La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02
Part 50
--De fait, oui, répondit monsieur de La Baudraye; mais légalement, non...
Madame Piédefer faisait des signes à sa fille que Dinah finit par apercevoir.
--Il n'y a que vos intérêts qui puissent vous amener ici, dit-elle avec amertume.
--Nos intérêts, répondit froidement le petit homme, car nous avons des enfants... Votre oncle Silas Piédefer est mort à New-York, où, après avoir fait et perdu plusieurs fortunes dans divers pays, il a fini par laisser quelque chose comme sept à huit cent mille francs, on dit douze cent mille francs; mais il s'agit de réaliser des marchandises... Je suis le chef de la communauté, j'exerce vos droits.
--Oh! s'écria Dinah, en tout ce qui concerne les affaires, je n'ai de confiance qu'en monsieur de Clagny; il connaît les lois, entendez-vous avec lui; ce qui sera fait par lui sera bien fait.
--Je n'ai pas besoin de monsieur de Clagny, dit monsieur de La Baudraye, pour vous retirer mes enfants...
--Vos enfants! s'écria Dinah, vos enfants à qui vous n'avez pas envoyé une obole! vos enfants!...
Elle n'ajouta rien qu'un immense éclat de rire; mais l'impassibilité du petit La Baudraye jeta de la glace sur cette explosion.
--Madame votre mère vient de me les montrer, ils sont charmants, je ne veux pas me séparer d'eux, et je les emmène à notre château d'Anzy, dit monsieur de La Baudraye, quand ce ne serait que pour leur éviter de voir leur mère déguisée comme se déguisent les...
--Assez! dit impérieusement madame de La Baudraye. Que vouliez-vous de moi en venant ici?...
--Une procuration pour recueillir la succession de notre oncle Silas...
Dinah prit une plume, écrivit deux mots à monsieur de Clagny et dit à son mari de revenir le soir. A cinq heures, l'Avocat-Général, monsieur de Clagny avait eu de l'avancement, éclaira madame de La Baudraye sur sa position; mais il se chargea de la régulariser en faisant un compromis avec le petit vieillard, que l'avarice avait amené. Monsieur de La Baudraye, à qui la procuration de sa femme était nécessaire pour agir à sa guise, l'acheta par les concessions suivantes: il s'engagea d'abord à faire à sa femme une pension de dix mille francs tant qu'il lui conviendrait, fut-il dit dans l'acte, de vivre à Paris; mais, à mesure que les enfants atteindraient à l'âge de six ans, ils seraient remis à monsieur de La Baudraye. Enfin le magistrat obtint le paiement préalable d'une année de la pension. Le petit La Baudraye vint dire adieu galamment à sa femme et à ses enfants, il se montra vêtu d'un petit paletot blanc en caoutchouc. Il était si ferme sur ses jambes et si semblable au La Baudraye de 1836, que Dinah désespéra d'enterrer jamais ce terrible nain.
Du jardin où il fumait un cigare, le journaliste vit monsieur de la Baudraye pendant le temps que cet insecte mit à traverser la cour; mais ce fut assez pour Lousteau: il lui parut évident que le petit homme avait voulu détruire toutes les espérances que sa mort pouvait inspirer à sa femme. Cette scène si rapide changea beaucoup les dispositions de son cœur et de son esprit. En fumant un second cigare, il se mit à réfléchir à sa position. La vie en commun qu'il menait avec la baronne de La Baudraye lui avait jusqu'à présent coûté tout autant d'argent qu'à elle. Pour se servir d'une expression commerciale, les comptes se balançaient à la rigueur. Eu égard à son peu de fortune, à la peine avec laquelle il gagnait son argent, Lousteau se regardait moralement comme le créancier. Assurément, l'heure était favorable pour quitter cette femme. Fatigué de jouer depuis environ trois ans une comédie qui ne devient jamais une habitude, il déguisait perpétuellement son ennui. Ce garçon, habitué à ne rien dissimuler, s'imposait au logis un sourire semblable à celui du débiteur devant son créancier. Cette obligation lui devenait de jour en jour plus pénible. Jusqu'alors l'intérêt immense que présentait l'avenir lui avait donné des forces; mais quand il vit le petit La Baudraye partant aussi lestement pour les États-Unis que s'il s'agissait d'aller à Rouen par les bateaux à vapeur, il ne crut plus à l'avenir. Il rentra du jardin dans le salon élégant où Dinah venait de recevoir les adieux de son mari.
--Étienne, dit madame de La Baudraye, sais-tu ce que mon seigneur et maître vient de me proposer? Dans le cas où il me plairait d'habiter Anzy pendant son absence, il a donné ses ordres, et il espère que les bons conseils de ma mère me décideront à y revenir avec mes enfants...
--Le conseil est excellent, répondit sèchement Lousteau qui connaissait assez Dinah pour savoir la réponse passionnée qu'elle mendiait d'ailleurs par un regard.
Ce ton, l'accent, le regard indifférent, tout frappa si durement cette femme qui vivait uniquement par son amour, qu'elle laissa couler de ses yeux le long de ses joues deux grosses larmes sans répondre, et Lousteau ne s'en aperçut qu'au moment où elle prit son mouchoir pour essuyer ces deux perles de douleur.
--Qu'as-tu, Didine? reprit-il atteint au cœur par cette vivacité de sensitive.
--Au moment où je m'applaudissais d'avoir conquis à jamais notre liberté, dit-elle,--au prix de ma fortune!--en vendant--ce qu'une mère a de plus précieux--ses enfants!...--car il me les prend à l'âge de six ans--et, pour les voir, il faudra retourner à Sancerre!--un supplice!--ah! mon Dieu! qu'ai-je fait!
Lousteau se mit aux genoux de Dinah et lui baisa les mains en lui prodiguant ses plus caressantes chatteries.
--Tu ne me comprends pas, dit-il. Je me juge, et ne vaux pas tous ces sacrifices, mon cher ange. Je suis, littérairement parlant, un homme très-secondaire. Le jour où je ne pourrai plus faire la parade au bas d'un journal, les entrepreneurs de feuilles publiques me laisseront là, comme une vieille pantoufle qu'on jette au coin de la borne. Penses-y? nous autres danseurs de corde, nous n'avons pas de pension de retraite! Il se trouverait trop de gens de talent à pensionner, si l'État entrait dans cette voie de bienfaisance! J'ai quarante-deux ans, je suis devenu paresseux comme une marmotte. Je le sens: mon amour (il lui baisa bien tendrement la main) ne peut que te devenir funeste. J'ai vécu, tu le sais, à vingt-deux ans avec Florine; mais ce qui s'excuse au jeune âge, ce qui semble alors joli, charmant, est déshonorant à quarante ans. Jusqu'à présent, nous avons partagé le fardeau de notre existence, elle n'est pas belle depuis dix-huit mois. Par dévouement pour moi, tu vas mise tout en noir, ce qui ne me fait pas honneur...
Dinah fit un de ces magnifiques mouvements d'épaule qui valent tous les discours du monde...
--Oui, dit Étienne en continuant, je le sais, tu sacrifies tout à mes goûts, même ta beauté. Et moi, le cœur usé dans les luttes, l'âme pleine de pressentiments mauvais sur mon avenir, je ne récompense pas ton suave amour par un amour égal. Nous avons été très-heureux, sans nuages, pendant long-temps... Eh! bien, je ne veux pas voir mal finir un si beau poème, ai-je tort?...
Madame de La Baudraye aimait tant Étienne, que cette sagesse digne de monsieur de Clagny lui fit plaisir, et sécha ses larmes.
--Il m'aime donc pour moi! se dit-elle en le regardant avec un sourire dans les yeux.
Après ces quatre années d'intimité, l'amour de cette femme avait fini par réunir toutes les nuances découvertes par notre esprit d'analyse et que la société moderne a créées; un des hommes les plus remarquables de ce temps, dont la perte récente afflige encore les lettres, Beyle (Stendhal) les a, le premier, parfaitement caractérisées. Lousteau produisait sur Dinah cette vive commotion, explicable par le magnétisme, qui met en désarroi les forces de l'âme, de l'esprit et du corps, qui détruit tout principe de résistance chez les femmes. Un regard de Lousteau, sa main posée sur celle de Dinah la rendaient tout obéissance. Une parole douce, un sourire de cet homme fleurissaient l'âme de cette pauvre femme, émue ou attristée par la caresse ou par la froideur de ses yeux. Lorsqu'elle lui donnait le bras en marchant à son pas, dans la rue ou sur le boulevard, elle était si bien fondue en lui qu'elle perdait la conscience de son _moi_. Charmée par l'esprit, magnétisée par les manières de ce garçon, elle ne voyait que de légers défauts dans ses vices. Elle aimait les bouffées de cigare que le vent lui apportait du jardin dans la chambre, elle allait les respirer, elle n'en faisait pas une grimace, elle se cachait pour en jouir. Elle haïssait le libraire ou le directeur du journal qui refusait à Lousteau de l'argent en objectant l'énormité des avances déjà faites. Elle allait jusqu'à comprendre que ce bohémien écrivît une nouvelle dont le prix était à recevoir, au lieu de la donner en paiement de l'argent reçu. Tel est sans doute le véritable amour, il comprend toutes les manières d'aimer: amour de cœur, amour de tête, amour-passion, amour-caprice, amour-goût, selon les définitions de Beyle. Didine aimait tant, qu'en certains moments où son sens critique, si juste, si continuellement exercé depuis son séjour à Paris, lui faisait voir clair dans l'âme de Lousteau, la sensation l'emportait sur la raison, et lui suggérait des excuses.
--Et moi, lui répondit-elle, que suis-je? une femme qui s'est mise en dehors du monde. Quand je manque à l'honneur des femmes, pourquoi ne me sacrifierais-tu pas un peu de l'honneur des hommes? Est-ce que nous ne vivons pas en dehors des conventions sociales? Pourquoi ne pas accepter de moi ce que Nathan accepte de Florine? nous compterons quand nous nous quitterons, et... tu sais!... la mort seule nous séparera. Ton honneur, Étienne, c'est ma félicité; comme le mien est ma constance et ton bonheur. Si je ne te rends pas heureux, tout est dit. Si je te donne une peine, condamne-moi. Nos dettes sont payées, nous avons dix mille francs de rentes, et nous gagnerons bien, à nous deux, huit mille francs par an... _Je ferai du théâtre!_ Avec quinze cents francs par mois, ne serons-nous pas aussi riches que les Rostchild? Sois tranquille. Maintenant j'aurai des toilettes délicieuses, je te donnerai tous les jours des plaisirs de vanité comme le jour de la première représentation de Nathan...
--Et ta mère qui va tous les jours à la messe, qui veut t'amener un prêtre et te faire renoncer à ton genre de vie.
--Chacun son vice. Tu fumes, elle me prêche, pauvre femme! mais elle a soin des enfants, elle les mène promener, elle est d'un dévouement absolu, elle m'idolâtre; veux-tu l'empêcher de pleurer?...
--Que dira-t-on de moi?...
--Mais nous ne vivons pas pour le monde! s'écria-t-elle en relevant Étienne et le faisant asseoir près d'elle. D'ailleurs, nous serons un jour mariés... nous avons pour nous les chances de mer...
--Je n'y pensais pas, s'écria naïvement Lousteau qui se dit en lui-même: Il sera toujours temps de rompre au retour du petit La Baudraye.
A compter de cette journée, Lousteau vécut luxueusement, Dinah pouvait lutter, aux premières représentations, avec les femmes les mieux mises de Paris. Caressé par ce bonheur intérieur, Lousteau jouait avec ses amis, par fatuité, le personnage d'un homme excédé, ennuyé, ruiné par madame de La Baudraye.
--Oh! combien j'aimerais l'ami qui me délivrerait de Dinah! Mais personne n'y réussirait! disait-il, elle m'aime à se jeter par la fenêtre si je le lui disais.
Le drôle se faisait plaindre, il prenait des précautions contre la jalousie de Dinah, quand il acceptait une partie. Enfin il commettait des infidélités sans vergogne. Quand monsieur de Clagny, vraiment désespéré de voir Dinah dans une situation si déshonorante, quand elle pouvait être si riche, si haut placée et au moment où ses primitives ambitions allaient être accomplies, arriva lui dire:--On vous trompe! Elle répondit:--Je le sais!
Le magistrat resta stupide. Il retrouva la parole pour faire une observation.
--M'aimez-vous encore? lui demanda madame de La Baudraye en l'interrompant au premier mot.
--A me perdre pour vous... s'écria-t-il en se dressant sur ses pieds.
Les yeux de ce pauvre homme devinrent comme des torches, il trembla comme une feuille, il sentit son larynx immobile, ses cheveux frémirent dans leurs racines, il crut au bonheur d'être pris par son idole comme un vengeur, et ce pis-aller le rendit presque fou de joie.
--De quoi vous étonnez-vous? lui dit-elle en le faisant rasseoir, voilà comment je l'aime.
Le magistrat comprit alors cet argument _ad hominem_! Et il eut des larmes dans les yeux, lui qui venait de faire condamner un homme à mort! La satiété de Lousteau, cet horrible dénoûment du concubinage, s'était trahie en mille petites choses qui sont comme des grains de sable jetés aux vitres du pavillon magique où l'on rêve quand on aime. Ces grains de sable, qui deviennent des cailloux, Dinah ne les avait vus que quand ils avaient eu la grosseur d'une pierre. Madame de La Baudraye avait fini par bien juger Lousteau.
--C'est, disait-elle à sa mère, un poète sans aucune défense contre le malheur, lâche par paresse et non par défaut de cœur, un peu trop complaisant à la volupté; enfin, c'est un chat qu'on ne peut pas haïr. Que deviendrait-il sans moi? J'ai empêché son mariage, il n'a plus d'avenir. Son talent périrait dans la misère.
--Oh! ma Dinah! s'écria madame Piédefer, dans quel enfer vis-tu?... Quel est le sentiment qui te donnera les forces de persister...
--Je serai sa mère! avait-elle dit.
Il est des positions horribles où l'on ne prend de parti qu'au moment où nos amis s'aperçoivent de notre déshonneur. On transige avec soi-même, tant qu'on échappe à un censeur qui vient faire le Procureur du Roi. Monsieur de Clagny, maladroit comme un _patito_, venait de se faire le bourreau de Dinah!
--Je serai, pour conserver mon amour, ce que madame de Pompadour fut pour garder le pouvoir, se dit-elle quand monsieur de Clagny fut parti.
Cette parole dit assez que son amour devenait lourd à porter, et qu'il allait être un travail au lieu d'être un plaisir.
Le nouveau rôle adopté par Dinah était horriblement douloureux, mais Lousteau ne le rendit pas facile à jouer. En sa qualité de bon enfant, quand il voulait sortir après dîner, il jouait de petites scènes d'amitié ravissantes, il disait à Dinah des mots vraiment pleins de tendresse, il prenait son compagnon par la chaîne, et quand il l'en avait meurtrie dans les meurtrissures, le royal ingrat disait:--T'ai-je fait mal?
Ces menteuses caresses, ces déguisements eurent quelquefois des suites déshonorantes pour Dinah qui croyait à des retours de tendresse. Hélas! la mère cédait avec une honteuse facilité la place à Didine. Elle se sentit comme un jouet entre les mains de cet homme, et elle finit par se dire:--Eh! bien, je veux être son jouet! en y trouvant des plaisirs aigus, des jouissances de damné.
Quand cette femme d'un esprit si viril, se jeta par la pensée dans la solitude, elle sentit son courage défaillir. Elle préféra les supplices prévus, inévitables de cette intimité féroce, à la privation de jouissances d'autant plus exquises qu'elles naissaient au milieu de remords, de luttes épouvantables avec elle-même, de _non_ qui se changeaient en _oui_! Ce fut à tout moment la goutte d'eau saumâtre trouvée dans le désert, bue avec plus de délices que le voyageur n'en goûte à savourer les meilleurs vins à la table d'un prince. Quand Dinah se disait à minuit:--Rentrera-t-il, ne rentrera-t-il pas? elle ne renaissait qu'au bruit connu des bottes d'Étienne, elle reconnaissait sa manière de sonner. Souvent elle essayait des voluptés comme d'un frein, elle se plaisait à lutter avec ses rivales, à ne leur rien laisser dans ce cœur rassasié. Combien de fois joua-t-elle la tragédie du Dernier Jour d'un Condamné, se disant:--Demain, nous nous quitterons! Et combien de fois un mot, un regard, une caresse empreinte de naïveté la fit-elle retomber dans l'amour? Ce fut souvent terrible! elle tourna plus d'une fois autour du suicide en tournant autour de ce gazon parisien d'où s'élevaient des fleurs pâles!... Elle n'avait pas, enfin, épuisé l'immense trésor de dévouement et d'amour que les femmes aimantes ont dans le cœur. Adolphe était sa Bible, elle l'étudiait; car, par-dessus toutes choses, elle ne voulait pas être Ellénore. Elle évita les larmes, se garda de toutes les amertumes si savamment décrites par le critique auquel on doit l'analyse de cette œuvre poignante, et dont la glose paraissait à Dinah presque supérieure au livre. Aussi relisait-elle souvent le magnifique article du seul critique qu'ait eu la Revue des Deux-Mondes, et qui se trouve en tête de la nouvelle édition d'Adolphe.
--«Non, se disait-elle en en répétant les fatales paroles, non, je ne donnerai pas à mes prières la forme du commandement, je ne m'empresserai pas aux larmes comme à une vengeance, je ne jugerai pas les actions que j'approuvais autrefois sans contrôle, je n'attacherai point un œil curieux à ses pas; s'il s'échappe, au retour il ne trouvera pas une bouche impérieuse, dont le baiser soit un ordre sans réplique. Non! mon silence ne sera pas une plainte, et ma parole ne sera pas une querelle!...» Je ne serai pas vulgaire, se disait-elle en posant sur sa table le petit volume jaune qui déjà lui avait valu ce mot de Lousteau:--Tiens? tu lis Adolphe!... N'eussé-je qu'un jour où il reconnaîtra ma valeur et où il se dira: Jamais la victime n'a crié! ce serait assez! D'ailleurs, les autres n'auront que des moments, et moi j'aurai toute sa vie!
En se croyant autorisé par la conduite de sa femme à la punir au tribunal domestique, monsieur de La Baudraye eut la délicatesse de la voler pour achever sa grande entreprise de la mise en culture des douze cents hectares de brandes, à laquelle, depuis 1836, il consacrait ses revenus en vivant comme un rat. Il manipula si bien les valeurs laissées par monsieur Silas Piédefer, qu'il put réduire la liquidation authentique à huit cent mille francs, tout en en rapportant douze cent mille. Il n'annonça point son retour à sa femme; mais, pendant qu'elle souffrait des maux inouïs, il bâtissait des fermes, il creusait des fossés, il plantait des arbres, il se livrait à des défrichements audacieux qui le firent regarder comme un des agronomes les plus distingués du Berry. Les quatre cent mille francs, pris à sa femme, passèrent en trois ans à cette opération, et la terre d'Anzy dut, dans un temps donné, rapporter soixante-douze mille francs de rentes, nets d'impôts. Quant aux huit cent mille francs, il en fit emploi en quatre et demi pour cent, à quatre-vingts francs, grâce à la crise financière due au Ministère dit du Premier Mars. En procurant ainsi quarante-huit mille francs de rentes à sa femme, il se regarda comme quitte envers elle. Ne pouvait-il pas lui représenter les douze cent mille francs le jour où le quatre et demi dépasserait cent francs. Son importance ne fut plus primée à Sancerre que par celle du plus riche propriétaire foncier de France dont il se faisait le rival. Il se voyait cent quarante mille francs de rente, dont quatre-vingt-dix en fonds de terres formant son majorat. Après avoir calculé qu'à part ses revenus, il payait dix mille francs d'impôts, trois mille francs de frais, dix mille francs à sa femme et douze cents à sa belle-mère, il disait en pleine Société Littéraire:--On prétend que je suis un avare, que je ne dépense rien, ma dépense monte encore à vingt-six mille cinq cents francs par an. Et je vais avoir à payer l'éducation de mes deux enfants! ça ne fait peut-être pas plaisir aux Milaud de Nevers, mais la seconde maison de La Baudraye aura peut-être une aussi belle carrière que la première. J'irai vraisemblablement à Paris, solliciter du Roi des Français le titre de comte (monsieur Roy est comte), cela fera plaisir à ma femme d'être appelée madame la comtesse.
Cela fut dit d'un si beau sang-froid, que personne n'osa se moquer de ce petit homme. Le Président Boirouge seul lui répondit:--A votre place, je ne me croirais heureux que si j'avais une fille...
--Mais, dit le baron, j'irai bientôt à Paris...
Au commencement de l'année 1841, madame de La Baudraye, en se sentant toujours prise comme pis-aller, en était revenue à s'immoler au bien-être de Lousteau: elle avait repris les vêtements noirs; mais elle arborait cette fois un deuil, car ses plaisirs se changeaient en remords. Elle avait trop souvent honte d'elle-même pour ne pas sentir parfois la pesanteur de sa chaîne, et sa mère la surprit en ces moments de réflexion profonde où la vision de l'avenir plonge les malheureux dans une sorte de torpeur. Madame Piédefer, conseillée par son confesseur, épiait le moment de lassitude que ce prêtre lui prédisait devoir arriver, et sa voix plaidait alors pour les enfants. Elle se contentait de demander une séparation de domicile sans exiger une séparation de cœur.
Dans la nature, ces sortes de situations violentes ne se terminent pas, comme dans les livres, par la mort ou par des catastrophes habilement arrangées; elles finissent beaucoup moins poétiquement par le dégoût, par la flétrissure de toutes les fleurs de l'âme, par la vulgarité des habitudes, mais très-souvent aussi par une autre passion qui dépouille une femme de cet intérêt dont on les entoure traditionnellement. Or, quand le bon sens, la loi des convenances sociales, l'intérêt de famille, tous les éléments de ce qu'on appelait la morale publique sous la Restauration, en haine du mot Religion catholique, fut appuyé par le sentiment de blessures un peu trop vives; quand la lassitude du dévouement arriva presque à la défaillance, et que, dans cette situation, un coup par trop violent, une de ces lâchetés que les hommes ne laissent voir qu'à des femmes dont ils se croient toujours maîtres, met le comble au dégoût, au désenchantement, l'heure est arrivée pour l'ami qui poursuit la guérison. Madame Piédefer eut donc peu de chose à faire pour détacher la taie aux yeux de sa fille. Elle envoya chercher l'Avocat-Général. Monsieur de Clagny acheva l'œuvre en affirmant à madame de La Baudraye que, si elle renonçait à vivre avec Étienne, son mari lui laisserait ses enfants, lui permettrait d'habiter Paris et lui rendrait la disposition de _ses propres_.
--Quelle existence! dit-il. En usant de précautions, avec l'aide de personnes pieuses et charitables, vous pourriez avoir un salon et reconquérir une position. Paris n'est pas Sancerre!