La Comédie humaine - Volume 04
Part 42
«Mon cher Maurice, si j'étais heureux je ne vous écrirais point; mais j'ai recommencé une autre vie de douleur: je suis redevenu jeune par le désir, avec toutes les impatiences d'un homme qui passe quarante ans, avec la sagesse du diplomate qui sait modérer sa passion. Quand vous êtes parti, je n'étais pas encore admis dans le pavillon de la rue Saint-Maur; mais une lettre m'avait promis la permission d'y venir, la lettre douce et mélancolique d'une femme qui redoutait les émotions d'une entrevue. Après avoir attendu plus d'un mois, je hasardai de me présenter, en faisant demander par la Gobain si je pouvais être reçu. Je m'assis sur une chaise, dans l'avenue, auprès de la loge, la tête dans les mains, et je restai là près d'une heure.--«Madame a voulu s'habiller,» me dit la Gobain afin de cacher sous une coquetterie honorable pour moi les irrésolutions d'Honorine. Pendant un gros quart d'heure, nous avons été l'un et l'autre affectés d'un tremblement nerveux involontaire, aussi fort que celui qui saisit les orateurs à la tribune, et nous nous adressâmes des phrases effarées comme celles de gens surpris qui simulent une conversation.--«Tenez, Honorine, lui dis-je les yeux pleins de larmes, la glace est rompue, et je suis si tremblant de bonheur, que vous devez me pardonner l'incohérence de mon langage. Ce sera pendant long-temps ainsi.--Il n'y a pas de crime à être amoureux de sa femme, me répondit-elle en souriant forcément.--Accordez-moi la grâce de ne plus travailler comme vous l'avez fait. Je sais par madame Gobain que vous vivez depuis vingt jours de vos économies, vous avez soixante mille francs de rentes à vous, et si vous ne me rendez pas votre cœur, au moins ne me laissez pas votre fortune!--Il y a long-temps, me dit-elle, que je connais votre bonté...--S'il vous plaisait de rester ici, lui répondis-je, et de garder votre indépendance; si le plus ardent amour ne trouve pas grâce à vos yeux, ne travaillez plus...» Je lui tendis trois inscriptions de chacune douze mille francs de rentes; elle les prit, les ouvrit avec indifférence, et après les avoir lues, Maurice, elle ne me jeta qu'un regard pour toute réponse. Ah! elle avait bien compris que ce n'était pas de l'argent que je lui donnais, mais la liberté.--«Je suis vaincue, me dit-elle en me tendant la main que je baisai, venez me voir autant que vous voudrez.» Ainsi, elle ne m'avait reçu que par violence sur elle-même. Le lendemain je l'ai trouvée armée d'une gaieté fausse, et il a fallu deux mois d'accoutumance avant de lui voir son vrai caractère. Mais ce fut alors comme un mai délicieux, un printemps d'amour qui me donna des joies ineffables; elle n'avait plus de craintes, elle m'étudiait. Hélas! quand je lui proposai de passer en Angleterre afin de se réunir ostensiblement avec moi, dans sa maison, de reprendre son rang, d'habiter son nouvel hôtel, elle fut saisie d'effroi.--«Pourquoi ne pas toujours vivre ainsi?» dit-elle. Je me résignai, sans répondre un mot. Est-ce une expérience? me demandai-je en la quittant. En venant de chez moi, rue Saint-Maur, je m'animais, les pensées d'amour me gonflaient le cœur, et je me disais comme les jeunes gens: Elle cédera ce soir... Toute cette force factice ou réelle se dissipait à un sourire, à un commandement de ses yeux fiers et calmes que la passion n'altérait point. Ce terrible mot répété par vous:--Lucrèce a écrit avec son sang et son poignard le premier mot de la charte des femmes: _Liberté!_ me revenait, me glaçait. Je sentais impérieusement combien le consentement d'Honorine était nécessaire, et combien il était impossible de le lui arracher. Devinait-elle ces orages qui m'agitaient aussi bien au retour que pendant l'aller? Je lui peignis enfin ma situation dans une lettre, en renonçant à lui en parler. Honorine ne me répondit pas, elle resta si triste que je fis comme si je n'avais pas écrit. Je ressentis une peine violente d'avoir pu l'affliger, elle lut dans mon cœur et me pardonna. Vous allez savoir comment. Il y a trois jours elle me reçut, pour la première fois, dans sa chambre bleue et blanche. La chambre était pleine de fleurs, parée, illuminée, Honorine avait fait une toilette qui la rendait ravissante. Ses cheveux encadraient de leurs rouleaux légers cette figure que vous connaissez; des bruyères du Cap ornaient sa tête; elle avait une robe de mousseline blanche, une ceinture blanche à longs bouts flottants. Vous savez ce qu'elle est dans cette simplicité; mais ce jour-là, ce fut une mariée, ce fut l'Honorine des premiers jours. Ma joie fut glacée aussitôt, car la physionomie avait un caractère de gravité terrible, il y avait du feu sous cette glace.--«Octave, me dit-elle, quand vous le voudrez, je serai votre femme; mais sachez-le bien, cette soumission a ses dangers, je puis me résigner... (Je fis un geste.)--Oui, dit-elle, je vous comprends, la résignation vous offense, et vous voulez ce que je ne puis donner: l'amour! La religion, la pitié m'ont fait renoncer à mon vœu de solitude, vous êtes ici! Elle fit une pause. D'abord, reprit-elle, vous n'avez pas demandé plus, maintenant vous voulez votre femme. Eh bien! je vous rends Honorine telle qu'elle est, et sans vous abuser sur ce qu'elle sera. Que deviendrai-je? Mère! je le souhaite. Oh! croyez-le, je le souhaite vivement. Essayez de me transformer, j'y consens; mais si je meurs, mon ami, ne maudissez pas ma mémoire, et n'accusez pas d'entêtement ce que je nommerais le culte de l'Idéal, s'il n'était pas plus naturel de nommer le sentiment indéfinissable qui me tuera, le culte du Divin! L'avenir ne me regardera plus, vous en serez chargé, consultez-vous?...» Elle s'est alors assise, dans cette pose sereine que vous avez su admirer, et m'a regardé pâlissant sous la douleur qu'elle m'avait causée, j'avais froid dans mon sang. En voyant l'effet de ses paroles, elle m'a pris les mains, les a mises dans les siennes, et m'a dit: «Octave, je t'aime, mais autrement que tu veux être aimé: j'aime ton âme... Mais, sache-le, je t'aime assez pour mourir à ton service, comme une esclave d'Orient, et sans regret. Ce sera mon expiation.» Elle a fait plus, elle s'est mise à genoux sur un coussin, devant moi, et, dans un accès de charité sublime, m'a dit:--«Après tout, peut-être ne mourrai-je pas?...»
»Voici deux mois que je combats. Que faire?... j'ai le cœur trop plein, j'ai cherché celui d'un ami pour y jeter ce cri:--Que faire?»
Je ne répondis rien. Deux mois après les journaux annoncèrent l'arrivée, par un paquebot anglais, de la comtesse Octave rendue à sa famille, après des événements de voyage assez naturellement inventés pour que personne ne les contestât. A mon arrivée à Gênes, je reçus une lettre de faire part de l'heureux accouchement de la comtesse qui donnait un fils à son mari. Je tins la lettre dans mes mains pendant deux heures, sur cette terrasse, assis sur ce banc. Deux mois après, tourmenté par Octave, par messieurs de Grandville et de Sérizy, mes protecteurs, accablé par la perte que je fis de mon oncle, je consentis à me marier.
Six mois après la révolution de juillet, je reçus la lettre que voici et qui finit l'histoire de ce ménage.
«Monsieur Maurice, je meurs, quoique mère, et peut-être parce que je suis mère. J'ai bien joué mon rôle de femme: j'ai trompé mon mari, j'ai eu des joies aussi vraies que les larmes répandues au théâtre par les actrices. Je meurs pour la Société, pour la Famille, pour le Mariage, comme les premiers chrétiens mouraient pour Dieu. Je ne sais pas de quoi je meurs, je le cherche avec bonne foi, car je ne suis pas entêtée; mais je tiens à vous expliquer mon mal, à vous qui avez amené le chirurgien céleste, votre oncle, à la parole de qui je me suis rendue; il a été mon confesseur, je l'ai gardé dans sa dernière maladie, et il m'a montré le ciel en m'ordonnant de continuer à faire mon devoir. Et j'ai fait mon devoir. Je ne blâme pas celles qui oublient, je les admire comme des natures fortes, nécessaires; mais j'ai l'infirmité du souvenir! Cet amour de cœur qui nous identifie avec l'homme aimé, je n'ai pu le ressentir deux fois. Jusqu'au dernier moment, vous le savez, j'ai crié dans votre cœur, au confessionnal, à mon mari: «Ayez pitié de moi!...» Tout fut sans pitié. Eh bien! je meurs. Je meurs en déployant un courage inouï. Jamais courtisane ne fut plus gaie que moi. Mon pauvre Octave est heureux, je laisse son amour se repaître des mirages de mon cœur. A ce jeu terrible je prodigue mes forces, la comédienne est applaudie, fêtée, accablée de fleurs; mais le rival invisible vient chercher tous les jours sa proie, un lambeau de ma vie. Déchirée, je souris! Je souris à deux enfants, mais l'aîné, le mort triomphe! Je vous l'ai déjà dit: l'enfant mort m'appellera, et je vais à lui. L'intimité sans l'amour est une situation où mon âme se déshonore à toute heure. Je ne puis pleurer ni m'abandonner à mes rêveries que seule. Les exigences du monde, celles de ma maison, le soin de mon enfant, celui du bonheur d'Octave ne me laissent pas un instant pour me retremper, pour puiser de la force comme j'en trouvais dans ma solitude. Le qui-vive perpétuel surprend toujours mon cœur en sursaut, je n'ai point su fixer dans mon âme cette vigilance à l'oreille agile, à la parole mensongère, à l'œil de lynx. Ce n'est pas une bouche aimée qui boit mes larmes et qui bénit mes paupières, c'est un mouchoir qui les étanche; c'est l'eau qui rafraîchit mes yeux enflammés et non des lèvres aimées. Je suis comédienne avec mon âme, et voilà peut-être pourquoi je meurs! J'enferme le chagrin avec tant de soin qu'il n'en paraît rien au dehors; il faut bien qu'il ronge quelque chose, il s'attaque à ma vie. J'ai dit aux médecins qui ont découvert mon secret:--Faites-moi mourir d'une maladie plausible, autrement j'entraînerais mon mari. Il est donc convenu entre messieurs Desplein, Bianchon et moi que je meurs d'un ramollissement de je ne sais quel os que la science a parfaitement décrit. Octave se croit adoré! Me comprenez-vous bien? Aussi ai-je peur qu'il ne me suive. Je vous écris pour vous prier d'être, dans ce cas, le tuteur du jeune comte. Vous trouverez ci-joint un codicille où j'exprime ce vœu: vous n'en ferez usage qu'au moment où ce serait nécessaire, car peut-être ai-je de la fatuité. Mon dévouement caché laissera peut-être Octave inconsolable, mais vivant! Pauvre Octave! je lui souhaite une femme meilleure que moi, car il mérite bien d'être aimé. Puisque mon spirituel espion s'est marié, qu'il se rappelle ce que la fleuriste de la rue Saint-Maur lui lègue ici comme enseignement: Que votre femme soit promptement mère! Jetez-la dans les matérialités les plus vulgaires du ménage; empêchez-la de cultiver dans son cœur la mystérieuse fleur de l'Idéal, cette perfection céleste à laquelle j'ai cru, cette fleur enchantée, aux couleurs ardentes, et dont les parfums inspirent le dégoût des réalités. Je suis une sainte Thérèse qui n'a pu se nourrir d'extases, au fond d'un couvent avec le divin Jésus, avec un ange irréprochable, ailé, pour venir et pour s'enfuir à propos. Vous m'avez vue heureuse au milieu de mes fleurs bien-aimées. Je ne vous ai pas tout dit: je voyais l'amour fleurissant sous votre fausse folie, je vous ai caché mes pensées, mes poésies, je ne vous ai pas fait entrer dans mon beau royaume. Enfin, vous aimerez mon enfant pour l'amour de moi, s'il se trouvait un jour sans son pauvre père. Gardez mes secrets comme la tombe me gardera. Ne me pleurez pas: il y a longtemps que je suis morte, si saint Bernard a eu raison de dire qu'il n'y a plus de vie là où il n'y a plus d'amour.»
--Et, dit le Consul en serrant les lettres et refermant à clef le portefeuille, la comtesse est morte.
--Le comte vit-il encore? demanda l'ambassadeur, car depuis la révolution de juillet il a disparu de la scène politique.
--Vous souvenez-vous, monsieur de Lora, dit le Consul-Général, m'avoir vu reconduisant au bateau à vapeur...
--Un homme en cheveux blancs, un vieillard? dit le peintre.
--Un vieillard de quarante-cinq ans, allant demander la santé, des distractions à l'Italie méridionale. Ce vieillard, c'était mon pauvre ami, mon protecteur qui passait par Gênes pour me dire adieu, pour me confier son testament... Il me nomme tuteur de son fils. Je n'ai pas eu besoin de lui dire le vœu d'Honorine.
--Connaissait-il sa position d'assassin? dit mademoiselle des Touches au baron de l'Hostal.
--Il soupçonne la vérité, répondit le Consul, et c'est là ce qui le tue. Je suis resté sur le bateau à vapeur qui l'emmenait à Naples, jusqu'au delà de la rade, une barque devait me ramener. Nous restâmes pendant quelque temps à nous faire des adieux qui, je le crains, sont éternels. Dieu sait combien l'on aime le confident de notre amour, quand celle qui l'inspirait n'est plus!--«Cet homme possède, me disait Octave, un charme, il est revêtu d'une auréole.» Arrivés à la proue, le comte regarda la Méditerranée; il faisait beau par aventure, et, sans doute, ému par ce spectacle, il me légua ces dernières paroles:--«Dans l'intérêt de la nature humaine, ne faudrait-il pas rechercher quelle est cette irrésistible puissance qui nous fait sacrifier au plus fugitif de tous les plaisirs, et malgré notre raison, une divine créature?... J'ai, dans ma conscience, entendu des cris. Honorine n'a pas crié seule. Et j'ai voulu!... Je suis dévoré de remords! Je mourais, rue Payenne, des plaisirs que je n'avais pas; je mourrai en Italie des plaisirs que j'ai goûtés!... D'où vient le désaccord entre deux natures également nobles, j'ose le dire?»
Un profond silence régna sur la terrasse pendant quelques instants.
--Était-elle vertueuse? demanda le Consul aux deux femmes.
Mademoiselle des Touches se leva, prit le Consul par le bras, fit quelques pas pour s'éloigner, et lui dit:--Les hommes ne sont-ils pas coupables aussi de venir à nous, de faire d'une jeune fille leur femme, en gardant au fond de leurs cœurs d'angéliques images, en nous comparant à des rivales inconnues, à des perfections souvent prises à plus d'un souvenir, et nous trouvant toujours inférieures?
--Mademoiselle, vous auriez raison si le mariage était fondé sur la passion, et telle a été l'erreur des deux êtres qui bientôt ne seront plus. Le mariage, avec un amour de cœur chez les deux époux, ce serait le paradis.
Mademoiselle des Touches quitta le Consul et fut rejointe par Claude Vignon qui lui dit à l'oreille:--Il est un peu fat, monsieur de l'Hostal.
--Non, répondit-elle en glissant à l'oreille de Claude cette parole, il n'a pas encore deviné qu'Honorine l'aurait aimé. Oh! fit-elle en voyant venir la consulesse, sa femme l'a écouté, le malheureux!...
Onze heures sonnèrent aux horloges, tous les convives s'en retournèrent à pied, le long de la mer.
--Tout ceci n'est pas la vie, dit mademoiselle des Touches. Cette femme est une des plus rares exceptions et peut-être la plus monstrueuse de l'intelligence, une perle! La vie se compose d'accidents variés, de douleurs et de plaisirs alternés. Le paradis de Dante, cette sublime expression de l'Idéal, ce bleu constant ne se trouve que dans l'âme, et le demander aux choses de la vie est une volupté contre laquelle proteste à toute heure la Nature. A de telles âmes, les six pieds d'une cellule et un prie-Dieu suffisent.
--Vous avez raison, dit Léon de Lora. Mais, quelque vaurien que je sois, je ne puis m'empêcher d'admirer une femme capable, comme était celle-là, de vivre à côté d'un atelier, sous le toit d'un peintre, sans jamais en descendre, ni voir le monde, ni se crotter dans la rue.
--Ça s'est vu pendant quelques mois, dit Claude Vignon avec une profonde ironie.
--La comtesse Honorine n'est pas la seule de son espèce, répondit l'ambassadeur à mademoiselle des Touches. Un homme, voire même un homme politique, un acerbe écrivain fut l'objet d'un amour de ce genre, et le coup de pistolet qui l'a tué n'a pas atteint que lui: celle qu'il aimait s'est comme cloîtrée.
--Il se trouve donc encore de grandes âmes dans ce siècle! dit Camille Maupin, qui demeura pensive, appuyée au quai, pendant quelques instants.
Paris, janvier 1843.
UN DÉBUT DANS LA VIE.
A LAURE.
_Que le brillant et modeste esprit qui m'a donné le sujet de cette scène en ait l'honneur!_
SON FRÈRE.
Les chemins de fer, dans un avenir aujourd'hui peu éloigné, doivent faire disparaître certaines industries, en modifier quelques autres, et surtout celles qui concernent les différents modes de transport en usage pour les environs de Paris. Aussi, bientôt les personnes et les choses qui sont les éléments de cette Scène lui donneront-elles le mérite d'un travail d'archéologie. Nos neveux ne seront-ils pas enchantés de connaître le matériel social d'une époque qu'ils nommeront le vieux temps? Ainsi les pittoresques _coucous_ qui stationnaient sur la place de la Concorde en encombrant le Cours-la-Reine, les coucous si florissants pendant un siècle, si nombreux encore en 1830, n'existent plus; et, par la plus attrayante solennité champêtre, à peine en aperçoit-on un sur la route en 1842. En 1842 les lieux célèbres par leurs sites, et nommés _Environs de Paris_ ne possédaient pas tous un service de messageries régulier. Néanmoins les Touchard père et fils avaient conquis le monopole du transport pour les villes les plus populeuses, dans un rayon de quinze lieues; et leur entreprise constituait un magnifique établissement situé rue du Faubourg-Saint-Denis. Malgré leur ancienneté, malgré leurs efforts, leurs capitaux et tous les avantages d'une centralisation puissante, les messageries Touchard trouvaient dans les coucous du faubourg Saint-Denis des concurrents pour les points situés à sept ou huit lieues à la ronde. La passion du Parisien pour la campagne est telle, que des entreprises locales luttaient aussi avec avantage contre les Petites-Messageries, nom donné à l'entreprise des Touchard par opposition à celui des Grandes-Messageries de la rue Montmartre. A cette époque le succès des Touchard stimula d'ailleurs les spéculateurs. Pour les moindres localités des environs de Paris, il s'élevait alors des entreprises de voitures belles, rapides et commodes, partant de Paris et y revenant à heures fixes, qui, sur tous les points, et dans un rayon de dix lieues, produisirent une concurrence acharnée. Battu par le voyage de quatre à six lieues, le coucou se rabattit sur les petites distances, et vécut encore pendant quelques années. Enfin, il succomba dès que les omnibus eurent démontré la possibilité de faire tenir dix-huit personnes sur une voiture traînée par deux chevaux. Aujourd'hui le coucou, si par hasard un de ces oiseaux d'un vol si pénible existe encore dans les magasins de quelque dépeceur de voitures, serait, par sa structure et par ses dispositions, l'objet de recherches savantes, comparables à celles de Cuvier sur les animaux trouvés dans les plâtrières de Montmartre.
Les petites entreprises, menacées par les spéculateurs qui luttèrent en 1822 contre les Touchard père et fils, avaient ordinairement un point d'appui dans les sympathies des habitants du lieu qu'elles desservaient. Ainsi l'entrepreneur, à la fois conducteur et propriétaire de la voiture, était un aubergiste du pays dont les êtres, les choses et les intérêts lui étaient familiers. Il faisait les commissions avec intelligence, il ne demandait pas autant pour ses petits services et obtenait par cela même plus que les Messageries-Touchard. Il savait éluder la nécessité d'un passe-debout. Au besoin, il enfreignait les ordonnances sur les voyageurs à prendre. Enfin il possédait l'affection des gens du peuple. Aussi, quand une concurrence s'établissait, si le vieux messager du pays partageait avec elle les jours de la semaine, quelques personnes retardaient-elles leur voyage pour le faire en compagnie de l'ancien voiturier, quoique son matériel et ses chevaux fussent dans un état peu rassurant.
Une des lignes que les Touchard père et fils essayèrent de monopoliser, qui leur fut le plus disputée, et qu'on dispute encore aux Toulouse, leurs successeurs, est celle de Paris à Beaumont-sur-Oise, ligne étonnamment fertile, car trois entreprises l'exploitaient concurremment en 1822. Les Petites-Messageries baissèrent vainement leurs prix, multiplièrent vainement les heures de départ, construisirent vainement d'excellentes voitures, la concurrence subsista; tant est productive une ligne sur laquelle sont situées de petites villes comme Saint-Denis et Saint-Brice, des villages comme Pierrefitte, Groslay, Ecouen, Poncelles, Moisselles, Baillet, Monsoult, Maffliers, Franconville, Presle, Nointel, Nerville, etc. Les Messageries-Touchard finirent par étendre le voyage de Paris à Chambly. La concurrence alla jusqu'à Chambly. Aujourd'hui les Toulouse vont jusqu'à Beauvais.
Sur cette route, celle d'Angleterre, il existe un chemin qui prend à un endroit assez bien nommé _La Cave_, vu sa topographie, et qui mène dans une des plus délicieuses vallées du bassin de l'Oise, à la petite ville de l'Isle-Adam, doublement célèbre et comme berceau de la maison éteinte de l'Isle-Adam, et comme ancienne résidence des Bourbon-Conti. L'Isle-Adam est une charmante petite ville appuyée de deux gros villages, celui de Nogent et celui de Parmain, remarquables tous deux par de magnifiques carrières qui ont fourni les matériaux des plus beaux édifices du Paris moderne et de l'étranger, car la base et les ornements des colonnes du théâtre de Bruxelles sont de pierre de Nogent. Quoique remarquable par d'admirables sites, par des châteaux célèbres que des princes, des moines ou de fameux dessinateurs ont bâtis, comme Cassan, Stors, Le Val, Nointel, Persan, etc., en 1822, ce pays échappait à la concurrence et se trouvait desservi par deux voituriers, d'accord pour l'exploiter. Cette exception se fondait sur des raisons faciles à comprendre. De La Cave, le point où commence, sur la route d'Angleterre, le chemin pavé dû à la magnificence des princes de Conti, jusqu'à l'Isle-Adam, la distance est de deux lieues; et nulle entreprise ne pouvait faire un détour si considérable, d'autant plus que l'Isle-Adam formait alors une impasse. La route qui y menait y finissait. Depuis quelques années un grand chemin a relié la vallée de Montmorency à la vallée de l'Isle-Adam. De Saint-Denis, il passe par Saint-Leu-Taverny, Méru, l'Isle-Adam, et va jusqu'à Beaumont, le long de l'Oise. Mais en 1822, la seule route qui conduisît à l'Isle-Adam était celle des princes de Conti. Pierrotin et son collègue régnaient donc de Paris à l'Isle-Adam, aimés par le pays entier. La _voiture à Pierrotin_ et celle de son camarade desservaient Stors, le Val, Parmain, Champagne, Mours, Prérolles, Nogent, Nerville et Maffliers. Pierrotin était si connu, que les habitants de Monsoult, de Moisselles et de Saint-Brice, quoique situés sur la grande route, se servaient de sa voiture, où la chance d'avoir une place se rencontrait plus souvent que dans les diligences de Beaumont, toujours pleines. Pierrotin faisait bon ménage avec sa concurrence. Quand Pierrotin partait de l'Isle-Adam, son camarade revenait de Paris, et _vice versâ_. Il est inutile de parler du concurrent, Pierrotin avait les sympathies du pays. Des deux messagers, il est d'ailleurs le seul en scène dans cette véridique histoire. Qu'il vous suffise donc de savoir que les deux voituriers vivaient en bonne intelligence, se faisant une loyale guerre, et se disputant les habitants par de bons procédés. Ils avaient à Paris, par économie, la même cour, le même hôtel, la même écurie, le même hangar, le même bureau, le même employé. Ce détail dit assez que Pierrotin et son adversaire étaient, selon l'expression du peuple, de _bonnes pâtes_ d'hommes.