La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02
Part 15
Quand Joseph expliqua la position de Philippe à sa mère en allant dîner rue de Beaune, il lui sentit trembler le bras sur le sien, la joie illumina ce visage passé; la pauvre femme respira comme une personne débarrassée d'un poids énorme. Le lendemain elle eut pour Joseph des attentions que son bonheur et la reconnaissance lui inspirèrent, elle lui garnit son atelier de fleurs et lui acheta deux jardinières. Le premier dimanche pendant lequel Philippe dut venir poser, Agathe eut soin de préparer dans l'atelier un déjeuner exquis. Elle mit tout sur la table, sans oublier un flacon d'eau-de-vie qui n'était qu'à moitié plein. Elle resta derrière un paravent auquel elle fit un trou. L'ex-dragon avait envoyé la veille son uniforme, qu'elle ne put s'empêcher d'embrasser. Quand Philippe posa tout habillé sur un de ces chevaux empaillés qu'ont les selliers et que Joseph avait loué, Agathe fut obligée, pour ne pas se trahir, de confondre le léger bruit de ses larmes avec la conversation des deux frères. Philippe posa deux heures avant et deux heures après le déjeuner. A trois heures après-midi le dragon reprit ses habits ordinaires, et, tout en fumant un cigare, il proposa pour la seconde fois à son frère d'aller dîner ensemble au Palais-Royal. Il fit sonner de l'or dans son gousset.
--Non, répondit Joseph, tu m'effraies quand je te vois de l'or.
--Ah! çà, vous aurez donc toujours mauvaise opinion de moi ici? s'écria le lieutenant-colonel d'une voix tonnante. On ne peut donc pas faire des économies!
--Non, non, répondit Agathe en sortant de sa cachette et venant embrasser son fils. Allons dîner avec lui, Joseph.
Joseph n'osa pas gronder sa mère, il s'habilla, et Philippe les mena vers la rue Montorgueil, au Rocher de Cancale, où il leur donna un dîner splendide dont la carte s'éleva jusqu'à cent francs.
--Diantre! dit Joseph inquiet, avec onze cents francs d'appointements, tu fais, comme Ponchard dans _la Dame Blanche_, des économies à pouvoir acheter des terres.
--Bah! je suis en veine, répondit le dragon qui avait énormément bu.
En entendant ce mot dit sur le pas de la porte et avant de monter en voiture pour aller au spectacle, car Philippe menait sa mère au Cirque-Olympique, seul théâtre où son confesseur lui permît d'aller, Joseph serra le bras de sa mère qui feignit aussitôt d'être indisposée, et qui refusa le spectacle. Philippe reconduisit alors sa mère et son frère rue Mazarine, où, quand elle se trouva seule avec Joseph dans sa mansarde, elle resta profondément silencieuse. Le dimanche suivant, Philippe vint poser. Cette fois sa mère assista visiblement à la séance. Elle servit le déjeuner et put questionner le dragon. Elle apprit alors que le neveu de la vieille madame Hochon, l'amie de sa mère, jouait un certain rôle dans la littérature. Philippe et son ami Giroudeau se trouvaient dans une société de journalistes, d'actrices, de libraires, et y étaient considérés en qualité de caissiers. Philippe, qui buvait toujours du kirsch en posant après le déjeuner, eut la langue déliée. Il se vanta de redevenir un personnage avant peu de temps. Mais, sur une question de Joseph relative à ses moyens pécuniaires, il garda le silence. Par hasard il n'y avait pas de journal le lendemain à cause d'une fête, et Philippe, pour en finir, proposa de venir poser le lendemain. Joseph lui représenta que l'époque du Salon approchait, il n'avait pas l'argent des deux cadres pour ses tableaux, et ne pouvait se le procurer qu'en achevant la copie d'un Rubens que voulait avoir un marchand de tableaux nommé Magus. L'original appartenait à un riche banquier suisse qui ne l'avait prêté que pour dix jours, la journée de demain était la dernière, il fallait donc absolument remettre la séance au prochain dimanche.
--C'est ça? dit Philippe en regardant le tableau de Rubens posé sur un chevalet.
--Oui, répondit Joseph. Cela vaut vingt mille francs. Voilà ce que peut le génie. Il y a des morceaux de toile qui valent des cent mille francs.
--Moi, j'aime mieux ta copie, dit le dragon.
--Elle est plus jeune, dit Joseph en riant; mais ma copie ne vaut que mille francs. Il me faut demain pour lui donner tous les tons de l'original et la vieillir afin qu'on ne les reconnaisse pas.
--Adieu, ma mère, dit Philippe en embrassant Agathe. A dimanche prochain.
Le lendemain, Elie Magus devait venir chercher sa copie. Un ami de Joseph, qui travaillait pour ce marchand, Pierre Grassou, voulut voir cette copie finie. Pour lui jouer un tour, en l'entendant frapper, Joseph Bridau mit sa copie vernie avec un vernis particulier à la place de l'original, et plaça l'original sur son chevalet. Il mystifia complétement Pierre Grassou de Fougères, qui fut émerveillé de ce tour de force.
--Tromperais-tu le vieil Elie Magus? lui dit Pierre Grassou.
--Nous allons voir, dit Joseph.
Le marchand ne vint pas, il était tard. Agathe dînait chez madame Desroches qui venait de perdre son mari. Joseph proposa donc à Pierre Grassou de venir à sa table d'hôte. En descendant il laissa, suivant ses habitudes, la clef de son atelier à la portière.
--Je dois poser ce soir, dit Philippe à la portière une heure après le départ de son frère. Joseph va revenir et je vais l'attendre dans l'atelier.
La portière donna la clef, Philippe monta, prit la copie en croyant prendre le tableau, puis il redescendit, remit la clef à la portière en paraissant avoir oublié quelque chose et alla vendre le Rubens trois mille francs. Il avait eu la précaution de prévenir Elie Magus de la part de son frère de ne venir que le lendemain. Le soir, quand Joseph, qui ramenait sa mère de chez madame veuve Desroches, rentra, le portier lui parla de la lubie de son frère, qui était aussitôt sorti qu'entré.
--Je suis perdu s'il n'a pas eu la délicatesse de ne prendre que la copie, s'écria le peintre en devinant le vol. Il monta rapidement les trois étages, se précipita dans son atelier, et dit:--Dieu soit loué! il a été ce qu'il sera toujours, un vil coquin!
Agathe, qui avait suivi Joseph, ne comprenait rien à cette parole: mais quand son fils la lui eut expliquée, elle resta debout sans larmes aux yeux.
--Je n'ai donc plus qu'un fils, dit-elle d'une voix faible.
--Nous n'avons pas voulu le déshonorer aux yeux des étrangers, reprit Joseph; mais maintenant il faut le consigner chez le portier. Désormais nous garderons nos clefs. J'achèverai sa maudite figure de mémoire, il y manque peu de chose.
--Laisse-la comme elle est, il me ferait trop de mal à voir, répondit la mère atteinte au fond du cœur et stupéfaite de tant de lâcheté.
Philippe savait à quoi devait servir l'argent de cette copie, il connaissait l'abîme où il plongeait son frère, et n'avait rien respecté. Depuis ce dernier crime, Agathe ne parla plus de Philippe, sa figure prit l'expression d'un désespoir amer, froid et concentré; une pensée la tuait.
--Quelque jour, se disait-elle, nous verrons Bridau devant les tribunaux!
Deux mois après, au moment où Agathe allait entrer dans son bureau de loterie, un matin, il se présenta, pour voir madame Bridau, qui déjeunait avec Joseph, un vieux militaire se disant l'ami de Philippe et amené par une affaire urgente.
Quand Giroudeau se nomma, la mère et le fils tremblèrent d'autant plus que l'ex-dragon avait une physionomie de vieux loup de mer peu rassurante. Ses deux yeux gris éteints, sa moustache pie, ses restes de chevelure ébouriffés autour de son crâne couleur beurre frais offraient je ne sais quoi d'éraillé, de libidineux. Il portait une vieille redingote gris de fer ornée de la rosette d'officier de la Légion-d'Honneur, et qui croisait difficilement sur un ventre de cuisinier en harmonie avec sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, avec de fortes épaules. Son torse reposait sur de petites jambes grêles. Enfin il montrait un teint enluminé aux pommettes qui révélait une vie joyeuse. Le bas des joues, fortement ridé, débordait un col de velours noir usé. Entre autres enjolivements, l'ex-dragon avait d'énormes boucles d'or aux oreilles.
--Quel _noceur_! se dit Joseph en employant une expression populaire passée dans les ateliers.
--Madame, dit l'oncle et le caissier de Finot, votre fils se trouve dans une situation si malheureuse, qu'il est impossible à ses amis de ne pas vous prier de partager les charges assez lourdes qu'il leur impose; il ne peut plus remplir sa place au journal, et mademoiselle Florentine de la Porte-Saint-Martin le loge chez elle, rue de Vendôme, dans une pauvre mansarde. Philippe est mourant, si son frère et vous vous ne pouvez payer le médecin et les remèdes, nous allons être forcés, dans l'intérêt même de sa guérison, de le faire transporter aux Capucins; tandis que pour trois cents francs nous le garderions: il lui faut absolument une garde, il sort le soir pendant que mademoiselle Florentine est au théâtre, il prend alors des choses irritantes, contraires à sa maladie et à son traitement; et comme nous l'aimons, il nous rend vraiment malheureux. Ce pauvre garçon a engagé sa pension pour trois ans, il est remplacé provisoirement au journal et n'a plus rien; mais il va se tuer, madame, si nous ne le mettons pas à la maison de santé du docteur Dubois. Cet hospice décent coûtera dix francs par jour. Nous ferons, Florentine et moi, la moitié d'un mois, faites l'autre?... Allez! il n'en aura guère que pour deux mois!
--Monsieur, il est difficile qu'une mère ne vous soit pas éternellement reconnaissante de ce que vous faites pour son fils, répondit Agathe; mais ce fils est retranché de mon cœur; et, quant à de l'argent, je n'en ai point. Pour ne pas être à la charge de mon fils que voici, qui travaille nuit et jour, qui se tue et qui mérite tout l'amour de sa mère, j'entre après demain dans un bureau de loterie comme sous-gérante. A mon âge!
--Et vous, jeune homme, dit le vieux dragon à Joseph, voyons? Ne ferez-vous pas pour votre frère ce que font une pauvre danseuse de la Porte-Saint-Martin et un vieux militaire?...
--Tenez, voulez-vous, dit Joseph impatienté, que je vous exprime en langage d'artiste l'objet de votre visite? Eh! bien, vous venez nous _tirer une carotte_.
--Demain, donc, votre frère ira à l'hôpital du Midi.
--Il y sera très-bien, reprit Joseph. Si jamais j'étais en pareil cas, j'irais, moi!
Giroudeau se retira très-désappointé, mais aussi très-sérieusement humilié d'avoir à mettre aux Capucins un homme qui avait porté les ordres de l'Empereur pendant la bataille de Montereau. Trois mois après, vers la fin du mois de juillet, un matin, en allant à son bureau de loterie, Agathe, qui prenait par le Pont-Neuf pour éviter de donner le sou du Pont-des-Arts, aperçut le long des boutiques du quai de l'École où elle longeait le parapet, un homme portant la livrée de la misère du second ordre et qui lui causa un éblouissement: elle lui trouva quelque ressemblance avec Philippe. Il existe en effet à Paris trois Ordres de misère. D'abord, la misère de l'homme qui conserve les apparences et à qui l'avenir appartient: misère des jeunes gens, des artistes, des gens du monde momentanément atteints. Les indices de cette misère ne sont visibles qu'au microscope de l'observateur le plus exercé. Ces gens constituent l'Ordre Équestre de la misère, ils vont encore en cabriolet. Dans le second Ordre se trouvent les vieillards à qui tout est indifférent, qui mettent au mois de juin la croix de la Légion-d'Honneur sur une redingote d'alpaga. C'est la misère des vieux rentiers, des vieux employés qui vivent à Sainte-Périne, et qui du vêtement extérieur ne se soucient plus guère. Enfin la misère en haillons, la misère du peuple, la plus poétique d'ailleurs, et que Callot, qu'Hogart, que Murillo, Charlet, Raffet, Gavarni, Meissonnier, que l'Art adore et cultive, au carnaval surtout! L'homme en qui la pauvre Agathe crut reconnaître son fils était à cheval sur les deux derniers Ordres. Elle aperçut un col horriblement usé, un chapeau galeux, des bottes éculées et rapiécées, une redingote filandreuse à boutons sans moule, dont les capsules béantes ou recroquevillées étaient en parfaite harmonie avec des poches usées et un collet crasseux. Des vestiges de duvet disaient assez que, si la redingote contenait quelque chose, ce ne pouvait être que de la poussière. L'homme sortit des mains aussi noires que celles d'un ouvrier, d'un pantalon gris de fer, décousu. Enfin, sur la poitrine, un gilet de laine tricotée, bruni par l'usage, qui débordait les manches, qui passait au-dessus du pantalon, se voyait partout et tenait sans doute lieu de linge. Philippe portait un garde-vue en taffetas vert et en fil d'archal. Sa tête presque chauve, son teint, sa figure hâve disaient assez qu'il sortait du terrible hôpital du Midi. Sa redingote bleue, blanchie aux lisières, était toujours décorée de la rosette. Aussi les passants regardaient-ils _ce brave_, sans doute une victime du gouvernement, avec une curiosité mêlée de pitié; car la rosette inquiétait le regard et jetait l'ultra le plus féroce en des doutes honorables pour la Légion-d'Honneur. En ce temps, quoiqu'on eût essayé de déconsidérer cet Ordre par des promotions sans frein, il n'y avait pas en France cinquante-trois mille personnes décorées. Agathe sentit tressaillir son être intérieur. S'il lui était impossible d'aimer ce fils, elle pouvait encore beaucoup souffrir par lui. Atteinte par un dernier rayon de maternité, elle pleura quand elle vit faire au brillant officier d'ordonnance de l'Empereur le geste d'entrer dans un débit de tabac pour y acheter un cigare, et s'arrêter sur le seuil: il avait fouillé dans sa poche et n'y trouvait rien. Agathe traversa rapidement le quai, prit sa bourse, la mit dans la main de Philippe, et se sauva comme si elle venait de commettre un crime. Elle resta deux jours sans pouvoir rien prendre: elle avait toujours devant les yeux l'horrible figure de son fils mourant de faim dans Paris.
--Après avoir épuisé l'argent de ma bourse, qui lui en donnera? pensait-elle. Giroudeau ne nous trompait pas: Philippe sort de l'hôpital.
Elle ne voyait plus l'assassin de sa pauvre tante, le fléau de la famille, le voleur domestique, le joueur, le buveur, le débauché de bas étage; elle voyait un convalescent mourant de faim, un fumeur sans tabac. Elle devint, à quarante-sept ans, comme une femme de soixante-dix ans. Ses yeux se ternirent alors dans les larmes et la prière. Mais ce ne fut pas le dernier coup que ce fils devait lui porter, et sa prévision la plus horrible fut réalisée. On découvrit alors une conspiration d'officiers au sein de l'armée, et l'on cria par les rues l'extrait du _Moniteur_ qui contenait des détails sur les arrestations.
Agathe entendit du fond de sa cage, dans le bureau de loterie de la rue Vivienne, le nom de Philippe Bridau. Elle s'évanouit, et le gérant, qui comprit sa peine et la nécessité de faire des démarches, lui donna un congé de quinze jours.
--Ah! mon ami, c'est nous, avec notre rigueur, qui l'avons poussé là, dit-elle à Joseph en se mettant au lit.
--Je vais aller voir Desroches, lui répondit Joseph.
Pendant que l'artiste confiait les intérêts de son frère à Desroches, qui passait pour le plus madré, le plus astucieux des avoués de Paris, et qui d'ailleurs rendait des services à plusieurs personnages, entre autres à Des Lupeaulx, alors Secrétaire-Général d'un Ministère, Giroudeau se présentait chez la veuve, qui, cette fois, eut confiance en lui.
--Madame, lui dit-il, trouvez douze mille francs, et votre fils sera mis en liberté, faute de preuves. Il s'agit d'acheter le silence de deux témoins.
--Je les aurai, dit la pauvre mère sans savoir où ni comment.
Inspirée par le danger, elle écrivit à sa marraine, la vieille madame Hochon, de les demander à Jean-Jacques Rouget, pour sauver Philippe. Si Rouget refusait, elle pria madame Hochon de les lui prêter en s'engageant à les lui rendre en deux ans. Courrier par courrier, elle reçut la lettre suivante:
«Ma petite, quoique votre frère ait, bel et bien, quarante mille livres de rente, sans compter l'argent économisé depuis dix-sept années, que monsieur Hochon estime à plus de six cent mille francs, il ne donnera pas deux liards pour des neveux qu'il n'a jamais vus. Quant à moi, vous ignorez que je ne disposerai pas de six livres tant que mon mari vivra. Hochon est le plus grand avare d'Issoudun, j'ignore ce qu'il fait de son argent, il ne donne pas vingt francs par an à ses petits-enfants; pour emprunter, j'aurais besoin de son autorisation, et il me la refuserait. Je n'ai pas même tenté de faire parler à votre frère, qui a chez lui une concubine de laquelle il est le très-humble serviteur. C'est pitié que de voir comment le pauvre homme est traité chez lui, quand il a une sœur et des neveux. Je vous ai fait sous-entendre à plusieurs reprises que votre présence à Issoudun pouvait sauver votre frère, et arracher pour vos enfants, des griffes de cette vermine, une fortune de quarante et peut-être soixante mille livres de rente; mais vous ne me répondez pas ou vous paraissez ne m'avoir jamais comprise. Aussi suis-je obligée de vous écrire aujourd'hui sans aucune précaution épistolaire. Je prends bien part au malheur qui vous arrive, mais je ne puis que vous plaindre, ma chère mignonne. Voici pourquoi je ne puis vous être bonne à rien: à quatre-vingt-cinq ans, Hochon fait ses quatre repas, mange de la salade avec des œufs durs le soir, et court comme un lapin. J'aurai passé ma vie entière, car il fera mon épitaphe, sans avoir vu vingt livres dans ma bourse. Si vous voulez venir à Issoudun combattre l'influence de la concubine sur votre frère, comme il y a des raisons pour que Rouget ne vous reçoive pas chez lui, j'aurai déjà bien de la peine à obtenir de mon mari la permission de vous avoir chez moi. Mais vous pouvez y venir, il m'obéira sur ce point. Je connais un moyen d'obtenir ce que je veux de lui, c'est de lui parler de mon testament. Cela me semble si horrible que je n'y ai jamais eu recours; mais pour vous, je ferai l'impossible. J'espère que votre Philippe s'en tirera, surtout si vous prenez un bon avocat; mais arrivez le plus tôt possible à Issoudun. Songez qu'à cinquante-sept ans votre imbécile de frère est plus chétif et plus vieux que monsieur Hochon. Ainsi la chose presse. On parle déjà d'un testament qui vous priverait de la succession; mais, au dire de monsieur Hochon, il est toujours temps de le faire révoquer. Adieu, ma petite Agathe, que Dieu vous aide! et comptez aussi sur votre marraine qui vous aime,
»MAXIMILIENNE HOCHON, née LOUSTEAU.
»_P.-S._ Mon neveu Étienne, qui écrit dans les journaux et qui s'est lié, dit-on, avec votre fils Philippe, est-il venu vous rendre ses devoirs? Mais venez, nous causerons de lui.»
Cette lettre occupa fortement Agathe, elle la montra nécessairement à Joseph, à qui elle fut forcée de raconter la proposition de Giroudeau. L'artiste, qui devenait prudent dès qu'il s'agissait de son frère, fit remarquer à sa mère qu'elle devait tout communiquer à Desroches.
Frappés de la justesse de cette observation, le fils et la mère allèrent le lendemain matin, dès six heures, trouver Desroches, rue de Bussy. Cet avoué, sec comme défunt son père, à la voix aigre, au teint âpre, aux yeux implacables, à visage de fouine qui se lèche les lèvres du sang des poulets, bondit comme un tigre en apprenant la visite et la proposition de Giroudeau.
--Ah çà, mère Bridau, s'écria-t-il de sa petite voix cassée, jusqu'à quand serez-vous la dupe de votre maudit brigand de fils? Ne donnez pas deux liards! Je vous réponds de Philippe, c'est pour sauver son avenir que je tiens à le laisser juger par la Cour des Pairs, vous avez peur de le voir condamné, mais Dieu veuille que son avocat laisse obtenir une condamnation contre lui. Allez à Issoudun, sauvez la fortune de vos enfants. Si vous n'y parvenez pas, si votre frère a fait un testament en faveur de cette femme, et si vous ne savez pas le faire révoquer... eh! bien, rassemblez au moins les éléments d'un procès en captation, je le mènerai. Mais vous êtes trop honnête femme pour savoir trouver les bases d'une instance de ce genre! Aux vacances, j'irai, moi! à Issoudun..... si je puis.
Ce: «J'irai moi!» fit trembler l'artiste dans sa peau. Desroches cligna de l'œil pour dire à Joseph de laisser aller sa mère un peu en avant, et il le garda pendant un moment seul.
--Votre frère est un grand misérable, il est volontairement ou involontairement la cause de la découverte de la conspiration, car le drôle est si fin qu'on ne peut pas savoir la vérité là-dessus. Entre niais ou traître, choisissez-lui un rôle. Il sera sans doute mis sous la surveillance de la haute police, voilà tout. Soyez tranquille, il n'y a que moi qui sache ce secret. Courez à Issoudun avec votre mère, vous avez de l'esprit, tâchez de sauver cette succession.
--Allons, ma pauvre mère, Desroches a raison, dit-il en rejoignant Agathe dans l'escalier; j'ai vendu mes deux tableaux, partons pour le Berry, puisque tu as quinze jours à toi.
Après avoir écrit à sa marraine pour lui annoncer son arrivée, Agathe et Joseph se mirent en route le lendemain soir pour Issoudun, abandonnant Philippe à sa destinée. La diligence passa par la rue d'Enfer pour prendre la route d'Orléans. Quand Agathe aperçut le Luxembourg où Philippe avait été transféré, elle ne put s'empêcher de dire:--Sans les Alliés il ne serait pourtant pas là!
Bien des enfants auraient fait un mouvement d'impatience, auraient souri de pitié; mais l'artiste, qui se trouvait seul avec sa mère dans le coupé, la saisit, la pressa contre son cœur, en disant:--O mère! tu es mère comme Raphaël était peintre! Et tu seras toujours une imbécile de mère!
Bientôt arrachée à ses chagrins par les distractions de la route, madame Bridau fut contrainte à songer au but de son voyage. Naturellement, elle relut la lettre de madame Hochon qui avait si fort ému l'avoué Desroches. Frappée alors des mots _concubine_ et _vermine_ que la plume d'une septuagénaire aussi pieuse que respectable avait employés pour désigner la femme en train de dévorer la fortune de Jean-Jacques Rouget, traité lui-même d'_imbécile_, elle se demanda comment elle pouvait, par sa présence à Issoudun, sauver une succession. Joseph, ce pauvre artiste si désintéressé, savait peu de chose du Code, et l'exclamation de sa mère le préoccupa.
--Avant de nous envoyer sauver une succession, notre ami Desroches aurait bien dû nous expliquer les moyens par lesquels on s'en empare, s'écria-t-il.
--Autant que ma tête, étourdie encore à l'idée de savoir Philippe en prison, sans tabac peut-être, sur le point de comparaître à la Cour des Pairs, me laisse de mémoire, repartit Agathe, il me semble que le jeune Desroches nous a dit de rassembler les éléments d'un procès en captation, pour le cas où mon frère aurait fait un testament en faveur de cette... cette... femme.
--Il est bon là, Desroches!... s'écria le peintre. Bah! si nous n'y comprenons rien, je le prierai d'y aller.
--Ne nous cassons pas la tête inutilement, dit Agathe. Quand nous serons à Issoudun, ma marraine nous guidera.