La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02
Part 34
Il existe donc un perpétuel combat entre le public retardataire qui se refuse à payer les contributions parisiennes, et les percepteurs qui, vivant de leurs recettes, lardent le public d'idées nouvelles, le bardent d'entreprises, le rôtissent de prospectus, l'embrochent de flatteries, et finissent par le manger à quelque nouvelle sauce dans laquelle il s'empêtre, et dont il se grise, comme une mouche de sa plombagine. Aussi, depuis 1830, que n'a-t-on pas prodigué pour stimuler en France le zèle, l'amour-propre _des masses intelligentes et progressives_! Les titres, les médailles, les diplômes, espèce de Légion-d'Honneur inventée pour le commun des martyrs, se sont rapidement succédé. Enfin toutes les fabriques de produits intellectuels ont découvert un piment, un gingembre spécial, leurs réjouissances. De là les primes, de là les dividendes anticipés; de là cette conscription de noms célèbres levée à l'insu des infortunés artistes qui les portent, et se trouvent ainsi coopérer activement à plus d'entreprises que l'année n'a de jours, car la loi n'a pas prévu le vol des noms. De là ce rapt des idées, que, semblables aux marchands d'esclaves en Asie, les entrepreneurs d'esprit public arrachent au cerveau paternel à peine écloses, et déshabillent et traînent aux yeux de leur sultan hébété, leur _Shahabaham_, ce terrible public qui, s'il ne s'amuse pas, leur tranche la tête en leur retranchant leur picotin d'or.
Cette folie de notre époque vint donc réagir sur l'illustre Gaudissart, et voici comment. Une Compagnie d'Assurances sur la Vie et les Capitaux entendit parler de son irrésistible éloquence, et lui proposa des avantages inouïs, qu'il accepta. Marché conclu, traité signé, le Voyageur fut mis en sevrage chez le secrétaire-général de l'administration qui débarrassa l'esprit de Gaudissart de ses langes, lui commenta les ténèbres de l'affaire, lui en apprit le patois, lui en démonta le mécanisme pièce à pièce, lui anatomisa le public spécial qu'il allait avoir à exploiter, le bourra de phrases, le nourrit de réponses à improviser, l'approvisionna d'arguments péremptoires; et, pour tout dire, aiguisa le fil de la langue qui devait opérer sur la Vie en France. Or, le poupon répondit admirablement aux soins qu'en prit monsieur le secrétaire-général. Les chefs des Assurances sur la Vie et les Capitaux vantèrent si chaudement l'illustre Gaudissart, eurent pour lui tant d'attentions, mirent si bien en lumière, dans la sphère de la haute banque et de la haute diplomatie intellectuelle, les talents de ce prospectus vivant, que les directeurs financiers de deux journaux, célèbres à cette époque, et morts depuis, eurent l'idée de l'employer à la récolte des abonnements. Le Globe, organe de la doctrine saint-simonienne, et le Mouvement, journal républicain, attirèrent l'illustre Gaudissart dans leurs comptoirs, et lui proposèrent chacun dix francs par tête d'abonné s'il en rapportait un millier; mais cinq francs seulement s'il n'en attrapait que cinq cents. La PARTIE _Journal politique_ ne nuisant pas à la PARTIE _Assurances de capitaux_, le marché fut conclu. Néanmoins Gaudissart réclama une indemnité de cinq cents francs pour les huit jours pendant lesquels il devait se mettre au fait de la doctrine de Saint-Simon, en objectant les prodigieux efforts de mémoire et d'intelligence nécessaires pour étudier à fond cet _article_, et pouvoir en raisonner convenablement, «de manière, dit il, à ne pas se mettre dedans.» Il ne demanda rien aux Républicains. D'abord, il inclinait vers les idées républicaines, les seules qui, selon la philosophie Gaudissarde, pussent établir une égalité rationnelle; puis Gaudissart avait jadis trempé dans les conspirations des Carbonari français, il fut arrêté; mais relâché faute de preuves; enfin, il fit observer aux banquiers du journal que depuis Juillet il avait laissé croître ses moustaches, et qu'il ne lui fallait plus qu'une certaine casquette et de longs éperons pour représenter la République. Pendant une semaine, il alla donc se faire saint-simoniser le matin au Globe, et courut apprendre, le soir, dans les bureaux de l'Assurance, les finesses de la langue financière. Son aptitude, sa mémoire étaient si prodigieuses, qu'il put entreprendre son voyage vers le 15 avril, époque à laquelle il faisait chaque année sa première campagne. Deux grosses maisons de commerce, effrayées de la baisse des affaires, séduisirent, dit-on, l'ambitieux Gaudissart, et le déterminèrent à prendre encore leurs commissions. Le roi des Voyageurs se montra clément en considération de ses vieux amis et aussi de la prime énorme qui lui fut allouée.
--Écoute, ma petite Jenny, disait-il en fiacre à une jolie fleuriste.
Tous les vrais grands hommes aiment à se laisser tyranniser par un être faible, et Gaudissart avait dans Jenny son tyran, il la ramenait à onze heures du Gymnase où il l'avait conduite, en grande parure, dans une loge louée à l'avant-scène des premières.
--A mon retour, Jenny, je te meublerai ta chambre, et d'une manière soignée. La grande Mathilde, qui te scie le dos avec ses comparaisons, ses châles véritables de l'Inde apportés par des courriers d'ambassade russe, son vermeil et son Prince Russe qui m'a l'air d'être un fier _blagueur_, n'y trouvera rien à redire. Je consacre à l'ornement de ta chambre tous les Enfants que je ferai en province.
--Hé! bien, voilà qui est gentil, cria la fleuriste. Comment, monstre d'homme, tu me parles tranquillement de faire des enfants, et tu crois que je te souffrirai ce genre-là?
--Ah! ça, deviens-tu bête, ma Jenny?... C'est une manière de parler dans notre commerce.
--Il est joli, votre commerce!
--Mais écoute donc; si tu parles toujours, tu auras raison.
--Je veux avoir toujours raison! Tiens, tu n'es pas gêné à c't-heure!
--Tu ne veux donc pas me laisser achever? J'ai pris sous ma protection une excellente idée, un journal que l'on va faire pour les Enfants. Dans notre partie, les Voyageurs, quand ils ont fait dans une ville, une supposition, dix abonnements au Journal des Enfants, disent: J'ai fait _dix enfants_; comme si j'y fais dix abonnements au journal le Mouvement, je dirai: J'ai fait ce soir _dix mouvements_... Comprends-tu maintenant?
--C'est du propre! Tu te mets donc dans la politique? Je te vois à Sainte-Pélagie, où il faudra que je trotte tous les jours. Ah! quand on aime un homme, si l'on savait à quoi l'on s'engage, ma parole d'honneur, on vous laisserait vous arranger tout seuls, vous autres hommes! Allons, tu pars demain, ne nous fourrons pas dans les papillons noirs; c'est des bêtises.
Le fiacre s'arrêta devant une jolie maison nouvellement bâtie, rue d'Artois, où Gaudissart et Jenny montèrent au quatrième étage. Là demeurait mademoiselle Jenny Courand qui passait généralement pour être secrètement mariée à Gaudissart, bruit que le Voyageur ne démentait pas. Pour maintenir son despotisme, Jenny Courand obligeait l'Illustre Gaudissart à mille petits soins, en le menaçant toujours de le planter là s'il manquait au plus minutieux. Gaudissart devait lui écrire dans chaque ville où il s'arrêtait et lui rendre compte de ses moindres actions.
--Et combien faudra-t il d'enfants pour meubler ma chambre? dit-elle en jetant son châle et s'asseyant auprès d'un bon feu.
--J'ai cinq sous par abonnement.
--Joli! Et c'est avec cinq sous que tu prétends me faire riche! à moins que tu ne _soyes_ comme le juif errant et que tu n'aies tes poches bien cousues.
--Mais, Jenny, je ferai des milliers d'enfants. Songe donc que les enfants n'ont jamais eu de journal. D'ailleurs je suis bien bête de vouloir t'expliquer la politique des affaires; tu ne comprends rien à ces choses-là.
--Eh! bien, dis donc, dis donc, Gaudissart, si je suis si bête, pourquoi m'aimes-tu?
--Parce que tu es une bête... sublime! Écoute, Jenny. Vois-tu, si je fais prendre le Globe, le Mouvement, les Assurances et mes articles Paris, au lieu de gagner huit à dix misérables mille francs par an en roulant ma bosse, comme un vrai Mayeux, je suis capable de rapporter vingt à trente mille francs maintenant par voyage.
--Délace-moi, Gaudissart, et va droit, ne me tire pas.
--Alors, dit le Voyageur en regardant le dos poli de la fleuriste, je deviens actionnaire dans les journaux, comme Finot, un de mes amis, le fils d'un chapelier, qui a maintenant trente mille livres de rente, et qui va se faire nommer pair de France! Quand on pense que le petit Popinot... Ah! mon Dieu, mais j'oublie de dire que monsieur Popinot est nommé d'hier ministre du Commerce.... Pourquoi n'aurais-pas de l'ambition, moi? Hé! hé! j'attraperais parfaitement le _bagoult_ de la tribune et pourrais devenir ministre, et un crâne! Tiens, écoute-moi:
«Messieurs, dit-il en se posant derrière un fauteuil, la Presse n'est ni un instrument ni un commerce. Vue sous le rapport politique, la Presse est une institution. Or nous sommes furieusement tenus ici de voir politiquement les choses, donc... (Il reprit haleine.)--Donc nous avons à examiner si elle est utile ou nuisible, à encourager ou à réprimer, si elle doit être imposée ou libre: questions graves! Je ne crois pas abuser des moments, toujours si précieux de la Chambre, en examinant cet article et en vous en faisant apercevoir les conditions. Nous marchons à un abîme. Certes, les lois ne sont pas feutrées comme il le faut...»
--Hein? dit-il en regardant Jenny. Tous les orateurs font marcher la France vers un abîme; ils disent cela ou parlent du char de l'État, de tempêtes et d'horizons politiques. Est-ce que je ne connais pas toutes les couleurs! J'ai le _truc_ de chaque commerce. Sais-tu pourquoi? Je suis né coiffé. Ma mère a gardé ma coiffe, je te la donnerai! Donc je serai bientôt au pouvoir, moi!
--Toi!
--Pourquoi ne serais-je pas le baron Gaudissart, pair de France? N'a-t-on pas nommé déjà deux fois monsieur Popinot député dans le quatrième arrondissement, il dîne avec Louis-Philippe! Finot va, dit-on, devenir conseiller d'État! Ah! si on m'envoyait à Londres, ambassadeur, c'est moi qui te dis que je mettrais les Anglais à _quia_. Jamais personne n'a fait le poil à Gaudissart, à l'Illustre Gaudissart. Oui, jamais personne ne m'a enfoncé, et l'on ne m'enfoncera jamais, dans quelque partie que ce soit, politique ou impolitique, ici comme autre part. Mais, pour le moment, il faut que je sois tout aux Capitaux, au Globe, au Mouvement, aux Enfants et à l'article de Paris.
--Tu te feras attraper avec tes journaux. Je parie que tu ne seras pas seulement allé jusqu'à Poitiers que tu te seras laissé pincer?
--Gageons, mignonne.
--Un châle!
--Va! si je perds le châle, je reviens à mon article Paris et à la chapellerie. Mais, enfoncer Gaudissart, jamais, jamais!
Et l'illustre Voyageur se posa devant Jenny, la regarda fièrement, la main passée dans son gilet, la tête de trois quarts, dans une attitude napoléonienne.
--Oh! es-tu drôle? Qu'as-tu donc mangé ce soir?
Gaudissart était un homme de trente-huit ans, de taille moyenne, gros et gras, comme un homme habitué à rouler en diligence; à figure ronde comme une citrouille, colorée, régulière et semblable à ces classiques visages adoptés par les sculpteurs de tous les pays pour les statues de l'Abondance, de la Loi, de la Force, du Commerce, etc. Son ventre protubérant affectait la forme de la poire; il avait de petites jambes, mais il était agile et nerveux. Il prit Jenny à moitié déshabillée et la porta dans son lit.
--Taisez-vous, _femme libre_! dit-il. Tu ne sais pas ce que c'est que la femme libre, le Saint-Simonisme, l'Antagonisme, le Fouriérisme, le Criticisme, et l'exploitation passionnée, hé! bien, c'est... enfin, c'est dix francs par abonnement, madame Gaudissart.
--Ma parole d'honneur, tu deviens fou, Gaudissart.
--Toujours plus fou de toi, dit-il en jetant son chapeau sur le divan de la fleuriste.
Le lendemain matin, Gaudissart, après avoir notablement déjeuné avec Jenny Courand, partit à cheval, afin d'aller dans les chefs-lieux de canton dont l'exploration lui était particulièrement recommandée par les diverses entreprises à la réussite desquelles il vouait ses talents. Après avoir employé quarante-cinq jours à battre les pays situés entre Paris et Blois, il resta deux semaines dans cette dernière ville, occupé à faire sa correspondance et à visiter les bourgs du département. La veille de son départ pour Tours, il écrivit à mademoiselle Jenny Courand la lettre suivante, dont la précision et le charme ne pourraient être égalés par aucun récit, et qui prouve d'ailleurs la légitimité particulière des liens par lesquels ces deux personnes étaient unies.
LETTRE DE GAUDISSART A JENNY COURAND.
«Ma chère Jenny, je crois que tu perdras la gageure. A l'instar de Napoléon, Gaudissart a son étoile et n'aura point de Waterloo. J'ai triomphé partout dans les conditions données. L'Assurance sur les Capitaux va très-bien. J'ai, de Paris à Blois, placé près de deux millions; mais à mesure que j'avance vers le centre de la France, les têtes deviennent singulièrement plus dures, et conséquemment les millions infiniment plus rares. L'article-Paris va son petit bonhomme de chemin. C'est une bague au doigt. Avec mon ancien _fil_, je les embroche parfaitement ces bons boutiquiers. J'ai placé cent soixante-deux châles de cachemire Ternaux à Orléans. Je ne sais pas, ma parole d'honneur, ce qu'ils en feront, à moins qu'ils ne les remettent sur le dos de leurs moutons. Quant à l'Article-Journaux, diable! c'est une autre paire de manches. Grand saint bon Dieu! comme il faut seriner long-temps ces particuliers-là avant de leur apprendre un air nouveau! Je n'ai encore fait que soixante-deux _Mouvements_! C'est, dans toute ma route, cent de moins que les châles Ternaux dans une seule ville. Ces farceurs de républicains, ça ne s'abonne pas du tout: vous causez avec eux, ils causent, ils partagent vos opinions, et l'on est bientôt d'accord pour renverser tout ce qui existe. Tu crois que l'homme s'abonne? ah! bien, oui, je t'en fiche! Pour peu qu'il ait trois pouces de terre, de quoi faire venir une douzaine de choux, ou des bois de quoi se faire un curedent, mon homme parle alors de la consolidation des propriétés, des impôts, des rentrées, des réparations, d'un tas de bêtises, et je dépense mon temps et ma salive en patriotisme. Mauvaise affaire! Généralement le Mouvement est mou. Je l'écris à ces messieurs. Ça me fait de la peine, rapport à mes opinions. Pour le Globe, autre engeance. Quand on parle de doctrines nouvelles aux gens qu'on croit susceptibles de donner dans ces _godans_-là, il semble qu'on leur parle de brûler leurs maisons. J'ai beau leur dire que c'est l'avenir, l'intérêt bien entendu, l'exploitation où rien ne se perd; qu'il y a bien assez long-temps que l'homme exploite l'homme, et que la femme est esclave, qu'il faut arriver à faire triompher la grande pensée providentielle et obtenir une coordonnation plus rationnelle de l'ordre social, enfin tout le tremblement de mes phrases... Ah! bien, oui, quand j'ouvre ces idées-là, les gens de province ferment leurs armoires, comme si je voulais leur emporter quelque chose, et ils me prient de m'en aller. Sont-ils bêtes ces canards-là! Le Globe est enfoncé. Je leur ai dit.--Vous êtes trop avancés; vous allez en avant, c'est bien; mais il faut des résultats, la province aime les résultats. Cependant j'ai encore fait cent Globes, et vu l'épaisseur de ces boules campagnardes, c'est un miracle. Mais je leur promets tant de belles choses, que je ne sais pas, ma parole d'honneur, comment les globules, globistes, globards ou globiens, feront pour les réaliser; mais comme ils m'ont dit qu'ils ordonneraient le monde infiniment mieux qu'il ne l'est, je vais de l'avant et prophétise à raison de dix francs par abonnement. Il y a un fermier qui a cru que ça concernait les terres, à cause du nom, et je l'ai enfoncé dans le Globe. Bah! il y mordra, c'est sûr, il a un front bombé, tous les fronts bombés sont idéologues. Ah! parlez-moi des Enfants! J'ai fait deux mille Enfants de Paris à Blois. Bonne petite affaire! Il n'y a pas tant de paroles à dire. Vous montrez la petite vignette à la mère en cachette de l'enfant pour que l'enfant veuille la voir; naturellement l'enfant la voit, il tire maman par sa robe jusqu'à ce qu'il ait son journal, parce que papa _na_ son journal. La maman a une robe de vingt francs, et ne veut pas que son marmot la lui déchire; le journal ne coûte que six francs, il y a économie, l'abonnement déboule. Excellente chose, c'est un besoin réel, c'est placé entre la confiture et l'image, deux éternels besoins de l'enfance. Ils lisent déjà, les enragés d'enfants! Ici, j'ai eu, à la table d'hôte, une querelle à propos des journaux et de mes opinions. J'étais à manger tranquillement à côté d'un monsieur, en chapeau gris, qui lisait les _Débats_. Je me dis en moi-même:--Faut que j'essaie mon éloquence de tribune. En voilà un qui est pour la dynastie, je vais essayer de le cuire. Ce triomphe serait une fameuse assurance de mes talents ministériels. Et je me mets à l'ouvrage, en commençant par lui vanter son journal. Hein! c'était tiré de longueur. De fil en ruban, je me mets à dominer mon homme, en lâchant les phrases à quatre chevaux, les raisonnements en fa-dièze et toute la sacrée machine. Chacun m'écoutait, et je vis un homme qui avait du juillet dans les moustaches, près de mordre au _Mouvement_. Mais je ne sais pas comment j'ai laissé mal à propos échapper le mot ganache. Bah! voilà mon chapeau dynastique, mon chapeau gris, mauvais chapeau du reste, un Lyon moitié soie, moitié coton, qui prend le mors aux dents et se fâche. Moi je ressaisis mon grand air, tu sais, et je lui dis:--Ah! çà, monsieur, vous êtes un singulier pistolet. Si vous n'êtes pas content, je vous rendrai raison. Je me suis battu en Juillet.--Quoique père de famille, me dit-il, je suis prêt à...--Vous êtes père de famille, mon cher monsieur, lui répondis-je. Auriez-vous des enfants?--Oui, monsieur.--De onze ans?--A peu près.--Hé! bien, monsieur, le journal des Enfants va paraître: six francs par an, un numéro par mois, deux colonnes, rédigé par les sommités littéraires, un journal bien conditionné, papier solide, gravures dues aux crayons spirituels de nos meilleurs artistes, de véritables dessins des Indes et dont les couleurs ne passeront pas. Puis je lâche ma bordée. Voilà un père confondu! La querelle a fini par un abonnement.--Il n'y a que Gaudissart pour faire de ces tours-là! disait le petit criquet de Lamard à ce grand imbécile de Bulot en lui racontant la scène au café.
Je pars demain pour Amboise. Je ferai Amboise en deux jours, et t'écrirai maintenant de Tours, où je vais tenter de me mesurer avec les campagnes les plus incolores, sous le rapport intelligent et spéculatif. Mais, foi de Gaudissart! on les roulera! ils seront roulés! roulés! Adieu, ma petite, aime-moi toujours, et sois fidèle. La fidélité _quand même_ est une des qualités de la femme libre. Qui est-ce qui t'embrasse sur les œils?
»Ton FÉLIX, pour toujours.»
Cinq jours après, Gaudissart partit un matin de l'hôtel du Faisan où il logeait à Tours, et se rendit à Vouvray, canton riche et populeux dont l'esprit public lui parut susceptible d'être exploité. Monté sur son cheval, il trottait le long de la Levée, ne pensant pas plus à ses phrases qu'un acteur ne pense au rôle qu'il a joué cent fois. L'illustre Gaudissart allait, admirant le paysage, et marchait insoucieusement, sans se douter que dans les joyeuses vallées de Vouvray périrait son infaillibilité commerciale.
Ici, quelques renseignements sur l'esprit public de la Touraine deviennent nécessaires. L'esprit conteur, rusé, goguenard, épigrammatique dont, à chaque page, est empreinte l'œuvre de Rabelais, exprime fidèlement l'esprit tourangeau, esprit fin, poli comme il doit l'être dans un pays où les Rois de France ont, pendant long-temps, tenu leur cour; esprit ardent, artiste, poétique, voluptueux, mais dont les dispositions premières s'abolissent promptement. La mollesse de l'air, la beauté du climat, une certaine facilité d'existence et la bonhomie des mœurs y étouffent bientôt le sentiment des arts, y rétrécissent le plus vaste cœur, y corrodent la plus tenace des volontés. Transplantez le Tourangeau, ses qualités se développent et produisent de grandes choses, ainsi que l'ont prouvé, dans les sphères d'activité les plus diverses, Rabelais et Semblançay; Plantin l'imprimeur, et Descartes; Boucicault, le Napoléon de son temps, et Pinaigrier qui peignit la majeure partie des vitraux dans les cathédrales, puis Verville et Courier. Ainsi le Tourangeau, si remarquable au dehors, chez lui demeure comme l'Indien sur sa natte, comme le Turc sur son divan. Il emploie son esprit à se moquer du voisin, à se réjouir, et arrive au bout de la vie, heureux. La Touraine est la véritable abbaye de Thélême, si vantée dans le livre de Gargantua; il s'y trouve, comme dans l'œuvre du poète, de complaisantes religieuses, et la bonne chère tant célébrée par Rabelais y trône. Quant à la fainéantise, elle est sublime et admirablement exprimée par ce dicton populaire:--Tourangeau, veux-tu de la soupe?--Oui.--Apporte ton écuelle?--Je n'ai plus faim. Est-ce à la joie du vignoble, est-ce à la douceur harmonieuse des plus beaux paysages de la France, est-ce à la tranquillité d'un pays où jamais ne pénètrent les armes de l'étranger, qu'est dû le mol abandon de ces faciles et douces mœurs. A ces questions, nulle réponse. Allez dans cette Turquie de la France, vous y resterez paresseux, oisif, heureux. Fussiez-vous ambitieux comme l'était Napoléon, ou poète comme l'était Byron, une force inouïe, invincible vous obligerait à garder vos poésies pour vous, et à convertir en rêves vos projets ambitieux.
L'Illustre Gaudissart devait rencontrer là, dans Vouvray, l'un de ces railleurs indigènes dont les moqueries ne sont offensives que par la perfection même de la moquerie, et avec lequel il eut à soutenir une cruelle lutte. A tort ou à raison, les Tourangeaux aiment beaucoup à hériter de leurs parents. Or, la doctrine de Saint-Simon y était alors particulièrement prise en haine et vilipendée; mais comme on prend en haine, comme on vilipende en Touraine, avec un dédain et une supériorité de plaisanterie digne du pays des bons contes et des tours joués aux voisins, esprit qui s'en va de jour en jour devant ce que lord Byron a nommé le _cant_ anglais.