La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02

Part 36

Chapter 363,621 wordsPublic domain

--Non, n'allons pas dans ces cas-là, dit le fou.

--Que résulte-t-il de cette affaire? s'écria Gaudissart. A vous banquier, je vais chiffrer nettement le produit. Un homme existe, a un avenir, il est bien mis, il vit de son art, il a besoin d'argent, il en demande... néant. Toute la civilisation refuse de la monnaie à cet homme qui domine en pensée la civilisation, et doit la dominer un jour par le pinceau, par le ciseau, par la parole, par une idée, par un système. Atroce civilisation! elle n'a pas de pain pour ses grands hommes qui lui donnent son luxe; elle ne les nourrit que d'injures et de moqueries, cette gueuse dorée!... L'expression est forte, mais je ne la rétracte point. Ce grand homme incompris vient alors chez nous, nous le réputons grand homme, nous le saluons avec respect, nous l'écoutons et il nous dit: «Messieurs de l'Assurance sur les capitaux, ma vie vaut tant; sur mes produits je vous donnerai tant pour cent!...» Eh! bien, que faisons-nous?... Immédiatement, sans jalousie, nous l'admettons au superbe festin de la civilisation comme un puissant convive...

--Il faut du vin alors... dit le fou.

--Comme un puissant convive. Il signe sa Police d'Assurance, il prend nos chiffons de papier, nos misérables chiffons, qui, vils chiffons, ont néanmoins plus de force que n'en avait son génie. En effet, s'il a besoin d'argent, tout le monde, sur le vu de sa charte, lui prête de l'argent. A la Bourse, chez les banquiers, partout, et même chez les usuriers, il trouve de l'argent parce qu'il offre des garanties. Eh! bien, monsieur, n'était-ce pas une lacune à combler dans le système social? Mais, monsieur, ceci n'est qu'une partie des opérations entreprises par la Société sur la vie. Nous assurons les débiteurs, moyennant un autre système de primes. Nous offrons des intérêts viagers à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur des tables de mortalité reconnues fausses. Notre Société opérant sur des masses, les rentiers viagers n'ont pas à redouter les pensées qui attristent leurs vieux jours, déjà si tristes par eux-mêmes; pensées qui les attendent nécessairement quand un particulier leur a pris de l'argent à rente viagère. Vous le voyez, monsieur, chez nous la vie a été chiffrée dans tous les sens...

--Sucée par tous les bouts, dit le bonhomme; mais buvez un verre de vin, vous le méritez bien. Il faut vous mettre du velours sur l'estomac, si vous voulez entretenir convenablement votre margoulette. Monsieur, le vin de Vouvray, bien conservé, c'est un vrai velours.

--Que pensez-vous de cela? dit Gaudissart en vidant son verre.

--Cela est très-beau, très-neuf, très-utile; mais j'aime mieux les escomptes de valeurs territoriales qui se faisaient à ma banque de la rue des Fossés-Montmartre.

--Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Gaudissart; mais cela est pris, c'est repris, c'est fait et refait. Nous avons maintenant la caisse Hypothécaire qui prête sur les propriétés et fait en grand _le réméré_. Mais n'est-ce pas une petite idée en comparaison de celle de solidifier les espérances! solidifier les espérances, coaguler, financièrement parlant, les désirs de fortune de chacun, lui en assurer la réalisation! Il a fallu notre époque, monsieur, époque de transition, de transition et de progrès tout à la fois!

--Oui, de progrès, dit le fou. J'aime le progrès, surtout celui qui fait faire à la vigne un bon temps...

--Le temps, reprit Gaudissart sans entendre la phrase de Margaritis, _le Temps_, monsieur, mauvais journal. Si vous le lisez, je vous plains...

--Le journal! dit Margaritis, je crois bien, je suis passionné pour les journaux.--Ma femme! ma femme! où est le journal? cria-t-il en se tournant vers la chambre.

--Hé! bien, monsieur, si vous vous intéressez aux journaux, nous sommes faits pour nous entendre.

--Oui; mais avant d'entendre le journal, avouez-moi que vous trouvez ce vin...

--Délicieux, dit Gaudissart.

--Allons, achevons à nous deux la bouteille. Le fou se versa deux doigts de vin dans son verre et remplit celui de Gaudissart.--Hé! bien, monsieur, j'ai deux pièces de ce vin-là. Si vous le trouvez bon et que vous vouliez vous en arranger...

--Précisément, dit Gaudissart, les Pères de la Foi Saint-Simonienne m'ont prié de leur expédier les denrées que je... Mais parlons de leur grand et beau journal? Vous qui comprenez bien l'affaire des capitaux, et qui me donnerez votre aide pour la faire réussir dans ce canton...

--Volontiers, dit Margaritis, si...

--J'entends, si je prends votre vin. Mais il est très-bon, votre vin, monsieur, il est incisif.

--On en fait du vin de Champagne, il y a un monsieur, un Parisien qui vient en faire ici, à Tours.

--Je le crois, monsieur. Le Globe dont vous avez entendu parler...

--Je l'ai souvent parcouru, dit Margaritis.

--J'en étais sûr, dit Gaudissart. Monsieur, vous avez une tête puissante, une caboche que ces messieurs nomment la tête chevaline: y a du cheval dans la tête de tous les grands hommes. Or, on peut être un beau génie et vivre ignoré. C'est une farce qui arrive assez généralement à ceux qui, malgré leurs moyens, restent obscurs, et qui a failli être le cas du grand Saint-Simon, et celui de M. Vico, homme fort qui commence à se pousser. Il va bien, Vico! J'en suis content. Ici nous entrons dans la théorie et la formule nouvelle de l'Humanité. Attention, monsieur...

--Attention, dit le fou.

--L'exploitation de l'homme par l'homme aurait dû cesser, monsieur, du jour où Christ, je ne dis pas Jésus-Christ, je dis Christ, est venu proclamer l'égalité des hommes devant Dieu. Mais cette égalité n'a-t-elle pas été jusqu'à présent la plus déplorable chimère. Or, Saint-Simon est le complément de Christ. Christ a fait son temps.

--Il est donc libéré? dit Margaritis.

--Il a fait son temps comme le libéralisme. Maintenant, il y a quelque chose de plus fort en avant de nous, c'est la nouvelle foi, c'est la production libre, individuelle, une coordination sociale qui fasse que chacun reçoive équitablement son salaire social suivant son œuvre, et ne soit plus exploité par des individus qui, sans capacité, font travailler _tous_ au profit d'_un_ seul; de là la doctrine...

--Que faites-vous des domestiques? demanda Margaritis.

--Ils restent domestiques, monsieur, s'ils n'ont que la capacité d'être domestiques.

--Hé! bien, à quoi bon la doctrine?

--Oh! pour en juger, monsieur, il faut vous mettre au point de vue très-élevé d'où vous pouvez embrasser clairement un aspect général de l'Humanité. Ici, nous entrons en plein Ballanche! Connaissez-vous monsieur Ballanche?

--Nous ne faisons que de ça! dit le fou qui entendit _de la planche_.

--Bon, reprit Gaudissart. Eh! bien, si le spectacle palingénésique des transformations successives du Globe spiritualisé vous touche, vous transporte, vous émeut; eh! bien, mon cher monsieur, le journal _le Globe_, bon nom qui en exprime nettement la mission, le Globe est le _cicerone_ qui vous expliquera tous les matins les conditions nouvelles dans lesquelles s'accomplira, dans peu de temps, le changement politique et moral du monde.

--_Quèsaco!_ dit le bonhomme.

--Je vais vous faire comprendre le raisonnement par une image, reprit Gaudissart. Si, enfants, nos bonnes nous ont menés chez Séraphin, ne faut-il pas, à nous vieillards, les tableaux de l'avenir? Ces messieurs...

--Boivent-ils du vin?

--Oui, monsieur. Leur maison est montée, je puis le dire, sur un excellent pied, un pied prophétique: beaux salons, toutes les sommités, grandes réceptions.

--Eh! bien, dit le fou, les ouvriers qui démolissent ont bien autant besoin de vin que ceux qui bâtissent.

--A plus forte raison, monsieur, quand on démolit d'une main et qu'on reconstruit de l'autre, comme le font les apôtres du Globe.

--Alors il leur faut du vin, du vin de Vouvray, les deux pièces qui me restent, trois cents bouteilles, pour cent francs, bagatelle.

--A combien cela met-il la bouteille? dit Gaudissart en calculant. Voyons? il y a le port, l'entrée, nous n'arrivons pas à sept sous; mais ce serait une bonne affaire. Ils payent tous les autres vins plus cher. (Bon, je tiens mon homme, se dit Gaudissart; tu veux me vendre du vin dont j'ai besoin, je vais te dominer.)--Eh! bien, monsieur, reprit-il, des hommes qui disputent sont bien près de s'entendre. Parlons franchement, vous avez une grande influence sur ce canton?

--Je le crois, dit le fou. Nous sommes _la tête_ de Vouvray.

--Hé! bien, vous avez parfaitement compris l'entreprise des capitaux intellectuels?

--Parfaitement.

--Vous avez mesuré toute la portée du Globe?

--Deux fois... à pied.

Gaudissart n'entendit pas, parce qu'il restait dans le milieu de ses pensées et s'écoutait lui-même en homme sûr de triompher.

--Or, eu égard à la situation où vous êtes, je comprends que vous n'ayez rien à assurer à l'âge où vous êtes arrivé. Mais, monsieur, vous pouvez faire assurer les personnes qui, dans le canton, soit par leur valeur personnelle, soit par la position précaire de leurs familles, voudraient se faire un sort. Donc, en prenant un abonnement au Globe, et en m'appuyant de votre autorité dans le Canton pour le placement des capitaux en rente viagère, car on affectionne le viager en province; eh! bien, nous pourrons nous entendre relativement aux deux pièces de vin. Prenez-vous le Globe?

--Je vais sur le Globe.

--M'appuyez-vous près des personnes influentes du canton?

--J'appuie...

--Et...

--Et...

--Et je... Mais vous prenez un abonnement au Globe.

--Le Globe, bon journal, dit le fou, journal viager.

--Viager, monsieur?... Eh! oui, vous avez raison, il est plein de vie, de force, de science, bourré de science, bien conditionné, bien imprimé, bon teint, feutré. Ah! ce n'est pas de la _camelote_, du _colifichet_, du _papillotage_, de la soie qui se déchire quand on la regarde; c'est foncé, c'est des raisonnements que l'on peut méditer à son aise et qui font passer le temps très-agréablement au fond d'une campagne.

--Cela me va, répondit le fou.

--Le Globe coûte une bagatelle, quatre-vingts francs.

--Cela ne me va plus, dit le bonhomme.

--Monsieur, dit Gaudissart, vous avez nécessairement des petits-enfants?

--Beaucoup, répondit Margaritis qui entendit, vous _aimez_ au lieu de vous _avez_.

--Hé! bien, le journal des Enfants, sept francs par an.

--Prenez mes deux pièces de vin, je vous prends un abonnement d'Enfants, ça me va, belle idée. Exploitation intellectuelle, l'enfant?... n'est-ce pas l'homme par l'homme, hein?

--Vous y êtes, monsieur, dit Gaudissart.

--J'y suis.

--Vous consentez donc à me piloter dans le canton?

--Dans le canton.

--J'ai votre approbation?

--Vous l'avez.

--Hé! bien, monsieur, je prends vos deux pièces de vin, à cent francs...

--Non, non, cent dix.

--Monsieur, cent dix francs, soit, mais cent dix pour les capacités de la Doctrine, et cent francs pour moi. Je vous fais opérer une vente, vous me devez une commission.

--Portez-leur cent vingt. (_Sans vin._)

--Joli calembour. Il est non-seulement très-fort, mais encore très-spirituel.

--Non, spiritueux, monsieur.

--De plus fort en plus fort, comme chez Nicolet.

--Je suis comme cela, dit le fou. Venez voir mon clos?

--Volontiers, dit Gaudissart, ce vin porte singulièrement à la tête.

Et l'illustre Gaudissart sortit avec monsieur Margaritis qui le promena de provin en provin, de cep en cep, dans ses vignes. Les trois dames et monsieur Vernier purent alors rire à leur aise, en voyant de loin le Voyageur et le fou discutant, gesticulant, s'arrêtant, reprenant leur marche, parlant avec feu.

--Pourquoi le bonhomme nous l'a-t-il donc emmené? dit Vernier.

Enfin Margaritis revint avec le Commis-Voyageur, en marchant tous deux d'un pas accéléré comme des gens empressés de terminer une affaire.

--Le bonhomme a, fistre, bien enfoncé le Parisien!... dit monsieur Vernier.

Et, de fait, l'illustre Gaudissart écrivit sur le bout d'une table à jouer, à la grande joie du bonhomme, une demande de livraison des deux pièces de vin. Puis, après avoir lu l'engagement du Voyageur, monsieur Margaritis lui donna sept francs pour un abonnement au journal des Enfants.

--A demain donc, monsieur, dit l'illustre Gaudissart en faisant tourner sa clef de montre, j'aurai l'honneur de venir vous prendre demain. Vous pourrez expédier directement le vin à Paris, à l'adresse indiquée, et vous ferez suivre en remboursement.

Gaudissart était Normand, et il n'y avait jamais pour lui d'engagement qui ne dût être bilatéral: il voulut un engagement de monsieur Margaritis, qui, content comme l'est un fou de satisfaire son idée favorite, signa, non sans lire, un bon à livrer deux pièces de vin du clos Margaritis. Et l'Illustre Gaudissart s'en alla sautillant, chanteronnant _le Roi des mers, prends plus bas!_ à l'auberge du Soleil-d'Or, où il causa naturellement avec l'hôte en attendant le dîner. Mitouflet était un vieux soldat naïvement rusé comme le sont les paysans, mais ne riant jamais d'une plaisanterie, en homme accoutumé à entendre le canon et à plaisanter sous les armes.

--Vous avez des gens très-forts ici, lui dit Gaudissart en s'appuyant sur le chambranle de la porte et allumant son cigare à la pipe de Mitouflet.

--Comment l'entendez-vous? demanda Mitouflet.

--Mais des gens ferrés à glace sur les idées politiques et financières.

--De chez qui venez-vous donc, sans indiscrétion? demanda naïvement l'aubergiste en faisant savamment jaillir d'entre ses lèvres la sputation périodiquement expectorée par les fumeurs.

--De chez un lapin nommé Margaritis.

Mitouflet jeta successivement à sa pratique deux regards pleins d'une froide ironie.

--C'est juste, le bonhomme en sait long! Il en sait trop pour les autres, ils ne peuvent pas toujours le comprendre...

--Je le crois, il entend foncièrement bien les hautes questions de finance.

--Oui, dit l'aubergiste. Aussi, pour mon compte, ai-je toujours regretté qu'il soit fou.

--Comment, fou?

--Fou, comme on est fou, quand on est fou, répéta Mitouflet, mais il n'est pas dangereux, et sa femme le garde. Vous vous êtes donc entendus? dit du plus grand sang-froid l'impitoyable Mitouflet. C'est drôle.

--Drôle! s'écria Gaudissart; drôle, mais votre monsieur Vernier s'est donc moqué de moi?

--Il vous y a envoyé? demanda Mitouflet.

--Oui.

--Ma femme, cria l'aubergiste, écoute donc. Monsieur Vernier n'a-t-il pas eu l'idée d'envoyer monsieur chez le bonhomme Margaritis?...

--Et quoi donc, avez-vous pu vous dire tous deux, mon cher mignon monsieur, demanda la femme, puisqu'il est fou?

--Il m'a vendu deux pièces de vin.

--Et vous les avez achetées?

--Oui.

--Mais c'est sa folie de vouloir vendre du vin, il n'en a pas.

--Bon, dit le Voyageur. Je vais d'abord aller remercier monsieur Vernier.

Et Gaudissart se rendit bouillant de colère chez l'ancien teinturier, qu'il trouva dans sa salle, riant avec des voisins auxquels il racontait déjà l'histoire.

--Monsieur, dit le prince des Voyageurs en lui jetant des regards enflammés, vous êtes un drôle et un polisson, qui, sous peine d'être le dernier des argousins, gens que je place au-dessous des forçats, devez me rendre raison de l'insulte que vous venez de me faire en me mettant en rapport avec un homme que vous saviez fou. M'entendez-vous, monsieur Vernier le teinturier?

Telle était la harangue que Gaudissart avait préparée comme un tragédien prépare son entrée en scène.

--Comment! répondit Vernier que la présence de ses voisins anima, croyez-vous que nous n'avons pas le droit de nous moquer d'un monsieur qui débarque en quatre bateaux dans Vouvray pour nous demander nos capitaux, sous prétexte que nous sommes des grands hommes, des peintres, des poétriaux; et qui, par ainsi, nous assimile gratuitement à des gens sans le sou, sans aveu, sans feu ni lieu! Qu'avons-nous fait pour cela, nous pères de famille? Un drôle qui vient nous proposer des abonnements au Globe, journal qui prêche une religion dont le premier commandement de Dieu ordonne, s'il vous plaît, de ne pas succéder à ses père et mère! Ma parole d'honneur la plus sacrée, le père Margaritis dit des choses plus sensées. D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous? Vous vous êtes parfaitement entendus tous les deux, monsieur. Ces messieurs peuvent vous attester que, quand vous auriez parlé à tous les gens du canton, vous n'auriez pas été si bien compris.

--Tout cela peut vous sembler excellent à dire, mais je me tiens pour insulté, monsieur, et vous me rendrez raison.

--Hé! bien, monsieur, je vous tiens pour insulté, si cela peut vous être agréable, et je ne vous rendrai pas raison, car il n'y a pas assez de raison dans cette affaire-là pour que je vous en rende. Est-il farceur, donc!

A ce mot, Gaudissart fondit sur le teinturier pour lui appliquer un soufflet; mais les Vouvrillons attentifs se jetèrent entre eux, et l'Illustre Gaudissart ne souffleta que la perruque du teinturier, laquelle alla tomber sur la tête de mademoiselle Claire Vernier.

--Si vous n'êtes pas content, dit-il, monsieur, je reste jusqu'à demain matin à l'hôtel du Soleil-d'Or, vous m'y trouverez, prêt à vous expliquer ce que veut dire rendre raison d'une offense! Je me suis battu en Juillet, monsieur.

--Hé! bien, vous vous battrez à Vouvray, répondit le teinturier, et vous y resterez plus long-temps que vous ne croyez.

Gaudissart s'en alla, commentant cette réponse, qu'il trouvait pleine de mauvais présages. Pour la première fois de sa vie, le Voyageur ne dîna pas joyeusement. Le bourg de Vouvray fut mis en émoi par l'aventure de Gaudissart et de monsieur Vernier. Il n'avait jamais été question de duel dans ce bénin pays.

--Monsieur Mitouflet, je dois me battre demain avec monsieur Vernier, je ne connais personne ici, voulez-vous me servir de témoin? dit Gaudissart à son hôte.

--Volontiers, répondit l'aubergiste.

A peine Gaudissart eut-il achevé de dîner que madame Fontanieu et l'adjoint de Vouvray vinrent au Soleil-d'Or, prirent à part Mitouflet, et lui représentèrent combien il serait affligeant pour le canton qu'il y eût une mort violente; ils lui peignirent l'affreuse situation de la bonne madame Vernier, en le conjurant d'arranger cette affaire, de manière à sauver l'honneur du pays.

--Je m'en charge, dit le malin aubergiste.

Le soir Mitouflet monta chez le voyageur des plumes, de l'encre et du papier.

--Que m'apportez-vous là? demanda Gaudissart.

--Mais vous vous battez demain, dit Mitouflet; j'ai pensé que vous seriez bien aise de faire quelques petites dispositions; enfin que vous pourriez avoir à écrire, car on a des êtres qui nous sont chers. Oh! cela ne tue pas. Êtes-vous fort aux armes? voulez-vous vous rafraîchir la main? j'ai des fleurets.

--Mais volontiers.

Mitouflet revint avec des fleurets et deux masques.

--Voyons!

L'hôte et le Voyageur se mirent tous deux en garde; Mitouflet, en sa qualité d'ancien prévôt des grenadiers, poussa soixante-huit bottes à Gaudissart, en le bousculant et l'adossant à la muraille.

--Diable! vous êtes fort, dit Gaudissart essoufflé.

--Monsieur Vernier est plus fort que je ne le suis.

--Diable! diable! je me battrai donc au pistolet.

--Je vous le conseille, parce que, voyez-vous, en prenant de gros pistolets d'arçon et les chargeant jusqu'à la gueule, on ne risque jamais rien, les pistolets _écartent_, et chacun se retire en homme d'honneur. Laissez-moi arranger cela? Hein! sapristi, deux braves gens seraient bien bêtes de se tuer pour un geste.

--Êtes-vous sûr que les pistolets _écarteront_ suffisamment? Je serais fâché de tuer cet homme, après tout, dit Gaudissart.

--Dormez en paix.

Le lendemain matin, les deux adversaires se rencontrèrent un peu blêmes au bas du pont de la Cise. Le brave Vernier faillit tuer une vache qui paissait à dix pas de lui, sur le bord d'un chemin.

--Ah! vous avez tiré en l'air, s'écria Gaudissart.

A ces mots, les deux ennemis s'embrassèrent.

--Monsieur, dit le Voyageur, votre plaisanterie était un peu forte, mais elle était drôle. Je suis fâché de vous avoir apostrophé, j'étais hors de moi, je vous tiens pour homme d'honneur.

--Monsieur, nous vous ferons vingt abonnements au Journal des Enfants, répliqua le teinturier encore pâle.

--Cela étant, dit Gaudissart, pourquoi ne déjeunerions-nous pas ensemble? les hommes qui se battent ne sont-ils pas bien près de s'entendre?

--Monsieur Mitouflet, dit Gaudissart en revenant à l'auberge, vous devez avoir un huissier ici...

--Pourquoi?

--Eh! je vais envoyer une assignation à mon cher petit monsieur Margaritis, pour qu'il ait à me fournir deux pièces de son clos.

--Mais il ne les a pas, dit Vernier.

--Hé! bien, monsieur, l'affaire pourra s'arranger, moyennant vingt francs d'indemnité. Je ne veux pas qu'il soit dit que votre bourg ait _fait le poil_ à l'Illustre Gaudissart.

Madame Margaritis, effrayée par un procès dans lequel le demandeur devait avoir raison, apporta les vingt francs au clément Voyageur, auquel on évita d'ailleurs la peine de s'engager dans un des plus joyeux cantons de la France, mais un des plus récalcitrants aux idées nouvelles.

Au retour de son voyage dans les contrées méridionales, l'Illustre Gaudissart occupait la première place du coupé dans la diligence de Laffitte-Caillard, où il avait pour voisin un jeune homme auquel il daignait, depuis Angoulême, expliquer les mystères de la vie, en le prenant sans doute pour un enfant.

En arrivant à Vouvray, le jeune homme s'écria:--Voilà un beau site!

--Oui, monsieur, dit Gaudissart, mais le pays n'est pas tenable, à cause des habitants. Vous y auriez un duel tous les jours. Tenez, il y a trois mois, je me suis battu là, dit-il en montrant le pont de la Cise, au pistolet, avec un maudit teinturier; mais... je l'ai _roulé_!...

Paris, novembre 1832.

LES PARISIENS EN PROVINCE.

(DEUXIÈME HISTOIRE.)

LA MUSE DU DÉPARTEMENT.

A MONSIEUR LE COMTE FERDINAND DE GRAMONT.

_Mon cher Ferdinand, si les hasards_ (habent sua fata libelli) _du monde littéraire font de ces lignes un long souvenir, ce sera certainement peu de chose en comparaison des peines que vous vous êtes données, vous le d'Hozier, le Chérin, le Roi d'armes des_ ÉTUDES DE MŒURS; _vous à qui les Navarreins, les Cadignan, les Langeais, les Blamont-Chauvry, les Chaulieu, les d'Arthez, les d'Esgrignon, les Mortsauf, les Valois, les cent maisons nobles qui constituent l'aristocratie de la_ COMÉDIE HUMAINE _doivent leurs belles devises et leurs armoiries si spirituelles. Aussi_ L'ARMORIAL DES ÉTUDES DE MŒURS INVENTÉ PAR FERDINAND DE GRAMONT, GENTILHOMME, _est-il une histoire complète du blason français, où vous n'avez rien oublié, pas même les armes de l'Empire, et que je conserverai comme un monument de patience bénédictine et d'amitié. Quelle connaissance du vieux langage féodal dans le_: Pulchrè sedens, meliùs agens! _des Beauséant? dans le_: Des partem leonis! _des d'Espard? dans le_: Nese vend! _des Vandenesse? Enfin, quelle coquetterie dans les mille détails de cette savante iconographie qui montrera jusqu'où la fidélité sera poussée dans mon entreprise, à laquelle vous, poète, vous aurez aidé_

_Votre vieil ami_, DE BALZAC.