La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02
Part 48
--Beaucoup de tuyaux de cheminée qui me tombent sur la tête, comme dit Arnal. Mais si cette femme t'aime pour toi, mon cher, elle s'en retournera d'où elle vient. Est-ce qu'une femme de province a jamais pu avoir le pied marin à Paris? elle te fera souffrir dans tous tes amours-propres. Oublies-tu ce qu'est une femme de province? mais elle a le bonheur aussi ennuyeux que le malheur, elle déploie autant de talent à éviter la grâce que la Parisienne en met à l'inventer. Écoute, Lousteau? que la passion te fasse oublier en quel temps nous vivons, je le conçois; mais, moi, ton ami, je n'ai pas de bandeau mythologique sur les yeux... Eh! bien, examine ta position? Tu roules, depuis quinze ans dans le monde littéraire, tu n'es plus jeune, tu marches sur tes tiges, tant tu as marché!... Oui, mon bonhomme, tu fais comme les gamins de Paris qui pour cacher les trous de leurs bas les remploient et tu as le mollet aux talons! Enfin ta plaisanterie est vieillotte. Ta phrase est plus connue qu'un remède secret...
--Je te dirai, comme le Régent au cardinal Dubois _assez de coups de pied comme ça!_ s'écria Lousteau tout en riant.
--Oh, vieux jeune homme, répondit Bixiou, tu sens le fer de l'opérateur à ta plaie. Tu t'es épuisé, n'est-ce pas? Eh! bien, dans le feu de la jeunesse, sous la pression de la misère, qu'as-tu gagné? Tu n'es pas en première ligne et tu n'as pas mille francs à toi. Voilà ta position chiffrée. Pourras-tu, dans le déclin de tes forces, soutenir par ta plume un ménage, quand ta femme, si elle est honnête, n'aura pas les ressources d'une lorette pour extraire _un billet de mille_ des profondeurs où l'homme le garde? Tu t'enfonces dans _le troisième dessous_ du théâtre social... Ceci n'est que le côté financier. Voyons le côté politique? Nous naviguons dans une époque essentiellement bourgeoise, où l'honneur, la vertu, la délicatesse, le talent, le savoir, le génie, en un mot, consiste à payer ses billets, à ne rien devoir à personne, et à bien faire ses petites affaires. Soyez rangé, soyez décent, ayez femme et enfant, acquittez vos loyers et vos contributions, montez votre garde, soyez semblable à tous les fusiliers de votre compagnie, et vous pouvez prétendre à tout, devenir ministre, et tu as des chances, puisque tu n'es pas un Montmorency! Tu allais remplir toutes les conditions voulues pour être un homme politique, tu pouvais faire toutes les saletés exigées pour l'emploi, même jouer la médiocrité, tu aurais été presque nature. Et, pour une femme qui te plantera là, au terme de toutes les passions éternelles, dans trois, cinq ou sept ans, après avoir consommé tes dernières forces intellectuelles et physiques, tu tournes le dos à la sainte famille, à la rue des Lombards, à tout un avenir politique, à trente mille francs de rente, à la considération... Est-ce là par où devait finir un homme qui n'avait plus d'illusions?... Tu ferais pot-bouille avec une actrice qui te rendrait heureux, voilà ce qui s'appelle une question de cabinet; mais vivre avec une femme mariée?... c'est tirer à vue sur le malheur! c'est avaler toutes les couleuvres du vice sans en avoir les plaisirs...
--Assez, te dis-je, tout finit par un mot: j'aime madame de La Baudraye et je la préfère à toutes les fortunes du monde, à toutes les positions... J'ai pu me laisser aller à une bouffée d'ambition... mais tout cède au bonheur d'être père.
--Ah! tu donnes dans la paternité? Mais, malheureux, nous ne sommes les pères que des enfants de nos femmes légitimes! Qu'est-ce que c'est qu'un moutard qui ne porte pas notre nom? c'est le dernier chapitre d'un roman! On te l'enlèvera, ton enfant! Nous avons vu ce sujet-là dans vingt vaudevilles, depuis dix ans... La Société, mon cher, pèsera sur vous, tôt ou tard. Relis Adolphe? Oh! mon Dieu! je vous vois, quand vous vous serez bien connus, je vous vois malheureux, triste-à-pattes, sans considération, sans fortune, vous battant comme les actionnaires d'une commandite attrapés par leur gérant! Votre gérant, à vous, c'est le bonheur.
--Pas un mot de plus, Bixiou.
--Mais je commence à peine. Écoute, mon cher. On a beaucoup attaqué le mariage depuis quelque temps; mais, à part son avantage d'être la seule manière d'établir les successions, comme il offre aux jolis garçons sans le sol un moyen de faire fortune en deux mois, il résiste à tous ses inconvénients! Aussi, n'y a-t-il pas de garçon qui ne se repente tôt ou tard d'avoir manqué par sa faute un mariage de trente mille livres de rentes...
--Tu ne veux donc pas me comprendre! s'écria Lousteau d'une voix exaspérée, va-t'en... Elle est là...
--Pardon, pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt... tu es majeur.... et elle aussi, fit-il d'un ton plus bas mais assez haut cependant pour être entendu de Dinah. Elle te fera joliment repentir de son bonheur...
--Si c'est une folie, je veux la faire... Adieu!
--Un homme à la mer! cria Bixiou.
--Que le diable emporte ces amis qui se croient le droit de vous chapitrer, dit Lousteau en ouvrant la porte de sa chambre où il trouva sur un fauteuil madame La Baudraye affaissée étanchant ses yeux avec un mouchoir brodé.
--Que suis-je venue faire ici?... dit-elle. Oh! mon Dieu! pourquoi?... Étienne, je ne suis pas si femme de province que vous le croyez... Vous vous jouez de moi.
--Chère ange, répondit Lousteau qui prit Dinah dans ses bras, la souleva du fauteuil et l'amena quasi morte dans le salon, nous avons chacun échangé notre avenir, sacrifice contre sacrifice. Pendant que j'aimais à Sancerre, on me mariait ici; mais je résistais... va, j'étais bien malheureux.
--Oh! je pars! s'écria Dinah en se dressant comme une folle et faisant deux pas vers la porte.
--Tu resteras, ma Didine, tout est fini. Va! cette fortune est-elle à si bon marché? ne dois-je pas épouser une grande blonde dont le nez est sanguinolent, la fille d'un notaire, et endosser une belle-mère qui rendrait des points à madame Piédefer en fait de dévotion...
Paméla se précipita dans le salon, et vint dire à l'oreille de Lousteau:--Madame Schontz!...
Lousteau se leva, laissa Dinah sur le divan et sortit.
--Tout est fini, mon bichon, lui dit la lorette. Cardot ne veut pas se brouiller avec sa femme à cause d'un gendre. La dévote a fait une scène... une scène sterling! Enfin, le premier clerc actuel, qui était second premier clerc depuis deux ans, accepte la fille et l'Étude.
--Le lâche! s'écria Lousteau. Comment, en deux heures, il a pu se décider.
--Mon Dieu, c'est bien simple. Le drôle, qui avait les secrets du premier clerc défunt, a deviné la position du patron en saisissant quelques mots de la querelle avec madame Cardot. Le notaire compte sur ton honneur et sur ta délicatesse, car tout est convenu. Le clerc, dont la conduite est excellente, il se donnait le genre d'aller à la messe! un petit hypocrite fini, quoi! plaît à la notaresse. Cardot et toi, vous resterez amis. Il va devenir directeur d'une compagnie financière immense, il pourra te rendre service. Ah! tu te réveilles d'un beau rêve.
--Je perds une fortune, une femme, et...
--Une maîtresse, dit madame Schontz en souriant, car te voilà plus que marié, tu seras embêtant, tu voudras rentrer chez toi, tu n'auras plus rien de décousu, ni dans tes habits, ni dans tes allures... Laisse-la-moi voir par le trou de la porte?... demanda la lorette. Il n'y a pas, s'écria-t-elle, de plus bel animal dans le désert! tu es volé! C'est digne, c'est sec, c'est pleurard, il lui manque le turban de lady Dudley.
Et la lorette se sauva.
--Qu'y a-t-il encore?... demanda madame de La Baudraye à l'oreille de laquelle avaient retenti le froufrou de la robe de soie et les murmures d'une voix de femme.
--Il y a, mon ange, s'écria Lousteau, que nous sommes indissolublement unis... On vient de m'apporter une réponse verbale à la lettre que tu m'as vu écrire et par laquelle je rompais mon mariage...
--C'est là cette partie dont tu te dégageais?
--Oui!
--Oh! je serai plus que ta femme, je te donne ma vie, je veux être ton esclave!... dit la pauvre créature abusée. Je ne croyais pas qu'il me fût possible de t'aimer davantage!... Je ne serai donc pas un accident dans ta vie, je serai toute ta vie?
--Oui, ma belle, ma noble Didine...
--Jure-moi, reprit-elle, que nous ne pourrons être séparés que par la mort!...
Lousteau voulut embellir son serment de ses plus séduisantes chatteries. Voici pourquoi.
De la porte de son appartement où il avait reçu le baiser d'adieu de la lorette à celle du salon où gisait la Muse étourdie de tant de chocs successifs, Lousteau s'était rappelé l'état précaire du petit La Baudraye, sa fortune, et ce mot de Bianchon sur Dinah:--Ce sera une riche veuve! Et il se dit en lui-même:--J'aime mieux cent fois madame de La Baudraye que Félicie pour femme!
Aussi son parti fut-il promptement pris: il décida de jouer l'amour avec une admirable perfection, et son lâche calcul, sa violente passion eurent de fâcheux résultats. En effet, pendant son voyage de Sancerre à Paris, madame de La Baudraye avait médité de vivre dans un appartement à elle, à deux pas de Lousteau; mais les preuves d'amour que son amant venait de lui donner en renonçant à ce bel avenir, et surtout le bonheur si complet des premiers jours de ce mariage illégal l'empêchèrent de parler de cette séparation. Le lendemain devait être et fut une fête au milieu de laquelle une pareille proposition faite _à son ange_ eût produit la plus horrible discordance. De son côté Lousteau, qui voulait tenir Dinah dans sa dépendance, la maintint dans une ivresse continuelle, à coups de fêtes. Ces événements empêchèrent donc ces deux êtres si spirituels d'éviter le bourbier où ils tombèrent, celui d'une cohabitation insensée dont malheureusement tant d'exemples existent, à Paris, dans le monde littéraire.
Ainsi fut accompli dans toute sa teneur le programme de l'amour en province si railleusement tracé par madame de La Baudraye à Lousteau, mais dont, ni l'un ni l'autre, ils ne se souvinrent. La passion est sourde et muette de naissance.
Cet hiver fut donc, à Paris, pour madame de La Baudraye, tout ce que le mois d'octobre avait été pour elle à Sancerre. Étienne, pour initier _sa femme_ à la vie de Paris, entremêla cette nouvelle lune de miel de parties de spectacles où Dinah ne voulut aller qu'en baignoires. Au début, madame de La Baudraye garda quelques vestiges de sa pruderie provinciale, elle eut peur d'être vue, elle cacha son bonheur. Elle disait:--Monsieur de Clagny, monsieur Gravier sont capables de me suivre! Elle craignait Sancerre à Paris. Lousteau, dont l'amour-propre était excessif, fit l'éducation de Dinah, il la conduisit chez les meilleures faiseuses, et lui montra les jeunes femmes alors à la mode en les lui recommandant comme des modèles à suivre. Aussi l'extérieur provincial de madame de La Baudraye changea-t-il promptement. Lousteau, rencontré par ses amis, reçut des compliments sur sa conquête. Pendant cette saison Étienne produisit peu de littérature, et s'endetta considérablement, quoique la fière Dinah eût employé toutes ses économies à sa toilette, et crût n'avoir pas causé la plus légère dépense à son chéri. Au bout de trois mois, Dinah s'était acclimatée, elle s'était enivrée de musique aux Italiens, elle connaissait les répertoires de tous les théâtres, leurs acteurs, les journaux et les plaisanteries du moment; elle s'était accoutumée à cette vie de continuelles émotions, à ce courant rapide où tout s'oublie. Elle ne tendait plus le cou, ne mettait plus le nez en l'air, comme une statue de l'Étonnement, à propos des continuelles surprises que Paris offre aux étrangers. Elle savait respirer l'air de ce milieu spirituel, animé, fécond, où les gens d'esprit se sentent dans leur élément et qu'ils ne peuvent plus quitter.
Un matin, en lisant les journaux que Lousteau recevait tous, deux lignes lui rappelèrent Sancerre et son passé, deux lignes auxquelles elle n'était pas étrangère et que voici:
«Monsieur le baron de Clagny, Procureur du Roi près le Tribunal de Sancerre, est nommé Substitut du Procureur-général près la Cour royale de Paris.»
--Comme il t'aime, ce vertueux magistrat! dit en souriant le journaliste.
--Pauvre homme! répondit-elle. Que te disais-je? Il me suit.
En ce moment, Étienne et Dinah se trouvaient dans la phase la plus brillante et la plus complète de la passion, à cette période où l'on s'est habitué parfaitement l'un à l'autre, et où néanmoins l'amour conserve de la saveur. On se connaît, mais on ne s'est pas encore compris, on n'a pas repassé dans les mêmes plis de l'âme, on ne s'est pas étudié de manière à savoir, comme plus tard, la pensée, les paroles, le geste à propos des plus grands comme des plus petits événements. On est dans l'enchantement, il n'y a pas eu de collision, de divergences d'opinions, de regards indifférents. Les âmes vont à tout propos du même côté. Aussi, Dinah disait-elle à Lousteau de ces magiques paroles accompagnées d'expressions, de ces regards plus magiques encore que toutes les femmes trouvent alors.
--Tue-moi quand tu ne m'aimeras plus.--Si tu ne m'aimais plus, je crois que je pourrais te tuer et me tuer après.
A ces délicieuses exagérations, Lousteau répondait à Dinah:--Tout ce que je demande à Dieu, c'est de te voir ma constance. Ce sera toi qui m'abandonneras!...
--Mon amour est absolu...
--Absolu, répéta Lousteau. Voyons? Je suis entraîné dans une partie de garçon, je retrouve une de mes anciennes maîtresses, elle se moque de moi; par vanité, je fais l'homme libre, et je ne rentre que le lendemain matin ici... M'aimerais-tu toujours?
--Une femme n'est certaine d'être aimée que quand elle est préférée, et si tu me revenais, si... oh! tu me fais comprendre le bonheur de pardonner une faute à celui qu'on adore...
--Eh! bien, je suis donc aimé pour la première fois de ma vie! s'écriait Lousteau.
--Enfin, tu t'en aperçois! répondait-elle.
Lousteau proposa d'écrire une lettre où chacun d'eux expliquerait les raisons qui l'obligeraient à finir par un suicide; et, avec cette lettre en sa possession, chacun d'eux pourrait tuer sans danger l'infidèle. Malgré leurs paroles échangées, ni l'un ni l'autre ils n'écrivirent leur lettre.
Heureux pour le moment, le journaliste se promettait de bien tromper Dinah quand il en serait las, et de tout sacrifier aux exigences de cette tromperie. Pour lui, madame de La Baudraye était toute une fortune. Néanmoins, il subit un joug. En se mariant ainsi, madame de La Baudraye laissa voir et la noblesse de ses pensées, et cette puissance que donne le respect de soi-même. Dans cette intimité complète, où chacun dépose son masque, la jeune femme conserva de la pudeur, montra sa probité virile et cette force particulière aux ambitions qui faisait la base de son caractère. Aussi Lousteau conçut-il pour elle une involontaire estime. Devenue Parisienne, Dinah fut d'ailleurs supérieure à la plus charmante lorette: elle pouvait être amusante, dire des mots comme Malaga; mais son instruction, les habitudes de son esprit, ses immenses lectures lui permettaient de généraliser son esprit; tandis que les Schontz et les Florine n'exercent le leur que sur un terrain très-circonscrit.
--Il y a chez Dinah, disait Étienne à Bixiou, l'étoffe d'une Ninon et d'une Staël.
--Une femme chez qui l'on trouve une bibliothèque et un sérail est bien dangereuse, répondait le railleur.
Une fois sa grossesse devenue visible, madame de La Baudraye résolut de ne plus quitter son appartement; mais avant de s'y renfermer, de ne plus se promener que dans la campagne, elle voulut assister à la première représentation d'un drame de Nathan. Cette espèce de solennité littéraire occupait les deux mille personnes qui se croient tout Paris. Dinah, qui n'avait jamais vu de première représentation, éprouvait une curiosité bien naturelle. Elle en était d'ailleurs arrivée à un tel degré d'affection pour Lousteau qu'elle se glorifiait de sa faute; elle mettait une force sauvage à heurter le monde, elle voulait le regarder en face sans détourner la tête. Elle fit une toilette ravissante, appropriée à son air souffrant, à la maladive morbidesse de sa figure. Son teint pâli lui donnait une expression distinguée, et ses cheveux noirs en bandeaux faisaient encore ressortir cette pâleur. Ses yeux gris étincelants semblaient plus beaux cernés par la fatigue. Mais une horrible souffrance l'attendait. Par un hasard assez commun, la loge donnée au journaliste, aux premières, était à côté de celle louée par Anna Grossetête. Ces deux amies intimes ne se saluèrent pas, et ne voulurent se reconnaître ni l'une ni l'autre.
Après le premier acte, Lousteau quitta sa loge et y laissa Dinah seule, exposée au feu de tous les regards, à la clarté de tous les lorgnons, tandis que la baronne de Fontaine et la comtesse Marie de Vandenesse, venue avec Anna, reçurent quelques-uns des hommes les plus distingués du grand monde. La solitude où restait Dinah fut un supplice d'autant plus grand, qu'elle ne sut pas se faire une contenance avec sa lorgnette en examinant les loges; elle eut beau prendre une pose noble et pensive, laisser son regard dans le vide, elle se sentait trop le point de mire de tous les yeux; elle ne put cacher sa préoccupation, elle fut un peu provinciale, elle étala son mouchoir, elle fit convulsivement des gestes qu'elle s'était interdits. Enfin, dans l'entr'acte du second au troisième acte, un homme se fit ouvrir la loge de Dinah! Monsieur de Clagny se montra respectueux, mais triste.
--Je suis heureuse de vous voir pour vous exprimer tout le plaisir que m'a causé votre promotion, dit-elle.
--Eh! madame, pour qui suis-je venu à Paris?...
--Comment? dit-elle. Serais-je donc pour quelque chose dans votre nomination?
--Pour tout. Dès que vous n'avez plus habité Sancerre, Sancerre m'est devenu insupportable, j'y mourais...
Dinah tendit la main au Substitut.
--Votre amitié sincère me fait du bien, dit-elle. Je suis dans une situation à choyer mes vrais amis, maintenant je sais quel est leur prix... Je croyais avoir perdu votre estime; mais le témoignage que vous m'en donnez par votre visite me touche plus que vos dix ans d'attachement.
--Vous êtes le sujet de la curiosité de toute la salle, reprit le Substitut. Ah! chère, était-ce là votre rôle? Ne pouviez-vous pas être heureuse et rester honorée?..... Je viens d'entendre dire que vous êtes la maîtresse de monsieur Étienne Lousteau, que vous vivez ensemble maritalement!... Vous avez rompu pour toujours avec la Société, même pour le temps où, si vous épousiez votre amant, vous auriez besoin de cette considération que vous méprisez aujourd'hui... Ne devriez-vous pas être chez vous, avec votre mère qui vous aime assez pour vous couvrir de son égide; au moins les apparences seraient gardées...
--J'ai le tort d'être ici, répondit-elle, voilà tout. J'ai dit adieu sans retour à tous les avantages que le monde accorde aux femmes qui savent accommoder leur bonheur avec les convenances. Mon abnégation est si complète que j'aurais voulu tout abattre autour de moi pour faire de mon amour un vaste désert plein de Dieu, de lui, et de moi.... Nous nous sommes fait l'un à l'autre trop de sacrifices pour ne pas être unis; unis par la honte, si vous voulez, mais indissolublement unis... Je suis heureuse, et si heureuse que je puis vous aimer à mon aise, en ami, vous donner plus de confiance que par le passé; car maintenant il me faut un ami!...
Le magistrat fut vraiment grand et même sublime. A cette déclaration où vibrait l'âme de Dinah, il répondit d'un son de voix déchirant:--Je voudrais aller vous voir afin de savoir si vous êtes aimée... je serais tranquille, votre avenir ne m'effrayerait plus... Votre ami comprendra-t-il la grandeur de vos sacrifices, et y a-t-il de la reconnaissance dans son amour?...
--Venez rue des Martyrs, et vous verrez!
--Oui, j'irai, dit-il. J'ai déjà passé devant la porte sans oser vous demander. Vous ne connaissez pas encore la littérature, reprit-il. Certes, il s'y trouve de glorieuses exceptions; mais ces gens de lettres traînent avec eux des maux inouïs, parmi lesquels je compte en première ligne la publicité qui flétrit tout! Une femme commet une faute avec...
--Un Procureur du Roi, dit la baronne en souriant.
--Eh! bien, après une rupture, il y a quelques ressources, le monde n'a rien su; mais avec un homme plus ou moins célèbre, le public a tout appris. Eh! tenez... quel exemple vous en avez là, sous les yeux. Vous êtes dos à dos avec la comtesse Marie de Vandenesse qui a failli faire les dernières folies pour un homme plus célèbre que Lousteau, pour Nathan, et les voilà séparés à ne pas se reconnaître... Après être allée au bord de l'abîme, la comtesse a été sauvée on ne sait comment, elle n'a quitté ni son mari, ni sa maison; mais comme il s'agissait d'un homme célèbre, on a parlé d'elle pendant tout un hiver. Sans la grande fortune, le grand nom et la position de son mari, sans l'habileté de la conduite de cet homme d'État qui s'est montré, dit-on, excellent pour sa femme, elle eût été perdue: à sa place, toute autre femme n'aurait pu rester honorée comme elle l'est...
--Comment était Sancerre quand vous l'avez quitté? dit madame de La Baudraye pour changer la conversation.
--Monsieur de La Baudraye a dit que votre tardive grossesse exigeait que vos couches se fissent à Paris, et qu'il avait exigé que vous y allassiez pour y avoir les soins des princes de la médecine, répondit le Substitut en devinant bien ce que Dinah voulait savoir. Ainsi, malgré le tapage qu'a fait votre départ, jusqu'à ce soir vous étiez encore dans la _légalité_.
--Ah! s'écria-t-elle, monsieur de La Baudraye conserve encore des espérances?
--Votre mari, madame a fait comme toujours: il a calculé.
Le magistrat quitta la loge en voyant le journaliste y entrer, et il le salua dignement.
--Tu as plus de succès que la pièce, dit Étienne à Dinah.
Ce court moment de triomphe apporta plus de joie à cette femme qu'elle n'en avait eu pendant toute sa vie en province; mais, en sortant du théâtre, elle était pensive.
--Qu'as-tu, ma Didine? demanda Lousteau.
--Je me demande comment une femme peut dompter le monde?
--Il y a deux manières: être madame de Staël, ou posséder deux cent mille francs de rentes!
--La Société, dit-elle, nous tient par la vanité, par l'envie de paraître... Bah! nous serons philosophes!
Cette soirée fut le dernier éclair de l'aisance trompeuse où madame de La Baudraye vivait depuis son arrivée à Paris. Trois jours après, elle aperçut des nuages sur le front de Lousteau qui tournait dans son jardinet autour du gazon en fumant un cigare. Cette femme, à qui les mœurs du petit La Baudraye avaient communiqué l'habitude et le plaisir de ne jamais rien devoir, apprit que son ménage était sans argent en présence de deux termes de loyer, à la veille enfin d'un _commandement_! Cette réalité de la vie parisienne entra dans le cœur de Dinah comme une épine; elle se repentit d'avoir entraîné Lousteau dans les dissipations de l'amour. Il est si difficile de passer du plaisir au travail que le bonheur a dévoré plus de poésies que le malheur n'en a fait jaillir en jets lumineux. Heureuse de voir Étienne nonchalant, fumant un cigare après son déjeuner, la figure épanouie, étendu comme un lézard au soleil, jamais Dinah ne se sentit le courage de se faire l'huissier d'une Revue. Elle inventa d'engager, par l'entremise du sieur Migeon, père de Paméla, le peu de bijoux qu'elle possédait, et sur lesquels _ma tante_, car elle commençait à parler la langue du quartier, lui prêta neuf cents francs. Elle garda trois cents francs pour sa layette, pour les frais de ses couches, et remit joyeusement la somme due à Lousteau qui labourait sillon à sillon, ou si vous voulez, ligne à ligne, une Nouvelle pour une Revue.
--Mon petit chat, lui dit-elle, achève ta Nouvelle sans rien sacrifier à la nécessité, polis ton style, creuse ton sujet. J'ai trop fait la dame, je vais faire la bourgeoise et tenir le ménage.