La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02
Part 43
--La femme de chambre (je reprends le récit du Chirurgien en Chef) me conduisit, à travers les allées sablées d'un grand jardin, jusqu'à un certain endroit où elle s'arrêta. Par le bruit que nos pas firent dans l'air, je présumai que nous étions devant la maison.--Silence, maintenant, me dit-elle à l'oreille, et veillez bien sur vous-même! Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, je ne pourrai plus vous parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce moment de vous sauver la vie. Puis, elle ajouta, mais à haute voix:--Madame est dans une chambre au rez-de-chaussée; pour y arriver, il nous faudra passer dans la chambre et devant le lit de son mari; ne toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien de peur de heurter quelques meubles, ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai arrangé. Ici l'amant grogna sourdement, comme un homme impatienté de tant de retards. La camériste se tut, j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud d'un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des voleurs en expédition. Enfin la douce main de la fille m'ôta mon bandeau. Je me trouvai dans une grande chambre, haute d'étage, et mal éclairée par une lampe fumeuse. La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie de gros barreaux de fer par le jaloux mari. J'étais jeté là comme au fond d'un sac. A terre, sur une natte, une femme dont la tête était couverte d'un voile de mousseline, mais à travers lequel ses yeux pleins de larmes brillaient de tout l'éclat des étoiles, serrait avec force sur sa bouche un mouchoir et le mordait si vigoureusement que ses dents y entraient; jamais je n'ai vu si beau corps, mais ce corps se tordait sous la douleur comme une corde de harpe jetée au feu. La malheureuse avait fait deux arcs-boutants de ses jambes, en les appuyant sur une espèce de commode; puis, de ses deux mains, elle se tenait aux bâtons d'une chaise en tendant ses bras dont toutes les veines étaient horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les angoisses de la question. Pas un cri d'ailleurs, pas d'autre bruit que le sourd craquement de ses os. Nous étions là, tous trois, muets et immobiles. Les ronflements du mari retentissaient avec une consolante régularité. Je voulus examiner la camériste; mais elle avait remis le masque dont elle s'était sans doute débarrassée pendant la route, et je ne pus voir que deux yeux noirs et des formes agréablement prononcées. L'amant jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de sa maîtresse, et replia en double sur la figure un voile de mousseline. Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme, je reconnus, à certains symptômes jadis remarqués dans une bien triste circonstance de ma vie, que l'enfant était mort. Je me penchai vers la fille pour l'instruire de cet événement. En ce moment, le défiant inconnu tira son poignard; mais j'eus le temps de tout dire à la femme de chambre, qui lui cria deux mots à voix basse. En entendant mon arrêt, l'amant eut un léger frisson qui passa sur lui des pieds à la tête comme un éclair, il me sembla voir pâlir sa figure sous son masque de velours noir. La camériste saisit un moment où cet homme au désespoir regardait la mourante qui devenait violette, et me montra sur une table des verres de limonade tout préparés, en me faisant un signe négatif. Je compris qu'il fallait m'abstenir de boire, malgré l'horrible chaleur qui me desséchait le gosier. L'amant eut soif; il prit un verre vide, l'emplit de limonade et but. En ce moment, la dame eut une convulsion violente qui m'annonça l'heure favorable à l'opération. Je m'armai de courage, et je pus, après une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux. L'Espagnol ne pensa plus à m'empoisonner en comprenant que je venais de sauver sa maîtresse. De grosses larmes roulaient par instants sur son manteau. La femme ne jeta pas un cri, mais elle tressaillait comme une bête fauve surprise et suait à grosses gouttes. Dans un instant horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la chambre de son mari; le mari venait de se retourner; de nous quatre elle seule avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit ou des rideaux. Nous nous arrêtâmes, et, à travers les trous de leurs masques, la camériste et l'amant se jetèrent des regards de feu comme pour se dire:--Le tuerons-nous s'il s'éveille? J'étendis alors la main pour prendre le verre de limonade que l'inconnu avait entamé. L'Espagnol crut que j'allais boire un des verres pleins; il bondit comme un chat, posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés, et me laissa le sien en me faisant signe de boire le reste. Il y avait tant d'idées, tant de sentiment dans ce signe et dans son vif mouvement, que je lui pardonnai les atroces combinaisons méditées pour me tuer et ensevelir ainsi toute mémoire de cet événement. Après deux heures de soins et de craintes, la camériste et moi nous recouchâmes sa maîtresse. Cet homme, jeté dans une entreprise si aventureuse, avait pris, en prévision d'une fuite, des diamants sur papier: il les mit à mon insu dans ma poche. Par parenthèse, comme j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon domestique m'a volé ce trésor le surlendemain, et s'est enfui nanti d'une vraie fortune. Je dis à l'oreille de la femme de chambre les précautions qui restaient à prendre, et je voulus décamper. La camériste resta près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L'amant fit un paquet de l'enfant mort et des linges où la femme de chambre avait reçu le sang de sa maîtresse; il le serra fortement, le cacha sous son manteau, me passa la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer, et sortit le premier en m'invitant par un geste à tenir le pan de son habit. J'obéis, non sans donner un dernier regard à ma maîtresse de hasard. La camériste arracha son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse figure du monde. Quand je me trouvai dans le jardin, en plein air, j'avoue que je respirai comme si l'on m'eût ôté un poids énorme de dessus la poitrine. Je marchais à une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur ses moindres mouvements avec la plus grande attention. Arrivés à la petite porte, il me prit par la main, m'appuya sur les lèvres un cachet monté en bague que je lui avais vu à un doigt de la main gauche, et je lui fis entendre que je comprenais ce signe éloquent. Nous nous trouvâmes dans la rue où deux chevaux nous attendaient; nous montâmes chacun le nôtre, mon Espagnol s'empara de ma bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses dents les guides de sa monture, car il avait son paquet sanglant dans sa main droite, et nous partîmes avec la rapidité de l'éclair. Il me fut impossible de remarquer le moindre objet qui pût me servir à me faire reconnaître la route que nous parcourions. Au petit jour je me trouvai près de ma porte et l'Espagnol s'enfuit en se dirigeant vers la porte d'Atocha.--Et vous n'avez rien aperçu qui puisse vous faire soupçonner à quelle femme vous aviez affaire? dit le colonel au chirurgien.--Une seule chose, reprit-il. Quand je disposai l'inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille et environnée de poils bruns. En ce moment l'indiscret chirurgien pâlit; tous les yeux fixés sur les siens en suivirent la direction: nous vîmes alors un Espagnol dont le regard brillait dans une touffe d'orangers. En se voyant l'objet de notre attention, cet homme disparut avec une légèreté de sylphe. Un capitaine s'élança vivement à sa poursuite.--Sarpejeu, mes amis! s'écria le chirurgien, cet œil de basilic m'a glacé. J'entends sonner des cloches dans mes oreilles! Recevez mes adieux, vous m'enterrerez ici!--Es-tu bête? dit le colonel Hulot. Falcon s'est mis à la piste de l'Espagnol qui nous écoutait, il saura bien nous en rendre raison.--Hé! bien, s'écrièrent les officiers en voyant revenir le capitaine tout essoufflé.--Au diable? répondit Falcon, il a passé, je crois, à travers les murailles. Comme je ne pense pas qu'il soit sorcier, il est sans doute de la maison! il en connaît les passages, les détours, et m'a facilement échappé.--Je suis perdu! dit le chirurgien d'une voix sombre.--Allons, tiens-toi calme, Béga (il s'appelait Béga), lui répondis-je, nous nous casernerons à tour de rôle chez toi jusqu'à ton départ. Ce soir nous t'accompagnerons. En effet, trois jeunes officiers qui avaient perdu leur argent au jeu reconduisirent le chirurgien à son logement, et l'un de nous s'offrit à rester chez lui. Le surlendemain Béga avait obtenu son renvoi en France, il faisait tous ses préparatifs pour partir avec une dame à laquelle Murat donnait une forte escorte; il achevait de dîner en compagnie de ses amis, lorsque son domestique vint le prévenir qu'une jeune dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers descendirent aussitôt en craignant quelque piége. L'inconnue ne put que dire à son amant:--Prenez garde! et tomba morte. Cette femme était la camériste, qui, se sentant empoisonnée, espérait arriver à temps pour sauver le chirurgien. Diable! diable! s'écria le capitaine Falcon, voilà ce qui s'appelle aimer! une Espagnole est la seule femme au monde qui puisse trotter avec un monstre de poison dans le bocal. Béga resta singulièrement pensif. Pour noyer les sinistres pressentiments qui le tourmentaient, il se remit à table, et but immodérément, ainsi que ses compagnons. Tous, à moitié ivres, se couchèrent de bonne heure. Au milieu de la nuit, le pauvre Béga fut réveillé par le bruit aigu que firent les anneaux de ses rideaux violemment tirés sur les tringles. Il se mit sur son séant; en proie à la trépidation mécanique qui nous saisit au moment d'un semblable réveil. Il vit alors, debout devant lui, un Espagnol enveloppé dans son manteau, et qui lui jetait le même regard brûlant parti du buisson pendant la fête. Béga cria:--Au secours! A moi, mes amis! A ce cri de détresse, l'Espagnol répondit par un rire amer.--L'opium croît pour tout le monde, répondit-il. Cette espèce de sentence dite, l'inconnu montra les trois amis profondément endormis, tira de dessous son manteau un bras de femme récemment coupé, le présenta vivement à Béga en lui faisant voir un signe semblable à celui qu'il avait si imprudemment décrit:--Est-ce bien le même? demanda-t-il. A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, Béga reconnut le bras et répondit par sa stupeur. Sans plus amples informations, le mari de l'inconnue lui plongea son poignard dans le cœur.
--Il faut raconter cela, dit le journaliste, à des charbonniers, car il faut une foi robuste. Pourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de l'Espagnol, a causé?
--Monsieur, répondit le Receveur des contributions, j'ai soigné ce pauvre Béga, qui mourut cinq jours après dans d'horribles souffrances. Ce n'est pas tout. Lors de l'expédition entreprise pour rétablir Ferdinand VII, je fus nommé à un poste en Espagne, et fort heureusement je n'allai pas plus loin qu'à Tours, car on me fit alors espérer la recette de Sancerre. La veille de mon départ, j'étais à un bal chez madame de Listomère où devaient se trouver plusieurs Espagnols de distinction. En quittant la table d'écarté, j'aperçus un Grand d'Espagne, un _Afrancesado_ en exil, arrivé depuis quinze jours en Touraine. Il était venu fort tard à ce bal, où il apparaissait pour la première fois dans le monde, et visitait les salons accompagné de sa femme, dont le bras droit était absolument immobile. Nous nous séparâmes en silence pour laisser passer ce couple, que nous ne vîmes pas sans émotion. Imaginez un vivant tableau de Murillo? Sous des orbites creusés et noircis, l'homme montrait des yeux de feu qui restaient fixes; sa face était desséchée, son crâne sans cheveux offrait des tons ardents, et son corps effrayait le regard, tant il était maigre. La femme! imaginez-la? non, vous ne la feriez pas vraie. Elle avait cette admirable taille qui a fait créer ce mot de _meného_ dans la langue espagnole; quoique pâle, elle était belle encore; son teint par un privilége inouï pour une Espagnole, éclatait de blancheur; mais son regard, plein du soleil de l'Espagne, tombait sur vous comme un jet de plomb fondu.--Madame, demandai-je à la marquise vers la fin de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu le bras?--Dans la guerre de l'indépendance, me répondit-elle.
--L'Espagne est un singulier pays, dit madame de La Baudraye, il y reste quelque chose des mœurs arabes.
--Oh! dit le journaliste en riant, cette manie de couper les bras y est fort ancienne, elle reparaît à certaines époques comme quelques-uns de nos _canards_ dans les journaux, car ce sujet avait déjà fourni des pièces au Théâtre Espagnol, dès 1570...
--Me croyez-vous donc capable d'inventer une histoire? dit monsieur Gravier piqué de l'air impertinent de Lousteau.
--Vous en êtes incapable, répondit le journaliste.
--Bah! dit Bianchon, les inventions des romanciers et des dramaturges sautent aussi souvent de leurs livres et de leurs pièces dans la vie réelle que les événements de la vie réelle montent sur le théâtre et se prélassent dans les livres. J'ai vu se réaliser sous mes yeux la comédie de Tartuffe, à l'exception du dénoûment: on n'a jamais pu dessiller les yeux à Orgon.
--Croyez-vous qu'il puisse encore arriver en France des aventures comme celle que vient de nous raconter monsieur Gravier? dit madame de La Baudraye.
--Eh! mon Dieu, s'écria le Procureur du Roi, _sur les dix ou douze crimes saillants qui se commettent_ par année en France, il s'en trouve la moitié dont les circonstances sont au moins aussi extraordinaires que celles de vos aventures, et qui très-souvent les surpassent en romanesque. Cette vérité n'est-elle pas d'ailleurs prouvée par la publication de la _Gazette des Tribunaux_, à mon sens l'un des plus grands abus de la Presse. Ce journal, qui ne date que de 1826 ou 1827, n'existait donc pas lors de mon début dans la carrière du Ministère public, et les détails du crime dont je vais vous parler n'ont été connus au delà du Département où il fut _perpétré_. Dans le faubourg Saint-Pierre-des-Corps à Tours, une femme, dont le mari avait disparu lors du licenciement de l'armée de la Loire en 1816 et qui naturellement fut pleuré beaucoup, se fit remarquer par une excessive dévotion. Quand les missionnaires parcoururent les villes de province pour y replanter les croix abattues et y effacer les traces des impiétés révolutionnaires, cette veuve fut une des plus ardentes prosélytes, elle porta la croix, elle y cloua son cœur en argent traversé d'une flèche, et, long-temps après la mission, elle allait tous les soirs faire sa prière aux pieds de la croix qui fut plantée derrière le chevet de la cathédrale. Enfin vaincue par ses remords, elle se confessa d'un crime épouvantable. Elle avait égorgé son mari comme on avait égorgé Fualdès, en le saignant, elle l'avait salé, mis dans deux vieux poinçons, en morceaux, absolument comme s'il se fût agi d'un porc. Et pendant fort long-temps, tous les matins, elle en coupait un morceau et l'allait jeter dans la Loire. Le confesseur consulta ses supérieurs, et avertit sa pénitente qu'il devait prévenir le Procureur du Roi. La femme attendit la descente de la justice. Le Procureur du Roi, le Juge d'Instruction en visitant la cave y trouvèrent encore la tête du mari dans le sel et dans un des poinçons.--Mais, malheureuse, dit le Juge d'Instruction à l'_inculpée_, puisque vous avez eu la barbarie de jeter ainsi dans la rivière le corps de votre mari, pourquoi n'avez-vous pas fait disparaître aussi la tête, il n'y aurait plus eu de preuves...--Je l'ai bien souvent essayé, monsieur, dit-elle; mais je l'ai toujours trouvée trop lourde.
--Eh! bien, qu'a-t-on fait de la femme?... s'écrièrent les deux Parisiens.
--Elle a été condamnée et exécutée à Tours, répondit le magistrat; mais son repentir et sa religion avaient fini par attirer l'intérêt sur elle, malgré l'énormité du crime.
--Eh! sait-on, dit Bianchon, toutes les tragédies qui se jouent derrière le rideau du ménage que le public ne soulève jamais... Je trouve la justice humaine malvenue à juger des crimes entre époux; elle y a tout droit comme police, mais elle n'y entend rien dans ses prétentions à l'équité.
--Bien souvent la victime a été pendant si long-temps le bourreau, répondit naïvement madame de La Baudraye, que le crime paraîtrait quelquefois excusable si les accusés osaient tout dire.
Cette réponse provoquée par Bianchon, et l'histoire racontée par le Procureur du Roi, rendirent les deux Parisiens très-perplexes sur la situation de Dinah! Aussi lorsque l'heure du coucher fut arrivée, y eut-il un de ces conciliabules qui se tiennent dans les corridors de ces vieux châteaux où les garçons restent tous, leur bougeoir à la main, à causer mystérieusement. Monsieur Gravier apprit alors le but de cette amusante soirée où l'innocence de madame de La Baudraye avait été mise en lumière.
--Après tout, dit Lousteau, l'impassibilité de notre châtelaine indiquerait aussi bien une profonde dépravation que la candeur la plus enfantine... Le Procureur du Roi m'a eu l'air de proposer de mettre le petit La Baudraye en salade...
--Il ne revient que demain, qui sait ce qui se passera cette nuit? dit Gatien.
--Nous le saurons, s'écria monsieur Gravier.
La vie de château comporte une infinité de mauvaises plaisanteries, parmi lesquelles il en est qui sont d'une horrible perfidie. Monsieur Gravier, qui avait vu tant de choses, proposa de mettre les scellés à la porte de madame de La Baudraye et sur celle du Procureur du Roi. Les canards accusateurs du poète Ibicus ne sont rien en comparaison du cheveu que les espions de la vie de château fixent sur l'ouverture d'une porte par deux petites boules de cire aplaties, et placées si bas ou si haut qu'il est impossible de se douter de ce piége. Le galant sort-il et ouvre-t-il l'autre porte soupçonnée, la coïncidence des cheveux arrachés dit tout. Quand chacun fut censé endormi, le médecin, le journaliste, le Receveur des contributions et Gatien vinrent pieds nus, en vrais voleurs, condamner mystérieusement les deux portes, et se promirent de venir à cinq heures du matin vérifier l'état des scellés. Jugez de leur étonnement et du plaisir de Gatien, lorsque tous quatre, un bougeoir à la main, à peine vêtus, vinrent examiner les cheveux et trouvèrent celui du Procureur du Roi et celui de madame de La Baudraye dans un satisfaisant état de conservation.
--Est-ce la même cire? dit monsieur Gravier.
--Est-ce les mêmes cheveux? demanda Lousteau.
--Oui, dit Gatien.
--Ceci change tout, s'écria Lousteau, vous aurez battu les buissons pour Robin-des-Bois.
Le Receveur des contributions et le fils du Président s'interrogèrent par un coup d'œil qui voulait dire: N'y a-t-il pas dans cette phrase quelque chose de piquant pour nous? devons-nous rire ou nous fâcher?
--Si, dit le journaliste à l'oreille de Bianchon, Dinah est vertueuse, elle vaut bien la peine que je cueille le fruit de son premier amour.
L'idée d'emporter en quelques instants une place qui résistait depuis neuf ans aux Sancerrois sourit alors à Lousteau. Dans cette pensée, il descendit le premier dans le jardin espérant y rencontrer la châtelaine. Ce hasard arriva d'autant mieux que madame de La Baudraye avait aussi le désir de s'entretenir avec son critique. La moitié des hasards sont cherchés.
--Hier, vous avez chassé, monsieur, dit madame de La Baudraye. Ce matin je suis assez embarrassée de vous offrir quelque nouvel amusement; à moins que vous ne vouliez venir à La Baudraye, où vous pourrez observer la province un peu mieux qu'ici: car vous n'avez fait qu'une bouchée de mes ridicules; mais le proverbe sur la plus belle fille du monde regarde aussi la pauvre femme de province.
--Ce petit sot de Gatien, répondit Lousteau, vous a répété sans doute une phrase dite par moi pour lui faire avouer qu'il vous adorait. Votre silence avant-hier pendant le dîner et pendant toute la soirée m'a suffisamment révélé l'une de ces indiscrétions qui ne se commettent jamais à Paris. Que voulez-vous! je ne me flatte pas d'être intelligible. Ainsi, j'ai comploté de faire raconter toutes ces histoires hier uniquement pour savoir si nous vous causerions à vous et à monsieur de Clagny quelque remords... Oh! rassurez-vous, nous avons la certitude de votre innocence. Si vous aviez eu la moindre faiblesse pour ce vertueux magistrat, vous eussiez perdu tout votre prix à mes yeux... J'aime ce qui est complet. Vous n'aimez pas, vous ne pouvez pas aimer ce froid, ce petit, ce sec, ce muet usurier en poinçons et en terres qui vous plante là pour vingt-cinq centimes à gagner sur des regains! Oh! j'ai bien reconnu l'identité de monsieur de La Baudraye avec nos escompteurs de Paris: c'est la même nature. Vingt-huit ans, belle, sage, sans enfants... tenez, madame, je n'ai jamais rencontré le problème de la vertu mieux posé... L'auteur de _Paquita la Sévillane_ doit avoir rêvé bien des rêves!... Je puis vous parler de toutes ces choses sans l'hypocrisie de paroles que les jeunes gens y mettent, je suis vieux avant le temps. Je n'ai plus d'illusions, en conserve-t-on au métier que j'ai fait?...
En débutant ainsi, Lousteau supprimait toute la carte du Pays de Tendre, dans laquelle les passions vraies font de si longues patrouilles, il allait droit au but et se mettait en position de se faire offrir ce que les femmes se font demander pendant des années, témoin le pauvre Procureur du Roi pour qui la dernière faveur consistait à serrer un peu plus coitement qu'à l'ordinaire le bras de Dinah sur son cœur en marchant, l'heureux homme! Aussi, pour ne pas mentir à son renom de femme supérieure, madame de La Baudraye essaya-t-elle de consoler le Manfred du Feuilleton en lui prophétisant tout un avenir d'amour auquel il n'avait pas songé.
--Vous avez cherché le plaisir, mais vous n'avez pas encore aimé, dit-elle. Croyez-moi, l'amour véritable arrive souvent à contre-sens de la vie. Voyez monsieur de Gentz tombant, dans sa vieillesse, amoureux de Fanny Ellsler, et abandonnant les révolutions de juillet pour les répétitions de cette danseuse?
--Cela me semble difficile, répondit Lousteau. Je crois à l'amour, mais je ne crois plus à la femme... Il y a sans doute en moi des défauts qui m'empêchent d'être aimé, car j'ai souvent été quitté. Peut-être ai-je trop le sentiment de l'idéal... comme tous ceux qui ont creusé la réalité...
Madame de La Baudraye entendit enfin parler un homme qui, jeté dans le milieu parisien le plus spirituel, en rapportait les axiomes hardis, les dépravations presque naïves, les convictions avancées, et qui, s'il n'était pas supérieur, jouait au moins très-bien la supériorité. Étienne eut auprès de Dinah tout le succès d'une première représentation. Paquita la Sancerroise aspira les tempêtes de Paris, l'air de Paris. Elle passa l'une des journées les plus agréables de sa vie entre Étienne et Bianchon qui lui racontèrent les anecdotes curieuses sur les grands hommes du jour, les traits d'esprit qui seront quelque jour l'_ana_ de notre siècle; mots et faits vulgaires à Paris, mais tout nouveaux pour elle. Naturellement Lousteau dit beaucoup de mal de la grande célébrité féminine du Berry, mais dans l'évidente intention de flatter madame de La Baudraye et de l'amener sur le terrain des confidences littéraires en lui faisant considérer cet écrivain comme sa rivale. Cette louange enivra madame de La Baudraye qui parut à monsieur de Clagny, au Receveur des contributions et à Gatien plus affectueuse que la veille avec Étienne. Ces amants de Dinah regrettèrent bien d'être allés tous à Sancerre, où ils avaient tambouriné la soirée d'Anzy. Jamais, à les entendre, rien de si spirituel ne s'était dit. Les Heures s'étaient envolées sans qu'on pût en voir les pieds légers. Les deux Parisiens furent célébrés par eux comme deux prodiges.