La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02

Part 51

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Dinah s'en remit à monsieur de Clagny du soin de négocier une réconciliation avec le petit vieillard. Monsieur de La Baudraye avait bien vendu ses vins, il avait vendu des laines, il avait abattu des réserves, et il était venu, sans rien dire à sa femme, à Paris y placer deux cent mille francs en achetant, rue de l'Arcade, un charmant hôtel provenant de la liquidation d'une grande fortune aristocratique compromise. Membre du Conseil-Général de son département depuis 1826 et payant dix mille francs de contributions, il se trouvait doublement dans les conditions exigées par la nouvelle loi sur la pairie. Quelque temps avant l'élection générale de 1842, il déclara sa candidature au cas où il ne serait pas fait pair de France. Il demandait également à être revêtu du titre de comte et promu commandeur de la Légion-d'Honneur. En matière d'élections, tout ce qui pouvait consolider les nominations dynastiques était juste; or, dans le cas où monsieur de La Baudraye serait acquis au gouvernement, Sancerre devenait plus que jamais le bourg pourri de la Doctrine. Monsieur de Clagny, dont les talents et la modestie étaient de plus en plus appréciés, appuya monsieur de La Baudraye; il montra dans l'élévation de ce courageux agronome des garanties à donner aux intérêts matériels. Monsieur de La Baudraye, une fois nommé comte, pair de France et commandeur de la Légion-d'Honneur, eut la vanité de se faire représenter par une femme et par une maison bien tenue, il voulait, dit-il, jouir de la vie. Il pria sa femme, par une lettre que dicta l'Avocat-Général, d'habiter son hôtel, de le meubler, d'y déployer ce goût dont tant de preuves le charmaient, dit-il, dans son château d'Anzy. Le nouveau comte fit observer à sa femme que l'éducation de leurs fils exigeait qu'elle restât à Paris, tandis que leurs intérêts territoriaux l'obligeaient à ne pas quitter Sancerre. Le complaisant mari chargeait donc monsieur de Clagny de remettre à madame la comtesse soixante mille francs pour l'arrangement intérieur de l'hôtel de La Baudraye en recommandant d'incruster une plaque de marbre au-dessus de la porte cochère avec cette inscription: _Hôtel de La Baudraye_. Puis, tout en rendant compte à sa femme des résultats de la liquidation Silas Piédefer, monsieur de La Baudraye annonçait le placement en quatre et demi pour cent des huit cent mille francs recueillis à New-York, et lui allouait cette inscription pour ses dépenses, y compris celles de l'éducation des enfants. Quasi forcé de venir à Paris pendant une partie de la session à la Chambre des Pairs, il recommandait alors à sa femme de lui réserver un petit appartement dans un entresol au-dessus des communs.

--Ah! çà, mais il devient jeune, il devient gentilhomme, il devient magnifique, que va-t-il encore devenir? c'est à faire trembler, dit madame de La Baudraye.

--Il satisfait tous les désirs que vous formiez à vingt ans!... répondit le magistrat.

La comparaison de sa destinée à venir avec sa destinée actuelle n'était pas soutenable pour Dinah. La veille encore, Anna de Fontaine avait tourné la tête pour ne pas voir son amie de cœur du pensionnat Chamarolles.

Dinah se dit:--Je suis comtesse, j'aurai sur ma voiture le manteau bleu de la pairie, et dans mon salon les sommités de la politique et de la littérature... je la regarderai, moi!...

Cette petite jouissance pesa de tout son poids au moment de la conversion.

Un beau jour, en mai 1842, madame de La Baudraye paya toutes les dettes de son ménage, et laissa mille écus sur la liasse de tous les comptes acquittés. Après avoir envoyé sa mère et ses enfants à l'hôtel La Baudraye, elle attendit Lousteau tout habillée, comme pour sortir. Quand l'ex-roi de son cœur rentra pour dîner, elle lui dit:--J'ai renversé la marmite, mon ami. Madame de La Baudraye vous donne à dîner au Rocher de Cancale. Venez?

Elle entraîna Lousteau stupéfait du petit air dégagé que prenait cette femme, encore asservie le matin à ses moindres caprices, car elle aussi! avait joué la comédie depuis deux mois.

--Madame de La Baudraye est ficelée comme pour une _première_, dit-il en se servant de l'abréviation par laquelle on désigne en argot de journal une première représentation. Et pourquoi pas, Dinah?

--N'oubliez pas le respect que vous devez à madame de La Baudraye, dit gravement Dinah. Je ne sais plus ce que signifie ce mot _ficelée_...

--Comment Didine? fit-il en la prenant par la taille.

--Il n'y a plus de Didine, vous l'avez tuée, mon ami, répondit-elle en se dégageant. Et je vous donne la première représentation de madame la comtesse de La Baudraye...

--C'est donc vrai, notre insecte est pair de France?

--La nomination sera ce soir dans le Moniteur, m'a dit monsieur de Clagny qui lui-même passe à la Cour de Cassation.

--Au fait, dit le journaliste, l'entomologie sociale devait être représentée à la Chambre...

--Mon ami, nous nous séparons pour toujours, dit madame de La Baudraye en comprimant le tremblement de sa voix. J'ai congédié les deux domestiques. En rentrant, vous trouverez votre ménage en règle et sans dettes. J'aurai toujours pour vous, mais secrètement, le cœur d'une mère. Quittons-nous tranquillement, sans bruit, en gens comme il faut. Avez-vous un reproche à me faire sur ma conduite pendant ces six années?

--Aucun, si ce n'est d'avoir brisé ma vie et détruit mon avenir, dit-il d'un ton sec. Vous avez beaucoup lu le livre de Benjamin Constant, et vous avez même étudié l'article de Gustave Planche; mais vous ne l'avez lu qu'avec des yeux de femme. Quoique vous ayez une de ces belles intelligences qui ferait la fortune d'un poète, vous n'avez pas osé vous mettre au point de vue des hommes. Ce livre, ma chère, a les deux sexes. Vous savez?... Nous avons établi qu'il y a des livres mâles ou femelles, blonds ou noirs... Dans Adolphe, les femmes ne voient qu'Ellénore, les jeunes gens y voient Adolphe, les hommes y voient Ellénore et Adolphe, les politiques y voient la vie sociale! Vous vous êtes dispensée, comme votre critique d'ailleurs, d'entrer dans l'âme d'Adolphe. Ce qui tue ce pauvre garçon, ma chère, c'est d'avoir perdu son avenir pour une femme; de ne pouvoir rien être de ce qu'il serait devenu, ni ambassadeur, ni ministre, ni poète, ni riche. Il a donné six ans de son énergie, du moment de la vie où l'homme peut accepter les rudesses d'un apprentissage quelconque, à une jupe qu'il a devancée dans la carrière de l'ingratitude, car une femme qui a pu quitter son premier amant devait tôt ou tard laisser le second. Adolphe est un Allemand blondasse qui ne se sent pas la force de tromper Ellénore. Il est des Adolphe qui font grâce à leur Ellénore des querelles déshonorantes, des plaintes, et qui se disent: Je ne parlerai pas de ce que j'ai perdu! je ne montrerai pas toujours à l'Égoïsme que j'ai couronné mon poing coupé comme fait le Ramorny de la Jolie Fille de Perth; mais ceux-là, ma chère, on les quitte... Adolphe est un fils de bonne maison, un cœur aristocrate qui veut rentrer dans la voie des honneurs, des places, et rattraper sa dot sociale, sa considération compromise. Vous jouez en ce moment à la fois les deux personnages. Vous ressentez la douleur que cause une position perdue, et vous vous croyez en droit d'abandonner un pauvre amant qui a eu le malheur de vous croire assez supérieure pour admettre que si chez l'homme le cœur doit être constant, le sexe peut se laisser aller à des caprices...

--Et croyez-vous que je ne serai pas occupée de vous rendre ce que je vous ai fait perdre? Soyez tranquille, répondit madame de La Baudraye foudroyée par cette sortie, votre Ellénore ne meurt pas, et si Dieu lui prête vie, si vous changez de conduite, si vous renoncez aux lorettes et aux actrices, nous vous trouverons mieux qu'une Félicie Cardot.

Chacun des deux amants devint maussade: Lousteau jouait la tristesse, il voulait paraître sec et froid; tandis que Dinah, vraiment triste, écoutait les reproches de son cœur.

--Pourquoi, dit Lousteau, ne pas finir comme nous aurions dû commencer, cacher à tous les yeux notre amour, et nous voir secrètement?

--Jamais! dit la nouvelle comtesse en prenant un air glacial. Ne devinez-vous pas que nous sommes, après tout, des êtres finis. Nos sentiments nous paraissent infinis à cause du pressentiment que nous avons du ciel; mais ils ont ici-bas pour limites les forces de notre organisation. Il est des natures molles et lâches qui peuvent recevoir un nombre infini de blessures et persister; mais il en est de plus fortement trempées qui finissent par se briser sous les coups. Vous m'avez...

--Oh! assez, dit-il, _ne faisons plus de copie_!... Votre article me semble inutile, car vous pouvez vous justifier par un seul mot: _Je n'aime plus_!...

--Ah! c'est moi qui n'aime plus!... s'écria-t-elle étourdie.

--Certainement. Vous avez calculé que je vous causais plus de chagrins, plus d'ennuis que de plaisirs, et vous quittez votre associé...

--Je le quitte!... s'écria-t-elle en levant les deux mains.

--Ne venez-vous pas de dire: _Jamais_!...

--Eh! bien, oui, _jamais_, reprit-elle avec force.

Ce dernier jamais, dicté par la peur de retomber sous la domination de Lousteau, fut interprété par lui comme la fin de son pouvoir, du moment où Dinah restait insensible à ses méprisants sarcasmes. Le journaliste ne put retenir une larme: il perdait une affection sincère, illimitée. Il avait trouvé dans Dinah la plus douce Lavallière, la plus agréable Pompadour qu'un égoïste qui n'est pas roi pouvait désirer; et, comme l'enfant qui s'aperçoit qu'à force de tracasser son hanneton, il l'a tué, Lousteau pleurait.

Madame de La Baudraye s'élança hors de la petite salle où elle dînait, paya le dîner et se sauva rue de l'Arcade en se grondant et se trouvant féroce.

Dinah passa tout un trimestre à faire de son hôtel un modèle du comfortable. Elle se métamorphosa elle-même. Cette double métamorphose coûta trente mille francs au delà des prévisions du jeune pair de France.

Le fatal événement qui fit perdre à la famille d'Orléans son héritier présomptif ayant nécessité la réunion des Chambres en août 1842, le petit La Baudraye vint présenter ses titres à la noble Chambre plus tôt qu'il ne le croyait. Il fut si content des œuvres de sa femme qu'il donna les trente mille francs. En revenant du Luxembourg, où, selon les usages, il fut présenté par deux pairs, le baron de Nucingen et le marquis de Montriveau, le nouveau comte rencontra le vieux duc de Chaulieu, l'un de ses anciens créanciers, à pied, un parapluie à la main; tandis qu'il se trouvait campé dans une petite voiture basse sur les panneaux de laquelle brillait son écusson et où se lisait: _Deo sic patet fides et hominibus_. Cette comparaison mit dans son cœur une dose de ce baume dont se grise la Bourgeoisie depuis 1830. Madame La Baudraye fut effrayée en revoyant alors son mari mieux qu'il n'était le jour de son mariage. En proie à une joie superlative, l'avorton triomphait à soixante-quatre ans de la vie qu'on lui déniait, de la famille que le beau Milaud de Nevers lui interdisait d'avoir, de sa femme qui recevait chez elle à dîner monsieur et madame de Clagny, le curé de l'Assomption et ses deux introducteurs à la Chambre. Il caressa ses enfants avec une fatuité charmante. La beauté du service de table eut son approbation.

--Voilà les toisons du Berry, dit-il en montrant à monsieur de Nucingen les cloches surmontées de sa nouvelle couronne, elles sont d'argent!

Quoique dévorée d'une profonde mélancolie contenue avec la puissance d'une femme devenue vraiment supérieure, Dinah fut charmante, spirituelle, et surtout parut rajeunie dans son deuil de cœur.

--L'on dirait, s'écria le petit La Baudraye en montrant sa femme à monsieur de Nucingen, que la comtesse a moins de trente ans!

--Ah! _matame aid eine fame te drende ansse?_ reprit le baron qui se servait des plaisanteries consacrées en y voyant une sorte de monnaie pour la conversation.

--Dans toute la force du terme, répondit la comtesse, car j'en ai trente-cinq, et j'espère bien avoir une petite passion au cœur...

--Oui, ma femme m'a ruinée en potiches, en chinoiseries...

--Madame a eu ce goût-là de bonne heure, dit le marquis de Montriveau en souriant.

--Oui, reprit le petit La Baudraye en regardant froidement le marquis de Montriveau qu'il avait connu à Bourges, vous savez qu'elle a ramassé en 25, 26 et 27 pour plus d'un million de curiosités qui font d'Anzy un musée...

--Quel aplomb! pensa monsieur de Clagny en trouvant ce petit avare de province à la hauteur de sa nouvelle position.

Les avares ont des économies de tout genre à dépenser. Le lendemain du vote de la loi de régence par la Chambre, le petit pair de France alla faire ses vendanges à Sancerre et reprit ses habitudes. Pendant l'hiver de 1842 à 1843, la comtesse de La Baudraye, aidée par l'Avocat-Général à la Cour de Cassation, essaya de se faire une société. Naturellement elle prit un jour, elle distingua parmi les célébrités, elle ne voulut voir que des gens sérieux et d'un âge mûr. Elle essaya de se distraire en allant aux Italiens et à l'Opéra. Deux fois par semaine, elle y menait sa mère et madame de Clagny, que le magistrat força de voir madame de La Baudraye. Mais, malgré son esprit, ses façons aimables, malgré ses airs de femme à la mode, elle n'était heureuse que par ses enfants sur lesquels elle reporta toutes ses tendresses trompées. L'admirable monsieur de Clagny recrutait des femmes pour la société de la comtesse et il y parvenait! Mais il réussissait beaucoup plus auprès des femmes pieuses qu'auprès des femmes du monde.

--Elles l'ennuient! se disait-il avec terreur en contemplant son idole mûrie par le malheur, pâlie par les remords, et alors dans tout l'éclat d'une beauté reconquise et par sa vie luxueuse et par sa maternité.

Le dévoué magistrat, soutenu dans son œuvre par la mère et par le curé de la paroisse, était admirable en expédients. Il servait chaque mercredi quelque célébrité d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie ou de Prusse à sa chère comtesse; il la donnait pour une femme _hors ligne_ à des gens auxquels elle ne disait pas deux mots; mais qu'elle écoutait avec une si profonde attention qu'ils s'en allaient convaincus de sa supériorité. Dinah vainquit à Paris par le silence, comme à Sancerre par sa loquacité. De temps en temps, une épigramme sur les choses ou quelque observation sur les ridicules révélait une femme habituée à manier les idées, et qui quatre ans auparavant avait rajeuni le feuilleton de Lousteau. Cette époque fut pour la passion du pauvre magistrat comme cette saison nommée l'été de la Saint-Martin dans les années sans soleil. Il se fit plus vieillard qu'il ne l'était pour avoir le droit d'être l'ami de Dinah sans lui faire tort; mais comme s'il eût été jeune, beau, compromettant, il se mettait à distance en homme qui devait cacher son bonheur. Il essayait de couvrir du plus profond secret ses petits soins, ses légers cadeaux que Dinah montrait au grand jour. Il tâchait de donner des significations dangereuses à ses moindres obéissances.

--Il joue à la passion, disait la comtesse en riant.

Elle se moquait de monsieur de Clagny devant lui, et le magistrat se disait:--Elle s'occupe de moi!

--Je fais une si grande impression à ce pauvre homme, disait-elle en riant à sa mère, que si je lui disais oui, je crois qu'il dirait non.

Un soir monsieur de Clagny ramenait en compagnie de sa femme sa chère comtesse profondément soucieuse. Tous trois venaient d'assister à la première représentation de _la Main droite et la Main gauche_, le premier drame de Léon Gozlan.

--A quoi pensez-vous? demanda le magistrat effrayé de la mélancolie de son idole.

La persistance de la tristesse cachée mais profonde qui dévorait la comtesse était un mal dangereux que l'Avocat-Général ne savait pas combattre, car le véritable amour est souvent maladroit, surtout quand il n'est pas partagé. Le véritable amour emprunte sa forme au caractère. Or, le digne magistrat aimait à la manière d'Alceste, quand madame de La Baudraye voulait être aimée à la manière de Philinte. Les lâchetés de l'amour s'accommodent fort peu de la loyauté du Misanthrope. Aussi Dinah se gardait-elle bien d'ouvrir son cœur à son _Patito_. Comment oser avouer qu'elle regrettait parfois son ancienne fange? Elle sentait un vide énorme dans la vie du monde, elle ne savait à qui rapporter ses succès, ses triomphes, ses toilettes. Parfois les souvenirs de ses misères revenaient mêlés au souvenir de voluptés dévorantes. Elle en voulait parfois à Lousteau de ne pas s'occuper d'elle, elle aurait voulu recevoir de lui des lettres ou tendres ou furieuses.

Dinah ne répondant pas, le magistrat répéta sa question en prenant la main de la comtesse et la lui serrant entre les siennes d'un air dévot.

--Voulez-vous la main droite ou la main gauche? répondit-elle en souriant.

--La main gauche, dit-il, car je présume que vous parlez du mensonge et de la vérité.

--Eh! bien, je l'ai vu, lui répliqua-t-elle en parlant de manière à n'être entendue que du magistrat. En l'apercevant triste, profondément découragé, je me suis dit: A-t-il des cigares? a-t-il de l'argent?

--Eh! si vous voulez la vérité, je vous dirai, s'écria monsieur de Clagny, qu'il vit maritalement avec Fanny Beaupré. Vous m'arrachez cette confidence!... je ne vous l'aurais jamais appris: vous auriez cru peut-être à quelque sentiment peu généreux chez moi.

Madame de La Baudraye donna une poignée de main à l'Avocat-général.

--Vous avez pour mari, dit-elle à son chaperon, un des hommes les plus rares. Ah! pourquoi...

Et elle se cantonna dans son coin en regardant par les glaces du coupé; mais elle supprima le reste de sa phrase que l'Avocat-Général devina: Pourquoi Lousteau n'a-t-il pas un peu de la noblesse de cœur de votre mari!...

Néanmoins cette nouvelle dissipa la mélancolie de madame de La Baudraye, qui se jeta dans la vie des femmes à la mode; elle voulut avoir du succès, et elle en obtint; mais elle faisait peu de progrès dans le monde des femmes; elle éprouvait des difficultés à s'y produire. Au mois de mars, les prêtres amis de madame Piédefer et l'Avocat-Général frappèrent un grand coup en faisant nommer madame la comtesse de La Baudraye quêteuse pour l'œuvre de bienfaisance fondée par madame de Carcado. Enfin elle fut désignée à la cour pour recueillir les dons en faveur des victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe.

La marquise d'Espard, à qui monsieur de Canalis lisait les noms de ces dames à l'Opéra, dit en entendant celui de la comtesse:--Je suis depuis bien long-temps dans le monde, je ne me rappelle pas quelque chose de plus beau que les manœuvres faites pour le sauvetage de l'honneur de madame de La Baudraye.

Pendant les jours de printemps, qu'un caprice de notre planète fit luire sur Paris dès la première semaine du mois de mars et qui permit de voir les Champs-Élysées feuillés et verts à Longchamp, plusieurs fois déjà, l'amant de Fanny-Beaupré, dans ses promenades avait aperçu madame de La Baudraye sans être vu d'elle. Il fut alors plus d'une fois mordu au cœur par un de ces mouvements de jalousie et d'envie assez familiers aux gens nés et élevés en province, quand il revoyait son ancienne maîtresse, bien posée au fond d'une jolie voiture, bien mise, un air rêveur, et ses deux enfants à chaque portière. Il s'apostrophait d'autant plus en lui-même qu'il se trouvait aux prises avec la plus aiguë de toutes les misères, une misère cachée. Il était, comme toutes les natures essentiellement vaniteuses et légères, sujet à ce singulier point d'honneur qui consiste à ne pas déchoir aux yeux de son public, qui fait commettre des crimes légaux aux hommes de Bourse pour ne pas être chassés du temple de l'agiotage, qui donne à certains criminels le courage de faire des actes de vertu. Lousteau dînait et déjeunait, fumait comme s'il était riche. Il n'eût pas, pour une succession, manqué d'acheter les cigares les plus chers, pour lui, comme pour le dramaturge ou le prosateur avec lesquels il entrait dans un Débit. Le journaliste se promenait en bottes vernies; mais il craignait des saisies qui, selon l'expression des huissiers, avaient reçu tous les sacrements. Fanny-Beaupré ne possédait plus rien d'engageable, et ses appointements étaient frappés d'oppositions! Après avoir épuisé le chiffre possible des avances aux Revues, aux journaux et chez les libraires, Étienne ne savait plus de quelle encre faire or. Les jeux, si maladroitement supprimés, ne pouvaient plus acquitter, comme jadis, les lettres de change tirées sur leurs tapis verts par les Misères au désespoir. Enfin, le journaliste était arrivé à un tel désespoir, qu'il venait d'emprunter au plus pauvre de ses amis, à Bixiou, à qui jamais il n'avait rien demandé, cent francs!

Ce qui peinait le plus Lousteau, ce n'était pas de devoir cinq mille francs, mais de se voir dépouillé de son élégance, de son mobilier acquis par tant de privations, enrichi par madame de La Baudraye. Or, le 3 avril, une affiche jaune arrachée par le portier après avoir fleuri le mur, avait indiqué la vente d'un beau mobilier pour le samedi suivant, jour des ventes par autorité de justice.

Lousteau se promena, fumant des cigares et cherchant des idées; car les idées, à Paris, sont dans l'air, elles vous sourient au coin d'une rue, elles s'élancent sous une roue de cabriolet avec un jet de boue! Le flâneur avait déjà cherché des idées d'articles et des sujets de nouvelles pendant tout un mois; mais il n'avait rencontré que des amis qui l'entraînaient à dîner, au théâtre, et qui grisaient son chagrin, en lui disant que le vin de Champagne l'inspirerait.

--Prends garde, lui dit un soir l'atroce Bixiou qui pouvait tout à la fois donner cent francs à un camarade et le percer au cœur avec un mot. En t'endormant toujours soûl, tu te réveilleras fou.

La veille, le vendredi, le malheureux, malgré son habitude de la misère, était affecté comme un condamné à mort. Jadis, il se serait dit:--Bah! mon mobilier est vieux, je le renouvellerai. Mais il se sentait incapable de recommencer des tours de force littéraires. La librairie dévorée par la contrefaçon payait peu. Les journaux lésinaient avec les talents éreintés, comme les directeurs de théâtre avec les ténors qui baissent d'une note. Et d'aller devant lui, l'œil sur la foule sans y rien voir, le cigare à la bouche et les mains dans ses goussets, la figure crispée en dedans, un faux sourire sur les lèvres. Il vit alors passer madame de La Baudraye en voiture, elle prenait le boulevard par la rue de la Chaussée-d'Antin pour se rendre au Bois.

--Il n'y a plus que cela, se dit-il.

Il rentra chez lui s'y adoniser. Le soir, à sept heures, il vint en citadine à la porte de madame de La Baudraye et pria le concierge de faire parvenir à la comtesse un mot ainsi conçu:

«_Madame la comtesse veut-elle faire à monsieur Lousteau la grâce de le recevoir un instant, et à l'instant._»

Ce mot était cacheté d'un cachet qui, jadis, servait aux deux amants. Madame de La Baudraye avait fait graver sur une véritable cornaline orientale: _parce que!_ Un grand mot, le mot des femmes, le mot qui peut expliquer tout, même la création.

La comtesse venait d'achever sa toilette pour aller à l'Opéra, le vendredi était son jour de loge. Elle pâlit en voyant le cachet.

--Qu'on attende! dit-elle en mettant le billet dans son corsage.