La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02

Part 44

Chapter 443,603 wordsPublic domain

Ces exagérations trompetées sur le Mail eurent pour effet de faire arriver seize personnes le soir au château d'Anzy, les unes en cabriolet de famille, les autres en char-à-bancs, et quelques célibataires sur des chevaux de louage. Vers sept heures, ces provinciaux firent plus ou moins bien leurs entrées dans l'immense salon d'Anzy que Dinah, prévenue de cette invasion, avait éclairé largement, auquel elle avait donné tout son lustre en dépouillant ses beaux meubles de leurs housses grises, car elle regarda cette soirée comme un de ses grands jours. Lousteau, Bianchon et Dinah échangèrent des regards pleins de finesse en examinant les poses, en écoutant les phrases de ces visiteurs alléchés par la curiosité. Combien de rubans invalides, de dentelles héréditaires, de vieilles fleurs plus artificieuses qu'artificielles se présentèrent audacieusement sur des bonnets bisannuels! La Présidente Boirouge, cousine de Bianchon, échangea quelques phrases avec le docteur, de qui elle obtint une consultation gratuite en lui expliquant de prétendues douleurs nerveuses à l'estomac dans lesquelles il reconnut des indigestions périodiques.

--Prenez tout bonnement du thé tous les jours une heure après votre dîner, comme les Anglais, et vous serez guérie, car ce que vous éprouvez est une maladie anglaise, répondit gravement Bianchon.

--C'est décidément un bien grand médecin, dit la Présidente en revenant auprès de madame de Clagny, de madame Popinot-Chandier et de madame Gorju la femme du maire.

--On dit, répliqua sous son éventail madame de Clagny, que Dinah l'a fait venir bien moins pour les Élections que pour savoir d'où provient sa stérilité...

Dans le premier moment de leur succès, Lousteau présenta le savant médecin comme le seul candidat possible aux prochaines Élections. Mais Bianchon, au grand contentement du nouveau Sous-Préfet, fit observer qu'il lui paraissait presque impossible d'abandonner la science pour la politique.

--Il n'y a, dit-il, que des médecins sans clientèle qui puissent se faire nommer députés. Nommez donc des hommes d'État, des penseurs, des gens dont les connaissances soient universelles, et qui sachent se mettre à la hauteur où doit être un législateur: voilà ce qui manque dans nos Chambres, et ce qu'il faut à notre pays!

Deux ou trois jeunes personnes, quelques jeunes gens et les femmes examinaient Lousteau comme si c'eût été un faiseur de tours.

--Monsieur Gatien Boirouge prétend que monsieur Lousteau gagne vingt mille francs par an à écrire, dit la femme du maire à madame de Clagny, le croyez-vous?

--Est-ce possible? puisqu'on ne paye que mille écus un Procureur du Roi...

--Monsieur Gatien, dit madame Chandier, faites donc parler tout haut monsieur Lousteau, je ne l'ai pas encore entendu...

--Quelles jolies bottes il a, dit mademoiselle Chandier à son frère, et comme elles reluisent!

--Bah! c'est du vernis?

--Pourquoi n'en as-tu pas?

Lousteau finit par trouver qu'il _posait_ un peu trop, et reconnut dans l'attitude des Sancerrois les indices du désir qui les avait amenés.--Quelle charge pourrait-on leur faire? pensa-t-il.

En ce moment, le prétendu valet de chambre de monsieur de La Baudraye, un valet de ferme vêtu d'une livrée, apporta les lettres, les journaux, et remit un paquet d'épreuves que le journaliste laissa prendre à Bianchon, car madame de La Baudraye lui dit en voyant le paquet dont la forme et les ficelles étaient assez typographiques:--Comment! la littérature vous poursuit jusqu'ici?

--Non pas la littérature, répondit-il, mais la Revue où j'achève une nouvelle et qui paraît dans dix jours. Je suis venu sous le coup de: _La fin à la prochaine livraison_, et j'ai dû donner mon adresse à l'imprimeur. Ah! nous mangeons un pain bien chèrement vendu par les spéculateurs en papier noirci! Je vous peindrai l'espèce curieuse des Directeurs de Revue.

--Quand la conversation commencera-t-elle? dit alors à Dinah madame de Clagny comme on demande: A quelle heure le feu d'artifice?

--Je croyais, dit madame Popinot-Chandier à sa cousine la Présidente Boirouge, que nous aurions des histoires.

En ce moment où, comme un parterre impatient, les Sancerrois faisaient entendre des murmures, Lousteau vit Bianchon perdu dans une rêverie inspirée par l'enveloppe des épreuves.

--Qu'as-tu? lui dit Étienne.

--Mais voici le plus joli roman du monde contenu dans une maculature qui enveloppait tes épreuves. Tiens, lis: _Olympia ou les Vengeances romaines_.

--Voyons, dit Lousteau en prenant le fragment de maculature que lui tendit le docteur, et il lut à haute voix ceci:

204 OLYMPIA,

caverne. Rinaldo s'indignant de la lâcheté de ses compagnons, qui n'avaient de courage qu'en plein air et n'osaient s'aventurer dans Rome, jeta sur eux un regard de mépris.

--Je suis donc seul!... leur dit-il.

Il parut penser, puis il reprit:--Vous êtes des misérables, j'irai seul, et j'aurai seul cette riche proie... Vous m'entendez!... Adieu.

--Mon capitaine!... dit Lamberti, et si vous étiez pris sans avoir réussi?...

--Dieu me protége!... reprit Rinaldo en montrant le ciel.

A ces mots, il sortit, et rencontra sur la route l'intendant de Bracciano

--La page est finie, dit Lousteau que tout le monde avait religieusement écouté.

--Il nous lit son ouvrage, dit Gatien au fils de madame Popinot-Chandier.

--D'après les premiers mots, il est évident, mesdames, reprit le journaliste en saisissant cette occasion de mystifier les Sancerrois, que les brigands sont dans une caverne. Quelle négligence mettaient alors les romanciers dans les détails, aujourd'hui si curieusement, si longuement observés, sous prétexte de couleur locale! Si les voleurs sont dans une caverne, au lieu de: _en montrant le ciel_, il aurait fallu: _en montrant la voûte_. Malgré cette incorrection, Rinaldo me semble un homme d'exécution, et son apostrophe à Dieu sent l'Italie. Il y avait dans ce roman un soupçon de couleur locale. Peste! des brigands, une caverne, un Lamberti qui sait calculer... Je vois tout un vaudeville dans cette page. Ajoutez à ces premiers éléments un bout d'intrigue, une jeune paysanne à chevelure relevée, à jupes courtes, et une centaine de couplets détestables... oh! mon Dieu, le public viendra. Et puis, Rinaldo... comme ce nom-là convient à Lafont! En lui supposant des favoris noirs, un pantalon collant, un manteau, des moustaches, un pistolet et un chapeau pointu; si le directeur du Vaudeville a le courage de payer quelques articles de journaux, voilà cinquante représentations acquises au Vaudeville et six mille francs de droits d'auteur si je veux dire du bien de la pièce dans mon feuilleton. Continuons.

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 197

La duchesse de Bracciano retrouva son gant. Certes, Adolphe, qui l'avait ramenée au bosquet d'orangers, put croire qu'il y avait de la coquetterie dans cet oubli; car alors le bosquet était désert. Le bruit de la fête retentissait vaguement au loin. Les _fantoccini_ annoncés avaient attiré tout le monde dans la galerie. Jamais Olympia ne parut plus belle à son amant. Leurs regards, animés du même feu se comprirent. Il y eut un moment de silence délicieux pour leurs âmes et impossible à rendre. Ils s'assirent sur le même banc où ils s'étaient trouvés en présence du chevalier de Paluzzi et des rieurs

--Malepeste! je ne vois plus notre Rinaldo, s'écria Lousteau. Mais quels progrès dans la compréhension de l'intrigue un homme littéraire ne fera-t-il pas à cheval sur cette page? La duchesse Olympia est une femme _qui pouvait oublier à dessein ses gants dans un bosquet désert_!

--A moins d'être placé entre l'huître et le sous-chef du bureau, les deux créations les plus voisines du marbre dans le règne zoologique, il est impossible de ne pas reconnaître dans Olympia _une femme de trente ans_! dit madame de La Baudraye. Adolphe en a dès lors vingt-deux, car une Italienne de trente ans est comme une Parisienne de quarante ans.

--Avec ces deux suppositions, le roman peut se reconstruire, reprit Lousteau. Et ce chevalier de Paluzzi! hein!... quel homme! Dans ces deux pages le style est faible, l'auteur était peut-être un employé des Droits-Réunis, il aura fait le roman pour payer son tailleur...

--A cette époque, dit Bianchon, il y avait une censure, et il faut être aussi indulgent pour l'homme qui passait sous les ciseaux de 1805 que pour ceux qui allaient à l'échafaud en 1793.

--Comprenez-vous quelque chose? demanda timidement madame Gorju, la femme du Maire, à madame de Clagny.

La femme du Procureur du Roi, qui, selon l'expression de monsieur Gravier, aurait pu mettre en fuite un jeune Cosaque en 1814, se raffermit sur ses hanches comme un cavalier sur ses étriers, et fit une moue à sa voisine qui voulait dire:--On nous regarde! sourions comme si nous comprenions.

--C'est charmant! dit la mairesse à Gatien. De grâce, monsieur Lousteau, continuez?

Lousteau regarda les deux femmes, deux vraies pagodes indiennes, et put tenir son sérieux. Il jugea nécessaire de s'écrier: Attention! en reprenant ainsi:

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 209

robe frôla dans le silence. Tout à coup le cardinal Borborigano parut aux yeux de la duchesse. Il avait un visage sombre; son front semblait chargé de nuages, et un sourire amer se dessinait dans ses rides.

--Madame, dit-il, vous êtes soupçonnée. Si vous êtes coupable, fuyez: si vous ne l'êtes pas, fuyez encore: parce que, vertueuse ou criminelle, vous serez de loin bien mieux en état de vous défendre...

--Je remercie Votre Éminence de sa sollicitude, dit-elle, le duc de Bracciano reparaîtra quand je jugerai nécessaire de faire voir qu'il existe

--Le cardinal Borborigano! s'écria Bianchon. Par les clefs du pape! si vous ne m'accordez pas qu'il se trouve une magnifique création seulement dans le nom, si vous ne voyez pas à ces mots: _robe frôla dans le silence!_ toute la poésie du rôle de _Schedoni_ inventé par madame Radcliffe dans _le Confessionnal des Pénitents noirs_, vous êtes indigne de lire des romans...

--Pour moi, reprit Dinah qui eut pitié des dix-huit figures qui regardaient Lousteau, la fable marche. Je connais tout: Je suis à Rome, je vois le cadavre d'un mari assassiné dont la femme, audacieuse et perverse, a établi son lit sur un cratère. A chaque nuit, à chaque plaisir, elle se dit: Tout va se découvrir!...

--La voyez-vous, s'écria Lousteau, étreignant ce monsieur Adolphe, elle le serre, elle veut mettre toute sa vie dans un baiser!... Adolphe me fait l'effet d'être un jeune homme parfaitement bien fait, mais sans esprit, un de ces jeunes gens comme il en faut aux Italiennes. Rinaldo plane sur l'intrigue que nous ne connaissons pas, mais qui doit être corsée comme celle d'un mélodrame de Pixérécourt. Nous pouvons nous figurer d'ailleurs que Rinaldo passe dans le fond du théâtre, comme un personnage des drames de Victor Hugo.

--Et c'est le mari peut-être, s'écria madame de La Baudraye.

--Comprenez-vous quelque chose à tout cela? demanda madame Piédefer à la Présidente.

--C'est ravissant, dit madame de La Baudraye à sa mère.

Tous les gens de Sancerre ouvraient des yeux grands comme des pièces de cent sous.

--Continuez, de grâce, fit madame de La Baudraye.

Lousteau continua.

216 OLYMPIA,

--Votre clef!...

--L'auriez-vous perdue?

--Elle est dans le bosquet...

--Courons...

--Le cardinal l'aurait-il prise?...

--Non... La voici...

--De quel danger nous sortons!

Olympia regarda la clef, elle crut reconnaître la sienne; mais Rinaldo l'avait changée: ses ruses avaient réussi, il possédait la véritable clef. Moderne Cartouche, il avait autant d'habileté que de courage, et, soupçonnant que des trésors considérables pouvaient seuls obliger une duchesse à toujours porter à sa ceinture

--Cherche!... s'écria Lousteau. La page qui faisait le recto suivant n'y est pas, il n'y a plus pour nous tirer d'inquiétude que la page 212

212 OLYMPIA,

--Si la clef avait été perdue!

--Il serait mort...

--Mort! ne devriez-vous pas accéder à la dernière prière qu'il vous a faite, et lui donner la liberté aux conditions qu'il...

--Vous ne le connaissez pas...

--Mais...

--Tais-toi. Je t'ai pris pour amant, et non pour confesseur.

Adolphe garda le silence.

--Puis voilà un amour sur une chèvre au galop, une vignette dessinée par _Normand_, gravée par _Duplat_... Oh! les noms y sont, dit Lousteau.

--Eh! bien, la suite? dirent ceux des auditeurs qui comprenaient.

--Mais le chapitre est fini, répondit Lousteau. La circonstance de la vignette change totalement mes opinions sur l'auteur. Pour avoir obtenu, sous l'Empire, des vignettes gravées sur bois, l'auteur devait être un Conseiller d'État ou madame Barthélemy-Hadot, feu Desforges ou Sewrin.

--_Adolphe garda le silence!..._ Ah! dit Bianchon, la duchesse a moins de trente ans.

--S'il n'y a plus rien, inventez une fin! dit madame de La Baudraye.

--Mais, dit Lousteau, la maculature n'a été tirée que d'un seul côté. En style typographique, le côté de _seconde_, ou, pour vous mieux faire comprendre, tenez, le revers qui aurait dû être imprimé, se trouve avoir reçu un nombre incommensurable d'empreintes diverses, elle appartient à la classe des feuilles dites de _mise en train_. Comme il serait horriblement long de vous apprendre en quoi consistent les dérèglements d'une feuille de _mise en train_, sachez qu'elle ne peut pas plus garder trace des douze premières pages que les pressiers y ont imprimées, que vous ne pourriez garder un souvenir quelconque du premier coup de bâton qu'on vous eût donné, si quelque pacha vous eût condamnée à en recevoir cent cinquante sur la plante des pieds.

--Je suis comme une folle, dit madame Popinot-Chandier à monsieur Gravier; je tâche de m'expliquer le Conseiller d'État, le Cardinal, la clef et cette maculat...

--Vous n'avez pas la clef de cette plaisanterie, dit monsieur Gravier; eh! bien, ni moi non plus, belle dame, rassurez-vous.

--Mais il y a une autre feuille, dit Bianchon qui regarda sur la table où se trouvaient les épreuves.

--Bon, dit Lousteau, elle est saine et entière! Elle est signée IV; J, _2e édition_. Mesdames, le IV indique le quatrième volume. Le J, dixième lettre de l'alphabet, la dixième feuille. Il me paraît dès lors prouvé que, sauf les ruses du libraire, _les Vengeances romaines_ ont eu du succès, puisqu'elles auraient eu deux éditions. Lisons et déchiffrons cette énigme?

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 217

corridor; mais, se sentant poursuivi par les gens de la duchesse, Rinaldo

--Va te promener!

--Oh! dit madame de La Baudraye, il y a eu des événements importants entre votre fragment de maculature et cette page.

--Dites, madame, cette précieuse _bonne feuille_! Mais la maculature où la duchesse a oublié ses gants dans le bosquet appartient-elle au quatrième volume? Au diable! continuons:

ne trouve pas d'asile plus sûr que d'aller sur-le-champ dans le souterrain où devaient être les trésors de la maison de Bracciano. Léger comme la Camille du poète latin, il courut vers l'entrée mystérieuse des Bains de Vespasien. Déjà les torches éclairaient les murailles, lorsque l'adroit Rinaldo, découvrant avec la perspicacité dont l'avait doué la nature, la porte cachée dans le mur, disparut promptement. Une horrible réflexion sillonna l'âme de Rinaldo comme la foudre quand elle déchire les nuages. Il s'était emprisonné!... Il tâta le

--Oh! cette bonne feuille et le fragment de _maculature_ se suivent! La dernière page du fragment est la 212 et nous avons ici 217! Et, en effet, si _dans la maculature_, Rinaldo, qui a volé la clef des trésors de la duchesse Olympia en lui en substituant une à peu près semblable, se trouve _dans cette bonne feuille_, au palais des ducs de Bracciano, le roman me paraît marcher à une conclusion quelconque. Je souhaite que cela soit aussi clair pour vous que cela le devient pour moi... Pour moi, la fête est finie, les deux amants sont revenus au palais Bracciano, il est nuit, il est une heure du matin. Rinaldo va faire un bon coup!

--Et Adolphe?... dit le Président Boirouge qui passait pour être un peu leste en paroles.

--Et quel style! dit Bianchon: _Rinaldo qui trouve l'asile d'aller!..._

--Évidemment ni Maradan, ni les Treuttel et Wurtz, ni Doguereau n'ont imprimé ce roman-là, dit Lousteau; car ils avaient des correcteurs à leurs gages, qui revoyaient leurs épreuves: un luxe que nos éditeurs actuels devraient bien se donner, les auteurs d'aujourd'hui s'en trouveraient bien... Ce sera quelque pacotilleur du quai...

--Quel quai? dit une dame à sa voisine. On parlait de bains...

--Continuez, dit madame de La Baudraye.

--En tout cas, ce n'est pas d'un Conseiller d'État, dit Bianchon.

--C'est peut-être de madame Hadot, dit Lousteau.

--Pourquoi fourrent-ils là-dedans madame Hadot de La Charité? demanda la Présidente à son fils.

--Cette madame Hadot, ma chère présidente, répondit la châtelaine, était une femme auteur qui vivait sous le Consulat...

--Les femmes écrivaient donc sous l'Empereur? demanda madame Popinot-Chandier.

--Et madame de Genlis, et madame de Staël? fit le Procureur du Roi piqué pour Dinah de cette observation.

--Ah!

--Continuez, de grâce, dit madame La Baudraye à Lousteau.

Lousteau reprit la lecture en disant: Page 218!

218 OLYMPIA,

mur avec une inquiète précipitation, et jeta un cri de désespoir quand il eut vainement cherché les traces de la serrure à secret. Il lui fut impossible de se refuser à reconnaître l'affreuse vérité. La porte, habilement construite pour servir les vengeances de la duchesse, ne pouvait pas s'ouvrir en dedans. Rinaldo colla sa joue à divers endroits, et ne sentit nulle part l'air chaud de la galerie. Il espérait rencontrer une fente qui lui indiquerait l'endroit où finissait le mur, mais, rien, rien!... la paroi semblait être d'un seul bloc de marbre...

Alors il lui échappe un sourd rugissement d'hyène.......

--Hé! bien, nous croyions avoir récemment inventé les cris de hyène? dit Lousteau, la littérature de l'Empire les connaissait déjà, les mettait même en scène avec un certain talent d'histoire naturelle; ce que prouve le mot _sourd_.

--Ne faites plus de réflexions, monsieur, dit madame de La Baudraye.

--Vous y voilà, s'écria Bianchon, l'_intérêt_, ce monstre romantique, vous a mis la main au collet comme à moi tout à l'heure.

--Lisez! cria le Procureur du Roi, je comprends!

--Le fat! dit le Président à l'oreille de son voisin le Sous-Préfet.

--Il veut flatter madame de La Baudraye, répondit le nouveau Sous-Préfet.

--Eh! bien, je lis de suite, dit solennellement Lousteau.

On écouta le journaliste dans le profond silence.

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 219

Un gémissement profond répondit au cri de Rinaldo; mais, dans son trouble, il le prit pour un écho, tant ce gémissement était faible et creux! il ne pouvait pas sortir d'une poitrine humaine...

--Santa Maria! dit l'inconnu.

--Si je quitte cette place, je ne saurai plus la retrouver! pensa Rinaldo quand il reprit son sang-froid accoutumé. Frapper, je serai reconnu: que faire?

--Qui donc est là? demanda la voix.

--Hein! dit le brigand, les crapauds parleraient-ils, ici?

--Je suis le duc de Bracciano! Qui

220 OLYMPIA,

que vous soyez, si vous n'appartenez pas à la duchesse, venez, au nom de tous les saints, venez à moi...

--Il faudrait savoir où tu es, monseigneur le duc, répondit Rinaldo avec l'impertinence d'un homme qui se voit nécessaire.

--Je te vois, mon ami, car mes yeux se sont accoutumés à l'obscurité. Écoute, marche droit... bien... tourne à gauche... viens... ici... Nous voilà réunis.

Rinaldo, mettant ses mains en avant par prudence, rencontra des barres de fer.

--On me trompe! cria le bandit.

--Non, tu as touché ma cage...

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 221

Assieds-toi sur un fût de porphyre qui est là.

--Comment le duc de Bracciano peut-il être dans une cage? demanda le bandit.

--Mon ami, j'y suis, depuis trente mois, debout, sans avoir pu m'asseoir... Mais qui es-tu, toi?

--Je suis Rinaldo, le prince de la campagne, le chef de quatre-vingts braves que les lois nomment à tort des scélérats, que toutes les dames admirent et que les juges pendent par une vieille habitude.

--Dieu soit loué!... Je suis sauvé... Un honnête homme aurait eu peur; tandis que je suis sûr de pouvoir très-bien

222 OLYMPIA,

m'entendre avec toi, s'écria le duc. O mon cher libérateur, tu dois être armé jusqu'aux dents.

--_E verissimo!_

--Aurais-tu des...

--Oui, des limes, des pinces... _Corpo di Bacco!_ je venais emprunter indéfiniment les trésors des Bracciani.

--Tu en auras légitimement une bonne part, mon cher Rinaldo, et peut-être irai-je faire la chasse aux hommes en ta compagnie...

--Vous m'étonnez, Excellence!...

--Écoute-moi, Rinaldo! Je ne te parlerai pas du désir de vengeance qui me ronge le cœur: je suis là depuis trente mois--tu es Italien--tu

OU LES VENGEANCES ROMAINES. 223

me comprendras! Ah! mon ami, ma fatigue et mon épouvantable captivité ne sont rien en comparaison du mal qui me ronge le cœur. La duchesse de Bracciano est encore une des plus belles femmes de Rome, je l'aimais assez pour en être jaloux...

--Vous, son mari!...

--Oui, j'avais tort peut-être!

--Certes, cela ne se fait pas, dit Rinaldo.

--Ma jalousie fut excitée par la conduite de la duchesse, reprit le duc. L'événement a prouvé que j'avais raison. Un jeune Français aimait Olympia, il était aimé d'elle, j'eus des preuves de leur mutuelle affection...

--Mille pardons! mesdames, dit Lousteau; mais voyez-vous, il m'est impossible de ne pas vous faire observer combien la littérature de l'Empire allait droit au fait sans aucun détail, ce qui me semble le caractère des temps primitifs. La littérature de cette époque tenait le milieu entre le sommaire des chapitres du _Télémaque_ et les réquisitoires du Ministère public. Elle avait des idées, mais elle ne les exprimait pas, la dédaigneuse! elle observait, mais elle ne faisait part de ses observations à personne, l'avare! il n'y avait que Fouché qui fît part de ses observations à quelqu'un. _La littérature se contentait alors_, suivant l'expression d'un des plus niais critiques de la Revue des Deux-Mondes, _d'une assez pure esquisse et du concours bien net de toutes les figures à l'antique; elle ne dansait pas sur les périodes_! Je le crois bien, elle n'avait pas de périodes, elle n'avait pas de mois à faire chatoyer; elle vous disait Lubin aimait Toinette, Toinette n'aimait pas Lubin; Lubin tua Toinette, et les gendarmes prirent Lubin qui fut mis en prison, mené à la Cour d'Assises et guillotiné. Forte esquisse, contour net! Quel beau drame! Eh! bien, aujourd'hui, les barbares font chatoyer les mots.

--Et quelquefois les morts, dit monsieur de Clagny.

--Ah! répliqua Lousteau, vous vous donnez de ces R!

--Que veut-il dire? demanda madame de Clagny que ce calembour inquiéta.

--Il me semble que je marche dans un four, répondit la Mairesse.

--Sa plaisanterie perdrait à être expliquée, fit observer Gatien.

--Aujourd'hui, reprit Lousteau, les romanciers dessinent des caractères; et au lieu du contour net, ils vous dévoilent le cœur humain, ils vous intéressent soit à Toinette, soit à Lubin.