La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02

Part 46

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Pendant que Lousteau recherchait si madame de La Baudraye avait eu l'intention de s'imposer à elle-même une barrière infranchissable en choisissant une robe d'organdi, Bianchon aidé par le cocher, faisait charger son bagage sur la diligence. Enfin il vint saluer Dinah qui parut excessivement affectueuse pour lui.

--Retournez, madame la baronne, laissez-moi... Gatien va venir, lui dit-il à l'oreille. Il est tard, reprit-il à haute voix... Adieu!

--Adieu, grand homme! s'écria Lousteau en donnant une poignée de main à Bianchon.

Quand le journaliste et madame de La Baudraye, assis l'un près de l'autre au fond de cette vieille calèche, repassèrent la Loire, ils hésitèrent tous deux à parler. Dans cette situation, la parole par laquelle on rompt le silence possède une effrayante portée.

--Savez-vous combien je vous aime? dit alors le journaliste à brûle-pourpoint.

La victoire pouvait flatter Lousteau, mais la défaite ne lui causait aucun chagrin. Cette indifférence fut le secret de son audace. Il prit la main de madame de La Baudraye en lui disant ces paroles si nettes, et la serra dans ses deux mains; mais Dinah dégagea doucement sa main.

--Oui, je vaux bien une grisette ou une actrice, dit-elle d'une voix émue tout en plaisantant; mais croyez-vous qu'une femme qui, malgré ses ridicules, a quelque intelligence, ait réservé les plus beaux trésors du cœur pour un homme qui ne peut voir en elle qu'un plaisir passager... Je ne suis pas surprise d'entendre de votre bouche un mot que tant de gens m'ont déjà dit... mais...

Le cocher se retourna.--Voici monsieur Gatien... dit-il.

--Je vous aime, je vous veux, et vous serez à moi, car je n'ai jamais senti pour aucune femme ce que vous m'inspirez! cria Lousteau dans l'oreille de Dinah.

--Malgré moi, peut-être? répliqua-t-elle en souriant.

--Au moins faut-il pour mon honneur que vous ayez l'air d'avoir été vivement attaquée, dit le Parisien à qui la funeste propriété de l'organdi suggéra une idée bouffonne.

Avant que Gatien eût atteint le bout du pont, l'audacieux journaliste chiffonna si lestement la robe d'organdi, que madame de La Baudraye se vit dans un état à ne pas se montrer.

--Ah! monsieur!... s'écria majestueusement Dinah.

--Vous m'avez défié, répondit-il.

Mais Gatien arrivait avec la célérité d'un amant dupé. Pour regagner un peu de l'estime de madame de La Baudraye, Lousteau s'efforça de dérober la vue de la robe froissée à Gatien en se jetant pour lui parler hors de la voiture du côté de Dinah.

--Courez à notre auberge, lui dit-il, il en est temps encore, la diligence ne part que dans une demi-heure, le manuscrit est sur la table de la chambre occupée par Bianchon, il y tient, car il ne saurait comment faire son Cours.

--Allez donc, Gatien, dit madame de La Baudraye en regardant son jeune adorateur avec une expression pleine de despotisme.

L'enfant, commandé par cette insistance, rebroussa, courant à bride abattue.

--Vite à La Baudraye, cria Lousteau au cocher, madame la baronne est souffrante... Votre mère sera seule dans le secret de ma ruse, dit-il en se rasseyant auprès de Dinah.

--Vous appelez cette infamie une ruse? dit madame de La Baudraye en réprimant quelques larmes qui furent séchées au feu de l'orgueil irrité.

Elle s'appuya dans le coin de la calèche, se croisa les bras sur la poitrine et regarda la Loire, la campagne, tout, excepté Lousteau. Le journaliste prit alors un ton caressant et parla jusqu'à La Baudraye où Dinah se sauva de la calèche chez elle en tâchant de n'être vue de personne. Dans son trouble, elle se précipita sur un sofa pour y pleurer.

--Si je suis pour vous un objet d'horreur, de haine ou de mépris, eh! bien, je pars, dit alors Lousteau qui l'avait suivie.

Et le roué se mit aux pieds de Dinah. Ce fut dans cette crise que madame Piédefer se montra disant à sa fille:--Eh! bien, qu'as-tu? que se passe-t-il?

--Donnez promptement une autre robe à votre fille, dit l'audacieux Parisien à l'oreille de la dévote.

En entendant le galop furieux du cheval de Gatien, madame de La Baudraye se jeta dans sa chambre où la suivit sa mère.

--Il n'y a rien à l'auberge, dit Gatien à Lousteau qui vint à sa rencontre.

--Et vous n'avez rien trouvé non plus au château d'Anzy, répondit Lousteau.

--Vous vous êtes moqués de moi, répliqua Gatien d'un petit ton sec.

--En plein, répondit Lousteau. Madame de La Baudraye a trouvé très-inconvenant que vous la suiviez sans en être prié. Croyez-moi, c'est un mauvais moyen pour séduire les femmes que de les ennuyer. Dinah vous a mystifié, vous l'avez fait rire, c'est un succès qu'aucun de vous n'a eu depuis treize ans auprès d'elle, et que vous devez à Bianchon. Oui, votre cousin est l'_auteur du manuscrit_!... Le cheval en reviendra-t-il? demanda Lousteau plaisamment pendant que Gatien se demandait s'il devait ou non se fâcher.

--Le cheval!... répéta Gatien.

En ce moment madame de La Baudraye arriva, vêtue d'une robe de velours, et accompagnée de sa mère qui lançait à Lousteau des regards irrités. Devant Gatien, il était imprudent à Dinah de paraître froide ou sévère avec Lousteau qui, profitant de cette circonstance, offrit son bras à cette fausse Lucrèce; mais elle le refusa.

--Voulez-vous renvoyer un homme qui vous a voué sa vie? lui dit-il en marchant près d'elle, je vais rester à Sancerre et partir demain.

--Viens-tu, ma mère? dit madame de La Baudraye à madame Piédefer en évitant ainsi de répondre à l'argument direct par lequel Lousteau la forçait à prendre un parti.

Le Parisien aida la mère à monter en voiture, il aida madame de La Baudraye en la prenant doucement par le bras, et il se plaça sur le devant avec Gatien, qui laissa le cheval à La Baudraye.

--Vous avez changé de robe, dit maladroitement Gatien à Dinah.

--Madame la baronne a été saisie par l'air frais de la Loire, répondit Lousteau, Bianchon lui a conseillé de se vêtir chaudement.

Dinah devint rouge comme un coquelicot, et madame Piédefer prit un visage sévère.

--Pauvre Bianchon, il est sur la route de Paris, quel noble cœur! dit Lousteau.

--Oh! oui, répondit madame de La Baudraye, il est grand et délicat, celui-là...

--Nous étions si gais en partant, dit Lousteau, vous voilà souffrante, et vous me parlez avec amertume, et pourquoi?... N'êtes-vous donc pas accoutumée à vous entendre dire que vous êtes belle et spirituelle? moi, je le déclare devant Gatien, je renonce à Paris, je vais rester à Sancerre et grossir le nombre de vos cavaliers-servants. Je me suis senti si jeune dans mon pays natal, j'ai déjà oublié Paris et ses corruptions, et ses ennuis, et ses fatigants plaisirs... Oui, ma vie me semble comme purifiée...

Dinah laissa parler Lousteau sans le regarder; mais il y eut un moment où l'improvisation de ce serpent devint si spirituelle sous l'effort qu'il fit pour singer la passion par des phrases et par des idées dont le sens, caché pour Gatien, éclatait dans le cœur de Dinah, qu'elle leva les yeux sur lui. Ce regard parut combler de joie Lousteau qui redoubla de verve et fit enfin rire madame de La Baudraye. Lorsque, dans une situation où son orgueil est blessé si cruellement, une femme a ri, tout est compromis. Quand on entra dans l'immense cour sablée et ornée de son boulingrin à corbeilles de fleurs qui fait si bien valoir la façade d'Anzy, le journaliste disait:--Lorsque les femmes nous aiment, elles nous pardonnent tout, même nos crimes; lorsqu'elles ne nous aiment pas, elles ne nous pardonnent rien, pas même nos vertus! Me pardonnez-vous? ajouta-t-il à l'oreille de madame de La Baudraye en lui serrant le bras sur son cœur par un geste plein de tendresse. Dinah ne put s'empêcher de sourire.

Pendant le dîner et pendant le reste de la soirée, Lousteau fut d'une gaieté, d'un entrain charmant; mais, tout en peignant ainsi son ivresse, il se livrait par moments à la rêverie en homme qui paraissait absorbé par son bonheur. Après le café, madame de La Baudraye et sa mère laissèrent les homme se promener dans les jardins. Monsieur Gravier dit alors au Procureur du Roi:--Avez-vous remarqué que madame de La Baudraye, qui est partie en robe d'organdi, nous est revenue en robe de velours?

--En montant en voiture à Cosne, la robe s'est accrochée à un bouton de cuivre de la calèche et s'est déchirée du haut en bas, répondit Lousteau.

--Oh! fit Gatien percé au cœur par la cruelle différence des deux explications du journaliste.

Lousteau, qui comptait sur cette surprise de Gatien, le prit par le bras et le lui serra pour lui demander le silence. Quelques moments après, Lousteau laissa les trois adorateurs de Dinah seuls, en s'emparant du petit La Baudraye. Gatien fut alors interrogé sur les événements du voyage. Monsieur Gravier et monsieur de Clagny furent stupéfaits d'apprendre que Dinah s'était trouvée seule au retour de Cosne avec Lousteau; mais plus stupéfaits encore des deux versions du Parisien sur le changement de robe. Aussi l'attitude de ces trois hommes déconfits fut-elle très-embarrassée pendant la soirée. Le lendemain matin, chacun d'eux eut des affaires qui l'obligeaient à quitter Anzy, où Dinah resta seule avec sa mère, son mari et Lousteau.

Le dépit des trois Sancerrois organisa dans la ville une grande clameur. La chute de la Muse de Berry, du Nivernais et du Morvan fut accompagnée d'un vrai charivari de médisances, de calomnies et de conjectures diverses parmi lesquelles figurait en première ligne l'histoire de la robe d'organdi. Jamais toilette de Dinah n'eut autant de succès, et n'éveilla plus l'attention des jeunes personnes qui ne s'expliquaient point les rapports entre l'amour et l'organdi dont riaient tant les femmes mariées. La Présidente Boirouge, furieuse de la mésaventure de son Gatien, oublia les éloges qu'elle avait prodigués au poème de Paquita la Sévillane; elle fulmina des censures horribles contre une femme capable de publier une pareille infamie.

--La malheureuse fait ce qu'elle a écrit! disait-elle. Peut-être finira-t-elle comme son héroïne!...

Il en fut de Dinah dans le Sancerrois comme du maréchal Soult dans les journaux de l'Opposition: tant qu'il est ministre, il a perdu la bataille de Toulouse; dès qu'il rentre dans le repos, il l'a gagnée! Vertueuse, Dinah passait pour la rivale des Camille Maupin, des femmes les plus illustres; mais heureuse, elle était _une malheureuse_.

Monsieur de Clagny défendit courageusement Dinah, il vint à plusieurs reprises au château d'Anzy pour avoir le droit de démentir le bruit qui courait sur celle qu'il adorait toujours, même tombée, et il soutint qu'il s'agissait entre elle et Lousteau d'une collaboration à un grand ouvrage. On se moqua du Procureur du Roi.

Le mois d'octobre fut ravissant, l'automne est la plus belle saison des vallées de la Loire; mais en 1836 il fut particulièrement magnifique. La nature semblait être la complice du bonheur de Dinah qui, selon les prédictions de Bianchon, arriva par degrés à un violent amour de cœur. En un mois, la châtelaine changea complétement. Elle fut étonnée de retrouver tant de facultés inertes, endormies, inutiles jusqu'alors. Lousteau fut un ange pour elle, car l'amour de cœur, ce besoin réel des âmes grandes, faisait d'elle une femme entièrement nouvelle. Dinah vivait! elle trouvait l'emploi de ses forces, elle découvrait des perspectives inattendues dans son avenir, elle était heureuse enfin, heureuse sans soucis, sans entraves. Cet immense château, les jardins, le parc, la forêt étaient si favorables à l'amour! Lousteau rencontra chez madame de La Baudraye une naïveté d'impression, une innocence, si vous voulez, qui la rendit originale: il y eut en elle du piquant, de l'imprévu beaucoup plus que chez une jeune fille. Lousteau fut sensible à une flatterie qui chez presque toutes les femmes est une comédie; mais qui chez Dinah fut vraie: elle apprenait de lui l'amour, il était bien le premier dans ce cœur. Enfin, il se donna la peine d'être excessivement aimable. Les hommes ont, comme les femmes d'ailleurs, un répertoire de récitatifs, de cantilènes, de nocturnes, de motifs, de rentrées (faut-il dire de recettes, quoiqu'il s'agisse d'amour?), qu'ils croient leur exclusive propriété. Les gens arrivés à l'âge de Lousteau tâchent de distribuer habilement les pièces de ce trésor dans l'opéra d'une passion; mais, en ne voyant qu'une bonne fortune dans son aventure avec Dinah, le Parisien voulut graver son souvenir en traits ineffaçables sur ce cœur, et il prodigua durant ce beau mois d'octobre ses plus coquettes mélodies et ses plus savantes barcaroles. Enfin, il épuisa les ressources de la mise en scène de l'amour, pour se servir d'une de ces expressions détournées de l'argot du théâtre et qui rend admirablement bien ce manége.

--Si cette femme-là m'oublie!... se disait-il parfois en revenant avec elle au château d'une longue promenade dans les bois, je ne lui en voudrai pas, elle aura trouvé mieux!...

Quand, de part et d'autre, deux êtres ont échangé les duos de cette délicieuse partition et qu'ils se plaisent encore, on peut dire qu'ils s'aiment véritablement. Mais Lousteau ne pouvait pas avoir le temps de se répéter, car il comptait quitter Anzy vers les premiers jours de novembre, son feuilleton le rappelait à Paris. Avant déjeuner, la veille du départ projeté, le journaliste et Dinah virent arriver le petit La Baudraye avec un artiste de Nevers, un restaurateur de sculptures.

--De quoi s'agit-t-il? dit Lousteau, que voulez-vous faire à votre château?

--Voici ce que je veux, répondit le petit vieillard en emmenant le journaliste, sa femme et l'artiste de province sur la terrasse.

Il montra sur la façade, au-dessus de la porte d'entrée, un précieux cartouche soutenu par deux sirènes, assez semblable à celui qui décore l'arcade actuellement condamnée par où l'on allait jadis du quai des Tuileries dans la cour du vieux Louvre, et au-dessus de laquelle on lit: _Bibliothèque du cabinet du Roi_. Ce cartouche offrait le vieil écusson des d'Uxelles qui _portent d'or et de gueules, à la fasce de l'un à l'autre, avec deux lions de gueules à dextre et d'or à senestre pour supports; l'écu timbré du casque de chevalier, lambrequiné des émaux de l'écu et sommé de la couronne ducale_. Puis pour devise: _Cy paroist!_ parole fière et sonnante.

--Je veux remplacer les armes de la maison d'Uxelles par les miennes; et comme elles se trouvent répétées six fois dans les deux façades et dans les deux ailes, ce n'est pas une petite affaire.

--Vos armes d'hier! s'écria Dinah, et après 1830!...

--N'ai-je pas constitué un majorat?

--Je concevrais cela si vous aviez des enfants, lui dit le journaliste.

--Oh! répondit le petit vieillard, madame de La Baudraye est encore jeune, il n'y a pas encore de temps perdu.

Cette fatuité fit sourire Lousteau qui ne comprit pas monsieur de La Baudraye.

--Hé! bien, _Didine_, dit-il à l'oreille de madame de La Baudraye, à quoi bon tes remords?

Dinah plaida pour obtenir un jour de plus, et les deux amants se firent leurs adieux à la manière de ces théâtres qui donnent dix fois de suite la dernière représentation d'une pièce à recettes. Mais combien de promesses échangées! combien de pactes solennels exigés par Dinah et conclus sans difficultés par l'impudent journaliste! Avec la supériorité d'une femme supérieure, Dinah conduisit, au vu et au su de tout le pays, Lousteau jusqu'à Cosne, en compagnie de sa mère et du petit La Baudraye.

Quand, dix jours après, madame de La Baudraye eut dans son salon à La Baudraye messieurs de Clagny, Gatien et Gravier, elle trouva moyen de dire audacieusement à chacun d'eux:--Je dois à monsieur Lousteau d'avoir su que je n'étais pas aimée pour moi-même.

Et quelles belles tartines elle débita sur les hommes, sur la nature de leurs sentiments, sur le but de leur vil amour, etc. Des trois amants de Dinah, monsieur de Clagny, seul, lui dit:--je vous aime _quand même_!... Aussi Dinah le prit-elle pour confident et lui prodigua-t-elle toutes les douceurs d'amitié que les femmes confisent pour les Gurth qui portent ainsi le collier d'un esclavage adoré.

De retour à Paris, Lousteau perdit en quelques semaines le souvenir des beaux jours passés au château d'Anzy. Voici pourquoi. Lousteau vivait de sa plume. Dans ce siècle, et surtout depuis le triomphe d'une bourgeoisie qui se garde bien d'imiter François Ier ou Louis XIV, vivre de sa plume est un travail auquel se refuseraient les forçats, ils préféreraient la mort. Vivre de sa plume, n'est-ce pas créer: créer aujourd'hui, demain, toujours... ou avoir l'air de créer; or le semblant coûte aussi cher que le réel! Outre son feuilleton dans un journal quotidien qui ressemblait au rocher de Sisyphe et qui tombait tous les lundis sur la barbe de sa plume, Étienne travaillait à trois ou quatre journaux littéraires. Mais, rassurez-vous! il ne mettait aucune conscience d'artiste à ses productions. Le Sancerrois appartenait, par sa facilité, par son insouciance, si vous voulez, à ce groupe d'écrivains appelés du nom de _bons enfants_. En littérature, à Paris, de nos jours, la bonhomie est une démission donnée de toutes prétentions à une place quelconque. Lorsqu'il ne peut plus ou qu'il ne veut plus rien être, un écrivain se fait journaliste et bon enfant. On mène alors une vie assez agréable. Les débutants, les bas-bleus, les actrices qui commencent et celles qui finissent leur carrière, auteurs et libraires caressent ou choyent ces plumes à tout faire. Lousteau, devenu viveur, n'avait plus guère que son loyer à payer en fait de dépenses. Il avait des loges à tous les théâtres. La vente des livres dont il rendait ou ne rendait pas compte soldait son gantier; aussi disait-il à ces auteurs qui s'impriment à leurs frais;--J'ai toujours votre livre dans les mains. Il percevait sur les amours-propres des redevances en dessins, en tableaux. Tous ses jours étaient pris par des dîners, ses soirées par le théâtre, la matinée par les amis, par des visites, par la flânerie. Son feuilleton, ses articles, et les deux nouvelles qu'il écrivait par an pour les journaux hebdomadaires, étaient l'impôt frappé sur cette vie heureuse. Étienne avait cependant combattu pendant dix ans pour arriver à cette position. Enfin connu de toute la littérature, aimé pour le bien comme pour le mal qu'il commettait avec une irréprochable bonhomie, il se laissait aller en dérive, insouciant de l'avenir. Il régnait au milieu d'une coterie de nouveaux venus, il avait des amitiés, c'est-à-dire des habitudes qui duraient depuis quinze ans, des gens avec lesquels il soupait, il dînait, et se livrait à ses plaisanteries. Il gagnait environ sept à huit cents francs par mois, somme que la prodigalité particulière aux pauvres rendait insuffisante. Aussi Lousteau se trouvait-il alors aussi misérable qu'à son début à Paris quand il se disait:--Si j'avais cinq cents francs par mois, je serais bien riche! Voici la raison de ce phénomène.

Lousteau demeurait rue des Martyrs, dans un joli petit rez-de-chaussée à jardin, meublé magnifiquement. Lors de son installation, en 1833, il avait fait avec un tapissier un arrangement qui rogna son bien-être pendant long-temps. Cet appartement coûtait douze cents francs de loyer. Or les mois de janvier, d'avril, de juillet et d'octobre étaient, selon son mot, des mois indigents. Le loyer et les notes du portier faisaient rafle. Lousteau n'en prenait pas moins des cabriolets, n'en dépensait pas moins une centaine de francs en déjeuners; il fumait pour trente francs de cigares, et ne savait refuser ni un dîner, ni une robe à ses maîtresses de hasard. Il anticipait alors si bien sur le produit toujours incertain des mois suivants, qu'il ne pouvait pas plus se voir cent francs sur sa cheminée, en gagnant sept à huit cents francs par mois, que quand il en gagnait à peine deux cents en 1822.

Fatigué parfois de ces tournoiements de la vie littéraire, ennuyé du plaisir comme l'est une courtisane, Lousteau quittait le courant, il s'asseyait parfois sur le penchant de la berge, et disait à certains de ses intimes, à Nathan, à Bixiou, tout en fumant un cigare au fond de son jardinet, devant un gazon toujours vert, grand comme une table à manger:--Comment finirons-nous? Les cheveux blancs nous font leurs sommations respectueuses!...

--Bah! nous nous marierons, quand nous voudrons nous occuper de notre mariage, autant que nous nous occupons d'un drame ou d'un livre, disait Nathan.

--Et Florine? répondait Bixiou.

--Nous avons tous une Florine, disait Étienne en jetant son bout de cigare sur le gazon et pensant à madame Schontz.

Madame Schontz était une femme assez jolie pour pouvoir vendre très-cher l'usufruit de sa beauté, tout en en conservant la nue propriété à Lousteau, son ami de cœur. Comme toutes ces femmes qui, du nom de l'église autour de laquelle elles se sont groupées, ont été nommées _Lorettes_, elle demeurait rue Fléchier, à deux pas de Lousteau. Cette Lorette trouvait une jouissance d'amour-propre à narguer ses amies en se disant aimée par un homme d'esprit. Ces détails sur la vie et les finances de Lousteau sont nécessaires; car cette pénurie et cette existence de Bohémien à qui le luxe parisien était indispensable, devaient cruellement influer sur l'avenir de Dinah.

Ceux à qui la Bohême de Paris est connue comprendront alors comment, au bout de quinze jours, le journaliste, replongé dans son milieu littéraire, pouvait rire de sa baronne, entre amis, et même avec madame Schontz. Quant à ceux qui trouveront ces procédés infâmes, il est à peu près inutile de leur en présenter des excuses inadmissibles.

--Qu'as-tu fait à Sancerre? demanda Bixiou à Lousteau quand ils se rencontrèrent.

--J'ai rendu service à trois braves provinciaux, un Receveur des contributions, un petit cousin, et un Procureur du Roi qui tournaient depuis dix ans, répondit-il, autour d'une de ces cent et une dixièmes muses qui ornent les départements, sans y plus toucher qu'on ne touche à un plat monté du dessert, jusqu'à ce qu'un esprit fort y donne un coup de couteau...

--Pauvre garçon! disait Bixiou, je disais bien que tu allais à Sancerre pour y mettre ton esprit au vert.

--Ton calembour est aussi détestable que ma muse est belle, mon cher, répliqua Lousteau. Demande à Bianchon.

--Une muse et un poète, répondit Bixiou, ton aventure est alors un traitement homœopathique.

Le dixième jour, Lousteau reçut une lettre timbrée de Sancerre.

--Bien! bien! fit Lousteau. «Ami chéri, idole de mon cœur et de mon âme...» Vingt pages d'écriture! une par jour et datée de minuit! Elle m'écrit quand elle est seule... Pauvre femme. Ah! ah! _Post-scriptum._ «Je n'ose te demander de m'écrire comme je le fais, tous les jours; mais j'espère avoir de mon bien-aimé deux lignes chaque semaine pour me tranquilliser...»--Quel dommage de brûler cela! c'est crânement écrit, se dit Lousteau qui jeta les dix feuillets au feu après les avoir lus. Cette femme est née pour _faire de la copie_.

Lousteau craignait peu madame Schontz de laquelle il était aimé _pour lui-même_; mais il avait supplanté l'un de ses amis dans le cœur d'une marquise. La marquise, femme assez libre de sa personne, venait quelquefois à l'improviste chez lui, le soir, en fiacre, voilée, et se permettait, en qualité de femmes de lettres, de fouiller dans tous les tiroirs. Huit jours après, Lousteau, qui se souvenait à peine de Dinah, fut bouleversé par un nouveau paquet de Sancerre: huit feuillets! seize pages! Il entendit les pas d'une femme, il crut à quelque visite domiciliaire de la marquise et jeta ces ravissantes et délicieuses preuves d'amour au feu... sans les lire!

--Une lettre de femme! s'écria madame Schontz en entrant, le papier, la cire sentent trop bonne...

--Monsieur, voici, dit un facteur des messageries en posant dans l'antichambre deux énormissimes bourriches. Tout est payé. Voulez-vous signer mon registre?...

--Tout est payé! s'écria madame Schontz. Ça ne peut venir que de Sancerre.

--Oui, madame, dit le facteur.