La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02

Part 32

Chapter 323,963 wordsPublic domain

Un jour, Agathe vit son pauvre artiste si tourmenté par le total du mémoire de son marchand de couleurs que, tout en maudissant les Arts, elle voulut le libérer de ses dettes. La pauvre femme, qui tenait la maison avec les gains de son bureau de loterie, se gardait bien de jamais demander un liard à Joseph. Aussi n'avait-elle pas d'argent; mais elle comptait sur le bon cœur et sur la bourse de Philippe. Elle attendait, depuis trois ans, de jour en jour, la visite de son fils; elle le voyait lui apportant une somme énorme, et jouissait par avance du plaisir qu'elle aurait à la donner à Joseph, dont l'opinion sur Philippe était toujours aussi invariable que celle de Desroches.

A l'insu de Joseph, elle écrivit donc à Philippe la lettre suivante:

«A Monsieur le comte de Brambourg.

«Mon cher Philippe, tu n'as pas accordé le plus petit souvenir à ta mère en cinq ans! Ce n'est pas bien. Tu devrais te rappeler un peu le passé, ne fût-ce qu'à cause de ton excellent frère. Aujourd'hui Joseph est dans le besoin, tandis que tu nages dans l'opulence; il travaille pendant que tu voles de fêtes en fêtes. Tu possèdes à toi seul la fortune de mon frère. Enfin, tu aurais, à entendre le petit Borniche, deux cent mille livres de rente. Eh! bien, viens voir Joseph? Pendant ta visite, mets dans la tête de mort une vingtaine de billets de mille francs: tu nous les dois, Philippe; néanmoins, ton frère se croira ton obligé, sans compter le plaisir que tu feras à ta mère

»Agathe BRIDAU (née Rouget).»

Deux jours après, la servante apporta dans l'atelier, où la pauvre Agathe venait de déjeuner avec Joseph, la terrible lettre suivante:

«Ma chère mère, on n'épouse pas mademoiselle Amélie de Soulanges en lui apportant des coquilles de noix, quand, sous le nom de comte de Brambourg, il y a celui de

»Votre fils,

»PHILIPPE BRIDAU.»

En se laissant aller presque évanouie sur le divan de l'atelier, Agathe lâcha la lettre. Le léger bruit que fit le papier en tombant, et la sourde mais horrible exclamation d'Agathe, causèrent un sursaut à Joseph qui, dans ce moment, avait oublié sa mère, car il brossait avec rage une esquisse, il pencha la tête en dehors de sa toile pour voir ce qui arrivait. A l'aspect de sa mère étendue, le peintre lâcha palette et brosses, et alla relever une espèce de cadavre! Il prit Agathe dans ses bras, la porta sur son lit dans son appartement, et envoya chercher son ami Bianchon par la servante. Aussitôt que Joseph put questionner sa mère, elle avoua sa lettre à Philippe et la réponse qu'elle avait reçue de lui. L'artiste alla ramasser cette réponse dont la concise brutalité venait de briser le cœur délicat de cette pauvre mère, en y renversant le pompeux édifice élevé par sa préférence maternelle. Joseph, revenu près du lit de sa mère, eut l'esprit de se taire. Il ne parla point de son frère pendant les trois semaines que dura non pas la maladie, mais l'agonie de cette pauvre femme. En effet, Bianchon, qui vint tous les jours et soigna la malade avec le dévouement d'un ami véritable, avait éclairé Joseph dès le premier jour.

--A cet âge, lui dit-il, et dans les circonstances où ta mère va se trouver, il ne faut songer qu'à lui rendre la mort le moins amère possible.

Agathe se sentit d'ailleurs si bien appelée par Dieu qu'elle réclama, le lendemain même, les soins religieux du vieil abbé Loraux, son confesseur depuis vingt-deux ans. Aussitôt qu'elle fut seule avec lui, quand elle eut versé dans ce cœur tous ses chagrins, elle redit ce qu'elle avait dit à sa marraine et ce qu'elle disait toujours.

--En quoi donc ai-je pu déplaire à Dieu? Ne l'aimé-je pas de toute mon âme? N'ai-je pas marché dans le chemin du salut? Quelle est ma faute? Et si je suis coupable d'une faute que j'ignore, ai-je encore le temps de la réparer?

--Non, dit le vieillard d'une voix douce. Hélas! votre vie paraît être pure et votre âme semble être sans tache; mais l'œil de Dieu, pauvre créature affligée, est plus pénétrant que celui de ses ministres! J'y vois clair un peu trop tard, car vous m'avez abusé moi-même.

En entendant ces mots prononcés par une bouche qui n'avait eu jusqu'alors que des paroles de paix et de miel pour elle, Agathe se dressa sur son lit en ouvrant des yeux pleins de terreur et d'inquiétude.

--Dites! dites, s'écria-t-elle.

--Consolez-vous! reprit le vieux prêtre. A la manière dont vous êtes punie, on peut prévoir le pardon. Dieu n'est sévère ici-bas que pour ses élus. Malheur à ceux dont les méfaits trouvent des hasards favorables, ils seront repétris dans l'Humanité jusqu'à ce qu'ils soient durement punis à leur tour pour de simples erreurs, quand ils arriveront à la maturité des fruits célestes. Votre vie, ma fille, n'a été qu'une longue faute. Vous tombez dans la fosse que vous vous êtes creusée, car nous ne manquons que par le côté que nous avons affaibli en nous. Vous avez donné votre cœur à un monstre en qui vous avez vu votre gloire, et vous avez méconnu celui de vos enfants en qui est votre gloire véritable! Vous avez été si profondément injuste que vous n'avez pas remarqué ce contraste si frappant: vous tenez votre existence de Joseph, tandis que votre autre fils vous a constamment pillée. Le fils pauvre, qui vous aime sans être récompensé par une tendresse égale, vous apporte votre pain quotidien; tandis que le riche, qui n'a jamais songé à vous et qui vous méprise, souhaite votre mort.

--Oh! pour cela!... dit-elle.

--Oui, reprit le prêtre, vous gênez par votre humble condition les espérances de son orgueil... Mère, voilà vos crimes! Femme, vos souffrances et vos tourments vous annoncent que vous jouirez de la paix du Seigneur. Votre fils Joseph est si grand que sa tendresse n'a jamais été diminuée par les injustices de votre préférence maternelle, aimez-le donc bien! donnez-lui tout votre cœur pendant ces derniers jours; enfin, priez pour lui, moi je vais aller prier pour vous.

Dessillés par de si puissantes mains, les yeux de cette mère embrassèrent par un regard rétrospectif le cours de sa vie. Éclairée par ce trait de lumière, elle aperçut ses torts involontaires et fondit en larmes. Le vieux prêtre se sentit tellement ému par le spectacle de ce repentir d'une créature en faute, uniquement par ignorance, qu'il sortit pour ne pas laisser voir sa pitié. Joseph rentra dans la chambre de sa mère environ deux heures après le départ du confesseur. Il était allé chez un de ses amis emprunter l'argent nécessaire au payement de ses dettes les plus pressées, et il rentra sur la pointe du pied, en croyant Agathe endormie. Il put donc se mettre dans son fauteuil sans être vu de la malade.

Un sanglot entrecoupé par ces mots:--Me pardonnera-t-il? fit lever Joseph qui eut la sueur dans le dos, car il crut sa mère en proie au délire qui précède la mort.

--Qu'as-tu, ma mère? lui dit-il effrayé de voir les yeux rougis de pleurs et la figure accablée de la malade.

--Ah! Joseph! me pardonneras-tu, mon enfant? s'écria-t-elle.

--Eh! quoi? dit l'artiste.

--Je ne t'ai pas aimé comme tu méritais de l'être...

--En voilà une charge? s'écria-t-il. Vous ne m'avez pas aimé?... Depuis sept ans ne vivons-nous pas ensemble? Depuis sept ans n'es-tu pas ma femme de ménage? est-ce que je ne te vois pas tous les jours? Est-ce que je n'entends pas ta voix? Est-ce que tu n'es pas la douce et l'indulgente compagne de ma vie misérable? Tu ne comprends pas la peinture?... Eh! mais ça ne se donne pas! Et moi qui disais hier à Grassou:--Ce qui me console au milieu de mes luttes, c'est d'avoir une bonne mère; elle est ce que doit être la femme d'un artiste, elle a soin de tout, elle veille à mes besoins matériels sans faire le moindre embarras...

--Non, Joseph, non, tu m'aimais, toi! et je ne te rendais pas tendresse pour tendresse. Ah! comme je voudrais vivre!... donne-moi ta main?...

Agathe prit la main de son fils, la baisa, la garda sur son cœur, et le contempla pendant longtemps en lui montrant l'azur de ses yeux resplendissant de la tendresse qu'elle avait réservée jusqu'alors à Philippe. Le peintre, qui se connaissait en expression, fut si frappé de ce changement, il vit si bien que le cœur de sa mère s'ouvrait pour lui, qu'il la prit dans ses bras, la tint pendant quelques instants serrée, en disant comme un insensé:--O ma mère! ma mère!

--Ah! je me sens pardonnée! dit-elle. Dieu doit confirmer le pardon d'un enfant à sa mère!

--Il te faut du calme, ne te tourmente pas, voilà qui est dit: je me sens aimé pendant ce moment pour tout le passé, s'écria Joseph en replaçant sa mère sur l'oreiller.

Pendant les deux semaines que dura le combat entre la vie et la mort chez cette sainte créature, elle eut pour Joseph des regards, des mouvements d'âme et des gestes où éclatait tant d'amour qu'il semblait que, dans chacune de ses effusions, il y eût toute une vie... La mère ne pensait plus qu'à son fils, elle se comptait pour rien; et, soutenue par son amour, elle ne sentait plus ses souffrances. Elle eut de ces mots naïfs comme en ont les enfants. D'Arthez, Michel Chrestien, Fulgence Ridal, Pierre Grassou, Bianchon venaient tenir compagnie à Joseph, et discutaient souvent à voix basse dans la chambre de la malade.

--Oh! comme je voudrais savoir ce que c'est que la couleur! s'écria-t-elle un soir en entendant une discussion sur un tableau.

De son côté, Joseph fut sublime pour sa mère; il ne quitta pas la chambre, il dorlotait Agathe dans son cœur, il répondait à cette tendresse par une tendresse égale. Ce fut pour les amis de ce grand peintre un de ces beaux spectacles qui ne s'oublient jamais. Ces hommes qui tous offraient l'accord d'un vrai talent et d'un grand caractère furent pour Joseph et pour sa mère ce qu'ils devaient être: des anges qui priaient, qui pleuraient avec lui, non pas en disant des prières et répandant des pleurs; mais en s'unissant à lui par la pensée et par l'action. En artiste aussi grand par le sentiment que par le talent, Joseph devina, par quelques regards de sa mère, un désir enfoui dans ce cœur, et dit un jour à d'Arthez:--Elle a trop aimé ce brigand de Philippe pour ne pas vouloir le revoir avant de mourir...

Joseph pria Bixiou, qui se trouvait lancé dans le monde bohémien que fréquentait parfois Philippe, d'obtenir de cet infâme parvenu qu'il jouât, par pitié, la comédie d'une tendresse quelconque afin d'envelopper le cœur de cette pauvre mère dans un linceul brodé d'illusions. En sa qualité d'observateur et de railleur misanthrope, Bixiou ne demanda pas mieux que de s'acquitter d'une semblable mission. Quand il eut exposé la situation d'Agathe au comte de Brambourg qui le reçut dans une chambre à coucher tendue en damas de soie jaune, le colonel se mit à rire.

--Eh! que diable veux-tu que j'aille faire là? s'écria-t-il. Le seul service que puisse me rendre la bonne femme est de crever le plus tôt possible, car elle ferait une triste figure à mon mariage avec mademoiselle de Soulanges. Moins j'aurai de famille, meilleure sera ma position. Tu comprends très-bien que je voudrais enterrer le nom de Bridau sous tous les monuments funéraires du Père-Lachaise!... Mon frère m'assassine en produisant mon vrai nom au grand jour! Tu as trop d'esprit pour ne pas être à la hauteur de ma situation, toi! Voyons?... si tu devenais député, tu as une fière _platine_, tu serais craint comme Chauvelin, et tu pourrais être fait comte Bixiou, Directeur des Beaux-Arts. Arrivé là, serais-tu content, si ta grand'mère Descoings vivait encore, d'avoir à tes côtés cette brave femme qui ressemblait à une madame Saint-Léon? lui donnerais-tu le bras aux Tuileries? la présenterais-tu à la famille noble où tu tâcherais alors d'entrer? Tu souhaiterais, sacrebleu! la voir à six pieds sous terre, calfeutrée dans une chemise de plomb. Tiens, déjeune avec moi, et parlons d'autre chose. Je suis un parvenu, mon cher, je le sais. Je ne veux pas laisser voir mes langes!... Mon fils, lui, sera plus heureux que moi, il sera grand seigneur. Le drôle souhaitera ma mort, je m'y attends bien, ou il ne sera pas mon fils.

Il sonna, vint le valet de chambre auquel il dit:--Mon ami déjeune avec moi, sers-nous un petit déjeuner fin.

--Le beau monde ne te verrait pourtant pas dans la chambre de ta mère, reprit Bixiou. Qu'est-ce que cela te coûterait d'avoir l'air d'aimer la pauvre femme pendant quelques heures?...

--Ouitch! dit Philippe en clignant de l'œil, tu viens de leur part. Je suis un vieux chameau qui se connaît en génuflexions. Ma mère veut, à propos de son dernier soupir, me tirer une carotte pour Joseph!... Merci.

Quand Bixiou raconta cette scène à Joseph, le pauvre peintre eut froid jusque dans l'âme.

--Philippe sait-il que je suis malade? dit Agathe d'une voix dolente le soir même du jour où Bixiou rendit compte de sa mission.

Joseph sortit étouffé par ses larmes. L'abbé Loraux, qui se trouvait au chevet de sa pénitente, lui prit la main, la lui serra, puis il répondit:--Hélas! mon enfant, vous n'avez jamais eu qu'un fils!...

En entendant ce mot qu'elle comprit, Agathe eut une crise par laquelle commença son agonie. Elle mourut vingt heures après.

Dans le délire qui précéda sa mort, ce mot:--De qui donc Philippe tient-il?... lui échappa.

Joseph mena seul le convoi de sa mère. Philippe était allé, pour affaire de service, à Orléans, chassé de Paris par la lettre suivante que Joseph lui écrivit au moment où leur mère rendait le dernier soupir:

«Monstre, ma pauvre mère est morte du saisissement que ta lettre lui a causé, prends le deuil; mais fais-toi malade: je ne veux pas que son assassin soit à mes côtés devant son cercueil.

»JOSEPH B.»

Le peintre, qui ne se sentit plus le courage de peindre, quoique peut-être sa profonde douleur exigeât l'espèce de distraction mécanique apportée par le travail, fut entouré de ses amis qui s'entendirent pour ne jamais le laisser seul. Donc, Bixiou, qui aimait Joseph autant qu'un railleur peut aimer quelqu'un, faisait, quinze jours après le convoi, partie des amis groupés dans l'atelier. En ce moment, la servante entra brusquement et remit à Joseph cette lettre apportée, dit-elle, par une vieille femme qui attendait une réponse chez le portier.

«Monsieur,

»Vous à qui je n'ose donner le nom de frère, je dois m'adresser à vous, ne fût-ce qu'à cause du nom que je porte...

Joseph tourna la page et regarda la signature au bas du dernier recto. Ces mots: _comtesse Flore de Brambourg_, le firent frissonner, car il pressentit quelque horreur inventée par son frère.

--Ce brigand-là, dit-il, _ferait_ le diable _au même_! Et ça passe pour un homme d'honneur! Et ça se met un tas de coquillages autour du cou! Et ça fait la roue à la cour au lieu d'être étendu sur la roue! Et ce roué se nomme monsieur le comte!

--Et il y en a beaucoup comme ça! dit Bixiou.

--Après ça! cette Rabouilleuse mérite bien d'être rabouillée à son tour, reprit Joseph, elle ne vaut pas la gale, elle m'aurait fait couper le cou comme à son poulet, sans dire: Il est innocent!...

Au moment où Joseph jetait la lettre, Bixiou la rattrapa lestement et la lut à haute voix...

»Est-il convenable que madame la comtesse Bridau de Brambourg, quels que puissent être ses torts, aille mourir à l'hôpital? Si tel est mon destin, si telle est la volonté de monsieur le Comte et la vôtre, qu'elle s'accomplisse; mais alors, vous qui êtes l'ami du docteur Bianchon, obtenez-moi sa protection pour entrer dans un hôpital. La personne qui vous apportera cette lettre, monsieur, est allée onze jours de suite à l'hôtel de Brambourg, rue de Clichy, sans pouvoir obtenir un secours de mon mari. L'état dans lequel je suis ne me permet pas de faire appeler un avoué afin d'entreprendre d'obtenir judiciairement ce qui m'est dû pour mourir en paix. D'ailleurs, rien ne peut me sauver, je le sais. Aussi, dans le cas où vous ne voudriez pas vous occuper de votre malheureuse belle-sœur, donnez-moi l'argent nécessaire pour avoir de quoi mettre fin à mes jours; car, je le vois, monsieur votre frère veut ma mort, il l'a toujours voulue. Quoiqu'il m'ait dit qu'il avait trois moyens sûrs pour tuer une femme, je n'ai pas eu l'intelligence de prévoir celui dont il s'est servi.

»Dans le cas où vous voudriez m'honorer d'un secours, et juger par vous-même de la misère où je suis, je demeure rue du Houssay, au coin de la rue Chantereine, au cinquième. Si demain je ne paye pas mes loyers arriérés, il faut sortir! Et où aller, monsieur?... Puis-je me dire

»Votre belle-sœur,

»Comtesse FLORE DE BRAMBOURG.»

--Quelle fosse pleine d'infamies! dit Joseph, qu'est-ce qu'il y a là-dessous?

--Faisons d'abord venir la femme, ça doit être une fameuse préface de l'histoire, dit Bixiou.

Un instant après, apparut une femme que Bixiou désigna par ces mots: des guenilles qui marchent! C'était, en effet, un tas de linge et de vieilles robes les unes sur les autres, bordées de boue à cause de la saison, tout cela monté sur de grosses jambes à pieds épais, mal enveloppés de bas rapiécés et de souliers qui dégorgeaient l'eau par leurs lézardes. Au-dessus de ce monceau de guenilles s'élevait une de ces têtes que Charlet a données à ses balayeuses, et caparaçonnée d'un affreux foulard usé jusque dans ses plis.

--Votre nom? dit Joseph pendant que Bixiou croquait la femme appuyée sur un parapluie de l'an II de la République.

--Madame Gruget, pour vous servir. J'ai _évu_ des rentes, mon petit monsieur, dit-elle à Bixiou dont le rire sournois l'offensa. Si ma pôv'fille n'avait pas eu l'accident d'aimer trop quelqu'un, je serais autrement que me voilà. Elle s'est jetée à l'eau, sous votre respect, ma pôv'Ida! J'ai donc _évu_ la bêtise de nourrir un quaterne; c'est pourquoi, mon cher monsieur, à soixante-dix-sept ans, je garde les malades à raison de dix sous par jour, et nourrie...

--Pas habillée! dit Bixiou. Ma grand'mère s'habillait, elle! en nourrissant son petit bonhomme de terne.

--Mais, sur mes dix sous, il faut payer un garni...

--Qu'est-ce qu'elle a, la dame que vous gardez?

--Elle n'a rien, monsieur, en fait de monnaie, s'entend! car elle a une maladie à faire trembler les médecins... Elle me doit soixante jours, voilà pourquoi je continue à la garder. Le mari, qui est un comte, car elle est comtesse, me payera sans doute mon mémoire quand elle sera morte; _pour lorsse_, je lui ai donc avancé tout ce que j'avais... mais je n'ai plus rien: j'ai mis tous mes effets au _mau pi-é-té_!... Elle me doit quarante-sept francs douze sous, outre mes trente francs de garde; et comme elle veut se faire périr avec du charbon: Ça n'est pas bien, que je lui dis... _même_ que j'ai dit à la portière de la veiller pendant que je m'absente, parce qu'elle est _capable_ de se jeter par la croisée.

--Mais qu'a-t-elle? dit Joseph.

--Ah! monsieur, le médecin des sœurs est venu, mais rapport à la maladie, fit madame Gruget en prenant un air pudibond, il a dit qu'il fallait la porter à l'hospice... le cas est mortel.

--Nous y allons, fit Bixiou.

--Tenez, dit Joseph, voilà dix francs.

Après avoir plongé la main dans la fameuse tête de mort pour prendre toute sa monnaie, le peintre alla rue Mazarine, monta dans un fiacre, et se rendit chez Bianchon qu'il trouva très-heureusement chez lui; pendant que, de son côté, Bixiou courait, rue de Bussy, chercher leur ami Desroches. Les quatre amis se retrouvèrent une heure après rue du Houssay.

--Ce Méphistophélès à cheval nommé Philippe Bridau, dit Bixiou à ses trois amis en montant l'escalier, a drôlement mené sa barque pour se débarrasser de sa femme. Vous savez que notre ami Lousteau, très-heureux de recevoir un billet de mille francs par mois de Philippe, a maintenu madame Bridau dans la société de Florine, de Mariette, de Tullia, de la Val-Noble. Quand Philippe a vu sa Rabouilleuse habituée à la toilette et aux plaisirs coûteux, il ne lui a plus donné d'argent, et l'a laissée s'en procurer... vous comprenez comment? Philippe, au bout de dix-huit mois, a fait ainsi descendre sa femme, de trimestre en trimestre, toujours un peu plus bas; enfin, au moyen d'un jeune sous-officier superbe, il lui a donné le goût des liqueurs. A mesure qu'il s'élevait, sa femme descendait, et la comtesse est maintenant dans la boue. Cette fille, née aux champs, a la vie dure, je ne sais pas comment Philippe s'y est pris pour se débarrasser d'elle. Je suis curieux d'étudier ce petit drame-là, car j'ai à me venger du camarade. Hélas! mes amis! dit Bixiou d'un ton qui laissait ses trois compagnons dans le doute s'il plaisantait ou s'il parlait sérieusement, il suffit de livrer un homme à un vice pour se défaire de lui. _Elle aimait trop le bal et c'est ce qui l'a tuée!...._ a dit Hugo. Voilà! Ma grand'mère aimait la loterie et Philippe l'a tuée par la loterie! Le père Rouget aimait la gaudriole et Lolotte l'a tué! Madame Bridau, pauvre femme, aimait Philippe, elle a péri par lui!... Le Vice! le Vice! mes amis!... Savez-vous ce qu'est le Vice? c'est le Bonneau de la mort!

--Tu mourras donc d'une plaisanterie! dit en souriant Desroches à Bixiou.

A partir du quatrième étage, les jeunes gens montèrent un de ces escaliers droits qui ressemblent à des échelles, et par lesquels on grimpe à certaines mansardes dans les maisons de Paris. Quoique Joseph, qui avait vu Flore si belle, s'attendît à quelque affreux contraste, il ne pouvait pas imaginer le hideux spectacle qui s'offrit à ses yeux d'artiste. Sous l'angle aigu d'une mansarde, sans papier de tenture, et sur un lit de sangle dont le maigre matelas était rempli de bourre peut-être, les trois jeunes gens aperçurent une femme, verte comme une noyée de deux jours, et maigre comme l'est une étique deux heures avant sa mort. Ce cadavre infect avait une méchante rouennerie à carreaux sur sa tête dépouillée de cheveux. Le tour des yeux caves était rouge et les paupières étaient comme des pellicules d'œuf. Quant à ce corps, jadis si ravissant, il n'en restait qu'une ignoble ostéologie. A l'aspect des visiteurs, Flore serra sur sa poitrine un lambeau de mousseline qui avait dû être un petit rideau de croisée, car il était bordé de rouille par le fer de la tringle. Les jeunes gens virent pour tout mobilier deux chaises, une méchante commode sur laquelle une chandelle était fichée dans une pomme de terre, des plats épars sur le carreau, et un fourneau de terre dans le coin d'une cheminée sans feu. Bixiou remarqua le reste du cahier de papier acheté chez l'épicier pour écrire la lettre que les deux femmes avaient sans doute ruminée en commun. Le mot dégoûtant ne serait que le positif dont le superlatif n'existe pas et avec lequel il faudrait exprimer l'impression causée par cette misère. Quand la moribonde aperçut Joseph, deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.

--Elle peut encore pleurer! dit Bixiou. Voilà un spectacle un peu drôle: des larmes sortant d'un jeu de dominos! Ça nous explique le miracle de Moïse.

--Est-elle assez desséchée?... dit Joseph.

--Au feu du repentir, dit Flore. Eh! je ne peux pas avoir de prêtre, je n'ai rien, pas même un crucifix pour voir l'image de Dieu!... Ah! monsieur, s'écria-t-elle en levant ses bras qui ressemblaient à deux morceaux de bois sculpté, je suis bien coupable, mais Dieu n'a jamais puni personne comme je le suis!... Philippe a tué Max qui m'avait conseillé des choses horribles, et _il_ me tue aussi. Dieu se sert de _lui_ comme d'un fléau!... Conduisez-vous bien, car nous avons tous notre Philippe.

--Laissez-moi seul avec elle, dit Bianchon, que je sache si la maladie est guérissable.