La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02
Part 26
--Maintenant, il s'agit de dissiper ce rassemblement, et je ne vois qu'une manière, messieurs, dit l'officier aux magistrats. Ce serait de conduire au Palais monsieur Bridau en le mettant au milieu de vous; moi et tous mes gendarmes nous vous entourerons. On ne peut répondre de rien quand on se trouve en présence de six mille furieux...
--Vous avez raison, dit monsieur Hochon qui tremblait toujours pour son or.
--Si c'est la meilleure manière de protéger l'innocence à Issoudun, répondit Joseph, je vous en fais mon compliment. J'ai déjà failli être lapidé...
--Voulez-vous voir prendre d'assaut et piller la maison de votre hôte? dit le lieutenant. Est-ce avec nos sabres que nous résisterons à un flot de monde poussé par une queue de gens irrités et qui ne connaissent pas les formes de la justice?...
--Oh! allons, messieurs, nous nous expliquerons après, dit Joseph qui recouvra tout son sang-froid.
--Place! mes amis, dit le lieutenant, _il_ est arrêté, nous le conduisons au Palais!
--Respect à la justice! mes amis, dit monsieur Mouilleron.
--N'aimerez-vous pas mieux le voir guillotiner? disait un des gendarmes à un groupe menaçant.
--Oui! oui, fit un furieux, on le guillotinera.
--On va le guillotiner, répétèrent des femmes.
Au bout de la Grande-Narette, on se disait:--On l'emmène pour le guillotiner, on lui a trouvé le couteau!--Oh! le gredin!--Voilà les Parisiens.--Celui-là portait bien le crime sur sa figure.
Quoique Joseph eût tout le sang à la tête, il fit le trajet de la place Saint-Jean au Palais en gardant un calme et un aplomb remarquables. Néanmoins, il fut assez heureux de se trouver dans le cabinet de monsieur Lousteau-Prangin.
--Je n'ai pas besoin, je crois, messieurs, de vous dire que je suis innocent, dit-il en s'adressant à monsieur Mouilleron, à monsieur Lousteau-Prangin et au greffier, je ne puis que vous prier de m'aider à prouver mon innocence. Je ne sais rien de l'affaire...
Quand le juge eut déduit à Joseph toutes les présomptions qui pesaient sur lui, en terminant par la déclaration de Max, Joseph fut atterré.
--Mais, dit-il, je suis sorti de la maison après cinq heures; j'ai pris par la Grand'rue, et à cinq heures et demie je regardais la façade de votre paroisse de Saint-Cyr. J'y ai causé avec le sonneur qui venait sonner l'_angelus_, en lui demandant des renseignements sur l'édifice qui me semble bizarre et inachevé. Puis j'ai traversé le marché aux Légumes où il y avait déjà des femmes. De là, par la place Misère, j'ai gagné, par le pont aux Anes, le moulin de Landrôle, où j'ai regardé tranquillement des canards pendant cinq à six minutes, et les garçons meuniers ont dû me remarquer. J'ai vu des femmes allant au lavoir, elles doivent y être encore; elles se sont mises à rire de moi, en disant que je n'étais pas beau; je leur ai répondu que dans les grimaces, il y avait des bijoux. De là, je me suis promené par la grande allée jusqu'à Tivoli, où j'ai causé avec le jardinier... Faites vérifier ces faits, et ne me mettez même pas en état d'arrestation, car je vous donne ma parole de rester dans votre cabinet jusqu'à ce que vous soyez convaincus de mon innocence.
Ce discours sensé, dit sans aucune hésitation et avec l'aisance d'un homme sûr de son affaire, fit quelque impression sur les magistrats.
--Allons, il faut citer tous ces gens-là, les trouver, dit monsieur Mouilleron, mais ce n'est pas l'affaire d'un jour. Résolvez-vous donc, dans votre intérêt, à rester au secret au Palais.
--Pourvu que je puisse écrire à ma mère afin de la rassurer, la pauvre femme... Oh! vous lirez la lettre.
Cette demande était trop juste pour ne pas être accordée, et Joseph écrivit ce petit mot:
«N'aie aucune inquiétude, ma chère mère, l'erreur, dont je suis victime, sera facilement reconnue, et j'en ai donné les moyens. Demain, ou peut-être ce soir, je serai libre. Je t'embrasse, et dis à monsieur et madame Hochon combien je suis peiné de ce trouble dans lequel je ne suis pour rien, car il est l'ouvrage d'un hasard que je ne comprends pas encore.»
Quand la lettre arriva, madame Bridau se mourait dans une attaque nerveuse; et les potions que monsieur Goddet essayait de lui faire prendre par gorgées, étaient impuissantes. Aussi la lecture de cette lettre fut-elle comme un baume. Après quelques secousses, Agathe tomba dans rabattement qui suit de pareilles crises. Quand monsieur Goddet revint voir sa malade, il la trouva regrettant d'avoir quitté Paris.
--Dieu m'a punie, disait-elle les larmes aux yeux. Ne devais-je pas me confier à lui, ma chère marraine, et attendre de sa bonté la succession de mon frère!...
--Madame, si votre fils est innocent, Maxence est un profond scélérat, lui dit à l'oreille monsieur Hochon, et nous ne serons pas les plus forts dans cette affaire; ainsi, retournez à Paris.
--Eh! bien, dit madame Hochon à monsieur Goddet, comment va monsieur Gilet?
--Mais, quoique grave, la blessure n'est pas mortelle. Après un mois de soins, ce sera fini. Je l'ai laissé écrivant à monsieur Mouilleron pour demander la mise en liberté de votre fils, madame, dit-il à sa malade. Oh! Max est un brave garçon. Je lui ai dit dans quel état vous étiez, il s'est alors rappelé une circonstance du vêtement de son assassin qui lui a prouvé que ce ne pouvait pas être votre fils: le meurtrier portait des chaussons de lisière, et il est bien certain que monsieur votre fils est sorti en botte...
--Ah! que Dieu lui pardonne le mal qu'il m'a fait...
A la nuit, un homme avait apporté pour Gilet une lettre écrite en caractères moulés et ainsi conçue:
«Le capitaine Gilet ne devrait pas laisser un innocent entre les mains de la justice. Celui qui a fait le coup promet de ne plus recommencer, si monsieur Gilet délivre monsieur Joseph Bridau sans désigner le coupable.»
Après avoir lu cette lettre et l'avoir brûlée, Max écrivit à monsieur Mouilleron une lettre qui contenait l'observation rapportée par monsieur Goddet en le priant de mettre Joseph en liberté, et de venir le voir afin qu'il lui expliquât l'affaire. Au moment où cette lettre parvint à monsieur Mouilleron, Lousteau-Prangin avait déjà pu reconnaître, par les dépositions du sonneur, d'une vendeuse de légumes, des blanchisseuses, des garçons meuniers du moulin de Landrôle et du jardinier de Frapesle, la véracité des explications données par Joseph. La lettre de Max achevait de prouver l'innocence de l'inculpé que monsieur Mouilleron reconduisit alors lui-même chez monsieur Hochon. Joseph fut accueilli par sa mère avec une effusion de si vive tendresse, que ce pauvre enfant méconnu rendit grâce au hasard, comme le mari de la fable de La Fontaine au voleur, d'une contrariété qui lui valait ces preuves d'affection.
--Oh! dit monsieur Mouilleron d'un air capable, j'ai bien vu tout de suite à la manière dont vous regardiez la populace irritée, que vous étiez innocent; mais malgré ma persuasion, voyez-vous, quand on connaît Issoudun, le meilleur moyen de vous protéger était de vous emmener comme nous l'avons fait. Ah! vous aviez une fière contenance.
--Je pensais à autre chose, répondit simplement l'artiste. Je connais un officier qui m'a raconté qu'en Dalmatie, il fut arrêté dans des circonstances presque semblables, en arrivant de la promenade un matin, par une populace en émoi... Ce rapprochement m'occupait, et je regardais toutes ces têtes avec l'idée de peindre une émeute de 1793... Enfin je me disais:--Gredin! tu n'as que ce que tu mérites en venant chercher une succession au lieu d'être à peindre dans ton atelier...
--Si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, dit le procureur du roi, vous prendrez ce soir à onze heures une voiture que vous prêtera le maître de poste et vous retournerez à Paris par la diligence de Bourges.
--C'est aussi mon avis, dit monsieur Hochon qui brûlait du désir de voir partir son hôte.
--Et mon plus vif désir est de quitter Issoudun, où cependant je laisse ma seule amie, répondit Agathe en prenant et baisant la main de madame Hochon. Et quand vous reverrai-je?...
--Ah! ma petite, nous ne nous reverrons plus que là-haut!... Nous avons, lui dit-elle à l'oreille, assez souffert ici-bas pour que Dieu nous prenne en pitié.
Un instant après, quand monsieur Mouilleron eut causé avec Max, Gritte étonna beaucoup madame et monsieur Hochon, Agathe, Joseph et Adolphine, en annonçant la visite de monsieur Rouget. Jean-Jacques venait dire adieu à sa sœur et lui offrir sa calèche pour aller à Bourges.
--Ah! vos tableaux nous ont fait bien du mal! lui dit Agathe.
--Gardez-les, ma sœur, répondit le bonhomme qui ne croyait pas encore à la valeur des tableaux.
--Mon voisin, dit monsieur Hochon, nos meilleurs amis, nos plus sûrs défenseurs sont nos parents, surtout quand ils ressemblent à votre sœur Agathe et à votre neveu Joseph!
--C'est possible! répondit le vieillard hébété.
--Il faut penser à finir chrétiennement sa vie, dit madame Hochon.
--Ah! Jean-Jacques, fit Agathe, quelle journée!
--Acceptez-vous ma voiture? demanda Rouget.
--Non, mon frère, répondit madame Bridau, je vous remercie et vous souhaite une bonne santé!
Rouget se laissa embrasser par sa sœur et par son neveu, puis il sortit après leur avoir dit un adieu sans tendresse. Sur un mot de son grand-père, Baruch était allé promptement à la poste. A onze heures du soir, les deux Parisiens, nichés dans un cabriolet d'osier attelé d'un cheval et mené par un postillon, quittèrent Issoudun. Adolphine et madame Hochon avaient des larmes aux yeux. Elles seules regrettaient Agathe et Joseph.
--Ils sont partis, dit François Hochon en entrant avec la Rabouilleuse dans la chambre de Max.
--Hé! bien, le tour est fait, répondit Max abattu par la fièvre.
--Mais qu'as-tu dit au père Mouilleron? lui demanda François.
--Je lui ai dit que j'avais presque donné le droit à mon assassin de m'attendre au coin d'une rue, que cet homme était de caractère, si l'on poursuivait l'affaire, à me tuer comme un chien avant d'être arrêté. En conséquence j'ai prié Mouilleron et Prangin de se livrer ostensiblement aux plus actives recherches, mais de laisser mon assassin tranquille, à moins qu'ils ne voulussent me voir tuer.
--J'espère, Max, dit Flore, que pendant quelque temps vous allez vous tenir tranquilles la nuit.
--Enfin, nous sommes délivrés des Parisiens, s'écria Max. Celui qui m'a frappé ne savait guère nous rendre un si grand service.
Le lendemain, à l'exception des personnes excessivement tranquilles et réservées qui partageaient les opinions de monsieur et madame Hochon, le départ des Parisiens, quoique dû à une déplorable méprise, fut célébré par toute la ville comme une victoire de la Province contre Paris. Quelques amis de Max s'exprimèrent assez durement sur le compte des Bridau.
--Eh! bien, ces Parisiens s'imaginaient que nous sommes des imbéciles, et qu'il n'y a qu'à tendre son chapeau pour qu'il y pleuve des successions!...
--Ils étaient venus chercher de la laine, mais ils s'en retournent tondus; car le neveu n'est pas au goût de l'oncle.
--Et, s'il vous plaît, ils avaient pour conseil un avoué de Paris...
--Ah! ils avaient formé un plan?
--Mais, oui, le plan de se rendre maîtres du père Rouget; mais les Parisiens ne se sont pas trouvés de force, et l'avoué ne se moquera pas des Berrichons...
--Savez-vous que c'est abominable?
--Voilà les gens de Paris!...
--La Rabouilleuse s'est vue attaquée, elle s'est défendue.
--Et elle a joliment bien fait...
Pour toute la ville, les Bridau étaient des Parisiens, des étrangers: on leur préférait Max et Flore.
On peut imaginer la satisfaction avec laquelle Agathe et Joseph rentrèrent dans leur petit logement de la rue Mazarine, après cette campagne. L'artiste avait repris en voyage sa gaieté troublée par la scène de son arrestation et par vingt heures de mise au secret; mais il ne put distraire sa mère. Agathe se remit d'autant moins facilement de ses émotions, que la Cour des Pairs allait commencer le procès de la conspiration militaire. La conduite de Philippe, malgré l'habileté de son défenseur conseillé par Desroches, excitait des soupçons peu favorables à son caractère. Aussi, dès qu'il eut mis Desroches au fait de tout ce qui se passait à Issoudun, Joseph emmena-t-il promptement Mistigris au château du comte de Sérizy pour ne point entendre parler de ce procès qui dura vingt jours.
Il est inutile de revenir ici sur des faits acquis à l'histoire contemporaine. Soit qu'il eût joué quelque rôle convenu, soit qu'il fût un des révélateurs, Philippe resta sous le poids d'une condamnation à cinq années de surveillance sous la Haute Police, et obligé de partir le jour même de sa mise en liberté pour Autun, ville que le Directeur-Général de la Police du Royaume lui désigna pour lieu de séjour pendant les cinq années. Cette peine équivalait à une détention semblable à celle des prisonniers sur parole à qui l'on donne une ville pour prison. En apprenant que le comte de Sérizy, l'un des pairs désignés par la Chambre pour faire l'instruction du procès, employait Joseph à l'ornement de son château de Presles, Desroches sollicita de ce Ministre d'État une audience, et trouva le comte de Sérizy dans les meilleures dispositions pour Joseph avec qui par hasard il avait fait connaissance. Desroches expliqua la position financière des deux frères en rappelant les services rendus par leur père, et l'oubli qu'en avait fait la Restauration.
--De telles injustices, monseigneur, dit l'avoué, sont des causes permanentes d'irritation et de mécontentement! Vous avez connu le père, mettez au moins les enfants dans le cas de faire fortune!
Et il peignit succinctement la situation des affaires de la famille à Issoudun, en demandant au tout-puissant Vice-président du Conseil d'État de faire une démarche auprès du Directeur-Général de la Police, afin de changer d'Autun à Issoudun la résidence de Philippe. Enfin il parla de la détresse horrible de Philippe en sollicitant un secours de soixante francs par mois que le Ministère de la Guerre devait donner, par pudeur, à un ancien lieutenant-colonel.
--J'obtiendrai tout ce que vous me demandez, car tout me semble juste, dit le Ministre d'État.
Trois jours après, Desroches, muni des autorisations nécessaires, alla prendre Philippe à la prison de la Cour des Pairs, et l'emmena chez lui, rue de Béthizy. Là, le jeune avoué fit à l'affreux soudard un de ces sermons sans réplique dans lesquels les avoués jugent les choses à leur véritable valeur, en se servant de termes crus pour estimer la conduite, pour analyser et réduire à leur plus simple expression les sentiments des clients auxquels ils s'intéressent assez pour les sermonner. Après avoir aplati l'officier d'ordonnance de l'Empereur en lui reprochant ses dissipations insensées, les malheurs de sa mère et la mort de la vieille Descoings, il lui raconta l'état des choses à Issoudun, en les lui éclairant à sa manière et pénétrant à fond dans le plan et dans le caractère de Maxence Gilet et de la Rabouilleuse.
Doué d'une compréhension très-alerte en ce genre, le condamné politique écouta beaucoup mieux cette partie de la mercuriale de Desroches que la première.
--Cela étant, dit l'avoué, vous pouvez réparer ce qui est réparable dans les torts que vous avez faits à votre excellente famille, car vous ne pouvez rendre la vie à la pauvre femme à qui vous avez donné le coup de la mort; mais vous seul pouvez...
--Et comment faire? demanda Philippe.
--J'ai obtenu de vous faire donner Issoudun pour résidence au lieu d'Autun.
Le visage de Philippe si amaigri, devenu presque sinistre, labouré par les maladies, par les souffrances et par les privations, fut rapidement illuminé par un éclair de joie.
--Vous seul pouvez, dis-je, rattraper la succession de votre oncle Rouget, déjà peut-être à moitié dans la gueule de ce loup nommé Gilet, reprit Desroches. Vous connaissez tous les détails, à vous maintenant d'agir en conséquence. Je ne vous trace point de plan, je n'ai pas d'idée à ce sujet; d'ailleurs, tout se modifie sur le terrain. Vous avez affaire à forte partie, le gaillard est plein d'astuce, et la manière dont il voulait rattraper les tableaux donnés par votre oncle à Joseph, l'audace avec laquelle il a mis un crime sur le dos de votre pauvre frère annoncent un adversaire capable de tout. Ainsi, soyez prudent, et tâchez d'être sage par calcul, si vous ne pouvez pas l'être par tempérament. Sans en rien dire à Joseph dont la fierté d'artiste se serait révoltée, j'ai renvoyé les tableaux à monsieur Hochon en lui écrivant de ne les remettre qu'à vous. Ce Maxence Gilet est brave...
--Tant mieux, dit Philippe, je compte bien sur le courage de ce drôle pour réussir, car un lâche s'en irait d'Issoudun.
--Hé! bien, pensez à votre mère qui, pour vous, est d'une adorable tendresse, à votre frère de qui vous avez fait votre vache à lait.
--Ah! il vous a parlé de ces bêtises?... s'écria Philippe
--Allons, ne suis-je pas l'ami de la famille, et n'en sais-je pas plus qu'eux sur vous?...
--Que savez-vous? dit Philippe.
--Vous avez trahi vos camarades...
--Moi! s'écria Philippe. Moi! l'officier d'ordonnance de l'Empereur! La chatte!... Nous avons mis dedans la Chambre des Pairs, la Justice, le Gouvernement et toute la sacrée boutique. Les gens du Roi n'y ont vu que du feu!...
--C'est très-bien, si c'est ainsi, répondit l'avoué; mais voyez-vous, les Bourbons ne peuvent pas être renversés, ils ont l'Europe pour eux, et vous devriez songer à faire votre paix avec le ministre de la Guerre... oh! vous la ferez quand vous vous trouverez riche. Pour vous enrichir, vous et votre frère, emparez-vous de votre oncle. Si vous voulez mener à bien une affaire qui exige tant d'habileté, de discrétion, de patience, vous avez de quoi travailler pendant vos cinq ans...
--Non, non, dit Philippe, il faut aller vite en besogne, ce Gilet pourrait dénaturer la fortune de mon oncle, la mettre au nom de cette fille, et tout serait perdu.
--Enfin, Monsieur Hochon est un homme de bon conseil et qui voit juste, consultez-le. Vous avez votre feuille de route, votre place est retenue à la diligence d'Orléans pour sept heures et demie, votre malle est faite, venez dîner?
--Je ne possède que ce que je porte, dit Philippe en ouvrant son affreuse redingote bleue; mais il me manque trois choses que vous prierez Giroudeau, l'oncle de Finot, mon ami, de m'envoyer: c'est mon sabre, mon épée et mes pistolets!...
--Il vous manque bien autre chose, dit l'avoué qui frémit en contemplant son client. Vous recevrez une indemnité de trois mois pour vous vêtir décemment.
--Tiens, te voilà, Godeschal! s'écria Philippe en reconnaissant dans le premier clerc de Desroches le frère de Mariette.
--Oui, je suis avec monsieur Desroches depuis deux mois.
--Il y restera, j'espère, s'écria Desroches, jusqu'à ce qu'il traite d'une Charge.
--Et Mariette! dit Philippe ému par ses souvenirs.
--Elle attend l'ouverture de la nouvelle salle.
--Ça lui coûterait bien peu, dit Philippe, de faire lever ma consigne... Enfin, comme elle voudra!
Après le maigre dîner offert à Philippe par Desroches qui nourrissait son premier clerc, les deux praticiens mirent le condamné politique en voiture et lui souhaitèrent bonne chance.
Le 2 novembre, le jour des morts, Philippe Bridau se présenta chez le commissaire de police d'Issoudun pour faire viser sur sa feuille le jour de son arrivée; puis il alla se loger, d'après les avis de ce fonctionnaire, rue de l'Avenir. Aussitôt la nouvelle de la déportation d'un des officiers compromis dans la dernière conspiration se répandit à Issoudun, et y fit d'autant plus de sensation qu'on apprit que cet officier était le frère du peintre si injustement accusé. Maxence Gilet, alors entièrement guéri de sa blessure, avait terminé l'opération si difficile de la réalisation des fonds hypothécaires du père Rouget et leur placement en une inscription sur le Grand-Livre. L'emprunt de cent quarante mille francs fait par ce vieillard sur ses propriétés produisait une grande sensation, car tout se sait en province. Dans l'intérêt des Bridau, monsieur Hochon, ému de ce désastre, questionna le vieux monsieur Héron, le notaire de Rouget, sur l'objet de ce mouvement de fonds.
--Les héritiers du père Rouget, si le père Rouget change d'avis, me devront une belle chandelle! s'écria monsieur Héron. Sans moi, le bonhomme aurait laissé mettre les cinquante mille francs de rentes au nom de Maxence Gilet... J'ai dit à mademoiselle Brazier qu'elle devait s'en tenir au testament, sous peine d'avoir un procès en spoliation, vu les preuves nombreuses que les différents transports faits de tous côtés donneraient de leurs manœuvres. J'ai conseillé, pour gagner du temps, à Maxence et à sa maîtresse de faire oublier ce changement si subit dans les habitudes du bonhomme.
--Soyez l'avocat et le protecteur des Bridau, car ils n'ont rien, dit à monsieur Héron monsieur Hochon qui ne pardonnait pas à Gilet les angoisses qu'il avait eues en craignant le pillage de sa maison.
Maxence Gilet et Flore Brazier, hors de toute atteinte, plaisantèrent donc en apprenant l'arrivée du second neveu du père Rouget. A la première inquiétude que leur donnerait Philippe, ils savaient pouvoir, en faisant signer une procuration au père Rouget, transférer l'inscription, soit à Maxence, soit à Flore. Si le testament se révoquait, cinquante mille livres de rente étaient une assez belle fiche de consolation, surtout après avoir grevé les biens-fonds d'une hypothèque de cent quarante mille francs.
Le lendemain de son arrivée, Philippe se présenta sur les dix heures pour faire une visite à son oncle, il tenait à se présenter dans son horrible costume. Aussi, quand l'échappé de l'hôpital du Midi, quand le prisonnier du Luxembourg entra dans la salle, Flore Brazier éprouva-t-elle comme un frisson au cœur à ce repoussant aspect. Gilet sentit également en lui-même cet ébranlement dans l'intelligence et dans la sensibilité par lequel la nature nous avertit d'une inimitié latente ou d'un danger à venir.
Si Philippe devait je ne sais quoi de sinistre dans la physionomie à ses derniers malheurs, son costume ajoutait encore à cette expression. Sa lamentable redingote bleue restait boutonnée militairement jusqu'au col par de tristes raisons, mais elle montrait ainsi beaucoup trop ce qu'elle avait la prétention de cacher. Le bas du pantalon, usé comme un habit d'invalide, exprimait une misère profonde. Les bottes laissaient des traces humides en jetant de l'eau boueuse par les semelles entrebâillées. Le chapeau gris que le colonel tenait à la main offrait aux regards une coiffe horriblement grasse. La canne en jonc, dont le vernis avait disparu, devait avoir stationné dans tous les coins des cafés de Paris et reposé son bout tordu dans bien des fanges. Sur un col de velours qui laissait voir son carton, se dressait une tête presque semblable à celle que se fait Frédérick Lemaître au dernier acte de _la Vie d'un Joueur_, et où l'épuisement d'un homme encore vigoureux se trahit par un teint cuivré, verdi de place en place. On voit ces teintes dans la figure des débauchés qui ont passé beaucoup de nuits au jeu: les yeux sont cernés par un cercle charbonné, les paupières sont plutôt rougies que rouges; enfin, le front est menaçant par toutes les ruines qu'il accuse. Chez Philippe, à peine remis de son traitement, les joues étaient presque rentrées et rugueuses. Il montrait un crâne sans cheveux, où quelques mèches restées derrière la tête se mouraient aux oreilles. Le bleu si pur de ses yeux si brillants avait pris les teintes froides de l'acier.