La Comédie humaine - Volume 04

Part 41

Chapter 413,893 wordsPublic domain

»Je sais tout ce que votre oncle pourrait me dire, il n'est pas plus instruit que ma conscience. La conscience est chez l'homme le truchement de Dieu. Je sais que si je ne me réconcilie pas avec Octave je serai damnée: tel est l'arrêt de la loi religieuse. La loi civile m'ordonne l'obéissance quand même. Si mon mari ne me repousse pas, tout est dit, le monde me tient pour pure, pour vertueuse, quoi que j'aie fait. Oui, le mariage a cela de sublime que la Société ratifie le pardon du mari; mais elle a oublié qu'il faut que le pardon soit accepté. Légalement, religieusement, mondainement, je dois revenir à Octave. A ne nous en tenir qu'à la question humaine, n'y a-t-il pas quelque chose de cruel à lui refuser le bonheur, à le priver d'enfants, à effacer sa famille du livre d'or de la pairie? Mes douleurs, mes répugnances, mes sentiments, tout mon égoïsme (car je me sais égoïste) doit être immolé à la famille. Je serai mère, les caresses de mes enfants essuieront bien des pleurs! Je serai bien heureuse, je serai certainement honorée, je passerai fière, opulente, dans un brillant équipage! J'aurai des gens, un hôtel, une maison, je serai la reine d'autant de fêtes qu'il y a de semaines dans l'année. Le monde m'accueillera bien. Enfin je ne remonterai pas dans le ciel du Patriciat, je n'en serai pas même descendue. Ainsi Dieu, la Loi, la Société, tout est d'accord. Contre quoi vous mutinez-vous? me dit-on du haut du Ciel, de la Chaire, du Tribunal et du Trône dont l'auguste intervention serait au besoin invoquée par le comte. Votre oncle me parlera même au besoin d'une certaine grâce céleste qui m'inondera le cœur alors que j'éprouverai le plaisir d'avoir fait mon devoir. Dieu, la Loi, le Monde, Octave, veulent que je vive, n'est-ce pas? Eh bien, s'il n'y a pas d'autre difficulté, ma réponse tranche tout: Je ne vivrai pas! Je redeviendrai bien blanche, bien innocente, car je serai dans mon linceul, parée de la pâleur irréprochable de la mort. Il n'y a pas là le moindre _entêtement de mule_. Cet entêtement de mule dont vous m'avez accusée en riant est, chez la femme, l'effet d'une certitude, une vision de l'avenir. Si mon mari, par amour, a la sublime générosité de tout oublier, je n'oublierai point, moi! L'oubli dépend-il de nous? Quand une veuve se marie, l'amour en fait une jeune fille, elle épouse un homme aimé; mais je ne puis pas aimer le comte. Tout est là, voyez-vous? Chaque fois que mes yeux rencontreront les siens, j'y verrai toujours ma faute, même quand les yeux de mon mari seront pleins d'amour. La grandeur de sa générosité m'attestera la grandeur de mon crime. Mes regards, toujours inquiets, liront toujours une sentence invisible. J'aurai dans le cœur des souvenirs confus qui se combattront. Jamais le mariage n'éveillera dans mon être les cruelles délices, le délire mortel de la passion; je tuerai mon mari par ma froideur, par des comparaisons qui se devineront, quoique cachées au fond de ma conscience. Oh! le jour où, dans une ride du front, dans un regard attristé, dans un geste imperceptible, je saisirai quelque reproche involontaire, réprimé même, rien ne me retiendra: je giserai la tête fracassée sur un pavé que je trouverai plus clément que mon mari. Ma susceptibilité fera peut-être les frais de cette horrible et douce mort. Je mourrai peut-être victime d'une impatience causée à Octave par une affaire, ou trompée par un injuste soupçon. Hélas! peut-être prendrai-je une preuve d'amour pour une preuve de mépris? Quel double supplice! Octave doutera toujours de moi, je douterai toujours de lui. Je lui opposerai, bien involontairement, un rival indigne de lui, un homme que je méprise, mais qui m'a fait connaître des voluptés gravées en traits de feu, dont j'ai honte et dont je me souviens irrésistiblement. Est-ce assez vous ouvrir mon cœur? Personne, monsieur, ne peut me prouver que l'amour se recommence, car je ne puis et ne veux accepter l'amour de personne. Une jeune fille est comme une fleur qu'on a cueillie; mais la femme coupable est une fleur sur laquelle on a marché. Vous êtes fleuriste, vous devez savoir s'il est possible de redresser cette tige, de raviver ces couleurs flétries, de ramener la séve dans ces tubes si délicats et dont toute puissance végétative vient de leur parfaite rectitude... Si quelque botaniste se livrait à cette opération, cet homme de génie effacerait-il les plis de la tunique froissée? il referait une fleur, il serait Dieu! Dieu seul peut me refaire! Je bois la coupe amère des expiations: mais en la buvant j'ai terriblement épelé cette sentence:--Expier n'est pas effacer. Dans mon pavillon, seule, je mange un pain trempé de mes pleurs; mais personne ne me voit le mangeant, ne me voit pleurant. Rentrer chez Octave, c'est renoncer aux larmes, mes larmes l'offenseraient. Oh! monsieur, combien de vertus faut-il fouler aux pieds pour, non pas se donner, mais se rendre à un mari qu'on a trompé? qui peut les compter? Dieu seul, car lui seul est le confident et le promoteur de ces horribles délicatesses qui doivent faire pâlir ses anges. Tenez, j'irai plus loin. Une femme a du courage devant un mari qui ne sait rien; elle déploie alors dans ses hypocrisies une force sauvage, elle trompe pour donner un double bonheur. Mais une mutuelle certitude n'est-elle pas avilissante? Moi, j'échangerais des humiliations contre des extases? Octave ne finirait-il point par trouver de la dépravation dans mes consentements? Le mariage est fondé sur l'estime, sur des sacrifices faits de part et d'autre; mais ni Octave ni moi nous ne pouvons nous estimer le lendemain de notre réunion: il m'aura déshonorée par quelque amour de vieillard pour une courtisane; et moi, j'aurai la honte perpétuelle d'être une chose au lieu d'être une Dame. Je ne serai pas la vertu, je serai le plaisir dans sa maison. Voilà les fruits amers d'une faute. Je me suis fait un lit conjugal où je ne puis que me retourner sur des charbons, un lit sans sommeil. Ici, j'ai des heures de tranquillité, des heures pendant lesquelles j'oublie; mais dans mon hôtel, tout me rappellera la tache qui déshonore ma robe d'épousée. Quand je souffre ici, je bénis mes souffrances, je dis à Dieu: Merci! Mais chez lui, je serai pleine d'effroi, goûtant des joies qui ne me seront pas dues. Tout ceci, monsieur, n'est pas du raisonnement, c'est le sentiment d'une âme bien vaste, car elle est creusée depuis sept ans par la douleur. Enfin, dois-je vous faire cet épouvantable aveu? Je me sens toujours le sein mordu par un enfant conçu dans l'ivresse et la joie, dans la croyance au bonheur, par un enfant que j'ai nourri pendant sept mois, de qui je serai grosse toute ma vie. Si de nouveaux enfants puisent en moi leur nourriture, ils boiront des larmes qui, mêlées à mon lait, le feront aigrir. J'ai l'apparence de la légèreté, je vous semble enfant... Oh! oui, j'ai la mémoire de l'enfant, cette mémoire qui se retrouve aux abords de la tombe. Ainsi, vous le voyez, il n'est pas une situation dans cette belle vie, où le monde et l'amour d'un mari veulent me ramener, qui ne soit fausse, qui ne me cache des piéges, qui ne m'ouvre des précipices où je roule déchirée par des arêtes impitoyables. Voici cinq ans que je voyage dans les landes de mon avenir, sans y trouver une place commode à mon repentir, parce que mon âme est envahie par un vrai repentir. A tout ceci, la Religion a ses réponses et je les sais par cœur. Ces souffrances, ces difficultés sont ma punition, dit-elle, et Dieu me donnera la force de les supporter. Ceci, monsieur, est une raison pour certaines âmes pieuses, douées d'une énergie qui me manque. Entre l'enfer où Dieu ne m'empêchera pas de le bénir, et l'enfer qui m'attend chez le comte Octave, mon choix est fait.

»Un dernier mot. Mon mari serait encore choisi par moi, si j'étais jeune fille, et que j'eusse mon expérience actuelle; mais là précisément est la raison de mon refus: je ne veux pas rougir devant cet homme. Comment, je serai toujours à genoux, il sera toujours debout! Et si nous changeons de posture, je le trouve méprisable. Je ne veux pas être mieux traitée par lui à cause de ma faute. L'ange qui oserait avoir certaines brutalités qu'on se permet de part et d'autre quand on est mutuellement irréprochables, cet ange n'est pas sur la terre, il est au ciel! Octave est plein de délicatesse, je le sais; mais il n'y a pas dans cette âme (quelque grande qu'on la fasse, c'est une âme d'homme) de garanties pour la nouvelle existence que je mènerais chez lui. Venez donc me dire où je puis trouver cette solitude, cette paix, ce silence amis des malheurs irréparables et que vous m'avez promis.»

Après avoir pris de cette lettre la copie que voici pour garder ce monument en entier, j'allai rue Payenne. L'inquiétude avait vaincu l'opium. Octave se promenait comme un fou dans son jardin.--«Répondez à cela, lui dis-je en lui donnant la lettre de sa femme. Tâchez de rassurer la Pudeur instruite. C'est un peu plus difficile que de surprendre la Pudeur qui s'ignore et que la Curiosité vous livre.--Elle est à moi!...» s'écria le comte, dont la figure exprimait le bonheur à mesure qu'il avançait dans sa lecture. Il me fit signe de la main de le laisser seul, en se sentant observé dans sa joie. Je compris que l'excessive félicité comme l'excessive douleur obéissent aux mêmes lois; j'allai recevoir madame de Courteville et Amélie, qui dînaient chez le comte ce jour-là. Quelque belle que fût mademoiselle de Courteville, je sentis, en la revoyant, que l'amour a trois faces, et que les femmes qui nous inspirent un amour complet sont bien rares. En comparant involontairement Amélie à Honorine, je trouvais plus de charme à la femme en faute qu'à la jeune fille pure. Pour Honorine, la fidélité n'était pas un devoir, mais la fatalité du cœur; tandis qu'Amélie allait prononcer d'un air serein des promesses solennelles, sans en connaître la portée ni les obligations. La femme épuisée, quasi morte, la pécheresse à relever me semblait sublime, elle irritait les générosités naturelles à l'homme, elle demandait au cœur tous ses trésors, à la puissance toutes ses ressources; elle emplissait la vie, elle y mettait une lutte dans le bonheur; tandis qu'Amélie, chaste et confiante, allait s'enfermer dans la sphère d'une maternité paisible, où le terre-à-terre devait être la poésie, où mon esprit ne devait trouver ni combat, ni victoire. Entre les plaines de la Champagne et les Alpes neigeuses, orageuses, mais sublimes, quel est le jeune homme qui peut choisir la crayeuse et paisible étendue? Non, de telles comparaisons sont fatales et mauvaises sur le seuil de la Mairie. Hélas! il faut avoir expérimenté la vie pour savoir que le mariage exclut la passion, que la Famille ne saurait avoir les orages de l'amour pour base. Après avoir rêvé l'amour impossible avec ses innombrables fantaisies, après avoir savouré les cruelles délices de l'Idéal, j'avais sous les yeux une modeste Réalité. Que voulez-vous, plaignez-moi! A vingt-cinq ans, je doutai de moi; mais je pris une résolution virile. J'allai retrouver le comte sous prétexte de l'avertir de l'arrivée de ses cousines, et je le vis redevenu jeune au reflet de ses espérances.--«Qu'avez-vous, Maurice? me dit-il, frappé de l'altération de mes traits.--Monsieur le comte...--Vous ne m'appelez plus Octave! vous à qui je devrai la vie, le bonheur.--Mon cher Octave, si vous réussissez à ramener la comtesse à ses devoirs, je l'ai bien étudiée... (il me regarda comme Othello dut regarder Yago, quand Yago réussit à faire entrer un premier soupçon dans la tête du Maure) elle ne doit jamais me revoir, elle doit ignorer que vous avez eu Maurice pour secrétaire; ne prononcez jamais mon nom, que personne ne le lui rappelle, autrement tout serait perdu... Vous m'avez fait nommer Maître des Requêtes, eh bien! obtenez-moi quelque poste diplomatique à l'étranger, un consulat, et ne pensez plus à me marier avec Amélie... Oh! soyez sans inquiétude, repris-je en lui voyant faire un haut-le-corps, j'irai jusqu'au bout de mon rôle...--Pauvre enfant!... me dit-il en me prenant la main, me la serrant et réprimant des larmes qui lui mouillèrent les yeux.--Vous m'aviez donné des gants, repris-je en riant, je ne les ai pas mis, voilà tout.» Nous convînmes alors de ce que je devais faire le soir au pavillon, où je retournai dans la soirée. Nous étions en août, la journée avait été chaude, orageuse, mais l'orage restait dans l'air, le ciel ressemblait à du cuivre, les parfums des fleurs arrivaient lourds, je me trouvais comme dans une étuve, et me surpris à souhaiter que la comtesse fût partie pour les Indes; mais elle était en redingote de mousseline blanche attachée avec des nœuds de rubans bleus, coiffée en cheveux, ses boucles crêpées le long de ses joues, assise sur un banc de bois construit en forme de canapé, sous une espèce de bocage, ses pieds sur un petit tabouret de bois, et dépassant de quelques lignes sa robe. Elle ne se leva point, elle me montra de la main une place auprès d'elle en me disant:--«N'est-ce pas que la vie est sans issue pour moi?--La vie que vous vous êtes faite, lui dis-je, mais non pas celle que je veux vous faire; car si vous le voulez, vous pouvez être bien heureuse...--Et comment? dit-elle. Toute sa personne interrogeait.--Votre lettre est dans les mains du comte.» Honorine se dressa comme une biche surprise, bondit à six pas, marcha, tourna dans le jardin, resta debout pendant quelques moments, et finit par aller s'asseoir seule dans son salon, où je la retrouvai quand je lui eus laissé le temps de s'accoutumer à la douleur de ce coup de poignard.--«Vous! un ami! dites un traître, un espion de mon mari, peut-être?» L'instinct, chez les femmes, équivaut à la perspicacité des grands hommes.--«Il fallait une réponse à votre lettre, n'est-ce pas? et il n'y avait qu'un seul homme au monde qui pût l'écrire... Vous lirez donc la réponse, chère comtesse, et si vous ne trouvez pas d'issue à la vie après cette lecture, l'espion vous prouvera qu'il est un ami, car je vous mettrai dans un couvent d'où le pouvoir du comte ne vous arrachera pas; mais, avant d'y aller, écoutons la partie adverse. Il est une loi divine et humaine à laquelle la haine elle-même feint d'obéir, et qui ordonne de ne pas condamner sans entendre la défense. Vous avez jusqu'à présent condamné, comme les enfants, en vous bouchant les oreilles. Un dévouement de sept années a ses droits. Vous lirez donc la réponse que fera votre mari. Je lui ai transmis par mon oncle la copie de votre lettre, et mon oncle lui a demandé quelle serait sa réponse si sa femme lui écrivait une lettre conçue en ces termes. Ainsi vous n'êtes point compromise. Le bonhomme apportera lui-même la lettre du comte. Devant ce saint homme et devant moi, par dignité pour vous-même, vous devez lire, ou vous ne seriez qu'un enfant mutin et colère. Vous ferez ce sacrifice au monde, à la loi, à Dieu.» Comme elle ne voyait en cette condescendance aucune atteinte à sa volonté de femme, elle y consentit. Tout ce travail de quatre à cinq mois avait été bâti pour cette minute. Mais les pyramides ne se terminent-elles pas par une pointe sur laquelle se pose un oiseau?... Le comte plaçait toutes ses espérances dans cette heure suprême, et il y était arrivé. Je ne sais rien, dans les souvenirs de toute ma vie, de plus formidable que l'entrée de mon oncle dans ce salon Pompadour à dix heures du soir. Cette tête dont la chevelure d'argent était mise en relief par un vêtement entièrement noir, et cette figure d'un calme divin produisirent un effet magique sur la comtesse Honorine; elle éprouva la fraîcheur des baumes sur ses blessures, elle fut éclairée par un reflet de cette vertu, brillante sans le savoir.--«Monsieur le curé des Blancs-Manteaux! dit la Gobain.--Venez-vous, mon cher oncle, avec un message de paix et de bonheur? lui dis-je.--On trouve toujours le bonheur et la paix en observant les commandements de l'Église,» répondit mon oncle en présentant à la comtesse la lettre suivante.

«Ma chère Honorine,

»Si vous m'aviez fait la grâce de ne pas douter de moi, si vous aviez lu la lettre que je vous écrivais il y a cinq ans, vous vous seriez épargné cinq années de travail inutile et de privations qui m'ont désolé. Je vous y proposais un pacte dont les stipulations détruisent toutes vos craintes et rendent possible notre vie intérieure. J'ai de grands reproches à me faire et j'ai deviné toutes mes fautes en sept années de chagrins. J'ai mal compris le mariage. Je n'ai pas su deviner le danger quand il vous menaçait. Un ange était dans ma maison, le Seigneur m'avait dit: «Garde-le bien!» le Seigneur a puni la témérité de ma confiance. Vous ne pouvez vous donner un seul coup sans frapper sur moi. Grâce pour moi! ma chère Honorine. J'avais si bien compris vos susceptibilités que je ne voulais pas vous ramener dans le vieil hôtel de la rue Payenne où je puis demeurer sans vous, mais que je ne saurais revoir avec vous. J'orne avec plaisir une autre maison au faubourg Saint-Honoré dans laquelle je mène en espérance, non pas une femme due à l'ignorance de la vie, acquise par la loi, mais une sœur qui me permettra de déposer sur son front le baiser qu'un père donne à une fille bénie tous les jours. Me destituerez-vous du droit que j'ai su conquérir sur votre désespoir, celui de veiller de plus près à vos besoins, à vos plaisirs, à votre vie même? Les femmes ont un cœur à elles, toujours plein d'excuses, celui de leur mère; vous n'avez pas connu d'autre mère que la mienne qui vous aurait ramenée à moi; mais comment n'avez-vous pas deviné que j'avais pour vous et le cœur de ma mère et celui de la vôtre! Oui, chère, mon affection n'est ni petite ni chicanière, elle est de celles qui ne laissent pas à la contrariété le temps de plisser le visage d'un enfant adoré. Pour qui prenez-vous le compagnon de votre enfance, Honorine, en le croyant capable d'accepter des baisers tremblants, de se partager entre la joie et l'inquiétude? Ne craignez pas d'avoir à subir les lamentations d'une passion mendiante, je n'ai voulu de vous qu'après m'être assuré de pouvoir vous laisser dans toute votre liberté. Votre fierté solitaire s'est exagéré les difficultés; vous pourrez assister à la vie d'un frère ou d'un père sans souffrance et sans joie si vous le voulez; mais vous ne trouverez autour de vous ni raillerie ni indifférence, ni doute sur les intentions. La chaleur de l'atmosphère où vous vivez sera toujours égale et douce, sans tempêtes, sans un grain possible. Si, plus tard, après avoir acquis la certitude d'être chez vous comme vous êtes dans votre pavillon, vous voulez y introduire d'autres éléments de bonheur, des plaisirs, des distractions, vous en élargirez le cercle à votre gré. La tendresse d'une mère n'a ni dédain ni pitié; qu'est-elle? l'amour sans le désir: eh bien! chez moi, l'admiration cachera tous les sentiments où vous voudriez voir des offenses. Nous pouvons ainsi nous trouver nobles tous deux à côté l'un de l'autre. Chez vous, la bienveillance d'une sœur, l'esprit caressant d'une amie peuvent satisfaire l'ambition de celui qui veut être votre compagnon, et vous pourrez mesurer sa tendresse aux efforts qu'il fera pour vous la cacher. Nous n'aurons ni l'un ni l'autre la jalousie de notre passé, car nous pouvons nous reconnaître à l'un et à l'autre assez d'esprit pour ne voir qu'en avant de nous. Donc, vous voilà chez vous, dans votre hôtel, tout ce que vous êtes rue Saint-Maur: inviolable, solitaire, occupée à votre gré, vous conduisant par vos propres lois; mais vous avez en plus une protection légitime que vous obligez en ce moment aux travaux de l'amour le plus chevaleresque, et la considération qui donne tant de lustre aux femmes, et la fortune qui vous permet d'accomplir tant de bonnes œuvres. Honorine, quand vous voudrez une absolution inutile, vous la viendrez demander; elle ne vous sera imposée ni par l'Église ni par le Code; elle dépendra de votre fierté, de votre propre mouvement. Ma femme pouvait avoir à redouter tout ce qui vous effraie; mais non l'amie et la sœur envers qui je suis tenu de déployer les façons et les recherches de la politesse. Vous voir heureuse suffit à mon bonheur, je l'ai prouvé pendant ces sept années. Ah! les garanties de ma parole, Honorine, sont dans toutes les fleurs que vous avez faites, précieusement gardées, arrosées de mes larmes, et qui sont, comme les quipos des Péruviens, une histoire de nos douleurs. Si ce pacte secret ne vous convenait pas, mon enfant, j'ai prié le saint homme qui se charge de cette lettre de ne pas dire un mot en ma faveur. Je ne veux devoir votre retour ni aux terreurs que vous imprimerait l'Église, ni aux ordres de la loi. Je ne veux recevoir que de vous-même le simple et modeste bonheur que je demande. Si vous persistez à m'imposer la vie sombre et délaissée de tout sourire fraternel que je mène depuis neuf ans, si vous restez dans votre désert, seule et immobile, ma volonté fléchira devant la vôtre. Sachez-le bien: vous ne serez pas plus troublée que vous ne l'avez été jusqu'aujourd'hui. Je ferai donner congé à ce fou qui s'est mêlé de vos affaires, et qui peut-être vous a chagrinée...»

--«Monsieur, dit Honorine en quittant sa lettre, qu'elle mit dans son corsage, et regardant mon oncle, je vous remercie, je profiterai de la permission que me donne monsieur le comte de rester ici...--Ah!» m'écriai-je. Cette exclamation me valut de mon oncle un regard inquiet, et de la comtesse une œillade malicieuse qui m'éclaira sur ses motifs. Honorine avait voulu savoir si j'étais un comédien, un oiseleur, et j'eus la triste satisfaction de l'abuser par mon exclamation, qui fut un de ces cris du cœur auxquels les femmes se connaissent si bien.--«Ah! Maurice, me dit-elle, vous savez aimer, vous!» L'éclair qui brilla dans mes yeux était une autre réponse qui eût dissipé l'inquiétude de la comtesse si elle en avait conservé. Ainsi le comte se servait de moi jusqu'au dernier moment. Honorine reprit alors la lettre du comte pour la finir. Mon oncle me fit un signe, je me levai.--«Laissons madame, me dit-il.--Vous partez déjà, Maurice? me dit-elle sans me regarder. Elle se leva, nous suivit en lisant toujours, et, sur le seuil du pavillon, elle me prit la main, me la serra très affectueusement et me dit:--Nous nous reverrons...--Non, répondis-je en lui serrant la main à la faire crier. Vous aimez votre mari! Demain je pars.» Et je m'en allai précipitamment, laissant mon oncle à qui elle dit:--«Qu'a-t-il donc, votre neveu?» Le pauvre abbé compléta mon ouvrage en faisant le geste de montrer sa tête et son cœur comme pour dire: «Il est fou, excusez-le, madame!» avec d'autant plus de vérité qu'il le pensait. Six jours après, je partis avec ma nomination de vice-consul en Espagne, dans une grande ville commerçante où je pouvais en peu de temps me mettre en état de parcourir la carrière consulaire, à laquelle je bornai mon ambition. Après mon installation, je reçus cette lettre du comte.