant ma sensibilité si souvent attaquée est parfois sans consistance, rien ne la régénère; parfois l'énergie, avec laquelle je supportais les orages, me manque. Oui, parfois je suis vaincue. Faute de repos et de bains de mer où je retremperais mes fibres, je périrai. Monsieur de Mortsauf m'aura tuée et il mourra de ma mort.
--Pourquoi ne quittez-vous pas Clochegourde pour quelques mois? Pourquoi n'iriez-vous pas, accompagnée de vos enfants, au bord de la mer?
--D'abord, monsieur de Mortsauf se croirait perdu si je m'éloignais. Quoiqu'il ne veuille pas croire à sa situation, il en a la conscience. Il se rencontre en lui l'homme et le malade, deux natures différentes dont les contradictions expliquent bien des bizarreries! Puis, il aurait raison de trembler. Tout irait mal ici. Vous avez vu peut-être en moi la mère de famille occupée à protéger ses enfants contre le milan qui plane sur eux. Tâche écrasante, augmentée des soins exigés par monsieur de Mortsauf qui va toujours demandant:--Où est madame? Ce n'est rien. Je suis aussi le précepteur de Jacques, la gouvernante de Madeleine. Ce n'est rien encore! Je suis intendant et régisseur. Vous connaîtrez un jour la portée de mes paroles quand vous saurez que l'exploitation d'une terre est ici la plus fatigante des industries. Nous avons peu de revenus en argent, nos fermes sont cultivées à moitié, système qui veut une surveillance continuelle. Il faut vendre soi-même ses grains, ses bestiaux, ses récoltes de toute nature. Nous avons pour concurrents nos propres fermiers qui s'entendent au cabaret avec les consommateurs, et font les prix après avoir vendu les premiers. Je vous ennuierais si je vous expliquais les mille difficultés de notre agriculture. Quel que soit mon dévouement, je ne puis veiller à ce que nos colons n'amendent pas leurs propres terres avec nos fumiers; je ne puis, ni aller voir si nos métiviers ne s'entendent pas avec eux lors du partage des récoltes, ni savoir le moment opportun pour la vente. Or, si vous venez à penser au peu de mémoire de monsieur de Mortsauf, aux peines que vous m'avez vue prendre pour l'obliger à s'occuper de ses affaires, vous comprendrez la lourdeur de mon fardeau, l'impossibilité de le déposer un moment. Si je m'absentais, nous serions ruinés. Personne ne l'écouterait; la plupart du temps, ses ordres se contredisent; d'ailleurs personne ne l'aime, il est trop grondeur, il fait trop l'absolu; puis, comme tous les gens faibles, il écoute trop facilement ses inférieurs pour inspirer autour de lui l'affection qui unit les familles. Si je partais, aucun domestique ne resterait ici huit jours. Vous voyez bien que je suis attachée à Clochegourde comme ces bouquets de plomb le sont à nos toits. Je n'ai pas eu d'arrière-pensée avec vous, monsieur. Toute la contrée ignore les secrets de Clochegourde, et maintenant vous les savez. N'en dites rien que de bon et d'obligeant, et vous aurez mon estime, ma reconnaissance, ajouta-t-elle encore d'une voix adoucie. A ce prix, vous pouvez toujours revenir à Clochegourde, vous y trouverez des cœurs amis.
--Mais, dis-je, moi je n'ai jamais souffert! Vous seule...
--Non, reprit-elle en laissant échapper ce sourire des femmes résignées qui fendrait le granit, ne vous étonnez pas de cette confidence, elle vous montre la vie comme elle est, et non comme votre imagination vous l'a fait espérer. Nous avons tous nos défauts et nos qualités. Si j'eusse épousé quelque prodigue, il m'aurait ruinée. Si j'eusse été donnée à quelque jeune homme ardent et voluptueux, il aurait eu des succès, peut-être n'aurais-je pas su le conserver, il m'aurait abandonnée, je serais morte de jalousie. Je suis jalouse! dit-elle avec un accent d'exaltation qui ressemblait au coup de tonnerre d'un orage qui passe. Hé! bien, monsieur m'aime autant qu'il peut m'aimer; tout ce que son cœur enferme d'affection, il le verse à mes pieds, comme la Madeleine a versé le reste de ses parfums aux pieds du Sauveur. Croyez-le! une vie d'amour est une fatale exception à la loi terrestre; toute fleur périt, les grandes joies ont un lendemain mauvais, quand elles ont un lendemain. La vie réelle est une vie d'angoisses: son image est dans cette ortie, venue au pied de la terrasse, et qui, sans soleil, demeure verte sur sa tige. Ici, comme dans les patries du nord, il est des sourires dans le ciel, rares il est vrai, mais qui paient bien des peines. Enfin les femmes qui sont exclusivement mères ne s'attachent-elles pas plus par les sacrifices que par les plaisirs? Ici j'attire sur moi les orages que je vois prêts à fondre sur les gens ou sur mes enfants, et j'éprouve en les détournant je ne sais quel sentiment qui me donne une force secrète. La résignation de la veille a toujours préparé celle du lendemain. Dieu ne me laisse d'ailleurs point sans espoir. Si d'abord la santé de mes enfants m'a désespérée, aujourd'hui plus ils avancent dans la vie, mieux ils se portent. Après tout, notre demeure s'est embellie, la fortune se répare. Qui sait si la vieillesse de monsieur ne sera pas heureuse par moi? Croyez-le! l'être qui se présente devant le Grand Juge, une palme verte à la main, lui ramenant consolés ceux qui maudissaient la vie, cet être a converti ses douleurs en délices. Si mes souffrances servent au bonheur de la famille, est-ce bien des souffrances?
--Oui, lui dis-je, mais elles étaient nécessaires comme le sont les miennes pour me faire apprécier les saveurs du fruit mûri dans nos roches; maintenant peut-être le goûterons-nous ensemble, peut-être en admirerons-nous les prodiges? ces torrents d'affection dont il inonde les âmes, cette sève qui ranime les feuilles jaunissantes. La vie ne pèse plus alors, elle n'est plus à nous. Mon Dieu! ne m'entendez-vous pas? repris-je en me servant du langage mystique auquel notre éducation religieuse nous avait habitués. Voyez par quelles voies nous avons marché l'un vers l'autre? quel aimant nous a dirigés sur l'océan des eaux amères, vers la source d'eau douce, coulant au pied des monts sur un sable pailleté, entre deux rives vertes et fleuries? N'avons-nous pas, comme les Mages, suivi la même étoile? Nous voici devant la crèche d'où s'éveille un divin enfant qui lancera ses flèches au front des arbres nus, qui nous ranimera le monde par ses cris joyeux, qui par des plaisirs incessants donnera du goût à la vie, rendra aux nuits leur sommeil, aux jours leur allégresse. Qui donc a serré chaque année de nouveaux nœuds entre nous? Ne sommes-nous pas plus que frère et sœur? Ne déliez jamais ce que le ciel a réuni. Les souffrances dont vous parlez étaient le grain répandu à flots par la main du Semeur pour faire éclore la moisson déjà dorée par le plus beau des soleils. Voyez! voyez! N'irons-nous pas ensemble tout cueillir brin à brin? Quelle force en moi, pour que j'ose vous parler ainsi! Répondez-moi donc, ou je ne repasserai pas l'Indre.