La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02

Part 47

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--Ta dixième muse est une femme de haute intelligence, dit la Lorette en défaisant une bourriche pendant que Lousteau signait, j'aime une Muse qui connaît le ménage et qui fait à la fois des pâtés d'encre et des pâtés de gibier.--Oh! les belles fleurs!... s'écria-t-elle en découvrant la seconde bourriche. Mais il n'y a rien de plus beau dans Paris!... De quoi? de quoi? un lièvre, des perdreaux, un demi-chevreuil. Nous inviterons tes amis et nous ferons un fameux dîner, car Athalie possède un talent particulier pour accommoder le chevreuil.

Lousteau répondit à Dinah; mais au lieu de répondre avec son cœur, il fit de l'esprit. La lettre n'en fut que plus dangereuse, elle ressemblait à une lettre de Mirabeau à Sophie. Le style des vrais amants est limpide. C'est une eau pure qui laisse voir le fond du cœur entre deux rives ornées des riens de la vie, émaillées de ces fleurs de l'âme nées chaque jour et dont le charme est enivrant mais pour deux êtres seulement. Aussi dès qu'une lettre d'amour peut faire plaisir au tiers qui la lit, est-elle à coup sûr sortie de la tête et non du cœur. Mais les femmes y seront toujours prises, elles croient alors être l'unique source de cet esprit.

Vers la fin du mois de décembre, Lousteau ne lisait plus les lettres de Dinah qui s'accumulèrent dans un tiroir de sa commode toujours ouvert, sous ses chemises qu'elles parfumaient. Il advenait à Lousteau l'un de ces hasards que ces Bohémiens doivent saisir par tous ses cheveux. Au milieu de ce mois, madame Schontz, qui s'intéressait beaucoup à Lousteau, le fit prier de passer chez elle un matin pour affaire.

--Mon cher, tu peux te marier, lui dit-elle.

--Souvent, ma chère, heureusement!

--Quand je dis te marier, c'est faire un beau mariage. Tu n'as pas de préjugés, on n'a pas besoin de gazer: voici l'affaire. Une jeune personne a commis une faute, et la mère n'en sait pas le premier baiser. Le père est un honnête Notaire plein d'honneur, il a eu la sagesse de ne rien ébruiter. Il veut marier sa fille en quinze jours, il donne une dot de cent cinquante mille francs, car il a trois autres enfants; mais!...--pas bête--il ajoute un supplément de cent mille francs de la main à la main pour couvrir le déchet. Il s'agit d'une vieille famille de la bourgeoisie parisienne, quartier des Lombards...

--Eh! bien, pourquoi l'amant n'épouse-t-il pas?

--Mort.

--Quel roman! il n'y a plus que rue des Lombards où les choses se passent ainsi...

--Mais ne vas-tu pas croire qu'un frère jaloux a tué le séducteur?... Ce jeune homme est tout bêtement mort d'une pleurésie, attrapée en sortant du spectacle. Premier clerc, et sans un liard, mon homme avait séduit la fille pour avoir l'Étude: en voilà une vengeance du ciel!

--D'où sais-tu cela?

--De Malaga, le Notaire est son milord.

--Quoi, c'est Cardot, le fils de ce petit vieillard à queue et poudré, le premier ami de Florentine!...

--Précisément. Malaga, dont l'amant est un petit criquet de musicien de dix-huit ans, ne peut pas en conscience le marier à cet âge-là; elle n'a encore aucune raison de lui en vouloir. D'ailleurs monsieur Cardot veut un homme d'au moins trente ans. Ce Notaire, selon moi, sera très-flatté d'avoir pour gendre une célébrité. Ainsi, tâte-toi, mon bonhomme? Tu payes tes dettes, tu deviens riche de douze mille francs de rente, et tu n'as pas l'ennui de te rendre père: en voilà, des avantages! Après tout, tu épouses une veuve consolable. Il y a cinquante mille livres de rente dans la maison, outre la charge; tu ne peux donc pas avoir un jour moins de quinze autres mille francs de rente, et tu appartiens à une famille qui, politiquement, se trouve dans une belle position. Cardot est le beau-frère du vieux Camusot le Député qui est resté si longtemps avec Fanny Beaupré.

--Oui, dit Lousteau, Camusot le père a épousé la fille aînée à feu le petit père Cardot, et ils faisaient leurs farces ensemble.

--Eh! bien, reprit madame Schontz, madame Cardot, la Notaresse, est une Chiffreville, des fabricants de produits chimiques, l'aristocratie d'aujourd'hui, quoi? des Potasse! Là est le mauvais côté: tu auras une terrible belle-mère... oh! une femme à tuer sa fille si elle la savait _dans l'état où_... Cette Cardot si dévote, elle a les lèvres comme deux faveurs d'un rose passé... Un viveur comme toi ne serait jamais accepté par cette femme-là, qui, dans une bonne intention, espionnerait ton ménage de garçon et saurait tout ton passé; mais Cardot fera, dit-il, usage de son pouvoir paternel. Le pauvre homme sera forcé d'être gracieux pendant quelques jours pour sa femme, une femme de bois, mon cher; Malaga, qui l'a rencontrée, l'a nommée une brosse de pénitence. Cardot a quarante ans, il sera Maire dans son arrondissement, il deviendra peut-être Député. Il offre, à la place des cent mille francs, de donner une jolie maison, rue Saint-Lazare, entre cour et jardin, qui ne lui a coûté que soixante mille francs à la débâcle de juillet; il te la vendrait, histoire de te fournir l'occasion d'aller et venir chez lui, de voir la fille, de plaire à la mère... Cela te constituerait un avoir aux yeux de madame Cardot. Enfin, tu serais comme un prince, dans ce petit hôtel. Tu te feras nommer, par le crédit de Camusot, bibliothécaire à un Ministère où il n'y aura pas de livres. Eh! bien, si tu places ton argent en cautionnement de journal, tu auras dix mille francs de rente, tu en gagnes six, ta bibliothèque t'en donnera quatre... Trouve mieux? Tu te marierais à un agneau sans tache, il pourrait se changer en femme légère au bout de deux ans... Que t'arrive-t-il? un dividende anticipé. C'est la mode! Si tu veux m'en croire, il faut venir dîner demain chez Malaga. Tu y verras ton beau-père, il saura l'indiscrétion, censée commise par Malaga contre laquelle il ne peut pas se fâcher, et tu le domines alors. Quant à ta femme... Eh!... mais sa faute te laisse garçon...

--Ah! ton langage n'est pas plus hypocrite qu'un boulet de canon.

--Je t'aime pour toi, voilà tout, et je raisonne. Eh! bien, qu'as-tu à rester là comme un Abd-el-Kader en cire? Il n'y a pas à réfléchir. C'est pile ou face, le mariage. Eh! bien, tu as tiré pile?

--Tu auras ma réponse demain, dit Lousteau.

--J'aimerais mieux l'avoir tout de suite, Malaga ferait l'article pour toi ce soir.

--Eh! bien, oui...

Lousteau passa la soirée à écrire à la marquise une longue lettre où il lui disait les raisons qui l'obligeaient à se marier: sa constante misère, la paresse de son imagination, les cheveux blancs, sa fatigue morale et physique, enfin quatre pages de raisons.

--Quant à Dinah, je lui enverrai le billet de faire part, se dit-il. Comme dit Bixiou, je n'ai pas mon pareil pour savoir couper la queue à une passion...

Lousteau, qui fit d'abord des façons avec lui-même, en était arrivé le lendemain à craindre que ce mariage manquât. Aussi fut-il charmant avec le Notaire.

--J'ai connu, lui dit-il, monsieur votre père chez Florentine, je devais vous connaître chez mademoiselle Turquet. Bon chien chasse de race. Il était très-bon enfant et philosophe, le petit père Cardot, car (vous permettez), nous l'appelions ainsi. Dans ce temps-là Florine, Florentine, Tullia, Coralie et Mariette étaient comme les cinq doigts de la main... Il y a de cela maintenant quinze ans. Vous comprenez que mes folies ne sont plus à faire... Dans ce temps-là, le plaisir m'emportait, j'ai de l'ambition aujourd'hui; mais nous sommes dans une époque où pour parvenir il faut être sans dettes, avoir une fortune, femme et enfants. Si je paye le cens, si je suis propriétaire de mon journal au lieu d'en être un rédacteur, je deviendrai député tout comme tant d'autres!

Maître Cardot goûta cette profession de foi. Lousteau s'était mis sous les armes, il plut au Notaire, qui, chose assez facile à concevoir, eut plus d'abandon avec un homme qui avait connu les secrets de la vie de son père, qu'il n'en aurait eu avec tout autre. Le lendemain Lousteau fut présenté, comme acquéreur de la maison rue Saint-Lazare, au sein de la famille Cardot, et il y dîna trois jours après.

Cardot demeurait dans une vieille maison auprès de la place du Châtelet. Tout était cossu chez lui. L'Économie y mettait les moindres dorures sous des gazes vertes. Les meubles étaient couverts de housses. Si l'on n'éprouvait aucune inquiétude sur la fortune de la maison, on y éprouvait une envie de bâiller dès la première demi-heure. L'ennui siégeait sur tous les meubles. Les draperies pendaient tristement. La salle à manger ressemblait à celle d'Harpagon. Lousteau n'eût pas connu Malaga d'avance, à la seule inspection de ce ménage il aurait deviné que l'existence du Notaire se passait sur un autre théâtre. Le journaliste aperçut une grande jeune personne blonde, à l'œil bleu, timide et langoureux à la fois. Il plut au frère aîné, quatrième clerc de l'Étude, que la gloire littéraire attirait dans ses piéges, et qui devait être le successeur de Cardot. La sœur cadette avait douze ans. Lousteau, caparaçonné d'un petit air jésuite, fit l'homme religieux et monarchique avec la mère, il fut sobre, doucereux, posé, complimenteur.

Vingt jours après la présentation, au quatrième dîner, Félicie Cardot, qui étudiait Lousteau du coin de l'œil, alla lui offrir sa tasse de café dans une embrasure de fenêtre et lui dit à voix basse, les larmes dans les yeux:--Toute ma vie, monsieur, sera employée à vous remercier de votre dévouement pour une pauvre fille...

Lousteau fut ému, tant il y avait de choses dans le regard, dans l'accent, dans l'attitude.--Elle ferait le bonheur d'un honnête homme, se dit-il en lui pressant la main pour toute réponse.

Madame Cardot regardait son gendre comme un homme plein d'avenir; mais, parmi toutes les belles qualités qu'elle lui supposait, elle était enchantée de sa moralité. Soufflé par le roué Notaire, Étienne avait donné sa parole de n'avoir ni enfant naturel ni aucune liaison qui pût compromettre l'avenir de la chère Félicie.

--Vous pouvez me trouver un peu exagérée, disait la dévote au journaliste; mais quand on donne une perle comme ma Félicie à un homme, on doit veiller à son avenir. Je ne suis pas de ces mères qui sont enchantées de se débarrasser de leurs filles. Monsieur Cardot va de l'avant, il presse le mariage de sa fille, il le voudrait fait. Nous ne différons qu'en ceci... Quoiqu'avec un homme comme vous, monsieur, un littérateur dont la jeunesse a été préservée de la démoralisation actuelle par le travail, on puisse être en sûreté; néanmoins, vous vous moqueriez de moi, si je mariais ma fille les yeux fermés. Je sais bien que vous n'êtes pas un innocent, et j'en serais bien fâchée pour ma Félicie (ceci fut dit à l'oreille), mais si vous aviez de ces liaisons... Tenez, monsieur, vous avez entendu parler de madame Roguin, la femme d'un Notaire qui a eu, malheureusement pour notre corps, une si cruelle célébrité. Madame Roguin est liée, et cela depuis 1820, avec un banquier...

--Oui, du Tillet, répondit Étienne qui se mordit la langue en songeant à l'imprudence avec laquelle il avouait connaître du Tillet.

--Eh! bien, monsieur, si vous étiez mère, ne trembleriez-vous pas en pensant que votre fille peut avoir le sort de madame du Tillet? A son âge, et née de Grandville, avoir pour rivale une femme de cinquante ans passés!... J'aimerais mieux voir ma fille morte que de la donner à un homme qui aurait des relations avec une femme mariée... Une grisette, une femme de théâtre se prennent et se quittent! Selon moi, ces femmes-là ne sont pas dangereuses, l'amour est un état pour elles, elles ne tiennent à personne, un de perdu, deux de retrouvés!... Mais une femme qui a manqué à ses devoirs doit s'attacher à sa faute, elle n'est excusable que par sa constance, si jamais un pareil crime est excusable! C'est ainsi du moins que je comprends la faute d'une femme comme il faut, et voilà ce qui la rend si redoutable...

Au lieu de chercher le sens de ces paroles, Étienne en plaisanta chez Malaga, où il se rendit avec son futur beau-père; car le Notaire et le journaliste étaient au mieux ensemble.

Lousteau s'était déjà posé devant ses intimes comme un homme important: sa vie allait enfin avoir un sens, le hasard l'avait choyé, il devenait sous peu de jours propriétaire d'un charmant petit hôtel rue Saint-Lazare; il se mariait, il épousait une femme charmante, il aurait environ vingt mille livres de rente; il pourrait donner carrière à son ambition; il était aimé de la jeune personne, il appartenait à plusieurs familles honorables... Enfin, il voguait à pleines voiles sur le lac bleu de l'espérance.

Madame Cardot avait désiré voir les gravures de Gil Blas, un de ces livres _illustrés_ que la librairie française entreprenait alors, et Lousteau la veille en avait remis les premières livraisons à madame Cardot. La Notaresse avait son plan, elle n'empruntait le livre que pour le rendre, elle voulait un prétexte de tomber à l'improviste chez son gendre futur. A l'aspect de ce ménage de garçon, que son mari lui peignait comme charmant, elle en saurait plus, disait-elle, qu'on ne lui en disait sur les mœurs de Lousteau. Sa belle-sœur, madame Camusot, à qui le fatal secret était caché, s'effrayait de ce mariage pour sa nièce. Monsieur Camusot, Conseiller à la Cour royale, fils d'un premier lit, avait dit à sa belle-mère, madame Camusot, sœur de maître Cardot, des choses peu flatteuses sur le compte du journaliste. Lousteau, cet homme si spirituel, ne trouva rien d'extraordinaire à ce que la femme d'un riche Notaire voulût voir un volume de quinze francs avant de l'acheter. Jamais l'homme d'esprit ne se baisse pour examiner les bourgeois qui lui échappent à la faveur de cette inattention; et, pendant qu'il se moque d'eux, ils ont le temps de le garrotter.

Dans les premiers jours de janvier 1837, madame Cardot et sa fille prirent une urbaine et vinrent, rue des Martyrs, rendre les livraisons du Gil Blas au futur de Félicie, enchantées toutes deux de voir l'appartement de Lousteau. Ces sortes de visites domiciliaires se font dans les vieilles familles bourgeoises. Le portier d'Étienne ne se trouva point; mais sa fille, en apprenant de la digne bourgeoise qu'elle parlait à la belle-mère et à la future de monsieur Lousteau, leur livra d'autant mieux la clef de l'appartement que madame Cardot lui mit une pièce d'or dans la main.

Il était alors environ midi, l'heure à laquelle le journaliste revenait de déjeuner du Café Anglais. En franchissant l'espace qui se trouve entre Notre-Dame-de-Lorette et la rue des Martyrs, Lousteau regarda par hasard un fiacre qui montait par la rue du Faubourg-Montmartre, et crut avoir une vision en y apercevant la figure de Dinah! Il resta glacé sur ses deux jambes en trouvant effectivement sa Didine à la portière.

--Que viens-tu faire ici? s'écria-t-il.

Le vous n'était pas possible avec une femme à renvoyer.

--Eh! mon amour, s'écria-t-elle, n'as-tu donc pas lu mes lettres?...

--Si, répondit Lousteau.

--Eh! bien?

--Eh! bien?

--Tu es père, répondit la femme de province.

--Bah! s'écria-t-il sans prendre garde à la barbarie de cette exclamation. Enfin, se dit-il en lui-même, il faut la préparer à la catastrophe...

Il fit signe au cocher de s'arrêter, donna la main à madame de La Baudraye, et laissa le cocher avec la voiture pleine de malles, en se promettant bien de renvoyer _illico_, se dit-il, la femme et ses paquets d'où elle venait.

--Monsieur! monsieur! cria la petite Paméla.

L'enfant avait de l'intelligence, et savait que trois femmes ne doivent pas se rencontrer dans un appartement de garçon.

--Bien! bien! fit le journaliste en entraînant Dinah.

Paméla crut alors que cette femme inconnue était une parente, elle ajouta cependant:--La clef est à la porte, votre belle-mère y est!

Dans son trouble, et en s'entendant dire par madame de la Baudraye une myriade de phrases, Étienne entendit: _ma mère y est_, la seule circonstance qui, pour lui, fût possible, et il entra. La future et la belle-mère, alors dans la chambre à coucher, se tapirent dans un coin en voyant l'entrée d'Étienne et d'une femme.

--Enfin, mon Étienne, mon ange, je suis à toi pour la vie s'écria Dinah en lui sautant au cou et l'étreignant pendant qu'il mettait la clef en dedans. La vie était une agonie perpétuelle pour moi dans ce château d'Anzy, je n'y tenais plus, et, le jour où il a fallu déclarer ce qui fait mon bonheur, eh! bien, je ne m'en suis jamais senti la force. Je t'amène ta femme et ton enfant! Oh! ne pas m'écrire! me laisser deux mois sans nouvelles!...

--Mais, Dinah! tu me mets dans un embarras...

--M'aimes-tu?...

--Comment ne t'aimerais-je pas?... Mais ne valait-il pas mieux rester à Sancerre... Je suis ici dans la plus profonde misère, et j'ai peur de te la faire partager...

--Ta misère sera le paradis pour moi. Je veux vivre ici, sans jamais en sortir...

--Mon Dieu, c'est joli en paroles, mais...

Dinah s'assit et fondit en larmes en entendant cette phrase dite avec brusquerie. Lousteau ne put résister à cette explosion, il serra la baronne dans ses bras, et l'embrassa.

--Ne pleure pas, Didine! s'écria-t-il.

En lâchant cette phrase, le feuilletoniste aperçut dans la glace le fantôme de madame Cardot, qui, du fond de la chambre, le regardait.

--Allons, Didine, va toi-même avec Paméla voir à déballer tes malles, lui dit-il à l'oreille. Va, ne pleure pas, nous serons heureux.

Il la conduisit jusqu'à la porte, et revint vers la notaresse pour conjurer l'orage.

--Monsieur, lui dit madame Cardot, je m'applaudis d'avoir voulu voir par moi-même le ménage de celui qui devait être mon gendre. Dût ma Félicie en mourir, elle ne sera pas la femme d'un homme tel que vous. Vous vous devez au bonheur de votre Didine, monsieur.

Et la dévote sortit en emmenant Félicie qui pleurait aussi, car Félicie s'était habituée à Lousteau. L'affreuse madame Cardot remonta dans son urbaine en regardant avec une insolente fixité la pauvre Dinah, qui sentait encore dans son cœur le coup de poignard du: _C'est joli en paroles_; mais qui, semblable à toutes les femmes aimantes, croyait néanmoins au:--_Ne pleure pas, Didine!_

Lousteau, qui ne manquait pas de cette espèce de résolution que donnent les hasards d'une vie agitée, se dit:--Didine a de la noblesse, une fois prévenue de mon mariage, elle s'immolera à mon avenir, et je sais comment m'y prendre pour l'en instruire.

Enchanté de trouver une ruse dont le succès lui parut certain, il se mit à danser sur un air connu:--Larifla! fla, fla! Puis, une fois Didine emballée, reprit-il en se parlant à lui-même, j'irai faire une visite et un roman à maman Cardot: j'aurai séduit sa Félicie à Saint-Eustache... Félicie, coupable par amour, porte dans son sein le gage de notre bonheur, et... larifla, fla, fla!... le père ne peut pas me démentir, fla, fla... ni la fille... larifla! _Ergo_ le notaire, sa femme et sa fille sont enfoncés, larifla, fla, fla!...

A son grand étonnement, Dinah surprit Étienne dansant une danse prohibée.

--Ton arrivée et notre bonheur me rendent ivre de joie!... lui dit-il en lui expliquant ainsi ce mouvement de folie.

--Et moi qui ne me croyais plus aimée!... s'écria la pauvre femme en lâchant le sac de nuit qu'elle apportait et pleurant de plaisir sur le fauteuil où elle se laissa tomber.

--Emménage-toi, mon ange, dit Étienne en riant sous cape, j'ai deux mots à écrire afin de me dégager d'une partie de garçon, car je veux être tout à toi. Commande, tu es ici chez toi.

Étienne écrivit à Bixiou.

«Mon cher, ma baronne me tombe sur les bras, et va me faire manquer mon mariage si nous ne mettons pas en scène une des ruses les plus connues des mille et un vaudevilles du Gymnase. Donc, je compte sur toi, pour venir, en vieillard de Molière, gronder ton neveu Léandre sur sa sottise, pendant que la dixième Muse sera cachée dans ma chambre; il s'agit de la prendre par les sentiments, frappe fort, soit méchant, blesse-la. Quant à moi, tu comprends, j'exprime un dévouement aveugle. Viens, si tu peux, à sept heures.

»Tout à toi,

»E. LOUSTEAU.»

Une fois cette lettre envoyée par un commissionnaire à l'homme de Paris qui se plaisait le plus à ces railleries que les artistes ont nommées _des charges_, Lousteau parut empressé d'installer chez lui la Muse de Sancerre; il s'occupa de l'emménagement de tous les effets qu'elle avait apportés, il la mit au fait des êtres et des choses du logis avec une bonne foi si parfaite, avec un plaisir qui débordait si bien en paroles et en caresses, que Dinah put se croire la femme du monde la plus aimée. Cet appartement où les moindres choses portaient le cachet de la mode lui plaisait beaucoup plus que son château d'Anzy. Paméla Migeon, cette intelligente petite fille de quatorze ans, fut questionnée par le journaliste à cette fin de savoir si elle voulait devenir la femme de chambre de l'imposante baronne. Paméla ravie entra sur-le-champ en fonctions en allant commander le dîner chez un restaurateur du boulevard. Dinah comprit alors quel était le dénûment caché sous le luxe purement extérieur de ce ménage de garçon en n'y voyant aucun des ustensiles nécessaires à la vie. Tout en prenant possession des armoires, des commodes, elle forma les plus doux projets, elles changerait les mœurs de Lousteau, elle le rendrait casanier, elle lui compléterait son bien-être au logis. La nouveauté de sa position en cachait le malheur à Dinah, qui voyait dans un mutuel amour l'absolution de sa faute, et qui ne portait pas encore les yeux au delà de cet appartement. Paméla, dont l'intelligence était égale à celle d'une lorette, alla droit chez madame Schontz lui demander de l'argenterie en lui racontant ce qui venait d'arriver à Lousteau. Après avoir tout mis chez elle à la disposition de Paméla, madame Schontz courut chez Malaga, son amie intime, afin de prévenir Cardot du malheur advenu à son futur gendre.

Sans inquiétude sur la crise qui affectait son mariage, le journaliste fut de plus en plus charmant pour la femme de province. Le dîner occasionna ces délicieux enfantillages des amants devenus libres et heureux d'être enfin à eux-mêmes. Le café pris, au moment où Lousteau tenait sa Dinah sur ses genoux devant le feu, Paméla se montra tout effarée.

--Voici monsieur Bixiou! que faut-il lui dire? demanda-t-elle.

--Entre dans la chambre, dit le journaliste à sa maîtresse, je l'aurai bientôt renvoyé, c'est un de mes plus intimes amis, à qui d'ailleurs il faut avouer mon nouveau genre de vie.

--Oh! oh! deux couverts et un chapeau de velours gros-bleu! s'écria le compère... je m'en vais... Voilà ce que c'est de se marier, on fait ses adieux. Comme on se trouve riche quand on déménage, hein?

--Est-ce que je me marie? dit Lousteau.

--Comment! tu ne te maries plus, à présent? s'écria Bixiou.

--Non!

--Non! Ah! çà, que t'arrive-t-il, ferais-tu par hasard des sottises? Quoi!... toi qui, par une bénédiction du ciel, as trouvé vingt mille francs de rente, un hôtel, une femme appartenant aux premières familles de la haute bourgeoisie, enfin une femme de la rue des Lombards...

--Assez, assez, Bixiou, tout est fini, va-t'en!

--M'en aller! j'ai les droits de l'amitié, j'en abuse. Que t'est-il arrivé?

--Il m'est arrivé cette dame de Sancerre, elle est mère, et nous allons vivre ensemble, heureux le reste de nos jours... Tu saurais cela demain, autant te l'apprendre aujourd'hui.