La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02

Part 21

Chapter 213,845 wordsPublic domain

Au moment où madame Bridau revenait à Issoudun pour, selon l'expression de maître Desroches, sauver une succession si sérieusement compromise, le père Rouget était arrivé par degrés à un état quasi-végétatif. D'abord, dès l'impatronisation de Max, mademoiselle Brazier mit la table sur un pied épiscopal. Rouget, jeté dans la voie de la bonne chère mangea toujours davantage, emporté par les excellents plats que faisait la Védie. Malgré cette exquise et abondante nourriture, il engraissa peu. De jour en jour, il s'affaissa comme un homme fatigué, par ses digestions peut-être, et ses yeux se cernèrent fortement. Mais si, pendant ses promenades, des bourgeois l'interrogeaient sur sa santé:--Jamais, disait-il, il ne s'était mieux porté. Comme il avait toujours passé pour être d'une intelligence excessivement bornée, on ne remarqua point la dépression constante de ses facultés. Son amour pour Flore était le seul sentiment qui le faisait vivre, il n'existait que par elle; sa faiblesse avec elle n'avait point alors de bornes, il obéissait à un regard, il guettait les mouvements de cette créature comme un chien guette les moindres gestes de son maître. Enfin, selon l'expression de madame Hochon, à cinquante-sept ans, le père Rouget semblait être plus vieux que monsieur Hochon, alors octogénaire.

Chacun imagine, avec raison, que l'appartement de Max était digne de ce charmant garçon. En effet, en six ans le commandant avait, d'année en année, perfectionné le comfort, embelli les moindres détails de son logement, autant pour lui-même que pour Flore. Mais ce n'était que le comfort d'Issoudun: des carreaux mis en couleur, des papiers de tenture assez élégants, des meubles en acajou, des glaces à bordure dorée, des rideaux en mousseline ornés de bandes rouges, un lit à couronne et à rideaux disposés comme les arrangent les tapissiers de province pour une riche mariée, et qui paraît alors le comble de la magnificence, mais qui se voit dans les vulgaires gravures de modes, et si commun que les détaillants de Paris n'en veulent plus pour leurs noces. Il y avait, chose monstrueuse et qui fit causer dans Issoudun, des nattes de jonc dans l'escalier, sans doute pour assourdir le bruit des pas; aussi, en rentrant au petit jour, Max n'avait-il éveillé personne, Rouget ne soupçonna jamais la complicité de son hôte dans les œuvres nocturnes des Chevaliers de la Désœuvrance.

Vers les huit heures, Flore, vêtue d'une robe de chambre en jolie étoffe de coton à mille raies roses, coiffée d'un bonnet de dentelles, les pieds dans des pantoufles fourrées, ouvrit doucement la porte de la chambre de Max; mais, en le voyant endormi, elle resta debout devant le lit.

--Il est rentré si tard, dit-elle, à trois heures et demie. Il faut avoir un fier tempérament pour résister à ces amusements-là. Est-il fort, cet amour d'homme!... Qu'auront-ils fait cette nuit?

--Tiens, te voilà, ma petite Flore, dit Max en s'éveillant à la manière des militaires accoutumés par les événements de la guerre à trouver leurs idées au complet et leur sang-froid au réveil, quelque subit qu'il soit.

--Tu dors, je m'en vais...

--Non, reste, il y a des choses graves...

--Vous avez fait quelque sottise cette nuit?...

--Ah! ouin... Il s'agit de nous et de cette vieille bête. Ah! çà, tu ne m'avais jamais parlé de sa famille... Eh! bien, elle arrive ici, la famille, sans doute pour nous tailler des croupières...

--Ah! je m'en vais le secouer, dit Flore.

--Mademoiselle Brazier, dit gravement Max, il s'agit de choses trop sérieuses pour y aller à l'étourdie. Envoie-moi mon café, je le prendrai dans mon lit, où je vais songer à la conduite que nous devons tenir... Reviens à neuf heures, nous causerons. En attendant, fais comme si tu ne savais rien.

Saisie par cette nouvelle, Flore laissa Max et alla lui préparer son café; mais, un quart d'heure après, Baruch entra précipitamment, et dit au Grand-Maître:--Fario cherche sa brouette!...

En cinq minutes, Max fut habillé, descendit, et, tout en ayant l'air de flâner, il gagna le bas de la Tour, où il vit un rassemblement assez considérable.

--Qu'est ce? fit Max en perçant la foule et pénétrant jusqu'à l'Espagnol.

Fario, petit homme sec, était d'une laideur comparable à celle d'un grand d'Espagne. Des yeux de feu comme percés avec une vrille et très-rapprochés du nez l'eussent fait passer à Naples pour un jeteur de sorts. Ce petit homme paraissait doux parce qu'il était grave, calme, lent dans ses mouvements. Aussi le nommait-on le bonhomme Fario. Mais son teint couleur de pain d'épice et sa douceur déguisaient aux ignorants et annonçaient à l'observateur le caractère à demi mauritain d'un paysan de Grenade que rien n'avait encore fait sortir de son flegme et de sa paresse.

--Êtes-vous sûr, lui dit Max après avoir écouté les doléances du marchand de grains, d'avoir amené votre voiture? car il n'y a, Dieu merci, pas de voleurs à Issoudun...

--Elle était là...

--Si le cheval est resté attelé, ne peut-il pas avoir emmené la voiture?

--Le voilà, mon cheval, dit Fario en montrant sa bête harnachée à trente pas de là.

Max alla gravement à l'endroit où se trouvait le cheval, afin de pouvoir, en levant les yeux, voir le pied de la Tour, car le rassemblement était au bas. Tout le monde suivit Max, et c'est ce que le drôle voulait.

--Quelqu'un a-t-il mis par distraction une voiture dans ses poches? cria François.

--Allons, fouillez-vous! dit Baruch.

Des éclats de rire partirent de tous côtés. Fario jura. Chez un Espagnol, des jurons annoncent le dernier degré de la colère.

--Est-elle légère, ta voiture? dit Max.

--Légère?... répondit Fario. Si ceux qui rient de moi l'avaient sur les pieds, leurs cors ne leur feraient plus mal.

--Il faut cependant qu'elle le soit diablement, répondit Max en montrant la Tour, car elle a volé sur la butte.

A ces mots, tous les yeux se levèrent, et il y eut en un instant comme une émeute au marché. Chacun se montrait cette voiture-fée. Toutes les langues étaient en mouvement

--Le diable protége les aubergistes qui se damnent tous, dit le fils Goddet au marchand stupéfait, il a voulu t'apprendre à ne pas laisser traîner de charrettes dans les rues, au lieu de les remiser à l'auberge.

A cette apostrophe, des huées partirent de la foule, car Fario passait pour avare.

--Allons, mon brave homme, dit Max, il ne faut pas perdre courage. Nous allons monter à la Tour pour savoir comment ta brouette est venue là. Nom d'un canon, nous te donnerons un coup de main. Viens-tu, Baruch?--Toi, dit-il à François en lui parlant dans l'oreille, fais ranger le monde et qu'il n'y ait personne au bas de la butte quand tu nous y verras.

Fario, Max, Baruch et trois autres Chevaliers montèrent à la Tour. Pendant cette ascension assez périlleuse, Max constatait avec Fario qu'il n'existait ni dégâts ni traces qui indiquassent le passage de la charrette. Aussi Fario croyait-il à quelque sortilège, il avait la tête perdue. Arrivés tous au sommet, en y examinant les choses, le fait parut sérieusement impossible.

--Comment que j'allons la descendre?... dit l'Espagnol dont les petits yeux noirs exprimaient pour la première fois l'épouvante, et dont la figure jaune et creuse, qui paraissait ne devoir jamais changer de couleur, pâlit.

--Comment! dit Max, mais cela ne me paraît pas difficile...

Et, profitant de la stupéfaction du marchand de grains, il mania de ses bras robustes la charrette par les deux brancards, de manière à la lancer; puis, au moment où elle devait lui échapper, il cria d'une voix tonnante:--Gare là-dessous!...

Mais il ne pouvait y avoir aucun inconvénient: le rassemblement, averti par Baruch et pris de curiosité, s'était retiré sur la place à la distance nécessaire pour voir ce qui se passerait sur la butte. La charrette se brisa de la manière la plus pittoresque en un nombre infini de morceaux.

--La voilà descendue, dit Baruch.

Ah! brigands! ah! canailles! s'écria Fario, c'est peut-être vous autres qui l'avez montée ici...

Max, Baruch et leurs trois compagnons se mirent à rire des injures de l'Espagnol.

--On a voulu te rendre service, dit froidement Max, j'ai failli, en manœuvrant ta damnée charrette, être emporté avec elle, et voilà comment tu nous remercies?... De quel pays es-tu donc?...

--Je suis d'un pays où l'on ne pardonne pas, répliqua Fario qui tremblait de rage. Ma charrette vous servira de cabriolet pour aller au diable!... à moins, dit-il en devenant doux comme un mouton, que vous ne vouliez me la remplacer par une neuve?

--Parlons de cela, dit Max en descendant.

Quand ils furent au bas de la Tour et en rejoignant les premiers groupes de rieurs, Max prit Fario par un bouton de sa veste et lui dit:--Oui, mon brave père Fario, je te ferai cadeau d'une magnifique charrette, si tu veux me donner deux cent cinquante francs; mais je ne garantis pas qu'elle sera, comme celle-ci, faite aux tours.

Cette dernière plaisanterie trouva Fario froid comme s'il s'agissait de conclure un marché.

--Dame! répliqua-t-il, vous me donneriez de quoi me remplacer ma pauvre charrette, que vous n'auriez jamais mieux employé l'argent du père Rouget.

Max pâlit, il leva son redoutable poing sur Fario; mais Baruch, qui savait qu'un pareil coup ne frapperait pas seulement sur l'Espagnol, enleva Fario comme une plume et dit tout bas à Max:--Ne va pas faire des bêtises!

Le commandant, rappelé à l'ordre, se mit à rire et répondit à Fario:--Si je t'ai, par mégarde, fracassé ta charrette, tu essaies de me calomnier, nous sommes quittes.

--_Pas core!_ dit en murmurant Fario. Mais je suis bien aise de savoir ce que valait ma charrette.

--Ah! Max, tu trouves à qui parler? dit un témoin de cette scène qui n'appartenait pas à l'Ordre de la Désœuvrance.

--Adieu, monsieur Gilet, je ne vous remercie pas encore de votre coup de main, fit le marchand de grains en enfourchant son cheval et disparaissant au milieu d'un hourra.

--On vous gardera le fer des cercles!... lui cria un charron venu pour contempler l'effet de cette chute.

Un des limons s'était planté droit comme un arbre. Max restait pâle et pensif, atteint au cœur par la phrase de l'Espagnol. On parla pendant cinq jours à Issoudun de la charrette à Fario. Elle était destinée à voyager, comme dit le fils Goddet, car elle fit le tour du Berry où l'on se raconta les plaisanteries de Max et de Baruch. Ainsi, ce qui fut le plus sensible à l'Espagnol, il était encore huit jours après l'événement, la fable de trois Départements, et le sujet de toutes les _disettes_. Max et la Rabouilleuse, à propos des terribles réponses du vindicatif Espagnol, furent aussi le sujet de mille commentaires qu'on se disait à l'oreille dans Issoudun, mais tout haut à Bourges, à Vatan, à Vierzon et à Châteauroux. Maxence Gilet connaissait assez le pays pour deviner combien ces propos devaient être envenimés.

--On ne pourra pas les empêcher de causer, pensait-il. Ah! j'ai fait là un mauvais coup.

--Hé! bien, Max, lui dit François en lui prenant le bras, ils arrivent ce soir...

--Qui?...

--Les Bridau! Ma grand'mère vient de recevoir une lettre de sa filleule.

--Écoute, mon petit, lui dit Max à l'oreille, j'ai réfléchi profondément à cette affaire. Flore ni moi, nous ne devons pas paraître en vouloir aux Bridau. Si les héritiers quittent Issoudun, c'est vous autres, les Hochon, qui devez les renvoyer. Examine bien ces Parisiens; et, quand je les aurai toisés, demain, chez la Cognette, nous verrons ce que nous pourrons leur faire et comment les mettre mal avec ton grand-père?...

--L'Espagnol a trouvé le défaut de la cuirasse à Max, dit Baruch à son cousin François en rentrant chez monsieur Hochon et regardant leur ami qui rentrait chez lui.

Pendant que Max faisait son coup, Flore, malgré les recommandations de son commensal, n'avait pu contenir sa colère; et, sans savoir si elle en servait ou si elle en dérangeait les plans, elle éclatait contre le pauvre célibataire. Quand Jean-Jacques encourait la colère de sa bonne, on lui supprimait tout d'un coup les soins et les chatteries vulgaires qui faisaient sa joie. Enfin, Flore mettait son maître en pénitence. Ainsi, plus de ces petits mots d'affection dont elle ornait la conversation avec des tonalités différentes et des regards plus ou moins tendres:--mon petit chat,--mon gros bichon,--mon bibi,--mon chou,--mon rat, etc... Un _vous_, sec et froid, ironiquement respectueux, entrait alors dans le cœur du malheureux garçon comme une lame de couteau. Ce _vous_ servait de déclaration de guerre. Puis, au lieu d'assister au lever du bonhomme, de lui donner ses affaires, de prévoir ses désirs, de le regarder avec cette espèce d'admiration que toutes les femmes savent exprimer, et qui, plus elle est grossière, plus elle charme, en lui disant:--Vous êtes frais comme une rose!--Allons, vous vous portez à merveille.--Que tu es beau, vieux Jean!--enfin au lieu de le régaler pendant son lever, des drôleries et des gaudrioles qui l'amusaient, Flore le laissait s'habiller tout seul. S'il appelait la Rabouilleuse, elle répondait du bas de l'escalier:--Eh! je ne puis pas tout faire à la fois, veiller à votre déjeuner, et vous servir dans votre chambre. N'êtes-vous pas assez grand garçon pour vous habiller tout seul?

--Mon Dieu! que lui ai-je fait? se demanda le vieillard en recevant une de ces rebuffades au moment où il demanda de l'eau pour se faire la barbe.

--Védie, montez de l'eau chaude à monsieur, cria Flore.

--Védie?... fit le bonhomme hébété par l'appréhension de la colère qui pesait sur lui, Védie, qu'a donc madame ce matin?

Flore Brazier se faisait appeler madame par son maître, par Védie, par Kouski et par Max.

--Elle aurait, à ce qu'il paraît, appris quelque chose de vous qui ne serait pas beau, répondit Védie en prenant un air profondément affecté. Vous avez tort, monsieur. Tenez, je ne suis qu'une pauvre servante, et vous pouvez me dire que je n'ai que faire de fourrer le nez dans vos affaires; mais vous chercheriez parmi toutes les femmes de la terre, comme ce roi de l'Écriture Sainte, vous ne trouveriez pas la pareille à madame. Vous devriez baiser la marque de ses pas par où elle passe... Dame! si vous lui donnez du chagrin, c'est vous percer le cœur à vous-même! Enfin elle en avait les larmes aux yeux.

Védie laissa le pauvre homme atterré, il tomba sur un fauteuil, regarda dans l'espace comme un fou mélancolique, et oublia de faire sa barbe. Ces alternatives de tendresse et de froideur opéraient sur cet être faible, qui ne vivait que par la fibre amoureuse, les effets morbides produits sur le corps par le passage subit d'une chaleur tropicale à un froid polaire. C'était autant de pleurésies morales qui l'usaient comme autant de maladies. Flore, seule au monde, pouvait agir ainsi sur lui; car, uniquement pour elle, il était aussi bon qu'il était niais.

--Hé! bien, vous n'avez pas fait votre barbe? dit-elle en se montrant sur la porte.

Elle causa le plus violent sursaut au père Rouget qui, de pâle et défait, devint rouge pour un moment sans oser se plaindre de cet assaut.

--Votre déjeuner vous attend! Mais vous pouvez bien descendre en robe de chambre et en pantoufles, allez, vous déjeunerez seul.

Et, sans attendre de réponse, elle disparut. Laisser le bonhomme déjeuner seul était celle de ses pénitences qui lui causait le plus de chagrin: il aimait à causer en mangeant. En arrivant au bas de l'escalier, Rouget fut pris par une quinte, car l'émotion avait réveillé son catarrhe.

--Tousse! tousse! dit Flore dans la cuisine, sans s'inquiéter d'être ou non entendue par son maître. Pardè, le vieux scélérat est assez fort pour résister sans qu'on s'inquiète de lui. S'il tousse jamais son âme, celui-là, ce ne sera qu'après nous....

Telles étaient les aménités que la Rabouilleuse adressait à Rouget en ses moments de colère. Le pauvre homme s'assit dans une profonde tristesse, au milieu de la salle, au coin de la table, et regarda ses vieux meubles, ses vieux tableaux d'un air désolé.

--Vous auriez bien pu mettre une cravate, dit Flore en entrant. Croyez-vous que c'est agréable à voir un cou comme le vôtre qu'est plus rouge, plus ridé que celui d'un dindon.

--Mais que vous ai-je fait? demanda-t-il en levant ses gros yeux vert-clair pleins de larmes vers Flore en affrontant sa mine froide.

--Ce que vous avez fait?.... dit-elle. Vous ne le savez pas! En voilà un hypocrite?.... Votre sœur Agathe, qui est votre sœur comme je suis celle de la Tour d'Issoudun, à entendre votre père, et qui ne vous est de rien du tout, arrive de Paris avec son fils, ce méchant peintre de deux sous, et viennent vous voir...

--Ma sœur et mes neveux viennent à Issoudun?.... dit-il tout stupéfait.

--Oui, jouez l'étonné, pour me faire croire que vous ne leur avez pas écrit de venir? Cette malice cousue de fil blanc! Soyez tranquille, nous ne troublerons point vos Parisiens, car, n'avant qu'ils n'aient mis les pieds ici, les nôtres n'y feront plus de poussière. Max et moi nous serons partis pour ne jamais revenir. Quant à votre testament, je le déchirerai en quatre morceaux à votre nez et à votre barbe, entendez-vous... Vous laisserez votre bien à votre famille, puisque nous ne sommes pas votre famille. Après, vous verrez si vous serez aimé pour vous-même par des gens qui ne vous ont pas vu depuis trente ans, qui ne vous ont même jamais vu! C'est pas votre sœur qui me remplacera! Une dévote à trente-six carats!

--N'est-ce que cela, ma petite Flore? dit le vieillard, je ne recevrai ni ma sœur, ni mes neveux... Je te jure que voilà la première nouvelle que j'ai de leur arrivée, et c'est un coup monté par madame Hochon, la vieille dévote...

Max, qui put entendre la réponse du père Rouget, se montra tout à coup en disant d'un ton de maître:--Qu'y a-t-il!....

--Mon bon Max, reprit le vieillard heureux d'acheter la protection du soldat qui par une convention faite avec Flore prenait toujours le parti de Rouget, je jure par ce qu'il y a de plus sacré que je viens d'apprendre la nouvelle. Je n'ai jamais écrit à ma sœur: mon père m'a fait promettre de ne lui rien laisser de mon bien, de le donner plutôt à l'église... Enfin, je ne recevrai ni ma sœur Agathe, ni ses fils.

--Votre père avait tort, mon cher Jean-Jacques, et madame a bien plus tort encore, répondit Max. Votre père avait ses raisons, il est mort, sa haine doit mourir avec lui... Votre sœur est votre sœur, vos neveux sont vos neveux. Vous vous devez à vous-même de les bien accueillir, et à nous aussi. Que dirait-on dans Issoudun?... S..... tonnerre! j'en ai assez sur le dos, il ne manquerait plus que de m'entendre dire que nous vous séquestrons, que vous n'êtes pas libre, que nous vous avons animé contre vos héritiers, que nous captons votre succession...... Que le diable m'emporte si je ne déserte pas le camp à la seconde calomnie! Et c'est assez d'une! Déjeunons.

Flore, redevenue douce comme une hermine, aida la Védie à mettre le couvert. Le père Rouget, plein d'admiration pour Max, le prit par les mains, l'emmena dans l'embrasure d'une des croisées et là lui dit à voix basse:--Ah! Max, j'aurais un fils, je ne l'aimerais pas autant que je t'aime. Et Flore avait raison: à vous deux, vous êtes ma famille... Tu as de l'honneur, Max, et tout ce que tu viens de dire est très-bien.

--Vous devez fêter votre sœur et votre neveu, mais ne rien changer à vos dispositions, lui dit alors Max en l'interrompant. Vous satisferez ainsi votre père et le monde...

--Eh! bien, mes chers petits amours, s'écria Flore d'un ton gai, le salmis va se refroidir. Tiens, mon vieux rat, voilà une aile, dit-elle en souriant à Jean-Jacques Rouget.

A ce mot, la figure chevaline du bonhomme perdit ses teintes cadavéreuses, il eut, sur ses lèvres pendantes, un sourire de thériaki; mais la toux le reprit, car le bonheur de rentrer en grâce lui donnait une émotion aussi violente que celle d'être en pénitence. Flore se leva, s'arracha de dessus les épaules un petit châle de cachemire et le mit en cravate au cou du vieillard en lui disant:--C'est bête de se faire du mal comme ça pour des riens. Tenez, vieil imbécile! ça vous fera du bien, c'était sur mon cœur...

--Quelle bonne créature! dit Rouget à Max pendant que Flore alla chercher un bonnet de velours noir pour en couvrir la tête presque chauve du célibataire.

--Aussi bonne que belle, répondit Max, mais elle est vive, comme tous ceux qui ont le cœur sur la main.

Peut-être blâmera-t-on la crudité de cette peinture, et trouvera-t-on les éclats du caractère de la Rabouilleuse empreints de ce vrai que le peintre doit laisser dans l'ombre? Hé! bien, cette scène, cent fois recommencée avec d'épouvantables variantes, est, dans sa forme grossière et dans son horrible véracité, le type de celles que jouent toutes les femmes, à quelque bâton de l'échelle sociale qu'elles soient perchées, quand un intérêt quelconque les a diverties de leur ligne d'obéissance et qu'elles ont saisi le pouvoir. Comme chez les grands politiques, à leurs yeux tous les moyens sont légitimés par la fin. Entre Flore Brazier et la duchesse, entre la duchesse et la plus riche bourgeoise, entre la bourgeoise et la femme la plus splendidement entretenue, il n'y a de différences que celles dues à l'éducation qu'elles ont reçue et aux milieux où elles vivent. Les bouderies de la grande dame remplacent les violences de la Rabouilleuse. A tout étage, les amères plaisanteries, des moqueries spirituelles, un froid dédain, des plaintes hypocrites, de fausses querelles obtiennent le même succès que les propos populaciers de cette madame Éverard d'Issoudun.

Max se mit si drôlement à raconter l'histoire de Fario, qu'il fit rire le bonhomme. Védie et Kouski, venus pour entendre ce récit, éclatèrent dans le couloir. Quant à Flore, elle fut prise du fou-rire. Après le déjeuner, pendant que Jean-Jacques lisait les journaux, car on s'était abonné au _Constitutionnel_ et à la _Pandore_, Max emmena Flore chez lui.

--Es-tu sûre que, depuis qu'il t'a instituée son héritière, il n'a pas fait quelque autre testament?

--Il n'a pas de quoi écrire, répondit-elle.

--Il a pu en dicter un à quelque notaire, fit Max. S'il ne l'a pas fait, il faut prévoir ce cas-là. Donc, accueillons à merveille les Bridau, mais tâchons de réaliser, et promptement, tous les placements hypothécaires. Nos notaires ne demanderont pas mieux que de faire des transports: ils y trouvent à boire et à manger. Les rentes montent tous les jours; on va conquérir l'Espagne, et délivrer Ferdinand VII de ses Cortès: ainsi, l'année prochaine, les rentes dépasseront peut-être le pair. C'est donc une bonne affaire que de mettre les sept cent cinquante mille francs du bonhomme sur le grand livre à 89!... Seulement essaie de les faire mettre en ton nom. Ce sera toujours cela de sauvé!

--Une fameuse idée, dit Flore.

--Et, comme on aura cinquante mille francs de rentes pour huit cent quatre-vingt-dix mille francs, il faudrait lui faire emprunter cent quarante mille francs pour deux ans, à rendre par moitié. En deux ans, nous toucherons cent mille francs de Paris, et quatre-vingt-dix ici, nous ne risquons donc rien.

--Sans toi, mon beau Max, que serions-nous devenus? dit-elle.

--Oh! demain soir, chez la Cognette, après avoir vu les Parisiens, je trouverai les moyens de les faire congédier par les Hochon eux-mêmes.

--As-tu de l'esprit, mon ange! Tiens, tu es un amour d'homme.