La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02
Part 35
Pour son malheur, après avoir débarqué au Soleil-d'Or, auberge tenue par Mitouflet, un ancien grenadier de la Garde impériale, qui avait épousé une riche vigneronne, et auquel il confia solennellement son cheval, Gaudissart alla chez le malin de Vouvray, le boute-en-train du bourg, le loustic obligé par son rôle et par sa nature à maintenir son endroit en liesse. Ce Figaro campagnard, ancien teinturier, jouissait de sept à huit mille livres de rente, d'une jolie maison assise sur le coteau, d'une petite femme grassouillette, d'une santé robuste. Depuis dix ans, il n'avait plus que son jardin et sa femme à soigner, sa fille à marier, sa partie à faire le soir, à connaître de toutes les médisances qui relevaient de sa juridiction, à entraver les élections, guerroyer avec les gros propriétaires et organiser de bons dîners; à trotter sur la levée, aller voir ce qui se passait à Tours et tracasser le curé; enfin, pour tout drame, attendre la vente d'un morceau de terre enclavé dans ses vignes. Bref, il menait la vie tourangelle, la vie de petite ville à la campagne. Il était d'ailleurs la notabilité la plus imposante de la bourgeoisie, le chef de la petite propriété jalouse, envieuse, ruminant et colportant contre l'aristocratie les médisances, les calomnies avec bonheur, rabaissant tout à son niveau, ennemie de toutes les supériorités, les méprisant même avec le calme admirable de l'ignorance. Monsieur Vernier, ainsi se nommait ce petit grand personnage du bourg, achevait de déjeuner, entre sa femme et sa fille, lorsque Gaudissart se présenta dans la salle par les fenêtres de laquelle se voyaient la Loire et le Cher, une des plus gaies salles à manger du pays.
--Est-ce à monsieur Vernier lui-même... dit le Voyageur en pliant avec tant de grâce sa colonne vertébrale qu'elle semblait élastique.
--Oui, monsieur, répondit le malin teinturier en l'interrompant et lui jetant un regard scrutateur par lequel il reconnut aussitôt le genre d'homme auquel il avait affaire.
--Je viens, monsieur, reprit Gaudissart, réclamer le concours de vos lumières pour me diriger dans ce canton où Mitouflet m'a dit que vous exerciez la plus grande influence. Monsieur, je suis envoyé dans les départements pour une entreprise de la plus haute importance, formée par des banquiers qui veulent...
--Qui veulent nous tirer des carottes, dit en riant Vernier habitué jadis à traiter avec le Commis-Voyageur et à le voir venir.
--Positivement, répondit avec insolence l'Illustre Gaudissart. Mais vous devez savoir, monsieur, puisque vous avez un tact si fin, qu'on ne peut tirer de carottes aux gens qu'autant qu'ils trouvent quelque intérêt à se les laisser tirer. Je vous prie donc de ne pas me confondre avec les vulgaires Voyageurs qui fondent leur succès sur la ruse ou sur l'importunité. Je ne suis plus Voyageur, je le fus, monsieur, je m'en fais gloire. Mais aujourd'hui j'ai une mission de la plus haute importance et qui doit me faire considérer par les esprits supérieurs, comme un homme qui se dévoue à éclairer son pays. Daignez m'écouter, monsieur, et vous verrez que vous aurez gagné beaucoup dans la demi-heure de conversation que j'ai l'honneur de vous prier de m'accorder. Les plus célèbres banquiers de Paris ne se sont pas mis fictivement dans cette affaire comme dans quelques-unes de ces honteuses spéculations que je nomme, moi, des _ratières_; non, non, ce n'est plus cela; je ne me chargerais pas, moi, de colporter de semblables _attrape-nigauds_. Non, monsieur, les meilleures et les plus respectables maisons de Paris sont dans l'entreprise, et comme intéressées et comme garantie...
Là Gaudissart déploya la rubannerie de ses phrases, et monsieur Vernier le laissa continuer en l'écoutant avec un apparent intérêt qui trompa Gaudissart. Mais, au seul mot de _garantie_, Vernier avait cessé de faire attention à la rhétorique du Voyageur, il pensait à lui jouer quelque bon tour, afin de délivrer de ces espèces de chenilles parisiennes, un pays à juste titre nommé barbare par les spéculateurs qui ne peuvent y mordre.
En haut d'une délicieuse vallée, nommée la _Vallée Coquette_, à cause de ses sinuosités, de ses courbes qui renaissent à chaque pas, et paraissent plus belles à mesure que l'on s'y avance, soit qu'on en monte ou qu'on en descende le joyeux cours, demeurait dans une petite maison entourée d'un clos de vignes, un homme à peu près fou, nommé Margaritis. D'origine italienne, Margaritis était marié, n'avait point d'enfant, et sa femme le soignait avec un courage généralement apprécié. Madame Margaritis courait certainement des dangers près d'un homme qui, entre autres manies, voulait porter sur lui deux couteaux à longue lame, avec lesquels il la menaçait parfois. Mais qui ne connaît l'admirable dévouement avec lequel les gens de province se consacrent aux êtres souffrants, peut-être à cause du déshonneur qui attend une bourgeoise si elle abandonne son enfant ou son mari aux soins publics de l'hôpital? Puis, qui ne connaît aussi la répugnance qu'ont les gens de province à payer la pension de cent louis ou de mille écus exigée à Charenton, ou par les Maisons de Santé? Si quelqu'un parlait à madame Margaritis des docteurs Dubuisson, Esquirol, Blanche ou autres, elle préférait avec une noble indignation garder ses trois mille francs en gardant le _bonhomme_. Les incompréhensibles volontés que dictait la folie à ce bonhomme se trouvant liées au dénoûment de cette aventure, il est nécessaire d'indiquer les plus saillantes. Margaritis sortait aussitôt qu'il pleuvait à verse, et se promenait, la tête nue, dans ses vignes. Au logis, il demandait à tout moment le journal; pour le contenter, sa femme ou sa servante lui donnait un vieux journal d'Indre-et-Loire; et depuis sept ans, il ne s'était point encore aperçu qu'il lisait toujours le même numéro. Peut-être un médecin n'eût-il pas observé, sans intérêt, le rapport qui existait entre la recrudescence des demandes de journal et les variations atmosphériques. La plus constante occupation de ce fou consistait à vérifier l'état du ciel, relativement à ses effets sur la vigne. Ordinairement, quand sa femme avait du monde, ce qui arrivait presque tous les soirs, les voisins ayant pitié de sa situation, venaient jouer chez elle au boston; Margaritis restait silencieux, se mettait dans un coin, et n'en bougeait point; mais quand dix heures sonnaient à son horloge enfermée dans une grande armoire oblongue, il se levait au dernier coup avec la précision mécanique des figures mises en mouvement par un ressort dans les châsses des joujoux allemands, il s'avançait lentement jusqu'aux joueurs, leur jetait un regard assez semblable au regard automatique des Grecs et des Turcs exposés sur le boulevard du Temple à Paris, et leur disait:--Allez-vous-en! A certaines époques, cet homme recouvrait son ancien esprit, et donnait alors à sa femme d'excellents conseils pour la vente de ses vins; mais alors il devenait extrêmement tourmentant, il volait dans les armoires des friandises et les dévorait en cachette. Quelquefois, quand les habitués de la maison entraient, il répondait à leurs demandes avec civilité, mais le plus souvent il leur disait les choses les plus incohérentes. Ainsi, à une dame qui lui demandait:--Comment vous sentez-vous aujourd'hui, monsieur Margaritis?--Je me suis fait la barbe, et vous?... lui répondait-il.--Êtes-vous mieux, monsieur? lui demandait une autre.--Jérusalem! Jérusalem! répondait-il. Mais la plupart du temps il regardait ses hôtes d'un air stupide, sans mot dire, et sa femme leur disait alors:--Le bonhomme n'entend rien aujourd'hui. Deux ou trois fois en cinq ans, il lui arriva, toujours vers l'équinoxe, de se mettre en fureur à cette observation, de tirer son couteau et de crier:--Cette garce me déshonore. D'ailleurs, il buvait, mangeait, se promenait comme eût fait un homme en parfaite santé. Aussi chacun avait-il fini par ne pas lui accorder plus de respect ni d'attention que l'on n'en a pour un gros meuble. Parmi toutes ses bizarreries, il y en avait une dont personne n'avait pu découvrir le sens; car, à la longue, les esprits forts du pays avaient fini par commenter et expliquer les actes les plus déraisonnables de ce fou. Il voulait toujours avoir un sac de farine au logis, et garder deux pièces de vin de sa récolte, sans permettre qu'on touchât à la farine ni au vin. Mais quand venait le mois de juin, il s'inquiétait de la vente du sac et des deux pièces de vin avec toute la sollicitude d'un fou. Presque toujours madame Margaritis lui disait alors avoir vendu les deux poinçons à un prix exorbitant, et lui en remettait l'argent qu'il cachait, sans que ni sa femme, ni sa servante eussent pu, même en le guettant, découvrir où était la cachette.
La veille du jour où Gaudissart vint à Vouvray, madame Margaritis éprouva plus de peine que jamais à tromper son mari dont la raison semblait revenue.
--Je ne sais en vérité comment se passera pour moi la journée de demain, avait-elle dit à madame Vernier. Figurez-vous que le bonhomme a voulu voir ses deux pièces de vin. Il m'a si bien fait _endêver_ (mot du pays) pendant toute la journée, qu'il a fallu lui montrer deux poinçons pleins. Notre voisin Pierre Champlain avait heureusement deux pièces qu'il n'a pas pu vendre; et à ma prière, il les a roulées dans notre cellier. Ah! çà, ne voilà-t-il pas que le bonhomme, depuis qu'il a vu les poinçons, prétend les brocanter lui-même?
Madame Vernier venait de confier à son mari l'embarras où se trouvait madame Margaritis un moment avant l'arrivée de Gaudissart. Au premier mot du Commis-Voyageur, Vernier se proposa de le mettre aux prises avec le bonhomme Margaritis.
--Monsieur, répondit l'ancien teinturier quand l'Illustre Gaudissart eut lâché sa première bordée, je ne vous dissimulerai pas les difficultés que doit rencontrer ici votre entreprise. Notre pays est un pays qui marche à la grosse _suo modo_, un pays où jamais une idée nouvelle ne prendra. Nous vivons comme vivaient nos pères, en nous amusant à faire quatre repas par jour, en nous occupant à cultiver nos vignes et à bien placer nos vins. Pour tout négoce nous tâchons _bonifacement_ de vendre les choses plus cher qu'elles ne coûtent. Nous resterons dans cette ornière-là sans que ni Dieu ni diable puisse nous en sortir. Mais je vais vous donner un bon conseil, et un bon conseil vaut un œil dans la main. Nous avons dans le bourg un ancien banquier dans les lumières duquel j'ai, moi particulièrement, la plus grande confiance; et, si vous obtenez son suffrage, j'y joindrai le mien. Si vos propositions constituent des avantages réels, si nous en sommes convaincus, à la voix de monsieur Margaritis qui entraîne la mienne, il se trouve à Vouvray vingt maisons riches dont toutes les bourses s'ouvriront et prendront votre vulnéraire.
En entendant le nom du fou, madame Vernier leva la tête et regarda son mari.
--Tenez, précisément, ma femme a, je crois, l'intention de faire une visite à madame Margaritis, chez laquelle elle doit aller avec une de nos voisines. Attendez un moment, ces dames vous y conduiront.--Tu iras prendre madame Fontanieu, dit le vieux teinturier en guignant sa femme.
Indiquer la commère la plus rieuse, la plus éloquente, la plus grande goguenarde du pays, n'était-ce pas dire à madame Vernier de prendre des témoins pour bien observer la scène qui allait avoir lieu entre le Commis-Voyageur et le fou, afin d'en amuser le bourg pendant un mois? Monsieur et madame Vernier jouèrent si bien leur rôle que Gaudissart ne conçut aucune défiance, et donna pleinement dans le piége; il offrit galamment le bras à madame Vernier, et crut avoir fait, pendant le chemin, la conquête des deux dames, avec lesquelles il fut étourdissant d'esprit, de pointes et de calembours incompris.
La maison du prétendu banquier était située à l'endroit où commence la Vallée Coquette. Ce logis, appelé La Fuye, n'avait rien de bien remarquable. Au rez-de-chaussée se trouvait un grand salon boisé, de chaque côté duquel était une chambre à coucher, celle du bonhomme et celle de sa femme. On entrait dans le salon par un vestibule qui servait de salle à manger, et auquel communiquait la cuisine. Ce rez-de-chaussée, dénué de l'élégance extérieure qui distingue les plus humbles maisons en Touraine, était couronné par des mansardes auxquelles on montait par un escalier bâti en dehors de la maison, appuyé sur un des pignons et couvert d'un appentis. Un petit jardin, plein de soucis, de seringas, de sureaux, séparait l'habitation des clos. Autour de la cour, s'élevaient les bâtiments nécessaires à l'exploitation des vignes.
Assis dans son salon, près d'une fenêtre, sur un fauteuil en velours d'Utrecht jaune, Margaritis ne se leva point en voyant entrer les deux dames et Gaudissart, il pensait à vendre ses deux pièces de vin. C'était un homme sec, dont le crâne chauve par devant, garni de cheveux rares par derrière, avait une conformation piriforme. Ses yeux enfoncés, surmontés de gros sourcils noirs et fortement cernés; son nez en lame de couteau; ses os maxillaires saillants, et ses joues creuses; ses lignes généralement oblongues, tout, jusqu'à son menton démesurément long et plat, contribuait à donner à sa physionomie un air étrange, celui d'un vieux professeur de rhétorique ou d'un chiffonnier.
--Monsieur Margaritis, lui dit madame Vernier, allons, remuez-vous donc! Voilà un monsieur que mon mari vous envoie, il faut l'écouter avec attention. Quittez vos calculs de mathématiques, et causez avec lui.
En entendant ces paroles, le fou se leva, regarda Gaudissart, lui fit signe de s'asseoir, et lui dit:--Causons, monsieur.
Les trois femmes allèrent dans la chambre de madame Margaritis, en laissant la porte ouverte, afin de tout entendre et de pouvoir intervenir au besoin. A peine furent-elles installées que monsieur Vernier arriva doucement par le clos, se fit ouvrir la fenêtre, et entra sans bruit.
--Monsieur, dit Gaudissart, a été dans les affaires....
--Publiques, répondit Margaritis en l'interrompant. J'ai pacifié la Calabre sous le règne du roi Murat.
--Tiens, il est allé en Calabre maintenant! dit à voix basse monsieur Vernier.
--Oh! alors, reprit Gaudissart, nous nous entendrons parfaitement.
--Je vous écoute, répondit Margaritis en prenant le maintien d'un homme qui pose pour son portrait chez un peintre.
--Monsieur, dit Gaudissart en faisant tourner la clef de sa montre à laquelle il ne cessa d'imprimer par distraction un mouvement rotatoire et périodique dont s'occupa beaucoup le fou et qui contribua peut-être à le faire tenir tranquille, monsieur, si vous n'étiez pas un homme supérieur... (Ici le fou s'inclina.) Je me contenterais de vous chiffrer matériellement les avantages de l'affaire, dont les motifs psychologiques valent la peine de vous être exposés. Écoutez! De toutes les richesses sociales, le temps n'est-il pas la plus précieuse; et, l'économiser, n'est-ce pas s'enrichir? Or, y a-t-il rien qui consomme plus de temps dans la vie que les inquiétudes sur ce que j'appelle _le pot au feu_, locution vulgaire, mais qui pose nettement la question? Y a-t-il aussi rien qui mange plus de temps que le défaut de garantie à offrir à ceux auxquels vous demandez de l'argent, quand, momentanément pauvre, vous êtes riche d'espérance?
--De l'argent, nous y sommes, dit Margaritis.
--Eh! bien, monsieur, je suis envoyé dans les Départements par une compagnie de banquiers et de capitalistes, qui ont aperçu la perte énorme que font ainsi, en temps et conséquemment en intelligence ou en activité productive, les hommes d'avenir. Or, nous avons eu l'idée de capitaliser à ces hommes ce même avenir, de leur escompter leurs talents, en leur escomptant quoi?... le temps _dito_, et d'en assurer la valeur à leurs héritiers. Il ne s'agit plus là d'économiser le temps, mais de lui donner un prix, de le chiffrer, d'en représenter pécuniairement les produits que vous présumez en obtenir dans cet espace intellectuel, en représentant les qualités morales dont vous êtes doué et qui sont, monsieur, des forces vives, comme une chute d'eau, comme une machine à vapeur de trois, dix, vingt, cinquante chevaux. Ah! ceci est un progrès, un mouvement vers un meilleur ordre de choses, mouvement dû à l'activité de notre époque, essentiellement progressive, ainsi que je vous le prouverai, quand nous en viendrons aux idées d'une plus logique coordonnation des intérêts sociaux. Je vais m'expliquer par des exemples sensibles. Je quitte le raisonnement purement abstrait, ce que nous nommons, nous autres, la mathématique des idées. Au lieu d'être un propriétaire vivant de vos rentes, vous êtes un peintre, un musicien, un artiste, un poète...
--Je suis peintre, dit le fou en manière de parenthèse.
--Eh! bien, soit, puisque vous comprenez bien ma métaphore, vous êtes peintre, vous avez un bel avenir, un riche avenir. Mais je vais plus loin...
En entendant ces mots, le fou examina Gaudissart d'un air inquiet pour voir s'il voulait sortir, et ne se rassura qu'en l'apercevant toujours assis.
--Vous n'êtes même rien du tout, dit Gaudissart en continuant, mais vous vous sentez...
--Je me sens, dit le fou.
--Vous vous dites: Moi, je serai ministre. Eh! bien, vous peintre, vous artiste, homme de lettres, vous ministre futur, vous chiffrez vos espérances, vous les taxez, vous vous tarifez je suppose à cent mille écus...
--Vous m'apportez donc cent mille écus? dit le fou.
--Oui, monsieur, vous allez voir. Ou vos héritiers les palperont nécessairement si vous venez à mourir, puisque l'entreprise s'engage à les leur compter, ou vous les touchez par vos travaux d'art, par vos heureuses spéculations si vous vivez. Si vous vous êtes trompé, vous pouvez même recommencer. Mais, une fois que vous avez, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, fixé le chiffre de votre capital intellectuel, car c'est un capital intellectuel, saisissez bien ceci, intellectuel.
--Je comprends, dit le fou.
--Vous signez un contrat d'Assurance avec l'administration qui vous reconnaît une valeur de cent mille écus, à vous peintre...
--Je suis peintre, dit le fou.
--Non, reprit Gaudissart, à vous musicien, à vous ministre, et s'engage à les payer à votre famille, à vos héritiers; si, par votre mort, les espérances, le pot au feu fondé sur le capital intellectuel venait à être renversé. Le payement de la prime suffit à consolider ainsi votre...
--Votre caisse, dit le fou en l'interrompant.
--Mais, naturellement, monsieur. Je vois que monsieur a été dans les affaires.
--Oui, dit le fou, j'ai fondé la Banque Territoriale de la rue des Fossés-Montmartre, à Paris, en 1798.
--Car, reprit Gaudissart, pour payer les capitaux intellectuels, que chacun se reconnaît et s'attribue, ne faut-il pas que la généralité des Assurés donne une certaine prime, trois pour cent, une annuité de trois pour cent? Ainsi, par le payement d'une faible somme, d'une misère, vous garantissez votre famille des suites fâcheuses de votre mort.
--Mais je vis, dit le fou.
--Ah! si vous vivez long-temps! voilà l'objection la plus communément faite, objection vulgaire, et vous comprenez que si nous ne l'avions pas prévue, foudroyée, nous ne serions pas dignes d'être... quoi?... que sommes-nous, après tout? les teneurs de livres du grand bureau des intelligences. Monsieur, je ne dis pas cela pour vous, mais je rencontre partout des gens qui ont la prétention d'apprendre quelque chose de nouveau, de révéler un raisonnement quelconque à des gens qui ont pâli sur une affaire!... ma parole d'honneur, cela fait pitié. Mais le monde est comme ça, je n'ai pas la prétention de le réformer. Votre objection, monsieur, est un non-sens...
--_Quèsaco?_ dit Margaritis.
--Voici pourquoi. Si vous vivez et que vous ayez les moyens évalués dans votre charte d'assurance contre les chances de la mort, suivez bien...
--Je suis.
--Eh! bien, vous avez réussi dans vos entreprises! vous avez dû réussir précisément à cause de ladite charte d'assurance; car vous avez doublé vos chances de succès en vous débarrassant de toutes les inquiétudes que l'on a quand on traîne avec soi une femme, des enfants que notre mort peut réduire à la plus affreuse misère. Si vous êtes arrivé, vous avez alors touché le capital intellectuel, pour lequel l'Assurance a été une bagatelle, une vraie bagatelle, une pure bagatelle.
--Excellente idée!
--N'est-ce pas, monsieur? reprit Gaudissart. Je nomme cette Caisse de bienfaisance, moi, l'Assurance mutuelle contre la misère!... ou, si vous voulez, l'escompte du talent. Car le talent, monsieur, le talent est une lettre de change que la Nature donne à l'homme de génie, et qui se trouve souvent à bien longue échéance... hé! hé!
--Oh! la belle usure! s'écria Margaritis.
--Eh! diable! il est fin, le bonhomme. Je me suis trompé, pensa Gaudissart. Il faut que je domine mon homme par de plus hautes considérations, par ma blague numéro 1.--Du tout, monsieur, s'écria Gaudissart à haute voix, pour vous qui...
--Accepteriez-vous un verre de vin? demanda Margaritis.
--Volontiers, répondit Gaudissart.
--Ma femme, donne-nous donc une bouteille du vin dont il nous reste deux pièces.--Vous êtes ici dans la tête de Vouvray, dit le bonhomme en montrant ses vignes à Gaudissart. Le clos Margaritis?
La servante apporta des verres et une bouteille de vin de l'année 1819. Le bonhomme Margaritis en versa précieusement dans un verre, et le présenta solennellement à Gaudissart qui le but.
--Mais vous m'attrapez, monsieur, dit le Commis-Voyageur, ceci est du vin de Madère, vrai vin de Madère.
--Je le crois bien dit le fou. L'inconvénient du vin de Vouvray, monsieur, est de ne pouvoir se servir ni comme vin ordinaire, ni comme vin d'entremets; il est trop généreux, trop fort; aussi vous le vend-on à Paris pour du vin de Madère en le teignant d'eau-de-vie. Notre vin est si liquoreux que beaucoup de marchands de Paris, quand notre récolte n'est pas assez bonne pour la Hollande et la Belgique, nous achètent nos vins; ils les coupent avec les vins des environs de Paris, et en font alors des vins de Bordeaux. Mais ce que vous buvez en ce moment, mon cher et très-aimable monsieur, est un vin de roi, la tête de Vouvray. J'en ai deux pièces, rien que deux pièces. Les gens qui aiment les grands vins, les hauts vins, et qui veulent servir sur leurs tables des qualités en dehors du commerce, comme plusieurs maisons de Paris qui ont de l'amour-propre pour leurs vins, se font fournir directement par nous. Connaissez-vous quelques personnes qui...
--Revenons à notre affaire, dit Gaudissart.
--Nous y sommes, monsieur, reprit le fou. Mon vin est capiteux, capiteux s'accorde avec capital en étymologie; or, vous parlez capitaux... hein? _caput_, tête! tête de Vouvray, tout cela se tient...
--Ainsi donc, dit Gaudissart, ou vous avez réalisé vos capitaux intellectuels...
--J'ai réalisé, monsieur. Voudriez-vous donc de mes deux pièces? je vous en arrangerais bien pour les termes.
--Non, je parle dit l'illustre Gaudissart, de l'Assurance des capitaux intellectuels et des opérations sur la vie. Je reprends mon raisonnement.
Le fou se calma, reprit sa pose et regarda Gaudissart.
--Je dis, monsieur, que si vous mourez, le capital se paye à votre famille sans difficulté.
--Sans difficulté.
--Oui, pourvu qu'il n'y ait pas suicide...
--Matière à chicane.
--Non, monsieur. Vous le savez, le suicide est un de ces actes toujours faciles à constater.
--En France, dit le fou. Mais...
--Mais à l'étranger, dit Gaudissart. Eh! bien, monsieur pour terminer sur ce point, je vous dirai que la simple mort à l'étranger et la mort sur le champ de bataille sont en dehors de...
--Qu'assurez-vous donc alors?... rien du tout! s'écria Margaritis. Moi, ma Banque Territoriale reposait sur...
--Rien du tout, monsieur?... s'écria Gaudissart en interrompant le bonhomme. Rien du tout?... et la maladie, et les chagrins, et la misère et les passions? Mais ne nous jetons pas dans les cas exceptionnels.