La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02
Part 19
--Eh! bien, ne sommes-nous plus sous la République une et indivisible? cria de sa place l'oncle Brazier.
--Nous sommes sous le Directoire, dit le médecin, et je ne connais pas de loi qui permette à un homme de Vatan de venir pêcher sur le territoire de la commune d'Issoudun, répondit le médecin. As-tu ta mère, ma petite?
--Non, monsieur, et mon père est à l'hospice de Bourges; il est devenu fou à la suite d'un coup de soleil qu'il a reçu dans les champs, sur la tête...
--Que gagnes-tu?
--Cinq sous par jour pendant toute la saison du rabouillage, j'allons rabouiller jusque dans la Braisne. Durant la moisson, je glane. L'hiver, je file.
--Tu vas sur douze ans?....
--Oui, monsieur....
--Veux-tu venir avec moi? tu seras bien nourrie, bien habillée, et tu auras de jolis souliers....
--Non, non, ma nièce doit rester avec moi, j'en suis chargé devant Dieu et devant _léz-houmes_, dit l'oncle Brazier qui s'était rapproché de sa nièce et du médecin. Je suis son tuteur, voyez-vous!
Le médecin retint un sourire et garda son air grave qui, certes, eût échappé à tout le monde à l'aspect de l'oncle Brazier. Ce tuteur avait sur la tête un chapeau de paysan rongé par la pluie et par le soleil, découpé comme une feuille de chou sur laquelle auraient vécu plusieurs chenilles, et rapetassé en fil blanc. Sous le chapeau se dessinait une figure noire et creusée, où la bouche, le nez et les yeux formaient quatre points noirs. Sa méchante veste ressemblait à un morceau de tapisserie, et son pantalon était en toile à torchons.
--Je suis le docteur Rouget, dit le médecin; et puisque tu es le tuteur de cette enfant, amène-la chez moi, Place Saint-Jean, tu n'auras pas fait une mauvaise journée, ni elle non plus...
Et sans attendre un mot de réponse, sûr de voir arriver chez lui l'oncle Brazier avec la jolie Rabouilleuse, le docteur Rouget piqua des deux vers Issoudun. En effet, au moment où le médecin se mettait à table, sa cuisinière lui annonça le citoyen et la citoyenne Brazier.
--Asseyez-vous, dit le médecin à l'oncle et à la nièce.
Flore et son tuteur, toujours pieds nus, regardaient la salle du docteur avec des yeux hébétés. Voici pourquoi.
La maison que Rouget avait héritée des Descoings occupe le milieu de la place Saint-Jean, espèce de carré long et très-étroit, planté de quelques tilleuls malingres. Les maisons en cet endroit sont mieux bâties que partout ailleurs, et celle des Descoings est une des plus belles. Cette maison, située en face de celle de monsieur Hochon, a trois croisées de façade au premier étage, et au rez-de-chaussée une porte cochère qui donne entrée dans une cour au delà de laquelle s'étend un jardin. Sous la voûte de la porte cochère se trouve la porte d'une vaste salle éclairée par deux croisées sur la rue. La cuisine est derrière la salle, mais séparée par un escalier qui conduit au premier étage et aux mansardes situées au-dessus. En retour de la cuisine, s'étendent un bûcher, un hangar où l'on faisait la lessive, une écurie pour deux chevaux, et une remise, au-dessus desquels il y a de petits greniers pour l'avoine, le foin, la paille, et où couchait alors le domestique du docteur. La salle si fort admirée par la petite paysanne et par son oncle avait pour décoration une boiserie sculptée comme on sculptait sous Louis XV et peinte en gris, une belle cheminée en marbre, au-dessus de laquelle Flore se mirait dans une grande glace sans trumeau supérieur et dont la bordure sculptée était dorée. Sur cette boiserie, de distance en distance, se voyaient quelques tableaux, dépouilles des abbayes de Déols, d'Issoudun, de Saint-Gildas, de la Prée, du Chézal-Benoît, de Saint-Sulpice, des couvents de Bourges et d'Issoudun, que la libéralité de nos rois et des fidèles avaient enrichis de dons précieux et des plus belles œuvres dues à la Renaissance. Aussi dans les tableaux conservés par les Descoings et passés aux Rouget, se trouvait-il une Sainte Famille de l'Albane, un Saint Jérôme du Dominiquin, une tête de Christ de Jean Bellin, une Vierge de Léonard de Vinci, un Portement de croix du Titien qui venait du marquis de Belabre, celui qui soutint un siége et eut la tête tranchée sous Louis XIII; un Lazare de Paul Véronèse, un Mariage de la Vierge du Prêtre Génois, deux tableaux d'église de Rubens et une copie d'un tableau du Pérugin faite par le Pérugin ou par Raphaël; enfin, deux Corrége et un André del Sarto. Les Descoings avaient trié ces richesses dans trois cents tableaux d'église, sans en connaître la valeur, et en les choisissant uniquement d'après leur conservation. Plusieurs avaient non-seulement des cadres magnifiques, mais encore quelques-uns étaient sous verre. Ce fut à cause de la beauté des cadres et de la valeur que les _vitres_ semblaient annoncer que les Descoings gardèrent ces toiles. Les meubles de cette salle ne manquaient donc pas de ce luxe tant prisé de nos jours, mais alors sans aucun prix à Issoudun. L'horloge placée sur la cheminée entre deux superbes chandeliers d'argent à six branches se recommandait par une magnificence abbatiale qui annonçait Boulle. Les fauteuils en bois de chêne sculpté, garnis tous en tapisserie due à la dévotion de quelques femmes du haut rang, eussent été prisés haut aujourd'hui, car ils étaient tous surmontés de couronnes et d'armes. Entre les deux croisées, il existait une riche console venue d'un château, et sur le marbre de laquelle s'élevait un immense pot de la Chine, où le docteur mettait son tabac. Ni le médecin, ni son fils, ni la cuisinière, ni le domestique n'avaient soin de ces richesses. On crachait sur un foyer d'une exquise délicatesse dont les moulures dorées étaient jaspées de vert-de-gris. Un joli lustre moitié cristal, moitié en fleurs de porcelaine, était criblé, comme le plafond d'où il pendait, de points noirs qui attestaient la liberté dont jouissaient les mouches. Les Descoings avaient drapé aux fenêtres des rideaux en brocatelle arrachés au lit de quelque abbé commendataire. A gauche de la porte, un bahut, d'une valeur de quelques milliers de francs, servait de buffet.
--Voyons, Fanchette, dit le médecin à sa cuisinière, deux verres?... Et donnez-nous du chenu.
Fanchette, grosse servante berrichonne qui passait avant la Cognette pour être la meilleure cuisinière d'Issoudun, accourut avec une prestesse qui décelait le despotisme du médecin, et aussi quelque curiosité chez elle.
--Que vaut un arpent de vigne dans ton pays? dit le médecin en versant un verre au grand Brazier.
--_Cint_ écus en argent...
--Eh! bien, laisse-moi ta nièce comme servante, elle aura cent écus de gages, et, en ta qualité de tuteur, tu toucheras les cent écus...
--Tous les _eins_?... fit Brazier en ouvrant les yeux qui devinrent grands comme des soucoupes.
--Je laisse la chose à ta conscience, répondit le docteur, elle est orpheline. Jusqu'à dix-huit ans, Flore n'a rien à voir aux recettes.
--_A va su_ douze _eins_, ça ferait donc six arpents de vigne, dit l'oncle. _Mè all êt ben_ gentille, douce _coume_ un _igneau_, _ben_ faite, et _ben_ agile, et _ben_ obéissante... la _pôvr' criature_, _all_ était la joie _edz'yeux_ de _mein pôvr' freire_!
--Et je paye une année d'avance, fit le médecin.
--Ah! ma foi, dit alors l'oncle, mettez deux _eins_, et je vous la lairrons, car _all_ sera mieux chez vous que chez nous, que ma _fâme_ la bat, _all_ ne peut pas la _souffri_... Il n'y a que moi qui la _proutègeon_, _cte_ sainte _criature_ qu'est _innocinte coume l'infant_ qui vient de _nettre_.
En entendant cette dernière phrase, le médecin, frappé par ce mot d'_innocente_, fit un signe à l'oncle Brazier et sortit avec lui dans la cour et de là dans le jardin, laissant la Rabouilleuse devant la table servie entre Fanchette et Jean-Jacques qui la questionnèrent et à qui elle raconta naïvement sa rencontre avec le docteur.
--Allons, chère petite mignonne, adieu, fit l'oncle Brazier en revenant embrasser Flore au front, tu peux bien dire que j'ai _fè_ ton bonheur en te plaçant chez ce brave et digne père des indigents, faut lui obéir _coume_ à _mé_... sois ben sage, ben gentille et _fè_ tout ce _qui_ voudra...
--Vous arrangerez la chambre au-dessus de la mienne, dit le médecin à Fanchette. Cette petite Flore, qui certes est bien nommée, y couchera dès ce soir. Demain, nous ferons venir pour elle le cordonnier et la couturière. Mettez-lui sur-le-champ un couvert, elle va nous tenir compagnie.
Le soir, dans tout Issoudun, il ne fut question que de l'établissement d'une petite Rabouilleuse chez le docteur Rouget. Ce surnom resta dans un pays de moquerie à mademoiselle Brazier, avant, pendant et après sa fortune.
Le médecin voulait sans doute faire en petit pour Flore Brazier ce que Louis XV fit en grand pour mademoiselle de Romans; mais il s'y prenait trop tard: Louis XV était encore jeune, tandis que le docteur se trouvait à la fleur de la vieillesse. De douze à quatorze ans, la charmante Rabouilleuse connut un bonheur sans mélange. Bien mise et beaucoup mieux nippée que la plus riche fille d'Issoudun, elle portait une montre d'or et des bijoux que le docteur lui donna pour encourager ses études; car elle eut un maître chargé de lui apprendre à lire, à écrire et à compter. Mais la vie presque animale des paysans avait mis en Flore de telles répugnances pour le vase amer de la science que le docteur en resta là de cette éducation. Ses desseins à l'égard de cette enfant, qu'il décrassait, instruisait et formait avec des soins d'autant plus touchants qu'on le croyait incapable de tendresse, furent diversement interprétés par la caqueteuse bourgeoisie de la ville, dont les _disettes_ accréditaient, comme à propos de la naissance de Max et d'Agathe, de fatales erreurs. Il n'est pas facile au public des petites villes de démêler la vérité dans les mille conjectures, au milieu des commentaires contradictoires, et à travers toutes les suppositions auxquelles un fait y donne lieu. La Province, comme autrefois les politiques de la petite Provence aux Tuileries, veut tout expliquer, et finit par tout savoir. Mais chacun tient à la face qu'il affectionne dans l'événement; il y voit le vrai, le démontre et tient sa version pour la seule bonne. La vérité, malgré la vie à jour et l'espionnage des petites villes, est donc souvent obscurcie, et veut, pour être reconnue, ou le temps après lequel la vérité devient indifférente, ou l'impartialité que l'historien et l'homme supérieur prennent en se plaçant à un point de vue élevé.
--Que voulez-vous que ce vieux singe fasse à son âge d'une petite fille de quinze ans? disait-on deux ans après l'arrivée de la Rabouilleuse.
--Vous avez raison, répondait-on, il y a long-temps qu'_ils sont passés, ses jours de fête_...
--Mon cher, le docteur est révolté de la stupidité de son fils, et il persiste dans sa haine contre sa fille Agathe; dans cet embarras, peut-être n'a-t-il vécu si sagement depuis deux ans que pour épouser cette petite, s'il peut avoir d'elle un beau garçon agile et découplé, bien vivant comme Max, faisait observer une tête forte.
--Laissez-nous donc tranquilles, est-ce qu'après avoir mené la vie que Lousteau et Rouget ont faite de 1770 à 1787, on peut avoir des enfants à soixante-douze ans? Tenez, ce vieux scélérat a lu l'ancien Testament, ne fût-ce que comme médecin, et il y a vu comment le roi David réchauffait sa vieillesse.... Voilà tout, bourgeois!
--On dit que Brazier, quand il est gris, se vante, à Vatan, de l'avoir volé! s'écriait un de ces gens qui croient plus particulièrement au mal.
--Eh! mon Dieu, voisin, que ne dit-on pas à Issoudun?
De 1800 à 1805, pendant cinq ans, le docteur eut les plaisirs de l'éducation de Flore, sans les ennuis que l'ambition et les prétentions de mademoiselle de Romans donnèrent, dit-on, à Louis-le-Bien-Aimé. La petite Rabouilleuse était si contente, en comparant sa situation chez le docteur à la vie qu'elle eût menée avec son oncle Brazier, qu'elle se plia sans doute aux exigences de son maître, comme eût fait une esclave en Orient. N'en déplaise aux faiseurs d'idylles ou aux philanthropes, les gens de la campagne ont peu de notions sur certaines vertus; et, chez eux, les scrupules viennent d'une pensée intéressée, et non d'un sentiment du bien ou du beau; élevés en vue de la pauvreté, du travail constant, de la misère, cette perspective leur fait considérer tout ce qui peut les tirer de l'enfer de la faim et du labeur éternel, comme permis, surtout quand la loi ne s'y oppose point. S'il y a des exceptions, elles sont rares. La vertu, socialement parlant, est la compagne du bien-être, et commence à l'instruction. Aussi la Rabouilleuse était-elle un objet d'envie pour toutes les filles à dix lieues à la ronde, quoique sa conduite fût, aux yeux de la Religion, souverainement répréhensible. Flore, née en 1787, fut élevée au milieu des saturnales de 1793 et de 1798, dont les reflets éclairèrent ces campagnes privées de prêtres, de culte, d'autels, de cérémonies religieuses, où le mariage était un accouplement légal, et où les maximes révolutionnaires laissèrent de profondes empreintes, à Issoudun surtout, pays où la Révolte est traditionnelle. En 1802, le culte catholique était à peine rétabli. Ce fut pour l'Empereur une œuvre difficile que de trouver des prêtres. En 1806, bien des paroisses en France étaient encore veuves, tant la réunion d'un Clergé décimé par l'échafaud fut lente, après une si violente dispersion. En 1802, rien ne pouvait donc blâmer Flore, si ce n'est sa conscience. La conscience ne devait-elle pas être plus faible que l'intérêt chez la pupille de l'oncle Brazier? Si, comme tout le fit supposer, le cynique docteur fut forcé par son âge de respecter une enfant de quinze ans, la Rabouilleuse n'en passa pas moins pour une fille très _délurée_, un mot du pays. Néanmoins, quelques personnes voulurent voir pour elle un certificat d'innocence dans la cessation des soins et des attentions du docteur, qui lui marqua pendant les deux dernières années de sa vie plus que du refroidissement.
Le vieux Rouget avait assez tué de monde pour savoir prévoir sa fin; or, en le trouvant drapé sur son lit de mort dans le manteau de la philosophie encyclopédiste, son notaire le pressa de faire quelque chose en faveur de cette jeune fille, alors âgée de dix-sept ans.
--Eh! bien, émancipons-la, dit-il.
Ce mot peint ce vieillard qui ne manquait jamais de tirer ses sarcasmes de la profession même de celui à qui il répondait. En couvrant d'esprit ses mauvaises actions, il se les faisait pardonner dans un pays où l'esprit a toujours raison, surtout quand il s'appuie sur l'intérêt personnel bien entendu. Le notaire vit dans ce mot le cri de la haine concentrée d'un homme chez qui la nature avait trompé les calculs de la débauche, une vengeance contre l'innocent objet d'un impuissant amour. Cette opinion fut en quelque sorte confirmée par l'entêtement du docteur, qui ne laissa rien à la Rabouilleuse, et qui dit avec un sourire amer:--elle est bien assez riche de sa beauté! quand le notaire insista de nouveau sur ce sujet.
Jean-Jacques Rouget ne pleura point son père que Flore pleurait. Le vieux médecin avait rendu son fils très-malheureux, surtout depuis sa majorité, et Jean-Jacques fut majeur en 1791; tandis qu'il avait donné à la petite paysanne le bonheur matériel qui, pour les gens de la campagne, est l'idéal du bonheur. Quand, après l'enterrement du défunt, Fanchette dit à Flore:--Eh! bien, qu'allez-vous devenir maintenant que monsieur n'est plus? Jean-Jacques eut des rayons dans les yeux, et pour la première fois sa figure immobile s'anima, parut s'éclairer aux rayons d'une pensée, et peignit un sentiment.
--Laissez-nous, dit-il à Fanchette qui desservait alors la table.
A dix-sept ans, Flore conservait encore cette finesse de taille et de traits, cette distinction de beauté qui séduisit le docteur et que les femmes du monde savent conserver, mais qui se fanent chez les paysannes aussi rapidement que la fleur des champs. Cependant, cette tendance à l'embonpoint qui gagne toutes les belles campagnardes quand elles ne mènent pas aux champs et au soleil leur vie de travail et de privations, se faisait déjà remarquer en elle. Son corsage était développé. Ses épaules grasses et blanches dessinaient des plans riches et harmonieusement rattachés à son cou qui se plissait déjà. Mais le contour de sa figure restait pur, et le menton était encore fin.
Flore, dit Jean-Jacques d'une voix émue, vous êtes bien habituée à cette maison?...
--Oui, monsieur Jean...
Au moment de faire sa déclaration, l'héritier se sentit la langue glacée par le souvenir du mort enterré si fraîchement, il se demanda jusqu'où la bienfaisance de son père était allée. Flore, qui regarda son nouveau maître sans pouvoir en soupçonner la simplicité, attendit pendant quelque temps que Jean-Jacques reprît la parole; mais elle le quitta ne sachant que penser du silence obstiné qu'il garda. Quelle que fût l'éducation que la Rabouilleuse tenait du docteur, il devait se passer plus d'un jour avant qu'elle connût le caractère de Jean-Jacques, dont voici l'histoire en peu de mots.
A la mort de son père, Jacques, âgé de trente-sept ans, était aussi timide et soumis à la discipline paternelle que peut l'être un enfant de douze ans. Cette timidité doit expliquer son enfance, sa jeunesse et sa vie à ceux qui ne voudraient pas admettre ce caractère, ou les faits de cette histoire, hélas! bien communs partout, même chez les princes, car Sophie Dawes fut prise par le dernier des Condé dans une situation pire que celle de la Rabouilleuse. Il y a deux timidités: la timidité d'esprit, la timidité de nerfs; une timidité physique, et une timidité morale. L'une est indépendante de l'autre. Le corps peut avoir peur et trembler, pendant que l'esprit reste calme et courageux, et _vice versa_. Ceci donne la clef de bien des bizarreries morales. Quand les deux timidités se réunissent chez un homme, il sera nul pendant toute sa vie. Cette timidité complète est celle des gens dont nous disons:--C'est un imbécile. Il se cache souvent dans cet imbécile de grandes qualités comprimées. Peut-être devons-nous à cette double infirmité quelques moines qui ont vécu dans l'extase. Cette malheureuse disposition physique et morale est produite aussi bien par la perfection des organes et par celle de l'âme que par des défauts encore inobservés. La timidité de Jean-Jacques venait d'un certain engourdissement de ses facultés, qu'un grand instituteur, ou un chirurgien comme Desplein eussent réveillées. Chez lui, comme chez les crétins, le sens de l'amour avait hérité de la force et de l'agilité qui manquaient à l'intelligence, quoiqu'il lui restât encore assez de sens pour se conduire dans la vie. La violence de sa passion, dénuée de l'idéal où elle s'épanche chez tous les jeunes gens, augmentait encore sa timidité. Jamais il ne put se décider, selon l'expression familière, à faire la cour à une femme à Issoudun. Or, ni les jeunes filles, ni les bourgeoises ne pouvaient faire les avances à un jeune homme de moyenne taille, d'attitude pleine de honte et de mauvaise grâce, à figure commune, que deux gros yeux d'un vert pâle et saillants eussent rendue assez laide si déjà les traits écrasés et un teint blafard ne la vieillissaient avant le temps. La compagnie d'une femme annulait, en effet, ce pauvre garçon qui se sentait poussé par la passion aussi violemment qu'il était retenu par le peu d'idées dû à son éducation. Immobile entre deux forces égales, il ne savait alors que dire, et tremblait d'être interrogé, tant il avait peur d'être obligé de répondre! Le désir, qui délie si promptement la langue, lui glaçait la sienne. Jean-Jacques resta donc solitaire, et rechercha la solitude en ne s'y trouvant pas gêné. Le docteur aperçut, trop tard pour y remédier, les ravages produits par ce tempérament et par ce caractère. Il aurait bien voulu marier son fils; mais, comme il s'agissait de le livrer à une domination qui deviendrait absolue, il dut hésiter. N'était-ce pas abandonner le maniement de sa fortune à une étrangère, à une fille inconnue? Or, il savait combien il est difficile d'avoir des prévisions exactes sur le moral de la Femme, en étudiant la Jeune Fille. Aussi, tout en cherchant une personne dont l'éducation ou les sentiments lui offrissent des garanties, essaya-t-il de jeter son fils dans la voie de l'avarice. A défaut d'intelligence, il espérait ainsi donner à ce niais une sorte d'instinct. Il l'habitua d'abord à une vie mécanique, et lui légua des idées arrêtées pour le placement de ses revenus; puis il lui évita les principales difficultés de l'administration d'une fortune territoriale, en lui laissant des terres en bon état et louées par de longs baux. Le fait qui devait dominer la vie de ce pauvre être échappa cependant à la perspicacité de ce vieillard si fin. La timidité ressemble à la dissimulation, elle en a toute la profondeur. Jean-Jacques aima passionnément la Rabouilleuse. Rien de plus naturel d'ailleurs. Flore fut la seule femme qui restât près de ce garçon, la seule qu'il pût voir à son aise, en la contemplant en secret, en l'étudiant à toute heure; Flore illumina pour lui la maison paternelle, elle lui donna sans le savoir les seuls plaisirs qui lui dorèrent sa jeunesse. Loin d'être jaloux de son père, il fut enchanté de l'éducation qu'il donnait à Flore: ne lui fallait-il pas une femme facile, et avec laquelle il n'y eût pas de cour à faire? La passion qui, remarquez-le, porte son esprit avec elle, peut donner aux niais, aux sots, aux imbéciles une sorte d'intelligence, surtout pendant la jeunesse. Chez l'homme le plus brute, il se rencontre toujours l'instinct animal dont la persistance ressemble à une pensée.
Le lendemain Flore, à qui le silence de son maître avait fait faire des réflexions, s'attendit à quelque communication importante; mais, quoiqu'il tournât autour d'elle et la regardât sournoisement avec des expressions de concupiscence, Jean-Jacques ne put rien trouver à dire. Enfin au moment du dessert, le maître recommença la scène de la veille.
--Vous vous trouvez bien ici? dit-il à Flore.
--Oui, monsieur Jean.
--Eh! bien, restez-y.
--Merci, monsieur Jean.
Cette situation étrange dura trois semaines. Par une nuit où nul bruit ne troublait le silence, Flore, qui se réveilla par hasard, entendit le souffle égal d'une respiration humaine à sa porte, et fut effrayée en reconnaissant sur le palier Jean-Jacques couché comme un chien, et qui, sans doute, avait fait lui-même un trou par en bas pour voir dans la chambre.
--Il m'aime, pensa-t-elle; mais il attrapera des rhumatismes à ce métier-là.
Le lendemain, Flore regarda son maître d'une certaine façon. Cet amour muet et presque instinctif l'avait émue, elle ne trouva plus si laid ce pauvre niais dont les tempes et le front chargés de boutons semblables à des ulcères portaient cette horrible couronne, attribut des sangs gâtés.
--Vous ne voudriez pas retourner aux champs, n'est-ce pas? lui dit Jean-Jacques quand ils se trouvèrent seuls.
--Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle en le regardant.
--Pour le savoir, fit Rouget en devenant de la couleur des homards cuits.
--Est-ce que vous voulez m'y renvoyer? demanda-t-elle.
--Non, mademoiselle.
--Eh! bien, que voulez-vous donc savoir? Vous avez une raison...
--Oui, je voudrais savoir...
--Quoi? dit Flore.
--Vous ne me le diriez pas! fit Rouget.
--Si, foi d'honnête fille...
--Ah! voilà, reprit Rouget effrayé. Vous êtes une honnête fille...
--Pardè!
--Là, vrai?...
--Quand je vous le dis...
--Voyons? Êtes-vous la même que quand vous étiez là, pieds nus, amenée par votre oncle?
--Belle question! ma foi, répondit Flore en rougissant.