La Comédie humaine - Volume 04
Part 8
A Paris, il existe presque autant de royautés qu'il s'y trouve d'arts différents, de spécialités morales, de sciences, de professions; et le plus fort de ceux qui les pratiquent a sa majesté qui lui est propre; il est apprécié, respecté par ses pairs qui connaissent les difficultés du métier, et dont l'admiration est acquise à qui peut s'en jouer. Maxime était aux yeux des rats et des courtisanes un homme excessivement puissant et capable, car il avait su se faire prodigieusement aimer. Il était admiré par tous les gens qui savaient combien il est difficile de vivre à Paris en bonne intelligence avec des créanciers; enfin il n'avait pas eu d'autre rival en élégance, en tenue et en esprit, que l'illustre de Marsay qui l'avait employé dans des missions politiques. Ceci suffit à expliquer son entrevue avec la duchesse, son prestige chez madame Schontz, et l'autorité de sa parole dans une conférence qu'il comptait avoir sur le boulevard des Italiens avec un jeune homme déjà célèbre, quoique nouvellement entré dans la Bohême.
Le lendemain, à son lever, Maxime de Trailles entendit annoncer Finot qu'il avait mandé la veille, il le pria d'arranger le hasard d'un déjeuner au Café Anglais où Finot, Couture et Lousteau babilleraient près de lui. Finot, qui se trouvait vis-à-vis du comte de Trailles dans la position d'un colonel devant un maréchal de France, ne pouvait lui rien refuser; il était d'ailleurs trop dangereux de piquer ce lion. Aussi, quand Maxime vint déjeuner, vit-il Finot et ses deux amis attablés, la conversation avait déjà mis le cap sur madame Schontz. Couture, bien manœuvré par Finot et par Lousteau qui fut à son insu le compère de Finot, apprit au comte de Trailles tout ce qu'il voulait savoir sur madame Schontz.
Vers une heure, Maxime mâchonnait son cure-dents en causant avec du Tillet sur le perron de Tortoni où se tient cette petite Bourse, préface de la grande. Il paraissait occupé d'affaires, mais il attendait le jeune comte de La Palférine qui, dans un temps donné, devait passer par là. Le boulevard des Italiens est aujourd'hui ce qu'était le Pont-Neuf en 1650, tous les gens connus le traversent au moins une fois par jour. En effet, au bout de dix minutes, Maxime quitta le bras de du Tillet en faisant un signe de tête au jeune prince de la Bohême, et lui dit en souriant:--A moi, comte, deux mots!...
Les deux rivaux, l'un astre à son déclin, l'autre un soleil à son lever, allèrent s'asseoir sur quatre chaises devant le Café de Paris. Maxime eut soin de se placer à une certaine distance de quelques vieillots qui par habitude se mettent en espalier, dès une heure après midi, pour sécher leurs affections rhumatiques. Il avait d'excellentes raisons pour se défier des vieillards. (Voir _Une Esquisse d'après nature_, Scènes de la Vie Parisienne.)
--Avez-vous des dettes?... dit Maxime au jeune comte.
--Si je n'en avais pas, serais-je digne de vous succéder?... répondit La Palférine.
--Quand je vous fais une semblable question, je ne mets pas la chose en doute, répliqua Maxime, je veux uniquement savoir si le total est respectable, et s'il va sur cinq ou sur six?
--Six, quoi?
--Six chiffres! si vous devez cinquante ou cent mille?.... J'ai dû, moi, jusqu'à six cent mille.
La Palférine ôta son chapeau d'une façon aussi respectueuse que railleuse.
--Si j'avais le crédit d'emprunter cent mille francs, répondit le jeune homme, j'oublierais mes créanciers et j'irais passer ma vie à Venise, au milieu des chefs-d'œuvre de la peinture, au théâtre le soir, la nuit avec de jolies femmes, et...
--Et à mon âge, que deviendriez-vous? demanda Maxime.
--Je n'irais pas jusque-là, répliqua le jeune comte.
Maxime rendit la politesse à son rival en soulevant légèrement son chapeau par un geste de gravité risible.
--C'est une autre manière de voir la vie, répondit-il d'un ton de connaisseur à connaisseur. Vous devez...?
--Oh! une misère indigne d'être avouée à un oncle; si j'en avais un, il me déshériterait à cause de ce pauvre chiffre, six mille!...
--On est plus gêné par six que par cent mille francs, dit sentencieusement Maxime. La Palférine! vous avez de la hardiesse dans l'esprit, vous avez encore plus d'esprit que de hardiesse, vous pouvez allez très loin, devenir un homme politique. Tenez... de tous ceux qui se sont lancés dans la carrière au bout de laquelle je suis et qu'on a voulu m'opposer, vous êtes le seul qui m'ayez plu.
La Palférine rougit, tant il se trouva flatté de cet aveu fait avec une gracieuse bonhomie par le chef des aventuriers parisiens. Ce mouvement de son amour-propre fut une reconnaissance d'infériorité qui le blessa; mais Maxime devina ce retour offensif, facile à prévoir chez une nature si spirituelle, et il y porta remède aussitôt en se mettant à la discrétion du jeune homme.
--Voulez-vous faire quelque chose pour moi, qui me retire du cirque olympique par un beau mariage, je ferai beaucoup pour vous, reprit-il.
--Vous allez me rendre bien fier: c'est réaliser la fable du rat et du lion, dit La Palférine.
--Je commencerai par vous prêter vingt mille francs, répondit Maxime en continuant.
--Vingt mille francs?... Je savais bien qu'à force de me promener sur ce boulevard... dit La Palférine en façon de parenthèse.
--Mon cher, il faut vous mettre sur un certain pied, dit Maxime en souriant, ne restez pas sur vos deux pieds, ayez-en six; faites comme moi, je ne suis jamais descendu de mon tilbury...
--Mais alors vous allez me demander des choses par-dessus mes forces!
--Non, il s'agit de vous faire aimer d'une femme, en quinze jours.
--Est-ce une fille?
--Pourquoi!
--Ce serait impossible; mais s'il s'agissait d'une femme très comme il faut, et de beaucoup d'esprit...
--C'est une très illustre marquise!
--Vous voulez avoir de ses lettres?... dit le jeune comte.
--Ah!... tu me vas au cœur, s'écria Maxime. Non, il ne s'agit pas de cela.
--Il faut donc l'aimer?
--Oui, dans le sens réel...
--Si je dois sortir de l'esthétique, c'est tout à fait impossible, dit La Palférine. J'ai, voyez-vous, à l'endroit des femmes, une certaine probité, nous pouvons les rouer, mais non les...
--Ah! l'on ne m'a donc pas trompé, s'écria Maxime. Crois-tu donc que je sois homme à proposer de petites infamies de deux sous?... Non, il faut aller, il faut éblouir, il faut vaincre. Mon compère, je te donne vingt mille francs ce soir et dix jours pour triompher. A ce soir, chez madame Schontz!
--J'y dîne.
--Bien, reprit Maxime. Plus tard, quand vous aurez besoin de moi, monsieur le comte, vous me trouverez, ajouta-t-il d'un ton de roi qui s'engage au lieu de promettre.
--Cette pauvre femme vous a donc fait bien du mal? demanda La Palférine.
--N'essaie pas de jeter la sonde dans mes eaux, mon petit, et laisse-moi te dire qu'en cas de succès tu te trouveras de si puissantes protections que tu pourras, comme moi, te retirer dans un beau mariage, quand tu t'ennuieras de ta vie de Bohême.
--Il y a donc un moment où l'on s'ennuie de s'amuser? dit La Palférine, de n'être rien, de vivre comme les oiseaux, de chasser dans Paris comme les Sauvages et de rire de tout!...
--Tout fatigue, même l'Enfer, dit Maxime en riant. A ce soir!
Les deux roués, le jeune et le vieux, se levèrent. En regagnant son escargot à un cheval, Maxime se dit:--Madame d'Espard ne peut pas souffrir Béatrix, elle va m'aider... A l'hôtel de Grandlieu, cria-t-il à son cocher en voyant passer Rastignac.
Trouvez un grand homme sans faiblesses?... Maxime vit la duchesse, madame du Guénic et Clotilde en larmes.
--Qu'y a-t-il? demanda-t-il à la duchesse.
--Calyste n'est pas rentré, c'est la première fois, et ma pauvre Sabine est au désespoir.
--Madame la duchesse, dit Maxime en attirant la femme pieuse dans l'embrasure d'une fenêtre, au nom de Dieu qui nous jugera, gardez le plus profond secret sur mon dévouement, exigez-le de d'Ajuda, que jamais Calyste ne sache rien de nos trames, ou nous aurions ensemble un duel à mort... Quand je vous ai dit qu'il ne vous en coûterait pas grand'chose, j'entendais que vous ne dépenseriez pas des sommes folles, il me faut environ vingt mille francs; mais tout le reste me regarde, et il faudra faire donner des places importantes, peut-être une Recette générale.
La duchesse et Maxime sortirent. Quand madame de Grandlieu revint près de ses deux filles, elle entendit un nouveau dithyrambe de Sabine émaillé de faits domestiques encore plus cruels que ceux par lesquels la jeune épouse avait vu finir son bonheur.
--Sois tranquille, ma petite, dit la duchesse à sa fille, Béatrix paiera bien cher tes larmes et tes souffrances, la main de Satan s'appesantit sur elle, elle recevra dix humiliations pour chacune des tiennes!...
Madame Schontz fit prévenir Claude Vignon qui plusieurs fois avait manifesté le désir de connaître personnellement Maxime de Trailles; elle invita Couture, Fabien, Bixiou, Léon de Lora, La Palférine et Nathan. Ce dernier fut demandé par Rochefide pour le compte de Maxime. Aurélie eut ainsi neuf convives tous de première force, à l'exception de du Ronceret; mais la vanité normande et l'ambition brutale de l'Héritier se trouvaient à la hauteur de la puissance littéraire de Claude Vignon, de la poésie de Nathan, de la finesse de La Palférine, du coup d'œil financier de Couture, de l'esprit de Bixiou, du calcul de Finot, de la profondeur de Maxime et du génie de Léon de Lora.
Madame Schontz, qui tenait à paraître jeune et belle, s'arma d'une toilette comme savent en faire ces sortes de femmes. Ce fut une pèlerine en guipure d'une finesse aranéide, une robe de velours bleu dont le fin corsage était boutonné d'opales, et une coiffure à bandeaux luisants comme de l'ébène. Madame Schontz devait sa célébrité de jolie femme à l'éclat et à la fraîcheur d'un teint blanc et chaud comme celui des créoles, à cette figure pleine de détails spirituels, de traits nettement dessinés et fermes dont le type le plus célèbre fut offert si longtemps jeune par la comtesse Merlin, et qui peut-être est particulier aux figures méridionales. Malheureusement la petite madame Schontz tendait à l'embonpoint depuis que sa vie était devenue heureuse et calme. Le cou, d'une rondeur séduisante, commençait à s'empâter ainsi que les épaules. On se repaît en France si principalement de la tête des femmes, que les belles têtes font longtemps vivre les corps déformés.
--Ma chère enfant, dit Maxime en entrant et en embrassant madame Schontz au front, Rochefide a voulu me faire voir votre nouvel établissement où je n'étais pas encore venu; mais c'est presque en harmonie avec ses quatre cent mille francs de rente... Eh bien, il s'en fallait de cinquante qu'il ne les eût, quand il vous a connue, et en moins de cinq ans vous lui avez fait gagner ce qu'une autre, une Antonia, une Malaga, Cadine ou Florentine lui auraient mangé.
--Je ne suis pas une fille, je suis une artiste! dit madame Schontz avec une espèce de dignité. J'espère bien finir, comme dit la comédie, par faire souche d'honnêtes gens...
--C'est désespérant, nous nous marions tous, reprit Maxime en se jetant dans un fauteuil au coin du feu. Me voilà bientôt à la veille de faire une comtesse Maxime.
--Oh! comme je voudrais la voir!... s'écria madame Schontz. Mais permettez-moi, dit-elle, de vous présenter monsieur Claude Vignon.--Monsieur Claude Vignon, monsieur de Trailles!...
--Ah! c'est vous qui avez laissé Camille Maupin, l'aubergiste de la littérature, aller dans un couvent?... s'écria Maxime. Après vous, Dieu!... Je n'ai jamais reçu pareil honneur. Mademoiselle des Touches vous a traité, monsieur, en Louis XIV...
--Et voilà comme on écrit l'histoire!... répondit Claude Vignon, ne savez-vous pas que sa fortune a été employée à dégager les terres de monsieur du Guénic?... Si elle savait que Calyste est à son ex-amie... (Maxime poussa le pied au critique en lui montrant monsieur de Rochefide)... elle sortirait de son couvent, je crois, pour le lui arracher.
--Ma foi, Rochefide, mon ami, dit Maxime en voyant que son avertissement n'avait pas arrêté Claude Vignon, à ta place, je rendrais à ma femme sa fortune, afin qu'on ne crût pas dans le monde qu'elle s'attaque à Calyste par nécessité.
--Maxime a raison, dit madame Schontz en regardant Arthur qui rougit excessivement. Si je vous ai gagné quelques mille francs de rentes, vous ne sauriez mieux les employer. J'aurai fait le bonheur de la femme et du mari, en voilà un chevron!...
--Je n'y avais jamais pensé, répondit le marquis; mais on doit être gentilhomme avant d'être mari.
--Laisse-moi te dire quand il sera temps d'être généreux, dit Maxime.
--Arthur! dit Aurélie, Maxime a raison. Vois-tu, mon bon homme, nos actions généreuses sont comme les actions de Couture, dit-elle en regardant à la glace pour voir quelle personne arrivait, il faut les placer à temps.
Couture était suivi de Finot. Quelques instants après, tous les convives furent réunis dans le beau salon bleu et or de l'hôtel Schontz; tel était le nom que les artistes donnaient à leur auberge depuis que Rochefide l'avait achetée à sa Ninon II. En voyant entrer La Palférine qui vint le dernier, Maxime alla vers lui, l'attira dans l'embrasure d'une croisée et lui remit les vingt billets de banque.
--Surtout, mon petit, ne les ménage pas, dit-il avec la grâce particulière aux mauvais sujets.
--Il n'y a que vous pour savoir ainsi les doubler!... répondit La Palférine.
--Es-tu décidé?
--Puisque je prends, répondit le jeune comte avec hauteur et raillerie.
--Eh bien, Nathan, que voici, te présentera dans deux jours chez madame la marquise de Rochefide, lui dit-il à l'oreille.
La Palférine fit un bond en entendant le nom.
--Ne manque pas de te dire amoureux-fou d'elle; et, pour ne pas éveiller de soupçons, bois du vin, des liqueurs à mort! Je vais dire à Aurélie de te mettre à côté de Nathan. Seulement, mon petit, il faudra maintenant nous rencontrer tous les soirs, sur le boulevard de la Madeleine, à une heure du matin, toi pour me rendre compte de tes progrès, moi pour te donner des instructions.
--On y sera, mon maître.... dit le jeune comte en s'inclinant.
--Comment nous fais-tu dîner avec un drôle habillé comme un premier garçon de restaurant? demanda Maxime à l'oreille de madame Schontz en lui désignant du Ronceret.
--Tu n'as donc jamais vu l'Héritier? Du Ronceret d'Alençon.
--Monsieur, dit Maxime à Fabien, vous devez connaître mon ami d'Esgrignon?
--Il y a longtemps que Victurnien ne me connaît plus, répondit Fabien; mais nous avons été très liés dans notre première jeunesse.
Le dîner fut un de ceux qui ne se donnent qu'à Paris, et chez ces grandes dissipatrices, car elles surprennent les gens les plus difficiles. Ce fut à un souper semblable, chez une courtisane belle et riche comme madame Schontz, que Paganini déclara n'avoir jamais fait pareille chère chez aucun souverain, ni bu de tels vins chez aucun prince, ni entendu de conversation si spirituelle, ni vu reluire de luxe si coquet.
Maxime et madame Schontz rentrèrent dans le salon les premiers, vers dix heures, en laissant les convives qui ne gazaient plus les anecdotes et qui se vantaient leurs qualités en collant leurs lèvres visqueuses au bord des petits verres sans pouvoir les vider.
--Eh bien, ma petite, dit Maxime, tu ne t'es pas trompée, oui, je viens pour tes beaux yeux, il s'agit d'une grande affaire, il faut quitter Arthur; mais je me charge de te faire offrir deux cent mille francs par lui.
--Et pourquoi le quitterais-je, ce pauvre homme?
--Pour te marier avec cet imbécile venu d'Alençon exprès pour cela. Il a été déjà juge, je le ferai nommer président à la place du père de Blondet qui va sur quatre-vingt-deux ans; et, si tu sais mener ta barque, ton mari deviendra député. Vous serez des personnages et tu pourras enfoncer madame la comtesse du Bruel...
--Jamais! dit madame Schontz, elle est comtesse.
--Est-il d'étoffe à devenir comte?...
--Tiens, il a des armes, dit Aurélie en cherchant une lettre dans un magnifique cabas pendu au coin de sa cheminée et la présentant à Maxime, qu'est-ce que cela veut dire? voilà des peignes.
--Il porte _coupé au un d'argent à trois peignes de gueules; deux et un, entrecroisés à trois grappes de raisin de pourpre tigées et feuillées de sinople, un et deux; au deux, d'azur à quatre plumes d'or posées en fret_, avec SERVIR pour devise et le casque d'écuyer. C'est pas grand'chose, ils ont été anoblis sous Louis XV, ils ont eu quelque grand-père mercier, la ligne maternelle a fait fortune dans le commerce des vins, et le du Ronceret anobli devait être greffier... Mais, si tu réussis à te défaire d'Arthur, les du Ronceret seront au moins barons, je te le promets, ma petite biche. Vois-tu, mon enfant, il faut te faire mariner pendant cinq ou six ans en province si tu veux enterrer la Schontz dans la présidente... Ce drôle t'a jeté des regards dont les intentions étaient claires, tu le tiens...
--Non, répondit Aurélie, à l'offre de ma main, il est resté, comme les eaux-de-vie dans le bulletin de la Bourse, très-calme.
--Je me charge de le décider, s'il est gris... Va voir où ils en sont tous...
--Ce n'est pas la peine d'y aller, je n'entends plus que Bixiou qui fait une de ses _charges_ sans qu'on l'écoute; mais je connais mon Arthur, il se croit obligé d'être poli avec Bixiou; et, les yeux fermés, il doit le regarder encore.
--Rentrons, alors!...
--Ah! çà! dans l'intérêt de qui travaillerai-je, Maxime? demanda tout à coup madame Schontz.
--De madame de Rochefide, répondit nettement Maxime, il est impossible de la rapatrier avec Arthur tant que tu le tiendras; il s'agit pour elle d'être à la tête de sa maison et de jouir de quatre cent mille francs de rentes!
--Elle ne me propose que deux cent mille francs?... J'en veux trois cent, puisqu'il s'agit d'elle. Comment, j'ai eu soin de son moutard et de son mari, je tiens sa place en tout, et elle lésinerait avec moi! Tiens, mon cher, j'aurais alors un million. Avec ça, si tu me promets la présidence du tribunal d'Alençon, je pourrai faire ma tête en madame du Ronceret....
--Ça va, dit Maxime.
--M'embêtera-t-on dans cette petite ville-là!... s'écria philosophiquement Aurélie. J'ai tant entendu parler de cette province-là par d'Esgrignon et par la Val-Noble, que c'est comme si j'y avais déjà vécu.
--Et si je t'assurais l'appui de la noblesse?...
--Ah! Maxime, tu m'en diras tant!... Oui, mais le pigeon refuse l'aile...
--Et il est bien laid avec sa peau de prune, il a des soies au lieu de favoris, il a l'air d'un marcassin, quoiqu'il ait des yeux d'oiseau de proie. Ça fera le plus beau président du monde. Sois tranquille, dans dix minutes il te chantera l'air d'Isabelle au quatrième acte de _Robert le Diable_: «Je suis à tes genoux!...» mais tu te charges de renvoyer Arthur à ceux de Béatrix...
--C'est difficile, mais à plusieurs on y parviendra...
Vers dix heures et demie, les convives rentrèrent au salon pour prendre le café. Dans les circonstances où se trouvait madame Schontz, Couture et du Ronceret, il est facile d'imaginer quel effet dut alors produire sur l'ambitieux Normand la conversation suivante que Maxime eut avec Couture dans un coin et à mi-voix pour n'être entendu de personne, mais que Fabien écouta.
--Mon cher, si vous voulez être sage, vous accepterez dans un département éloigné la Recette générale que madame de Rochefide vous fera donner; le million d'Aurélie vous permettra de déposer votre cautionnement, et vous vous séparerez de biens en l'épousant. Vous deviendrez député si vous savez bien mener votre barque, et la prime que je veux pour vous avoir sauvé, ce sera votre vote à la chambre.
--Je serai toujours fier d'être un de vos soldats.
--Ah! mon cher, vous l'avez échappé belle! Figurez-vous qu'Aurélie s'était amourachée de ce Normand d'Alençon, elle demandait qu'on le fît baron, président du tribunal de sa ville et officier de la Légion-d'Honneur. Mon imbécile n'a pas su deviner la valeur de madame Schontz, et vous devez votre fortune à un dépit; aussi ne lui donnez pas le temps de réfléchir. Quant à moi, je vais mettre les fers au feu.
Et Maxime quitta Couture au comble du bonheur, en disant à La Palférine:--Veux-tu que je t'emmène, mon fils?...
A onze heures Aurélie se trouvait entre Couture, Fabien et Rochefide. Arthur dormait dans une bergère, Couture et Fabien essayaient de se renvoyer sans y parvenir. Madame Schontz termina cette lutte en disant à Couture un:--A demain, mon cher?... qu'il prit en bonne part.
--Mademoiselle, dit Fabien tout bas, quand vous m'avez vu songeur à l'offre que vous me faisiez indirectement, ne croyez pas qu'il y eût chez moi la moindre hésitation; mais vous ne connaissez pas ma mère, et jamais elle ne consentirait à mon bonheur...
--Vous avez l'âge des sommations respectueuses, mon cher, répondit insolemment Aurélie. Mais, si vous avez peur de maman, vous n'êtes pas mon fait.
--Joséphine! dit tendrement l'Héritier en passant avec audace la main droite autour de la taille de madame Schontz, j'ai cru que vous m'aimiez?
--Après?
--Peut-être pourrait-on apaiser ma mère et obtenir plus que son consentement.
--Et comment?
--Si vous voulez employer votre crédit...
--A te faire créer baron, officier de la Légion-d'Honneur, président du tribunal, mon fils? n'est-ce pas... Écoute, j'ai tant fait de choses dans ma vie que je suis capable de la vertu! Je puis être une brave femme, une femme loyale, et remorquer très haut mon mari; mais je veux être aimée par lui sans que jamais un regard, une pensée, soit détourné de mon cœur, pas même en intention... Ça te va-t-il?... Ne te lie pas imprudemment, il s'agit de ta vie, mon petit.
--Avec une femme comme vous, je tope sans voir, dit Fabien enivré par un regard autant qu'il l'était de liqueurs des îles.
--Tu ne te repentiras jamais de cette parole, mon bichon, tu seras pair de France... Quant à ce pauvre vieux, reprit-elle en regardant Rochefide qui dormait, d'aujourd'hui, n, i, ni, c'est fini!
Ce fut si joli, si bien dit, que Fabien saisit madame Schontz et l'embrassa, par un mouvement de rage et de joie où la double ivresse de l'amour et du vin cédait à celle du bonheur et de l'ambition.
--Songe, mon cher enfant, dit-elle, à te bien conduire dès à présent avec ta femme, ne fais pas l'amoureux, et laisse-moi me retirer convenablement de mon bourbier. Et Couture, qui se croit riche et receveur général!
--J'ai cet homme en horreur, dit Fabien, je voudrais ne plus le voir.
--Je ne le recevrai plus, répondit la courtisane d'un petit air prude. Maintenant que nous sommes d'accord, mon Fabien, va-t'en, il est une heure.
Cette petite scène donna naissance, dans le ménage d'Aurélie et d'Arthur, jusqu'alors si complétement heureux, à la phase de la guerre domestique déterminée au sein de tous les foyers par un intérêt secret chez un des conjoints. Le lendemain même Arthur s'éveilla seul, et trouva madame Schontz froide comme ces sortes de femmes savent se faire froides.
--Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda-t-il en déjeunant et regardant Aurélie.
--C'est comme ça, dit-elle, à Paris. On s'est endormi par un temps humide, le lendemain les pavés sont secs et tout est si bien gelé qu'il y de la poussière; voulez-vous une brosse?...
--Mais qu'as-tu, ma chère petite?
--Allez trouver votre grande bringue de femme...
--Ma femme?... s'écria le pauvre marquis.