La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02

Part 41

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--On se moque d'elles en arrivant, puis quand on a perdu le souvenir de l'éclat parisien, en voyant la femme de province dans sa sphère, on lui fait la cour, ne fût-ce que par passe-temps. Vous que vos passions ont rendu célèbre, vous serez l'objet d'une attention qui vous flattera.... Prenez garde! s'écria Dinah en faisant un geste coquet et s'élevant par ces réflexions sarcastiques au-dessus des ridicules de la province et de Lousteau. Quand une pauvre petite provinciale conçoit une passion excentrique pour une supériorité, pour un Parisien égaré en province, elle en fait quelque chose de plus qu'un sentiment, elle y trouve une occupation et l'étend sur toute sa vie. Il n'y a rien de plus dangereux que l'attachement d'une femme de province: elle compare, elle étudie, elle réfléchit, elle rêve, elle n'abandonne point son rêve, elle pense à celui qu'elle aime quand celui qu'elle aime ne pense plus à elle. Or une des fatalités qui pèsent sur la femme de province est ce dénoûment brusqué de ses passions, qui se remarque souvent en Angleterre. En province, la vie à l'état d'observation indienne force une femme à marcher droit dans son rail ou à en sortir vivement comme une machine à vapeur qui rencontre un obstacle. Les combats stratégiques de la passion, les coquetteries, qui sont la moitié de la Parisienne, rien de tout cela n'existe ici.

--C'est vrai, dit Lousteau, il y a dans le cœur d'une femme de province des _surprises_ comme dans certains joujoux.

--Oh! mon Dieu, reprit Dinah, une femme vous a parlé trois fois pendant un hiver, elle vous a serré dans son cœur à son insu; vient une partie de campagne, une promenade, tout est dit, ou, si vous voulez, tout est fait. Cette conduite, bizarre pour ceux qui n'observent pas, a quelque chose de très-naturel. Au lieu de calomnier la femme de province en la croyant dépravée, un poète, comme vous, ou un philosophe, un observateur comme le docteur Bianchon, sauraient deviner les merveilleuses poésies inédites, enfin toutes les pages de ce beau roman dont le dénoûment profite à quelque heureux sous-lieutenant, à quelque grand homme de province.

--Les femmes de province que j'ai vues à Paris, dit Lousteau, étaient en effet assez enleveuses...

--Dam! elles sont curieuses, fit la châtelaine en commentant son mot par un petit geste d'épaules.

--Elles ressemblent à ces amateurs qui vont aux secondes représentations, sûrs que la pièce ne tombera pas, répliqua le journaliste.

--Quelle est donc la cause de vos maux? demanda Bianchon.

--Paris est le monstre qui fait nos chagrins, répondit la femme supérieure. Le mal a sept lieues de tour et afflige le pays tout entier. La province n'existe pas par elle-même. Là seulement où la nation est divisée en cinquante petits États, là chacun peut avoir une physionomie, et une femme reflète alors l'éclat de la sphère où elle règne. Ce phénomène social se voit encore, m'a-t-on dit, en Italie, en Suisse et en Allemagne; mais en France, comme dans tous les pays à capitale unique, l'aplatissement des mœurs sera la conséquence forcée de la centralisation.

--Les mœurs, selon vous, ne prendraient alors du ressort et de l'originalité que par une fédération d'États français formant un même empire, dit Lousteau.

--Ce n'est peut-être pas à désirer, car la France aurait encore à conquérir trop de pays, dit Bianchon.

--L'Angleterre ne connaît pas ce malheur, s'écria Dinah. Londres n'y exerce pas la tyrannie que Paris fait peser sur la France, et à laquelle le génie français finira par remédier; mais elle a quelque chose de plus horrible dans son atroce hypocrisie, qui est un bien autre mal!

--L'aristocratie anglaise, reprit le journaliste qui prévit une tartine byronienne et qui se hâta de prendre la parole, a sur la nôtre l'avantage de s'assimiler toutes les supériorités, elle vit dans ses magnifiques parcs, elle ne vient à Londres _que pendant deux mois_, ni plus ni moins; elle vit en province, elle y fleurit et la fleurit.

--Oui, dit madame de La Baudraye, Londres est la capitale des boutiques et des spéculations, on y fait le gouvernement. L'aristocratie s'y recorde seulement pendant soixante jours, elle y prend ses mots d'ordre, elle donne son coup d'œil à sa cuisine gouvernementale, elle passe la revue de ses filles à marier et des équipages à vendre, elle se dit bonjour, et s'en va promptement: elle est si peu amusante qu'elle ne se supporte pas elle-même plus que les quelques jours nommés _la saison_.

--Aussi, dans la perfide Albion du _Constitutionnel_, s'écria Lousteau pour réprimer par une épigramme cette prestesse de langue, y a-t-il chance de rencontrer de charmantes femmes sur tous les points du royaume.

--Mais de charmantes femmes anglaises! répliqua madame de La Baudraye en souriant. Voici, ma mère, à laquelle je vais vous présenter, dit-elle en voyant venir madame Piédefer.

Une fois la présentation des deux lions faite à ce squelette ambitieux du nom de femme qui s'appelait madame Piédefer, grand corps sec, à visage couperosé, à dents suspectes, aux cheveux teints, Dinah laissa les Parisiens libres pendant quelques instants.

--Eh! bien, dit Gatien à Lousteau, qu'en pensez-vous?

--Je pense que la femme la plus spirituelle de Sancerre en est tout bonnement la plus bavarde, répliqua le feuilletoniste.

--Une femme qui veut vous faire nommer député!... s'écria Gatien, un ange!

--Pardon, j'oubliais que vous l'aimez, reprit Lousteau. Vous excuserez le cynisme d'un vieux drôle comme moi. Demandez à Bianchon, je n'ai plus d'illusions, je dis les choses comme elles sont. Cette femme a bien certainement fait sécher sa mère comme une perdrix exposée à un trop grand feu...

Gatien Boirouge trouva moyen de dire à madame de La Baudraye le mot du feuilletoniste, pendant le dîner qui fut plantureux, sinon splendide, et pendant lequel la châtelaine eut soin de peu parler. Cette langueur dans la conversation révéla l'indiscrétion de Gatien. Étienne essaya de rentrer en grâce, mais toutes les prévenances de Dinah furent pour Bianchon. Néanmoins, au milieu de la soirée, la baronne redevint gracieuse pour Lousteau. N'avez-vous pas remarqué combien de grandes lâchetés sont commises pour de petites choses? Ainsi cette noble Dinah, qui ne voulait pas se donner à des sots, qui menait au fond de sa province une épouvantable vie de luttes, de révoltes réprimées, de poésies inédites, et qui venait de gravir, pour s'éloigner de Lousteau, la roche la plus haute et la plus escarpée de ses dédains, qui n'en serait pas descendue en voyant ce faux Byron à ses pieds lui demandant merci, dégringola soudain de cette hauteur en pensant à son album. Madame de La Baudraye avait donné dans la manie des autographes: elle possédait un volume oblong qui méritait d'autant mieux son nom que les deux tiers des feuillets étaient blancs. La baronne de Fontaine, à qui elle l'avait envoyé pendant trois mois, obtint avec beaucoup de peine une ligne de Rossini, six mesures de Meyerbeer, les quatre vers que Victor Hugo met sur tous les albums, une strophe de Lamartine, un mot de Béranger, _Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse_ écrit par George Sand, les fameux vers sur le parapluie par Scribe, une phrase de Charles Nodier, une ligne d'horizon de Jules Dupré, la signature de David d'Angers, trois notes d'Hector Berlioz. Monsieur de Clagny récolta, pendant un séjour à Paris, une chanson de Lacenaire, autographe très-recherché, deux lignes de Fieschi, et une lettre excessivement courte de Napoléon, qui toutes trois étaient collées sur le vélin de l'album. Monsieur Gravier, pendant un voyage, avait fait écrire sur cet album mesdemoiselles Mars, Georges, Taglioni et Grisi, les premiers artistes, comme Frédérick-Lemaître, Monrose, Bouffé, Rubini, Lablache, Nourrit et Arnal; car il connaissait une société de vieux garçons _nourris_, selon leur expression, _dans le Sérail_, qui lui procurèrent ces faveurs. Ce commencement de collection fut d'autant plus précieux à Dinah qu'elle était seule à dix lieues à la ronde à posséder un album.

Depuis deux ans, beaucoup de jeunes personnes avaient des albums sur lesquels elles faisaient écrire des phrases plus ou moins grotesques par leurs amis et connaissances.

O vous qui passez votre vie à recueillir des autographes, gens heureux et primitifs, hollandais à tulipes, vous excuserez alors Dinah, quand, craignant de ne pas garder ses hôtes plus de deux jours, elle pria Bianchon d'enrichir son trésor par quelques lignes en le lui présentant.

Le médecin fit sourire Lousteau en lui montrant cette pensée sur la première page:

«_Ce qui rend le peuple si dangereux, c'est qu'il a pour tous ses crimes une absolution dans ses poches._

»J.-B. DE CLAGNY.»

--Appuyons cet homme assez courageux pour plaider la cause de la monarchie, dit à l'oreille de Lousteau le savant élève de Desplein. Et Bianchon écrivit au-dessous:

«_Ce qui distingue Napoléon d'un porteur d'eau n'est sensible que pour la Société, cela ne fait rien à la Nature. Aussi la démocratie, qui se refuse à l'inégalité des conditions, en appelle-t-elle sans cesse à la Nature._

»H. BIANCHON.»

--Voilà les riches, s'écria Dinah stupéfaite, ils tirent de leur bourse une pièce d'or comme les pauvres en tirent un liard... Je ne sais, dit-elle en se tournant vers Lousteau, si ce ne sera pas abuser de l'hospitalité que de vous demander quelques stances...

--Ah! madame, vous me flattez, Bianchon est un grand homme; mais moi, je suis trop obscur!... Dans vingt ans d'ici, mon nom serait plus difficile à expliquer que celui de monsieur le Procureur du Roi dont la pensée inscrite sur votre album indiquera certainement un Montesquieu méconnu. D'ailleurs il me faudrait au moins vingt-quatre heures pour improviser quelque méditation bien amère; car, je ne sais peindre que ce que je ressens...

--Je voudrais vous voir me demander quinze jours, dit gracieusement madame de La Baudraye en tendant son album, je vous garderais plus longtemps.

Le lendemain, à cinq heures du matin, les hôtes du château d'Anzy furent sur pied. Le petit La Baudraye avait organisé pour les Parisiens une chasse; moins pour leur plaisir que par vanité de propriétaire, il était bien aise de leur faire arpenter ses bois et de leur faire traverser les douze cents hectares de landes qu'il rêvait de mettre en culture: entreprise qui voulait quelque cent mille francs, mais qui pouvait porter de trente à soixante mille francs les revenus de la terre d'Anzy.

--Savez-vous pourquoi le Procureur du Roi n'a pas voulu venir chasser avec nous? dit Gatien Boirouge à monsieur Gravier.

--Mais il nous l'a dit, il doit tenir l'audience aujourd'hui, car le Tribunal juge correctionnellement, répondit le Receveur des Contributions.

--Et vous croyez cela? s'écria Gatien. Eh! bien, mon papa m'a dit:--Vous n'aurez pas monsieur Lebas de bonne heure, car monsieur de Clagny a prié son substitut de tenir l'audience.

--Ah! ah! fit Gravier, dont la physionomie changea, et monsieur de La Baudraye qui part pour la Charité!

--Mais pourquoi vous mêlez-vous de ces affaires? dit Horace Bianchon à Gatien.

--Horace a raison, dit Lousteau. Je ne comprends pas comment vous vous occupez autant les uns des autres, vous perdez votre temps à des riens.

Horace Bianchon regarda Étienne Lousteau comme pour lui dire que les malices de feuilleton, les bons mots de petit journal étaient incompris à Sancerre. En atteignant un fourré, monsieur Gravier laissa les deux hommes célèbres et Gatien s'y engager, sous la conduite du garde, dans un pli du terrain.

--Eh! bien, attendons le financier, dit Bianchon quand les chasseurs arrivèrent à une clairière.

--Ah! bien, si vous êtes un grand homme en Médecine, répliqua Gatien, vous êtes un ignorant en fait de vie de province. Vous attendez monsieur Gravier?... mais il court comme un lièvre, malgré son petit ventre rondelet; il est maintenant à vingt minutes d'Anzy... (Gatien tira sa montre) Bien! il arrivera juste à temps.

--Où?...

--Au château pour le déjeuner, répondit Gatien. Croyez-vous que je serais à mon aise si madame de La Baudraye restait seule avec monsieur de Clagny? Les voilà deux, ils se surveilleront, Dinah sera bien gardée.

--Ah! çà, madame de La Baudraye en est donc encore à faire un choix? dit Lousteau.

--Maman le croit, mais, moi, j'ai peur que monsieur de Clagny n'ait fini par fasciner madame de La Baudraye: s'il a pu lui montrer dans la députation quelques chances de revêtir la simarre des Sceaux, il a bien pu changer en agréments d'Adonis sa peau de taupe, ses yeux terribles, sa crinière ébouriffée, sa voix d'huissier enroué, sa maigreur de poète crotté. Si Dinah voit monsieur de Clagny Procureur-Général, elle peut le voir joli garçon. L'éloquence a de grands priviléges. D'ailleurs madame de La Baudraye est pleine d'ambition, Sancerre lui déplaît, elle rêve des grandeurs parisiennes.

--Mais quel intérêt avez-vous à cela, dit Lousteau, car si elle aime le Procureur du Roi... Ah! vous croyez qu'elle ne l'aimera pas longtemps, et vous espérez lui succéder.

--Vous autres, dit Gatien, vous rencontrez à Paris autant de femmes différentes qu'il y a de jours dans l'année. Mais à Sancerre où il ne s'en trouve pas six, et où, de ces six femmes, cinq ont des prétentions désordonnées à la vertu; quand la plus belle vous tient à une distance énorme par des regards dédaigneux comme si elle était princesse de sang royal, il est bien permis à un jeune homme de vingt-deux ans de chercher à deviner les secrets de cette femme: car alors elle sera forcée d'avoir des égards pour lui.

--Cela s'appelle ici des égards, dit le journaliste en souriant.

--J'accorde à madame de La Baudraye trop de bon goût pour croire qu'elle s'occupe de ce vilain singe, dit Horace Bianchon.

--Horace, dit le journaliste, voyons, savant interprète de la nature humaine, tendons un piége à loup au Procureur du Roi, nous rendrons service à notre ami Gatien, et nous rirons. Je n'aime pas les Procureurs du Roi.

--Tu as un juste pressentiment de la destinée, dit Horace. Mais que faire?

--Eh! bien, racontons, après le dîner, quelques histoires de femmes surprises par leurs maris, et qui soient tuées, assassinées avec des circonstances terrifiantes. Nous verrons la mine que feront madame de La Baudraye et monsieur de Clagny.

--Pas mal, dit Bianchon, il est difficile que l'un ou l'autre ne se trahissent pas par un geste ou par une réflexion.

--Je connais, reprit le journaliste en s'adressant à Gatien, un directeur de journal qui, dans le but d'éviter une triste destinée, n'admet que des histoires où les amants sont brûlés, hachés, pilés, disséqués; où les femmes sont bouillies, frites, cuites; il apporte alors ces effroyables histoires à sa femme en espérant qu'elle lui sera fidèle par peur; il se contente de ce pis-aller, le modeste mari: «Vois-tu, ma mignonne, où conduit la plus petite faute!» lui dit-il en traduisant le discours d'Arnolphe à Agnès.

--Madame de La Baudraye est parfaitement innocente, ce jeune homme a la berlue, dit Bianchon. Madame Piédefer me paraît être beaucoup trop dévote pour inviter au château d'Anzy l'amant de sa fille. Madame de La Baudraye aurait à tromper sa mère, son mari, sa femme de chambre et celle de sa mère; c'est trop d'ouvrage, je l'acquitte.

--D'autant plus que son mari ne la quitte pas, dit Gatien en riant de son calembour.

--Nous nous souviendrons bien d'une ou deux histoires à faire trembler Dinah, dit Lousteau. Jeune homme, et toi Bianchon, je vous demande une tenue sévère, montrez-vous diplomates, ayez un laissez-aller sans affectation, épiez, sans en avoir l'air, la figure des deux criminels, vous savez?... en dessous, ou dans la glace, à la dérobée. Ce matin nous chasserons le lièvre, ce soir nous chasserons le Procureur du Roi.

La soirée commença triomphalement pour Lousteau qui remit à la châtelaine son album où elle trouva cette élégie.

SPLEEN.

Des vers de moi chétif et perdu dans la foule De ce monde égoïste où tristement je roule, Sans m'attacher à rien; Qui ne vis s'accomplir jamais une espérance, Et dont l'œil, affaibli par la morne souffrance, Voit le mal sans le bien!

Cet album, feuilleté par les doigts d'une femme, Ne doit pas s'assombrir au reflet de mon âme. Chaque chose en son lieu; Pour une femme, il faut parler d'amour, de joie, De bals resplendissants, de vêtements de soie, Et même un peu de Dieu.

Ce serait exercer sanglante raillerie Que de me dire, à moi, fatigué de la vie: Dépeins-nous le bonheur! Au pauvre aveugle-né vante-t-on la lumière, A l'orphelin pleurant parle-t-on d'une mère, Sans leur briser le cœur?

Quand le froid désespoir vous prend jeune en ce monde, Quand on n'y peut trouver un cœur qui vous réponde, Il n'est plus d'avenir. Si personne avec vous quand vous pleurez ne pleure, Quand il n'est pas aimé, s'il faut qu'un homme meure, Bientôt je dois mourir.

Plaignez-moi! plaignez-moi! car souvent je blasphème Jusqu'au nom saint de Dieu, me disant à moi-même: Il n'a pour moi rien fait. Pourquoi le bénirais-je, et que lui dois-je en somme? Il eût pu me créer beau, riche, gentilhomme, Et je suis pauvre et laid!

ÉTIENNE LOUSTEAU.

Septembre 1836, château d'Anzy.

--Et vous avez composé ces vers depuis hier?... s'écria le Procureur du Roi d'un ton défiant.

--Oh! mon Dieu, oui, tout en chassant, mais cela ne se voit que trop! J'aurais voulu faire mieux pour madame.

--Ces vers sont ravissants, fit Dinah en levant les yeux au ciel.

--C'est l'expression d'un sentiment malheureusement trop vrai, répondit Lousteau d'un air profondément triste.

Chacun devine que le journaliste gardait ces vers dans sa mémoire depuis au moins dix ans, car ils lui furent inspirés sous la Restauration par la difficulté de parvenir. Madame de la Baudraye regarda le journaliste avec la pitié que les malheurs du génie inspirent, et monsieur de Clagny, qui surprit ce regard, éprouva de la haine pour ce faux Jeune Malade. Il se mit au trictrac avec le curé de Sancerre. Le fils du Président eut l'excessive complaisance d'apporter la lampe aux deux joueurs, de manière que la lumière tombât d'aplomb sur madame de La Baudraye qui prit son ouvrage, elle garnissait de laine l'osier d'une corbeille à papier. Les trois conspirateurs se groupèrent auprès de ces personnages.

--Pour qui faites-vous donc cette jolie corbeille, madame? dit le journaliste. Pour quelque loterie de bienfaisance?

--Non, dit-elle, je trouve beaucoup trop _d'affectation_ dans la bienfaisance faite à son de trompe.

--Vous êtes bien indiscret, dit monsieur Gravier.

--Y a-t-il de l'indiscrétion, dit Lousteau, à demander quel est l'heureux mortel chez qui se trouvera la corbeille de madame.

--Il n'y a pas d'heureux mortel, reprit Dinah, elle est pour monsieur de La Baudraye.

Le Procureur du Roi regarda sournoisement madame de la Baudraye et la corbeille comme s'il se fût dit intérieurement:--Voilà ma corbeille à papier perdue!

--Comment, madame, vous ne voulez pas que nous le disions heureux d'avoir une jolie femme, heureux de ce qu'elle lui fait de si charmantes choses sur ses corbeilles à papier? Le dessin est rouge et noir, à la Robin des bois. Si je me marie, je souhaite qu'après douze ans de ménage les corbeilles que brodera ma femme soient pour moi.

--Pourquoi ne seraient-elles pas pour vous? dit madame de La Baudraye en levant sur Étienne son bel œil gris plein de coquetterie.

--Les Parisiens ne croient à rien, dit le Procureur du Roi d'un ton amer. La vertu des femmes est surtout mise en question avec une effrayante audace. Oui, depuis quelque temps, les livres que vous faites, messieurs les écrivains, vos Revues, vos pièces de théâtre, toute votre infâme littérature repose sur l'adultère...

--Eh! monsieur le Procureur du Roi, reprit Étienne en riant, je vous laissais jouer tranquillement, je ne vous attaquais point, et voilà que vous faites un réquisitoire contre moi. Foi de journaliste, j'ai broché plus de cent articles contre les auteurs de qui vous parlez; mais j'avoue que, si je les ai attaqués, c'était pour dire quelque chose qui ressemblât à de la critique. Soyons justes, si vous les condamnez; il faut condamner Homère et son Iliade qui roule sur la belle Hélène; il faut condamner le Paradis Perdu de Milton, Ève et le serpent me paraissent un gentil petit adultère symbolique. Il faut supprimer les Psaumes de David, inspirés par les amours excessivement adultères de ce Louis XIV hébreu. Il faut jeter au feu Mithridate, le Tartuffe, l'École des femmes, Phèdre, Andromaque, le Mariage de Figaro, l'Enfer de Dante, les Sonnets de Pétrarque, tout Jean-Jacques Rousseau, les romans du moyen-âge, l'Histoire de France, l'Histoire romaine, etc., etc. Je ne crois pas, hormis l'Histoire des Variations de Bossuet et les Provinciales de Pascal, qu'il y ait beaucoup de livres à lire, si vous voulez en retrancher ceux où il est question de femmes aimées à l'encontre des lois.

--Le beau malheur! dit monsieur de Clagny.

Étienne, piqué de l'air magistral que prenait monsieur de Clagny, voulut le faire enrager par une de ces froides mystifications qui consistent à défendre des opinions auxquelles on ne tient pas, dans le but de rendre furieux un pauvre homme de bonne foi, véritable plaisanterie de journaliste.

--En nous plaçant au point de vue politique où vous êtes forcé de vous mettre, dit-il en continuant sans relever l'exclamation du magistrat, en revêtant la robe du Procureur-Général à toutes les époques, car tous les gouvernements ont leur Ministère public, eh! bien, la religion catholique se trouve infectée dans sa source d'une violente illégalité conjugale. Aux yeux du roi Hérode, à ceux de Pilate qui défendait le gouvernement romain, la femme de Joseph pouvait paraître adultère, puisque, de son propre aveu, Joseph n'était pas le père du Christ. Le juge païen n'admettait pas plus l'immaculée conception que vous n'admettriez un miracle semblable, si quelque religion se produisait aujourd'hui en s'appuyant sur un mystère de ce genre. Croyez-vous qu'un tribunal de police correctionnelle reconnaîtrait une nouvelle opération du Saint-Esprit? Or, qui peut oser dire que Dieu ne viendra pas racheter encore l'humanité? est-elle meilleure aujourd'hui que sous Tibère?

--Votre raisonnement est un sacrilége, répondit le Procureur du Roi.

--D'accord, dit le journaliste, mais je ne le fais pas dans une mauvaise intention. Vous ne pouvez supprimer les faits historiques. Selon moi, Pilate condamnant Jésus-Christ, Anytus, organe du parti aristocratique d'Athènes et demandant la mort de Socrate, représentaient des sociétés établies, se croyant légitimes, revêtues de pouvoirs consentis, obligées de se défendre. Pilate et Anytus étaient alors aussi logiques que les procureurs-généraux qui demandaient la tête des sergents de la Rochelle et qui font tomber aujourd'hui la tête des républicains armés contre le trône de juillet, et celles des novateurs dont le but est de renverser à leur profit les sociétés sous prétexte de les mieux organiser. En présence des grandes familles d'Athènes et de l'empire romain, Socrate et Jésus étaient criminels; pour ces vieilles aristocraties, leurs opinions ressemblaient à celles de la Montagne: supposez leurs sectateurs triomphants, ils eussent fait un léger 93 dans l'empire romain ou dans l'Attique.

--Où voulez-vous en venir, monsieur? dit le Procureur du Roi.

--A l'adultère! Ainsi, monsieur, un bouddhiste en fumant sa pipe peut parfaitement dire que la religion des chrétiens est fondée sur l'adultère; comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son Coran est une réimpression de la Bible et de l'Évangile, et que Dieu n'a jamais eu la moindre intention de faire, de ce conducteur de chameaux, son prophète.