La Comédie humaine - Volume 04

Part 33

Chapter 333,881 wordsPublic domain

Le poëte se heurtait alors contre une colère de grande dame. Une pareille colère est le plus atroce des sphinx: le visage est radieux, tout le reste est farouche. Les rois eux-mêmes ne savent comment faire capituler la politesse exquise de froideur qui cache une armure d'acier. La délicieuse tête de femme sourit, et en même temps l'acier mord, la main est d'acier, le bras, le corps, tout est d'acier. Canalis essayait de se cramponner à cet acier, mais ses doigts y glissaient comme ses paroles sur le cœur; et la tête gracieuse, et la phrase gracieuse, et le maintien gracieux déguisaient à tous les regards l'acier de cette colère descendue à vingt-cinq degrés au-dessous de zéro. L'aspect de la sublime beauté de Modeste embellie par le voyage, la vue de cette jeune fille mise aussi bien que Diane de Maufrigneuse, avaient enflammé les poudres amassées par la réflexion dans la tête d'Éléonore. Toutes les femmes étaient venues à une croisée pour voir descendre de voiture la merveille du jour, accompagnée de ses trois amants.

--N'ayons pas l'air d'être si curieuses, avait dit madame de Chaulieu frappée au cœur par ce mot de Diane:--Elle est divine! d'où çà sort-il?

Et elles s'étaient envolées au salon, où chacune avait repris sa contenance, et où la duchesse de Chaulieu se sentit dans le cœur mille vipères qui toutes demandaient à la fois leur pâture.

Mademoiselle d'Hérouville dit à voix basse à la duchesse de Verneuil et avec intention:--Éléonore reçoit bien mal son grand Melchior.

--La duchesse de Maufrigneuse croit qu'il y a du froid entre eux, répondit Laure de Verneuil avec simplicité.

Cette phrase, dite si souvent dans le monde, n'est-elle pas admirable? On y sent la bise du pôle.

--Et pourquoi? demanda Modeste à cette charmante jeune fille sortie du Sacré-Cœur depuis deux mois.

--Le grand homme, répondit la dévote duchesse qui fit signe à sa fille de se taire, l'a laissée sans un mot pendant quinze jours, après son départ pour le Havre, et après lui avoir dit qu'il y allait pour sa santé.

Modeste laissa échapper un mouvement qui frappa Laure, Hélène et mademoiselle d'Hérouville.

--Et pendant ce temps, disait la dévote duchesse en continuant, elle le faisait nommer commandeur et ministre à Baden.

--Oh! c'est mal à Canalis, car il lui doit tout, dit mademoiselle d'Hérouville.

--Pourquoi madame de Chaulieu n'est-elle pas venue au Havre? demanda naïvement Modeste à Hélène.

--Ma petite, dit la duchesse de Verneuil, elle se laisserait bien assassiner sans proférer une parole. Regardez-la! Quelle reine! sa tête sur un billot sourirait encore comme fit Marie Stuart; et notre belle Éléonore a d'ailleurs de ce sang dans les veines.

--Elle ne lui a pas écrit? reprit Modeste.

--Diane, répondit la duchesse encouragée à ces confidences par un coup de coude de mademoiselle d'Hérouville, m'a dit qu'elle avait fait à la première lettre que Canalis lui a écrite, il y a dix jours environ, une bien sanglante réponse.

Cette explication fit rougir Modeste de honte pour Canalis; elle souhaita, non pas l'écraser sous ses pieds, mais se venger par une de ces malices plus cruelles que des coups de poignard. Elle regarda fièrement la duchesse de Chaulieu. Ce fut un regard doré par huit millions.

--Monsieur Melchior!... dit-elle.

Toutes les femmes levèrent le nez et jetèrent les yeux alternativement sur la duchesse qui causait à voix basse au métier avec Canalis, et sur cette jeune fille assez mal élevée pour troubler deux amants aux prises, ce qui ne se fait dans aucun monde. Diane de Maufrigneuse hocha la tête en ayant l'air de dire: «L'enfant est dans son droit!» Les douze femmes finirent par sourire entre elles, car elles jalousaient toutes une femme de cinquante-six ans, assez belle encore pour pouvoir puiser dans le trésor commun et y voler part de jeune. Melchior regarda Modeste avec une impatience fébrile et par un geste de maître à valet, tandis que la duchesse baissa la tête par un mouvement de lionne dérangée pendant son festin; mais ses yeux attachés au canevas jetèrent des flammes presque rouges sur le poëte en en fouillant le cœur à coups d'épigrammes, chaque mot s'expliquait par une triple injure.

--Monsieur Melchior! répéta Modeste d'une voix qui avait le droit de se faire écouter.

--Quoi, mademoiselle?... demanda le poëte.

Obligé de se lever, il resta debout à mi-chemin du métier qui se trouvait auprès d'une fenêtre et de la cheminée près de laquelle Modeste était assise sur le canapé de la duchesse de Verneuil. Quelles poignantes réflexions ne fit pas cet ambitieux, quand il reçut un regard fixe d'Éléonore. Obéir à Modeste, tout était fini sans retour entre le poëte et sa protectrice. Ne pas écouter la jeune fille, Canalis avouait son servage, il annulait le profit de ses vingt-cinq jours de lâchetés, il manquait aux plus simples lois de la Civilité puérile et honnête. Plus la sottise était grosse, plus impérieusement la duchesse l'exigeait. La beauté, la fortune de Modeste mises en regard de l'influence et des droits d'Éléonore rendirent cette hésitation entre l'homme et son honneur aussi terrible à voir que le péril d'un matador dans l'arène. Un homme ne trouve de palpitations semblables à celles qui pouvaient donner un anévrisme à Canalis que devant un tapis vert, en voyant sa ruine ou sa fortune décidées en cinq minutes.

--Mademoiselle d'Hérouville m'a fait quitter si promptement la voiture que j'y ai laissée, dit Modeste à Canalis, mon mouchoir...

Canalis fit un haut-le-corps significatif.

--Et, dit Modeste en continuant malgré ce geste d'impatience, j'y ai noué la clef d'un portefeuille qui contient un fragment de lettre importante; ayez la bonté, Melchior, de la faire demander...

Entre un ange et un tigre irrité, Canalis, devenu blême, n'hésita plus, le tigre lui parut le moins dangereux; il allait se prononcer, lorsque La Brière apparut à la porte du salon, et lui sembla quelque chose comme l'archange Michel tombant du ciel.

--Ernest, tiens, mademoiselle de La Bastie a besoin de toi, dit le poëte qui regagna vivement sa chaise auprès du métier.

Ernest, lui, courut à Modeste sans saluer personne, il ne vit qu'elle, il reçut cette commission avec un visible bonheur, et s'élança hors du salon avec l'approbation secrète de toutes les femmes.

--Quel métier pour un poëte! dit Modeste à Hélène en montrant la tapisserie à laquelle travaillait rageusement la duchesse.

--Si tu lui parles, si tu la regardes une seule fois, tout est à jamais fini, disait à voix basse à Melchior Éléonore que le _mezzo termine_ d'Ernest n'avait pas satisfaite. Et, songes-y bien! quand je ne serai pas là, je laisserai des yeux qui t'observeront.

Sur ce mot, la duchesse, femme de taille moyenne, mais un peu trop grasse, comme le sont toutes les femmes de cinquante ans passés qui restent belles, se leva, marcha vers le groupe où se trouvait Diane de Maufrigneuse, en avançant des pieds menus et nerveux comme ceux d'une biche. Sous sa rondeur se révélait l'exquise finesse dont sont douées ces sortes de femmes et que leur donne la vigueur de leur système nerveux qui maîtrise et vivifie le développement de la chair. On ne pouvait pas expliquer autrement sa légère démarche qui fut d'une noblesse incomparable. Il n'y a que les femmes dont les quartiers de noblesse commencent à Noé, comme Éléonore, qui savent être majestueuses, malgré leur embonpoint de fermière. Un philosophe eût peut-être plaint Philoxène en admirant l'heureuse distribution du corsage et les soins minutieux d'une toilette du matin portée avec une élégance de reine, avec une aisance de jeune personne. Audacieusement coiffée en cheveux abondants, sans teinture, et nattés sur la tête en forme de tour, Éléonore montrait fièrement son cou de neige, sa poitrine et ses épaules d'un modelé délicieux, ses bras nus et éblouissants, terminés par des mains célèbres. Modeste, comme toutes les antagonistes de la duchesse, reconnut en elle une de ces femmes dont on dit:--C'est notre maîtresse à toutes! Et en effet, on reconnaissait en Éléonore une des quelques grandes dames, devenues si rares maintenant en France. Vouloir expliquer ce qu'il y a d'auguste dans le port de la tête, de fin, de délicat dans telle ou telle sinuosité du cou, d'harmonieux dans les mouvements, de digne dans un maintien, de noble dans l'accord parfait des détails et de l'ensemble, dans ces artifices devenus naturels qui rendent une femme sainte et grande, ce serait vouloir analyser le sublime. On jouit de cette poésie comme de celle de Paganini, sans s'en expliquer les moyens, car la cause est toujours l'âme qui se rend visible. La duchesse inclina la tête pour saluer Hélène et sa tante, puis elle dit à Diane d'une voix enjouée, pure, sans trace d'émotion:--N'est-il pas temps de nous habiller, duchesse?

Et elle fit sa sortie, accompagnée de sa belle-fille et de mademoiselle d'Hérouville, qui toutes deux lui donnèrent le bras. Elle parla bas en s'en allant avec la vieille fille, qui la pressa sur son cœur en lui disant:--Vous êtes charmante. Ce qui signifiait:--Je suis toute à vous pour le service que vous venez de nous rendre.

Mademoiselle d'Hérouville rentra pour jouer son rôle d'espion, et son premier regard apprit à Canalis que le dernier mot de la duchesse n'était pas une vaine menace. L'apprenti diplomate se trouva de trop petite science pour une si terrible lutte, et son esprit lui servit du moins à se placer dans une situation franche, sinon digne. Quand Ernest reparut apportant le mouchoir à Modeste, il le prit par le bras et l'emmena sur la pelouse.

--Mon cher ami, lui dit-il, je suis l'homme, non pas le plus malheureux, mais le plus ridicule du monde; aussi ai-je recours à toi pour me tirer du guêpier où je me suis fourré. Modeste est un démon; elle a vu mon embarras, elle en rit, elle vient de me parler de deux lignes d'une lettre de madame de Chaulieu que j'ai fait la sottise de lui confier; si elle les montrait, jamais je ne pourrais me raccommoder avec Éléonore. Ainsi, demande immédiatement ce papier à Modeste, et dis-lui de ma part que je n'ai sur elle aucune vue, aucune prétention. Je compte sur sa délicatesse, sur sa probité de jeune fille pour se conduire avec moi comme si nous ne nous étions jamais vus, je la prie de ne pas m'adresser la parole, je la supplie de m'accorder ses rigueurs, sans oser réclamer de sa malice une espèce de colère jalouse qui servirait à merveille mes intérêts... Va, j'attends ici.

Ernest de La Brière aperçut, en rentrant au salon, un jeune officier de la compagnie des Gardes d'Havré, le vicomte de Sérizy, qui venait d'arriver de Rosny pour annoncer que MADAME était obligée de se trouver à l'ouverture de la session. On sait de quelle importance fut cette solennité constitutionnelle, où Charles X prononça son discours environné de toute sa famille, madame la Dauphine et MADAME y assistant dans leur tribune. Le choix de l'ambassadeur chargé d'exprimer les regrets de la princesse était une attention pour Diane, on la disait alors adorée par ce charmant jeune homme, fils d'un ministre d'État, gentilhomme ordinaire de la Chambre, promis à de hautes destinées en sa qualité de fils unique et d'héritier d'une immense fortune. La duchesse de Maufrigneuse ne souffrait les attentions du vicomte que pour bien mettre en lumière l'âge de madame de Sérizy qui, selon la chronique publiée sous l'éventail, lui avait enlevé le cœur du beau Lucien de Rubempré.

--Vous nous ferez, j'espère, le plaisir de rester à Rosembray, dit la sévère duchesse au jeune officier.

Tout en ouvrant l'oreille aux médisances, la dévote fermait les yeux sur les coquetteries de ses hôtes soigneusement appareillés par le duc, car on ne sait pas tout ce que tolèrent ces excellentes femmes, sous prétexte de ramener au bercail par leur indulgence des brebis égarées.

--Nous avons compté, dit le Grand-Écuyer, sans notre gouvernement constitutionnel, et Rosembray, madame la duchesse, y perd un grand honneur...

--Nous n'en serons que plus à notre aise! dit un grand vieillard sec, d'environ soixante-quinze ans, vêtu de drap bleu, gardant sa casquette de chasse sur la tête par permission des dames.

Ce personnage, qui ressemblait beaucoup au duc de Bourbon, n'était rien moins que le prince de Cadignan, Grand-Veneur, un des derniers grands seigneurs français. Au moment où La Brière essayait de passer derrière le canapé pour demander un moment d'entretien à Modeste, un homme de trente-huit ans, petit, gros et commun, entra.

--Mon fils, le prince de Loudon, dit la duchesse de Verneuil à Modeste qui ne put comprimer sur sa jeune physionomie une expression d'étonnement en voyant par qui était porté le nom que le général de la cavalerie vendéenne avait rendu si célèbre, et par sa hardiesse et par le martyre de son supplice.

Le duc de Verneuil actuel était un troisième fils emmené par son père en émigration, et le seul survivant de quatre enfants.

--Gaspard! dit la duchesse en appelant son fils près d'elle. Le jeune prince vint à l'ordre de sa mère, qui reprit en lui montrant Modeste:--Mademoiselle de La Bastie, mon ami.

L'héritier présomptif, dont le mariage avec la fille unique de Desplein était arrangé, salua la jeune fille sans paraître, comme l'avait été son père, émerveillé de sa beauté. Modeste put alors comparer la jeunesse d'aujourd'hui à la vieillesse d'autrefois, car le vieux prince de Cadignan lui avait déjà dit deux ou trois mots charmants en lui prouvant ainsi qu'il rendait autant d'hommages à la femme qu'à la royauté. Le duc de Rhétoré, fils aîné de madame de Chaulieu, remarquable par ce ton qui réunit l'impertinence et le sans gêne, avait, comme le prince de Loudon, salué Modeste presque cavalièrement. La raison de ce contraste entre les fils et les pères vient peut-être de ce que les héritiers ne se sentent plus être de grandes choses comme leurs aïeux, et se dispensent des charges de la puissance en ne s'en trouvant plus que l'ombre. Les pères ont encore la politesse inhérente à leur grandeur évanouie, comme ces sommets encore dorés par le soleil quand tout est dans les ténèbres à l'entour.

Enfin Ernest put glisser deux mots à Modeste, qui se leva.

--Ma petite belle, dit la duchesse en croyant que Modeste allait s'habiller et qui tira le cordon d'une sonnette, on va vous conduire à votre appartement.

Ernest accompagna jusqu'au grand escalier Modeste en lui présentant la requête de l'infortuné Canalis, et il essaya de la toucher en lui peignant les angoisses de Melchior.

--Il aime, voyez-vous? C'est un captif qui croyait pouvoir briser sa chaîne.

--De l'amour chez ce féroce calculateur?... répliqua Modeste.

--Mademoiselle, vous êtes à l'entrée de la vie, vous n'en connaissez pas les défilés. Il faut pardonner toutes ses inconséquences à un homme qui se met sous la domination d'une femme plus âgée que lui, car il n'y est pour rien. Songez combien de sacrifices Canalis a faits à cette divinité! Maintenant il a jeté trop de semailles pour dédaigner la moisson, la duchesse représente dix ans de soins et de bonheur. Vous aviez fait tout oublier à ce poëte, qui, par malheur, a plus de vanité que d'orgueil; il n'a su ce qu'il perdait qu'en revoyant madame de Chaulieu. Si vous connaissiez Canalis, vous l'aideriez. C'est un enfant qui dérange à jamais sa vie!... Vous l'appelez un calculateur; mais il calcule bien mal, comme tous les poëtes d'ailleurs, gens à sensations, pleins d'enfance, éblouis, comme les enfants, par ce qui brille, et courant après!... Il a aimé les chevaux et les tableaux, il a chéri la gloire, il veut maintenant le pouvoir, il vend ses toiles pour avoir des armures, des meubles de la Renaissance et de Louis XV. Convenez que ses hochets sont de grandes choses?

--Assez, dit Modeste. Venez, dit-elle en apercevant son père qu'elle appela par un signe de tête pour avoir son bras, je vais vous remettre les deux lignes; vous les porterez au grand homme en l'assurant d'une entière condescendance à ses désirs; mais à une condition. Je veux que vous lui présentiez tous mes remercîments pour le plaisir que j'ai eu de voir jouer pour moi toute seule une des plus belles pièces du Théâtre allemand. Je sais maintenant que le chef-d'œuvre de Goethe n'est ni Faust ni le comte d'Egmont... Et comme Ernest regardait la malicieuse fille d'un air hébété--... C'est TORQUATO TASSO! reprit-elle. Dites à monsieur de Canalis qu'il la relise, ajouta-t-elle en souriant. Je tiens à ce que vous répétiez ceci mot pour mot à votre ami, car ce n'est pas une immense épigramme, mais la justification de sa conduite, à cette différence près qu'il deviendra, je l'espère, très raisonnable, grâce à la folie d'Éléonore.

La première femme de la duchesse guida Modeste et son père vers leur appartement où Françoise Cochet avait déjà tout mis en ordre, et dont l'élégance, la recherche étonnèrent le colonel, à qui Françoise apprit qu'il existait trente appartements de maître dans ce goût au château.

--Voilà comme je conçois une terre, dit Modeste.

--Le comte de La Bastie te fera construire un château pareil, répondit le colonel.

--Tenez, monsieur, dit Modeste en donnant le petit papier à Ernest, allez rassurer notre ami.

Ce mot, notre ami, frappa le Référendaire. Il regarda Modeste pour savoir s'il y avait quelque chose de sérieux dans la communauté de sentiments qu'elle paraissait accepter; et la jeune fille, comprenant cette interrogation, lui dit:--Eh! allez donc, votre ami attend.

La Brière rougit excessivement et sortit dans un état de doute, d'anxiété, de trouble plus cruel que le désespoir. Les approches du bonheur sont, pour les vrais amants, comparables à ce que la poésie catholique a si bien nommé l'entrée du paradis, pour exprimer un lieu ténébreux, difficile, étroit, et où retentissent les derniers cris d'une suprême angoisse.

Une heure après, l'illustre compagnie était réunie et au grand complet dans le salon, les uns jouant au whist, les autres causant, les femmes occupées à de menus ouvrages, en attendant l'annonce du dîner. Le Grand-Veneur fit parler monsieur Mignon sur la Chine, sur ses campagnes, sur les Portenduère, les l'Estorade et les Maucombe, familles provençales; il lui reprocha de ne pas demander du service, en l'assurant que rien n'était plus facile que de l'employer dans son grade de colonel et dans la garde.

--Un homme de votre naissance et de votre fortune n'épouse pas les opinions de l'opposition actuelle, dit le prince en souriant.

Cette société d'élite non seulement plut à Modeste, mais elle y devait acquérir, pendant son séjour, une perfection de manières qui, sans cette révélation, lui aurait manqué toute sa vie. Montrer une horloge à un mécanicien en herbe, ce sera toujours lui révéler la mécanique en entier; il développe aussitôt les germes qui dorment en lui. De même Modeste sut s'approprier tout ce qui distinguait les duchesses de Maufrigneuse et de Chaulieu. Tout, pour elle, fut enseignement, là où des bourgeoises n'auraient remporté que des ridicules à l'imitation de ces façons. Une jeune fille, bien née, instruite et disposée comme Modeste, se mit naturellement à l'unisson et découvrit les différences qui séparent le monde aristocratique du monde bourgeois, la province du faubourg Saint-Germain; elle saisit ces nuances presque insaisissables, elle reconnut enfin la grâce de la grande dame sans désespérer de l'acquérir. Elle trouva son père et La Brière infiniment mieux que Canalis au sein de cet Olympe. Le grand poëte, abdiquant sa vraie et incontestable puissance, celle de l'esprit, ne fut plus qu'un maître des requêtes voulant un poste de ministre, poursuivant le collier de commandeur, obligé de plaire à toutes ces constellations. Ernest de La Brière, sans ambition, restait lui-même; tandis que Melchior, devenu petit garçon, pour se servir d'une expression vulgaire, courtisait le prince de Loudon, le duc de Rhétoré, le vicomte de Sérisy, le duc de Maufrigneuse, en homme qui n'avait pas son franc parler comme le colonel Mignon, comte de La Bastie, fier de ses services et de l'estime de l'empereur Napoléon. Modeste remarqua la préoccupation continuelle de l'homme d'esprit cherchant une pointe pour faire rire, un bon mot pour étonner, un compliment pour flatter ces hautes puissances parmi lesquelles Melchior voulait se maintenir. Enfin, là, ce paon se dépluma.

Au milieu de la soirée, Modeste alla s'asseoir avec le Grand-Écuyer dans un coin du salon: elle l'avait emmené là pour terminer une lutte qu'elle ne pouvait plus encourager sans se mésestimer elle-même.

--Monsieur le duc, si vous me connaissiez, lui dit-elle, vous sauriez combien je suis touchée de vos soins. Précisément, à cause de la profonde estime que j'ai conçue pour votre caractère, de l'amitié qu'inspire une âme comme la vôtre, je ne voudrais pas porter la plus légère atteinte à votre amour-propre. Avant votre arrivée au Havre, j'aimais sincèrement, profondément et à jamais une personne digne d'être aimée et pour qui mon affection est encore un secret; mais sachez, et ici je suis plus sincère que ne le sont les jeunes filles, que si je n'avais pas eu cet engagement volontaire, vous eussiez été choisi par moi, tant j'ai reconnu de nobles et belles qualités en vous. Les quelques mots échappés à votre sœur et à votre tante m'obligent à vous parler ainsi. Si vous le jugez nécessaire, demain, avant le départ pour la chasse, ma mère m'aura, par un message, rappelée à elle sous prétexte d'une indisposition grave. Je ne veux pas, sans votre consentement, assister à une fête préparée par vos soins et où mon secret, s'il m'échappait, vous peinerait en froissant vos légitimes prétentions. Pourquoi suis-je venue ici? me direz-vous. Je pouvais ne pas accepter. Soyez assez généreux pour ne pas me faire un crime d'une curiosité nécessaire. Ceci n'est pas ce que j'ai de plus délicat à vous dire. Vous avez dans mon père et moi des amis plus solides que vous ne le croyez; et, comme la fortune a été le premier mobile de vos pensées quand vous êtes venu à moi; sans vouloir me servir de ceci comme d'un calmant au chagrin que vous devez galamment témoigner, apprenez que mon père s'occupe de l'affaire d'Hérouville, son ami Dumay la trouve faisable, il a déjà tenté des démarches pour former une compagnie. Gobenheim, Dumay, mon père, offrent quinze cent mille francs et se chargent de réunir le reste par la confiance qu'ils inspireront aux capitalistes en prenant dans l'affaire cet intérêt sérieux. Si je n'ai pas l'honneur d'être la duchesse d'Hérouville, j'ai la presque certitude de vous mettre à même de la choisir un jour en toute liberté, dans la haute sphère où elle est. Oh! laissez-moi finir, dit-elle à un geste du duc....

--A l'émotion de mon frère, disait mademoiselle d'Hérouville sa nièce, il est facile de juger que tu as une sœur.

--... Monsieur le duc, ceci fut décidé par moi le jour de notre première promenade à cheval en vous entendant déplorer votre situation. Voilà ce que je voulais vous révéler. Ce jour-là mon sort fut fixé. Si vous n'avez pas conquis une femme, vous aurez trouvé des amis à Ingouville, si toutefois vous daignez nous accepter à ce titre...

Ce petit discours, médité par Modeste, fut dit avec un tel charme d'âme que les larmes vinrent aux yeux du Grand-Écuyer qui saisit la main de Modeste et la baisa.

--Restez ici pendant la chasse, répondit le duc d'Hérouville, mon peu de mérite m'a donné l'habitude de ces refus; mais, tout en acceptant votre amitié et celle du colonel, laissez-moi m'assurer auprès des hommes d'art les plus compétents, que le desséchement des laisses d'Hérouville ne fait courir aucuns risques et peut donner des bénéfices à la compagnie dont vous me parlez, avant que j'agrée le dévouement de vos amis. Vous êtes une noble fille, et quoiqu'il soit navrant de n'être que votre ami, je me glorifierai de ce titre et vous le prouverai toujours, en temps et lieu.