La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02
Part 14
Elle alla dans sa chambre, prit la boîte à couverts, la trouva légère, l'ouvrit et y vit une reconnaissance du Mont-de-Piété. La pauvre mère jeta un horrible cri. Joseph et la Descoings accoururent, regardèrent la boîte, et le sublime mensonge de la mère devint inutile. Tous trois restèrent silencieux en évitant de se jeter un regard. En ce moment, par un geste presque fou, Agathe se mit un doigt sur les lèvres pour recommander le secret que personne ne voulait divulguer. Tous trois ils revinrent devant le feu dans le salon.
--Tenez, mes enfants, s'écria la Descoings, je suis frappée au cœur: mon terne sortira, j'en suis sûre. Je ne pense plus à moi, mais à vous deux! Philippe, dit-elle à sa nièce, est un monstre; il ne vous aime point malgré tout ce que vous faites pour lui. Si vous ne prenez pas de précautions contre lui, le misérable vous mettra sur la paille. Promettez-moi de vendre vos rentes, d'en réaliser le capital et de le placer en viager. Joseph a un bon état qui le fera vivre. En prenant ce parti, ma petite, vous ne serez jamais à la charge de Joseph. Monsieur Desroches veut établir son fils. Le petit Desroches (il avait alors vingt-six ans) a trouvé une Étude, il vous prendra vos douze mille francs à rente viagère.
Joseph saisit le bougeoir de sa mère et monta précipitamment à son atelier, il en revint avec trois cents francs:--Tenez, maman Descoings, dit-il en lui offrant son pécule, nous n'avons pas à rechercher ce que vous faites de votre argent, nous vous devons celui qui vous manque, et le voici presque en entier!
--Prendre ton pauvre petit magot, le fruit de tes privations qui me font tant souffrir! Es-tu fou, Joseph? s'écria la vieille actionnaire de la loterie royale de France visiblement partagée entre sa foi brutale en son terne et cette action qui lui semblait un sacrilége.
--Oh! faites-en ce que vous voudrez, dit Agathe que le mouvement de son vrai fils émut aux larmes.
La Descoings prit Joseph par la tête et le baisa sur le front:--Mon enfant, ne me tente pas. Tiens, je perdrais encore. C'est des bêtises, la loterie!
Jamais rien de si héroïque n'a été dit dans les drames inconnus de la vie privée. Et, en effet, n'est-ce pas l'affection triomphant d'un vice invétéré? En ce moment, les cloches de la messe de minuit sonnèrent.
--Et puis il n'est plus temps, reprit la Descoings.
--Oh! dit Joseph, voilà vos calculs de cabale.
Le généreux artiste sauta sur les numéros, s'élança dans l'escalier et courut faire la mise. Quand Joseph ne fut plus là, Agathe et la Descoings fondirent en larmes.
--Il y va, le cher amour, s'écriait la joueuse. Mais ce sera tout pour lui, car c'est son argent!
Malheureusement Joseph ignorait entièrement la situation des bureaux de loterie que, dans ce temps, les habitués connaissaient dans Paris comme aujourd'hui les fumeurs connaissent les débits de tabac. Le peintre alla comme un fou regardant les lanternes. Lorsqu'il demanda à des passants de lui enseigner un bureau de loterie, on lui répondit qu'ils étaient fermés, mais que celui du Perron au Palais-Royal restait quelquefois ouvert un peu plus tard. Aussitôt l'artiste vola vers le Palais-Royal, où il trouva le bureau fermé.
--Deux minutes de moins et vous auriez pu faire votre mise, lui dit un des crieurs de billets qui stationnaient au bas du Perron en vociférant ces singulières paroles:--Douze cents francs pour quarante sous! et offrant des billets tout faits.
A la lueur du réverbère et des lumières du café de la Rotonde, Joseph examina si par hasard il y aurait sur ces billets quelques-uns des numéros de la Descoings; mais il n'en vit pas un seul, et revint avec la douleur d'avoir fait en vain tout ce qui dépendait de lui pour satisfaire la vieille femme, à laquelle il raconta ses disgrâces. Agathe et sa tante allèrent ensemble à la messe de minuit à Saint-Germain-des-Prés. Joseph se coucha. Le réveillon n'eut pas lieu. La Descoings avait perdu la tête, Agathe avait au cœur un deuil éternel. Les deux femmes se levèrent tard. Dix heures sonnèrent quand la Descoings essaya de se remuer pour faire le déjeuner, qui ne fut prêt qu'à onze heures et demie. Vers cette heure, des cadres oblongs appendus au-dessus de la porte des bureaux de loterie contenaient les numéros sortis. Si la Descoings avait eu son billet, elle serait allée à neuf heures et demie rue Neuve-des-Petits-Champs savoir son sort, qui se décidait dans un hôtel contigu au Ministère des Finances, et dont la place est maintenant occupée par le théâtre et la place Ventadour. Tous les jours de tirage, les curieux pouvaient admirer à la porte de cet hôtel un attroupement de vieilles femmes, de cuisinières et de vieillards qui, dans ce temps, formait un spectacle aussi curieux que celui de la queue des rentiers le jour du payement des rentes au Trésor.
--Eh! bien, vous voilà richissime! s'écria le vieux Desroches en entrant au moment où la Descoings savourait sa dernière gorgée de café.
--Comment? s'écria la pauvre Agathe.
--Son terne est sorti, dit-il en présentant la liste des numéros écrits sur un petit papier et que les buralistes mettaient par centaines dans une sébile sur leurs comptoirs.
Joseph lut la liste, Agathe lut la liste. La Descoings ne lut rien, elle fut renversée comme par un coup de foudre; au changement de son visage, au cri qu'elle jeta, le vieux Desroches et Joseph la portèrent sur son lit. Agathe alla chercher un médecin. L'apoplexie foudroyait la pauvre femme, qui ne reprit sa connaissance que vers les quatre heures du soir; le vieil Haudry, son médecin, annonça que, malgré ce mieux, elle devait penser à ses affaires et à son salut. Elle n'avait prononcé qu'un seul mot:--Trois millions!...
Desroches, le père, mis au fait des circonstances, mais avec les réticences nécessaires, par Joseph, cita plusieurs exemples de joueurs à qui la fortune avait échappé le jour où ils avaient par fatalité oublié de faire leurs mises; mais il comprit combien un pareil coup devait être mortel quand il arrivait après vingt ans de persévérance. A cinq heures, au moment où le plus profond silence régnait dans ce petit appartement et où la malade, gardée par Joseph et par sa mère, assis l'un au pied, l'autre au chevet du lit, attendait son petit-fils que le vieux Desroches était allé chercher, le bruit des pas de Philippe et celui de sa canne retentirent dans l'escalier.
--Le voilà! le voilà! s'écria la Descoings qui se mit sur son séant et put remuer sa langue paralysée.
Agathe et Joseph furent impressionnés par le mouvement d'horreur qui agitait si vivement la malade. Leur pénible attente fut entièrement justifiée par le spectacle de la figure bleuâtre et décomposée de Philippe, par sa démarche chancelante, par l'état horrible de ses yeux profondément cernés, ternes, et néanmoins hagards; il avait un violent frisson de fièvre, ses dents claquaient.
--Misère en Prusse! s'écria-t-il. Ni pain ni pâte, et j'ai le gosier en feu. Eh! bien, qu'y a-t-il? Le diable se mêle toujours de nos affaires. Ma vieille Descoings est au lit et me fait des yeux grands comme des soucoupes...
--Taisez-vous, monsieur, lui dit Agathe en se levant, et respectez au moins le malheur que vous avez causé.
--Oh! _monsieur_?... dit-il en regardant sa mère. Ma chère petite mère, ce n'est pas bien, vous n'aimez donc plus votre garçon?
--Êtes-vous digne d'être aimé? ne vous souvenez-vous plus de ce que vous avez fait hier? Aussi pensez à chercher un appartement, vous ne demeurerez plus avec nous. A compter de demain, reprit-elle, car, dans l'état où vous êtes, il est bien difficile...
--De me chasser, n'est-ce pas? reprit-il. Ah! vous jouez ici le mélodrame du _Fils banni_? Tiens! tiens! voilà comment vous prenez les choses? Eh! bien, vous êtes tous de jolis cocos. Qu'ai-je donc fait de mal? J'ai pratiqué sur les matelas de la vieille un petit nettoyage. L'argent ne se met pas dans la laine, que diable! Et où est le crime? Ne vous a-t-elle pas pris vingt mille francs, elle! Ne sommes-nous pas ses créanciers? Je me suis remboursé d'autant. Et voilà!...
--Mon Dieu! mon Dieu! cria la mourante en joignant les mains et priant.
--Tais-toi! s'écria Joseph en sautant sur son frère et lui mettant la main sur la bouche.
--Quart de conversion, par le flanc gauche, moutard de peintre! répliqua Philippe en mettant sa forte main sur l'épaule de Joseph qu'il fit tourner et tomber sur une bergère. On ne touche pas comme ça à la moustache d'un chef d'escadron aux Dragons de la Garde Impériale.
--Mais elle m'a rendu tout ce qu'elle me devait, s'écria Agathe en se levant et montrant à son fils un visage irrité. D'ailleurs cela ne regarde que moi, vous la tuez. Sortez, mon fils, dit-elle en faisant un geste qui usa ses forces, et ne reparaissez jamais devant moi. Vous être un monstre.
--Je la tue?
--Mais son terne est sorti, cria Joseph, et tu lui as volé l'argent de sa mise.
--Si elle crève d'un terne rentré, ce n'est donc pas moi qui la tue, répondit l'ivrogne.
--Mais sortez donc, dit Agathe, vous me faites horreur. Vous avez tous les vices! Mon Dieu, est-ce mon fils?
Un râle sourd, parti du gosier de la Descoings, avait accru l'irritation d'Agathe.
--Je vous aime bien encore, vous, ma mère, qui êtes la cause de tous mes malheurs, dit Philippe. Vous me mettez à la porte, un jour de Noël, jour de naissance de... comment s'appelle-t-il?... Jésus! Qu'aviez-vous fait à grand-papa Rouget, à votre père, pour qu'il vous chassât et vous déshéritât? Si vous ne lui aviez pas déplu, nous aurions été riches et je n'aurais pas été réduit à la dernière des misères. Qu'avez-vous fait à votre père, vous qui êtes une bonne femme? Vous voyez bien que je puis être un bon garçon et tout de même être mis à la porte; moi, la gloire de la famille.
--La honte! cria la Descoings.
--Tu sortiras ou tu me tueras! s'écria Joseph qui s'élança sur son frère avec une fureur de lion.
--Mon Dieu! mon Dieu! dit Agathe en se levant et voulant séparer les deux frères.
En ce moment Bixiou et Haudry le médecin entrèrent. Joseph avait terrassé son frère et l'avait couché par terre.
--C'est une vraie bête féroce, dit-il. Ne parle pas! ou je te....
--Je me souviendrai de cela, beuglait Philippe.
--Une explication en famille? dit Bixiou.
--Relevez-le, dit le médecin, il est aussi malade que la bonne femme, déshabillez-le, couchez-le, et tirez-lui ses bottes.
--C'est facile à dire, s'écria Bixiou; mais il faut les lui couper, ses jambes sont trop enflées...
Agathe prit une paire de ciseaux. Quand elle eut fendu les bottes, qui dans ce temps se portaient par-dessus des pantalons collants, dix pièces d'or roulèrent sur le carreau.
--Le voilà, son argent, dit Philippe en murmurant. Satané bête que je suis, j'ai oublié la réserve. Et moi aussi j'ai raté la fortune!
Le délire d'une horrible fièvre saisit Philippe, qui se mit à extravaguer. Joseph, aidé par Desroches père qui survint, et par Bixiou, put donc transporter ce malheureux dans sa chambre. Le docteur Haudry fut obligé d'écrire un mot pour demander à l'hôpital de la Charité une camisole de force, car le délire s'accrut au point de faire craindre que Philippe ne se tuât: il devint furieux. A neuf heures, le calme se rétablit dans le ménage. L'abbé Loraux et Desroches essayaient de consoler Agathe qui ne cessait de pleurer au chevet de sa tante, elle écoutait en secouant la tête, et gardait un silence obstiné; Joseph et la Descoings connaissaient seuls la profondeur et l'étendue de sa plaie intérieure.
--Il se corrigera, ma mère, dit enfin Joseph quand Desroches père et Bixiou furent partis.
--Oh! s'écria la veuve, Philippe a raison: mon père m'a maudite. Je n'ai pas le droit de... Le voilà, l'argent, dit-elle à la Descoings en réunissant les trois cents francs de Joseph et les deux cents francs trouvés sur Philippe. Va voir s'il ne faut pas à boire à ton frère, dit-elle à Joseph.
--Tiendrez-vous une promesse faite à un lit de mort? dit la Descoings qui sentait son intelligence près de lui échapper.
--Oui, ma tante.
--Eh! bien, jurez-moi de donner vos fonds en viager au petit Desroches. Ma rente va vous manquer, et, d'après ce que je vous entends dire, vous vous laisseriez gruger jusqu'au dernier sou par ce misérable...
--Je vous le jure, ma tante.
La vieille épicière mourut le 31 décembre, cinq jours après avoir reçu l'horrible coup que le vieux Desroches lui avait innocemment porté. Les cinq cents francs, le seul argent qu'il y eût dans le ménage, suffirent à peine à payer les frais de l'enterrement de la veuve Descoings. Elle ne laissait qu'un peu d'argenterie et de mobilier, dont la valeur fut donnée à son petit-fils par madame Bridau. Réduite à huit cents francs de rente viagère que lui fit Desroches fils, qui traita définitivement d'un titre nu, c'est-à-dire d'une charge sans clientèle, et qui prit alors ce capital de douze mille francs, Agathe rendit au propriétaire son appartement au troisième étage, et vendit tout le mobilier inutile. Quand, au bout d'un mois, le malade entra en convalescence, Agathe lui expliqua froidement que les frais de la maladie avaient absorbé tout l'argent comptant; elle serait désormais obligée de travailler pour vivre, elle l'engagea donc de la manière la plus affectueuse à reprendre du service et à se suffire à lui-même.
--Vous auriez pu vous épargner ce sermon, dit Philippe en regardant sa mère d'un œil qu'une complète indifférence rendait froid. J'ai bien vu que ni vous ni mon frère vous ne m'aimez plus. Je suis maintenant seul au monde: j'aime mieux cela!
--Rendez-vous digne d'affection, répondit la pauvre mère atteinte jusqu'au fond du cœur, et nous vous rendrons la nôtre.
--Des bêtises! s'écria-t-il en l'interrompant.
Il prit son vieux chapeau pelé sur les bords, sa canne, se mit le chapeau sur l'oreille et descendit les escaliers en sifflant.
--Philippe! où vas-tu sans argent? lui cria sa mère qui ne put réprimer ses larmes. Tiens...
Elle lui tendit cent francs en or enveloppés d'un papier, Philippe remonta les marches qu'il avait descendues et prit l'argent.
--Eh! bien, tu ne m'embrasses pas? dit-elle en fondant en larmes.
Il serra sa mère sur son cœur, mais sans cette effusion de sentiment qui donne seule du prix à un baiser.
--Et où vas-tu? lui dit Agathe.
--Chez Florentine, la maîtresse à Giroudeau. En voilà, des amis! répondit-il brutalement.
Il descendit. Agathe rentra, les jambes tremblantes, les yeux obscurcis, le cœur serré. Elle se jeta à genoux, pria Dieu de prendre cet enfant dénaturé sous sa protection, et abdiqua sa pesante maternité.
En février 1822, madame Bridau s'était établie dans la chambre précédemment occupée par Philippe et située au-dessus de la cuisine de son ancien appartement. L'atelier et la chambre du peintre se trouvaient en face, de l'autre côté de l'escalier. En voyant sa mère réduite à ce point, Joseph avait voulu du moins qu'elle fût le mieux possible. Après le départ de son frère, il se mêla de l'arrangement de la mansarde, à laquelle il imprima le cachet des artistes. Il y mit un tapis. Le lit, disposé simplement, mais avec un goût exquis, eut un caractère de simplicité monastique. Les murs, tendus d'une percaline à bon marché, bien choisie, d'une couleur en harmonie avec le mobilier remis à neuf, rendirent cet intérieur élégant et propre. Il ajouta sur le carré une double porte et à l'intérieur une portière. La fenêtre fut cachée par un store qui donnait un jour doux. Si la vie de cette pauvre mère se restreignait à la plus simple expression que puisse prendre à Paris la vie d'une femme, Agathe fut du moins mieux que qui que ce soit dans une situation pareille, grâce à son fils. Pour éviter à sa mère les ennuis les plus cruels des ménages parisiens, Joseph l'emmena tous les jours dîner à une table d'hôte de la rue de Beaune où se trouvaient des femmes comme il faut, des députés, des gens titrés, et qui pour chaque personne coûtait quatre-vingt-dix francs par mois. Chargée uniquement du déjeuner, Agathe reprit pour le fils l'habitude que jadis elle avait pour le père. Malgré les pieux mensonges de Joseph, elle finit par savoir que son dîner coûtait environ cent francs par mois. Épouvantée par l'énormité de cette dépense, et n'imaginant pas que son fils pût gagner beaucoup d'argent à peindre des femmes nues, elle obtint, grâce à l'abbé Loraux, son confesseur, une place de sept cents francs par an dans un bureau de loterie appartenant à la comtesse de Bauvan, la veuve d'un chef de chouans. Les bureaux de loterie, le lot des veuves protégées, faisaient assez ordinairement vivre une famille qui s'employait à la gérance. Mais, sous la Restauration, la difficulté de récompenser, dans les limites du gouvernement constitutionnel, tous les services rendus, fit donner à des femmes titrées malheureuses, non pas un, mais deux bureaux de loterie, dont les recettes valaient de six à dix mille francs. Dans ce cas, la veuve du général ou du noble ainsi protégé ne tenait pas ses bureaux par elle-même, elle avait des gérants intéressés. Quand ces gérants étaient garçons, ils ne pouvaient se dispenser d'avoir avec eux un employé; car le bureau devait rester toujours ouvert depuis le matin jusqu'à minuit, et les écritures exigées par le Ministère des Finances étaient d'ailleurs considérables. La comtesse de Bauvan, à qui l'abbé Loraux expliqua la position de la veuve Bridau, promit, au cas où son gérant s'en irait, la survivance pour Agathe; mais, en attendant, elle stipula pour la veuve six cents francs d'appointements. Obligée d'être au bureau dès dix heures du matin, la pauvre Agathe eut à peine le temps de dîner. Elle revenait à sept heures du soir au bureau, d'où elle ne sortait pas avant minuit. Jamais Joseph, pendant deux ans, ne faillit un seul jour à venir chercher sa mère le soir pour la ramener rue Mazarine, et souvent il l'allait prendre pour dîner; ses amis lui virent quitter l'Opéra, les Italiens et les plus brillants salons pour se trouver avant minuit rue Vivienne.
Agathe contracta bientôt cette monotone régularité d'existence dans laquelle les personnes atteintes par des chagrins violents trouvent un point d'appui. Le matin, après avoir fini sa chambre où il n'y avait plus ni chats ni petits oiseaux, et préparé le déjeuner au coin de sa cheminée, elle le portait dans l'atelier, où elle déjeunait avec son fils. Elle arrangeait la chambre de Joseph, éteignait le feu chez elle, venait travailler dans l'atelier près du petit poêle en fonte, et sortait dès qu'il venait un camarade ou des modèles. Quoiqu'elle ne comprît rien à l'art ni à ses moyens, le silence profond de l'atelier lui convenait. Sous ce rapport, elle ne fit pas un progrès, elle n'y mettait aucune hypocrisie, elle s'étonnait vivement de voir l'importance qu'on attachait à la Couleur, à la Composition, au Dessin. Quand un des amis du Cénacle ou quelque peintre ami de Joseph, comme Schinner, Pierre Grassou, Léon de Lora, très-jeune rapin qu'on appelait alors Mistigris, discutaient, elle venait regarder avec attention et ne découvrait rien de ce qui donnait lieu à ces grands mots et à ces chaudes disputes. Elle faisait le linge de son fils, lui raccommodait ses bas, ses chaussettes; elle arriva jusqu'à lui nettoyer sa palette, à lui ramasser des linges pour essuyer ses brosses, à tout mettre en ordre dans l'atelier. En voyant sa mère avoir l'intelligence de ces petits détails, Joseph la comblait de soins. Si la mère et le fils ne s'entendaient pas en fait d'Art, ils s'unirent admirablement par la tendresse. La mère avait son projet. Quand Agathe eut amadoué Joseph, un matin, pendant qu'il esquissait un immense tableau, réalisé plus tard et qui ne fut pas compris, elle se hasarda à dire tout haut:--Mon Dieu! que fait-il?
--Qui?
--Philippe!
--Ah! dam! ce garçon-là mange de la vache enragée. Il se formera.
--Mais il a déjà connu la misère, et peut-être est-ce la misère qui nous l'a changé. S'il était heureux, il serait bon...
--Tu crois, ma chère mère, qu'il a souffert dans son voyage? mais tu te trompes, il a fait le carnaval à New-York comme il le fait encore ici...
--S'il souffrait cependant près de nous, ce serait affreux...
--Oui, répondit Joseph. Quant à ce qui me regarde, je donnerais volontiers de l'argent, mais je ne veux pas le voir. Il a tué la pauvre Descoings.
--Ainsi, reprit Agathe, tu ne ferais pas son portrait?
--Pour toi, ma mère, je souffrirais le martyre. Je puis bien ne me souvenir que d'une chose: c'est qu'il est mon frère.
--Son portrait en capitaine de dragons à cheval?
--Oui, j'ai là un beau cheval d'après Gros, et je ne sais à quoi l'utiliser.
--Eh! bien, va donc savoir chez son ami ce qu'il devient.
--J'irai.
Agathe se leva: ses ciseaux, tout tomba par terre; elle vint embrasser Joseph sur la tête et cacha deux larmes dans ses cheveux.
--C'est ta passion, à toi, ce garçon, dit-il, et nous avons tous notre passion malheureuse.
Le soir Joseph alla rue du Sentier, et y trouva, vers quatre heures, son frère qui remplaçait Giroudeau. Le vieux capitaine de dragons était passé caissier à un journal hebdomadaire entrepris par son neveu. Quoique Finot restât propriétaire du petit journal qu'il avait mis en actions, et dont toutes les actions étaient entre ses mains, le propriétaire et le rédacteur en chef visible était un de ses amis nommé Lousteau, précisément le fils du subdélégué d'Issoudun de qui le grand-père de Bridau avait voulu se venger, et conséquemment le neveu de madame Hochon. Pour être agréable à son oncle, Finot lui avait donné Philippe pour remplaçant, en diminuant toutefois de moitié les appointements. Puis, tous les jours à cinq heures, Giroudeau vérifiait la caisse et emportait l'argent de la recette journalière. Coloquinte, l'invalide qui servait de garçon de bureau et qui faisait les courses, surveillait un peu le capitaine Philippe. Philippe se comportait bien d'ailleurs. Six cents francs d'appointements et cinq cents francs de sa croix le faisaient d'autant mieux vivre, que, chauffé pendant la journée et passant ses soirées aux théâtres où il allait gratis, il n'avait qu'à penser à sa nourriture et à son logement. Coloquinte partait avec du papier timbré sur la tête, et Philippe brossait ses fausses manches en toile verte quand Joseph entra.
--Tiens, voilà le moutard, dit Philippe. Eh! bien, nous allons dîner ensemble, tu viendras à l'Opéra, Florine et Florentine ont une loge. J'y vais avec Giroudeau, tu en seras, et tu feras connaissance avec Nathan!
Il prit sa canne plombée et mouilla son cigare.
--Je ne puis pas profiter de ton invitation, j'ai notre mère à conduire; nous dînons à table d'hôte.
--Eh! bien, comment va-t-elle, cette pauvre bonne femme?
--Mais elle ne va pas mal, répondit le peintre. J'ai refait le portrait de notre père et celui de notre tante Descoings. J'ai fini le mien, et je voudrais donner à notre mère le tien, en uniforme des Dragons de la Garde Impériale.
--Bien!
--Mais il faut venir poser...
--Je suis tenu d'être, tous les jours, dans cette cage à poulet depuis neuf heures jusqu'à cinq heures...
--Deux dimanches suffiront.
--Convenu, petit, reprit l'ancien officier d'ordonnance de Napoléon en allumant son cigare à la lampe du portier.