La Comédie humaine - Volume 04
Part 32
--Mon cher Henri, répondit-elle, il est vraiment inconcevable que vous n'ayez pas encore obtenu la nomination de Melchior, vous qui vous êtes sacrifié pour le roi dans votre ministère d'un an, en sachant qu'il durerait à peine ce temps-là?
Le duc regarda Philoxène, et la femme de chambre montra par un signe imperceptible la lettre du Havre posée sur la toilette.
--Vous vous ennuierez bien en Allemagne, et vous en reviendrez brouillée avec Melchior, dit naïvement le duc.
--Et pourquoi?
--Mais ne serez-vous pas toujours ensemble?... répondit cet ancien ambassadeur avec une comique bonhomie.
--Oh! non, dit-elle, je vais le marier.
--S'il faut en croire d'Hérouville, notre cher Canalis n'attend pas vos bons offices, reprit le duc en souriant. Hier, Grandlieu m'a lu des passages d'une lettre que le Grand-Écuyer lui a écrite et qui, sans doute, était rédigée par sa tante à votre adresse, car mademoiselle d'Hérouville, toujours à l'affût d'une dot, sait que nous faisons le whist presque tous les soirs, Grandlieu et moi. Ce bon petit d'Hérouville demande au prince de Cadignan de venir faire une chasse royale en Normandie en lui recommandant d'y amener le roi pour tourner la tête à la donzelle, quand elle se verra l'objet d'une pareille chevauchée. En effet, deux mots de Charles X arrangeraient tout. D'Hérouville dit que cette fille est d'une incomparable beauté...
--Henri, allons au Havre! cria la duchesse en interrompant son mari.
--Et sous quel prétexte? dit gravement cet homme qui fut un des confidents de Louis XVIII.
--Je n'ai jamais vu de chasse.
--Ce serait bien si le roi y allait, mais c'est un aria que de chasser si loin, et il n'ira pas, je viens de lui en parler.
--MADAME pourrait y venir...
--Ceci vaut mieux, reprit le duc, et la duchesse de Maufrigneuse peut vous aider à la tirer de Rosny. Le roi ne trouverait pas alors mauvais qu'on se servît de ses équipages de chasse. N'allez pas au Havre, ma chère, dit paternellement le duc, ce serait vous afficher. Tenez, voici, je crois, un meilleur moyen. Gaspard a de l'autre côté de la forêt de Brotonne son château de Rosembray, pourquoi ne pas lui faire insinuer de recevoir tout ce monde?
--Par qui? dit Éléonore.
--Mais sa femme, la duchesse, qui va de compagnie à la Sainte-Table avec mademoiselle d'Hérouville, pourrait, soufflée par cette vieille fille, en faire la demande à Gaspard.
--Vous êtes un homme adorable, dit Éléonore. Je vais écrire deux mots à la vieille fille et à Diane, car il faut nous faire faire des habits de chasse. Ce petit chapeau, j'y pense, rajeunit excessivement. Avez-vous gagné hier chez l'ambassadeur d'Angleterre?...
--Oui, dit le duc, je me suis acquitté.
--Surtout, Henri, suspendez tout pour les deux nominations de Melchior...
Après avoir écrit dix lignes à la belle Diane de Maufrigneuse et un mot d'avis à mademoiselle d'Hérouville, Éléonore sangla cette réponse à travers les mensonges de Canalis.
A MONSIEUR LE BARON DE CANALIS.
«Mon cher poëte, mademoiselle de La Bastie est très belle, Mongenod m'a démontré que le père a huit millions, je pensais vous marier avec elle, je vous en veux donc beaucoup de votre manque de confiance. Si vous aviez l'intention de marier La Brière en allant au Havre, je ne comprends pas pourquoi vous ne me l'avez pas dit avant d'y partir. Et pourquoi rester quinze jours sans écrire à une amie qui s'inquiète aussi facilement que moi? Votre lettre est venue un peu tard, j'avais déjà vu notre banquier. Vous êtes un enfant, Melchior, vous rusez avec nous. Ce n'est pas bien. Le duc lui-même est outré de vos procédés, il vous trouve peu gentilhomme, ce qui met en doute l'honneur de madame votre mère.
»Maintenant, je désire voir les choses par moi-même. J'aurai l'honneur, je crois, d'accompagner MADAME à la chasse que donne le duc d'Hérouville pour mademoiselle de La Bastie, je m'arrangerai pour que vous soyez invité à rester à Rosembray, car le rendez-vous de chasse sera probablement chez le duc de Verneuil.
»Croyez bien, mon cher poëte, que je n'en suis pas moins pour la vie,
Votre amie, »ÉLÉONORE DE M.»
--Tiens, Ernest, dit Canalis en jetant au nez de La Brière et à travers la table cette lettre qu'il reçut pendant le déjeuner, voici le deux-millième billet doux que je reçois de cette femme, et il n'y a pas un _tu_! L'illustre Éléonore ne s'est jamais compromise plus qu'elle ne l'est là... Marie-toi, va! Le plus mauvais mariage est meilleur que le plus doux de ces licous!... Ah! je suis le plus grand Nicodème qui soit tombé de la lune. Modeste a des millions, elle est perdue à jamais pour moi, car l'on ne revient pas des pôles où nous sommes, vers le Tropique où nous étions il y a trois jours! Ainsi je souhaite d'autant plus ton triomphe sur le Grand-Écuyer que j'ai dit à la duchesse n'être venu ici que dans ton intérêt; aussi vais-je travailler pour toi.
--Hélas! Melchior, il faudrait à Modeste un caractère si grand, si formé, si noble, pour résister au spectacle de la cour et des splendeurs si habilement déployées en son honneur et gloire par le duc, que je ne crois pas à l'existence d'une pareille perfection; et, cependant, si elle est encore la Modeste de ses lettres, il y aurait de l'espoir...
--Es-tu heureux, jeune Boniface, de voir le monde et ta maîtresse avec de pareilles lunettes vertes! s'écria Canalis en sortant et allant se promener dans le jardin.
Le poëte, pris entre deux mensonges, ne savait plus à quoi se résoudre.
--Jouez donc les règles, et vous perdez! s'écria-t-il assis dans le kiosque. Assurément, tous les hommes sensés auraient agi comme je l'ai fait, il y a quatre jours, et se seraient retirés du piége où je me voyais pris; car, dans ces cas-là, l'on ne s'amuse pas à dénouer, l'on brise!... Allons, restons froid, calme, digne, offensé. L'honneur ne me permet pas d'être autrement. Et une roideur anglaise est le seul moyen de regagner l'estime de Modeste. Après tout, si je ne me retire de là qu'en retournant à mon vieux bonheur, ma fidélité pendant dix ans sera récompensée, Éléonore me mariera toujours bien!
La partie de chasse devait être le rendez-vous de toutes les passions mises en jeu par la fortune du colonel et par la beauté de Modeste; aussi vit-on comme une trêve entre tous les adversaires. Pendant les quelques jours demandés par les apprêts de cette solennité forestière, le salon de la villa Mignon offrit alors le tranquille aspect que présente une famille très unie. Canalis, retranché dans son rôle d'homme blessé par Modeste, voulut se montrer courtois; il abandonna ses prétentions, ne donna plus aucun échantillon de son talent oratoire, et devint ce que sont les gens d'esprit quand ils renoncent à leurs affectations, charmant. Il causait finances avec Gobenheim, guerre avec le colonel, Allemagne avec madame Mignon, et ménage avec madame Latournelle, en essayant de les conquérir à La Brière. Le duc d'Hérouville laissa le champ libre aux deux amis assez souvent, car il fut obligé d'aller à Rosembray se consulter avec le duc de Verneuil et veiller à l'exécution des ordres du Grand-Veneur, le prince de Cadignan. Cependant l'élément comique ne fit pas défaut. Modeste se vit entre les atténuations que Canalis apportait à la galanterie du Grand-Écuyer et les exagérations des deux demoiselles d'Hérouville qui vinrent tous les soirs. Canalis faisait observer à Modeste qu'au lieu d'être l'héroïne de la chasse, elle y serait à peine remarquée. MADAME serait accompagnée de la duchesse de Maufrigneuse, belle-fille du Grand-Veneur, de la duchesse de Chaulieu, de quelques-unes des dames de la cour, parmi lesquelles une petite fille ne produirait aucune sensation. On inviterait sans doute des officiers en garnison à Rouen, etc. Hélène ne cessait de répéter à celle en qui elle voyait déjà sa belle-sœur, qu'elle serait présentée à MADAME; certainement le duc de Verneuil l'inviterait, elle et son père, à rester à Rosembray; si le colonel voulait obtenir une faveur du Roi, la pairie, cette occasion serait unique, car on ne désespérait pas de la présence du Roi pour le troisième jour; elle serait surprise par le charmant accueil que lui feraient les plus belles femmes de la cour, les duchesses de Chaulieu, de Maufrigneuse, de Lenoncourt-Chaulieu, etc. Les préventions de Modeste contre le faubourg Saint-Germain se dissiperaient, etc., etc. Ce fut une petite guerre excessivement amusante par ses marches, ses contre-marches, ses stratagèmes, dont jouissaient les Dumay, les Latournelle, Gobenheim et Butscha, qui, tous en petit comité, disaient un mal effroyable des nobles, en notant leurs lâchetés savamment, cruellement étudiées.
Les dires du parti d'Hérouville furent confirmés par une invitation conçue en termes flatteurs du duc de Verneuil et du Grand-Veneur de France à monsieur le comte de La Bastie et à sa fille, de venir assister à une grande chasse à Rosembray, les 7, 8, 9 et 10 novembre prochain.
La Brière, plein de pressentiments funestes, jouissait de la présence de Modeste avec ce sentiment d'avidité concentrée dont les âpres plaisirs ne sont connus que des amoureux séparés à terme et fatalement. Ces éclairs de bonheur à soi seul, entremêlés de méditations mélancoliques, sur ce thème: «Elle est perdue pour moi!» rendirent ce jeune homme un spectacle d'autant plus touchant que sa physionomie et sa personne étaient en harmonie avec ce sentiment profond. Il n'y a rien de plus poétique qu'une élégie animée qui a des yeux, qui marche, et qui soupire sans rimes.
Enfin le duc d'Hérouville vint convenir du départ de Modeste qui, après avoir traversé la Seine, devait aller dans la calèche du duc en compagnie de mesdemoiselles d'Hérouville. Le duc fut admirable de courtoisie; il invita Canalis et La Brière, en leur faisant observer, ainsi qu'à monsieur Mignon, qu'il avait eu soin de tenir des chevaux de chasse à leur disposition. Le colonel pria les trois amants de sa fille d'accepter à déjeuner le matin du départ. Canalis voulut alors mettre à exécution un projet mûri pendant ces derniers jours, celui de reconquérir sourdement Modeste, de jouer la duchesse, le Grand-Écuyer et La Brière. Un élève en diplomatie ne pouvait pas rester engravé dans la situation où il se voyait. De son côté, La Brière avait résolu de dire un éternel adieu à Modeste. Ainsi chaque prétendant pensait à glisser son dernier mot, comme le plaideur à son juge avant l'arrêt, en pressentant la fin d'une lutte qui durait depuis trois semaines. Après le dîner, la veille, le colonel prit sa fille par le bras et lui fit sentir la nécessité de se prononcer.
--Notre position avec la famille d'Hérouville serait intolérable à Rosembray, lui dit-il. Veux-tu devenir duchesse? demanda-t-il à Modeste.
--Non, mon père, répondit-elle.
--Aimerais-tu donc Canalis?...
--Assurément, non, mon père, mille fois non, dit-elle avec une impatience d'enfant.
Le colonel regarda Modeste avec une espèce de joie.
--Ah! je ne t'ai pas influencée, s'écria ce bon père; je puis maintenant t'avouer que, dès Paris, j'avais choisi mon gendre quand en lui faisant accroire que je n'avais pas de fortune, il m'a sauté au cou en me disant que je lui ôtais un poids de cent livres de dessus le cœur...
--De qui parlez-vous? demanda Modeste en rougissant.
--_De l'homme à vertus positives, d'une moralité sûre_, dit-il railleusement en répétant la phrase qui le lendemain de son retour avait dissipé les rêves de Modeste.
--Eh! je ne pense pas à lui, papa! Laissez-moi libre de refuser le duc moi-même; je le connais, je sais comment le flatter...
--Ton choix n'est donc pas fait?
--Pas encore. Il me reste encore quelques syllabes à deviner dans la charade de mon avenir; mais, après avoir vu la cour par une échappée, je vous dirai mon secret à Rosembray.
--Vous irez à la chasse, n'est-ce pas? cria le colonel en voyant de loin La Brière venant dans l'allée où il se promenait avec Modeste.
--Non, colonel, répondit Ernest. Je viens prendre congé de vous et de mademoiselle, je retourne à Paris...
--Vous n'êtes pas curieux, dit Modeste en interrompant et regardant le timide Ernest.
--Il suffirait, pour me faire rester, d'un désir que je n'ose espérer, répliqua-t-il.
--Si ce n'est que cela, vous me ferez plaisir, à moi, dit le colonel en allant au-devant de Canalis et laissant sa fille et le pauvre Ernest ensemble pour un instant.
--Mademoiselle, dit-il en levant les yeux sur elle avec la hardiesse d'un homme sans espoir, j'ai une prière à vous faire.
--A moi?
--Que j'emporte votre pardon! Ma vie ne sera jamais heureuse, j'ai le remords d'avoir perdu mon bonheur, sans doute par ma faute; mais, au moins...
--Avant de nous quitter pour toujours, répondit Modeste d'une voix émue en interrompant à la Canalis, je ne veux savoir de vous qu'une seule chose; et, si vous avez une fois pris un déguisement, je ne pense pas qu'en ceci vous auriez la lâcheté de me tromper...
Le mot lâcheté fit pâlir Ernest, qui s'écria:--Vous êtes sans pitié!
--Serez-vous franc?
--Vous avez le droit de me faire une si dégradante question, dit-il d'une voix affaiblie par une violente palpitation.
--Eh bien! avez-vous lu mes lettres à monsieur de Canalis?
--Non, mademoiselle; et si je les ai fait lire au colonel, ce fut pour justifier mon attachement en lui montrant et comment mon affection avait pu naître, et combien mes tentatives pour essayer de vous guérir de votre fantaisie avaient été sincères.
--Mais comment l'idée de cette ignoble mascarade est-elle venue? dit-elle avec une espèce d'impatience.
La Brière raconta dans toute sa vérité la scène à laquelle la première lettre de Modeste avait donné lieu, l'espèce de défi qui en était résulté par suite de sa bonne opinion, à lui Ernest, en faveur d'une jeune fille amenée vers la gloire, comme une plante cherchant sa part de soleil.
--Assez, répondit Modeste avec une émotion contenue. Si vous n'avez pas mon cœur, monsieur, vous avez toute mon estime.
Cette simple phrase causa le plus violent étourdissement à La Brière. En se sentant chanceler, il s'appuya sur un arbrisseau, comme un homme privé de sa raison. Modeste, qui s'en allait, retourna la tête et revint précipitamment.
--Qu'avez-vous? dit-elle en le prenant par la main et l'empêchant de tomber.
Modeste sentit une main glacée et vit un visage blanc comme un lys, le sang était tout au cœur.
--Pardon, mademoiselle. Je me croyais si méprisé.
--Mais, reprit-elle avec une hauteur dédaigneuse, je ne vous ai pas dit que je vous aimasse.
Et elle laissa de nouveau La Brière qui, malgré la dureté de cette parole, crut marcher dans les airs. La terre mollissait sous ses pieds, les arbres lui semblaient être chargés de fleurs, le ciel avait une couleur rose, et l'air lui parut bleuâtre, comme dans ces temples d'hyménée à la fin des pièces féeries qui finissent heureusement. Dans ces situations, les femmes sont comme Janus, elles voient ce qui se passe derrière elles, sans se retourner; et Modeste aperçut alors dans la contenance de cet amoureux les irrécusables symptômes d'un amour à la Butscha, ce qui, certes, est le _nec plus ultrà_ des désirs d'une femme. Aussi le haut prix attaché à son estime par La Brière causa-t-il à Modeste une émotion d'une douceur infinie.
--Mademoiselle, dit Canalis en quittant le colonel et venant à Modeste, malgré le peu de cas que vous faites de mes sentiments, il importe à mon honneur d'effacer une tache que j'y ai trop longtemps soufferte. Cinq jours après mon arrivée ici, voici ce que m'écrivait la duchesse de Chaulieu.
Il fit lire à Modeste les premières lignes de la lettre où la duchesse disait avoir vu Mongenod et vouloir marier Melchior à Modeste; puis il les lui remit après avoir déchiré le surplus.
--Je ne puis vous laisser voir le reste, dit-il en mettant le papier dans sa poche, mais je confie à votre délicatesse ces quelques lignes afin que vous puissiez en vérifier l'écriture. La jeune fille qui m'a supposé d'ignobles sentiments est bien capable de croire à quelque collusion, à quelque stratagème. Ceci peut vous prouver combien je tiens à vous démontrer que la querelle qui subsiste entre nous n'a pas eu chez moi pour base un vil intérêt. Ah! Modeste, dit-il avec des larmes dans la voix, votre poëte, le poëte de madame de Chaulieu n'a pas moins de poésie dans le cœur que dans la pensée. Vous verrez la duchesse, suspendez votre jugement sur moi jusque-là.
Et il laissa Modeste abasourdie.
--Ah çà! les voilà tous des anges, se dit-elle, ils sont inépousables, le duc seul appartient à l'humanité.
--Mademoiselle Modeste, cette chasse m'inquiète, dit Butscha qui parut en portant un paquet sous le bras. J'ai rêvé que vous étiez emportée par votre cheval, et je suis allé à Rouen vous chercher un mors espagnol, on m'a dit que jamais un cheval ne pouvait le prendre aux dents; je vous supplie de vous en servir, je l'ai fait voir au colonel qui m'a déjà plus remercié que cela ne vaut.
--Pauvre cher Butscha! s'écria Modeste émue aux larmes par ce soin maternel.
Butscha s'en alla sautillant comme un homme à qui l'on vient d'apprendre la mort d'un vieil oncle à succession.
--Mon cher père, dit Modeste en rentrant au salon, je voudrais bien avoir la belle cravache... si vous proposiez à monsieur de La Brière de l'échanger contre votre tableau de Van Ostade.
Modeste regarda sournoisement Ernest pendant que le colonel lui faisait cette proposition devant ce tableau, seule chose qu'il eût comme souvenir de ses campagnes, et qu'il avait achetée d'un bourgeois de Ratisbonne. Elle se dit en elle-même en voyant avec quelle précipitation La Brière quitta le salon:--Il sera de la chasse!
Chose étrange, les trois amants de Modeste se rendirent à Rosembray, tous le cœur plein d'espérance et ravis de ses adorables perfections.
Rosembray, terre récemment achetée par le duc de Verneuil avec la somme que lui donna sa part dans le milliard voté pour légitimer la vente des biens nationaux, est remarquable par un château d'une magnificence comparable à celle de Mesnière et de Balleroy. On arrive à cet imposant et noble édifice par une immense allée de quatre rangs d'ormes séculaires, et l'on traverse une immense cour d'honneur en pente, comme celle de Versailles, à grilles magnifiques, à deux pavillons de concierge, et ornée de grands orangers dans leurs caisses. Sur la cour, le château présente, entre deux corps de logis en retour, deux rangs de dix-neuf hautes croisées à cintres sculptés et à petits carreaux, séparées entre elles par une colonnade engagée et cannelée. Un entablement à balustres cache un toit à l'italienne d'où sortent des cheminées de pierres de taille masquées par des trophées d'armes, Rosembray ayant été bâti, sous Louis XIV, par un fermier général nommé Cottin. Sur le parc, la façade se distingue de celle sur la cour par un avant-corps de cinq croisées à colonnes au-dessus duquel se voit un magnifique fronton. La famille de Marigny, à qui les biens de ce Cottin furent apportés par mademoiselle Cottin, unique héritière de son père, y fit sculpter un lever de soleil par Coysevox. Au-dessous, deux anges déroulent un ruban où se lit cette devise substituée à l'ancienne en l'honneur du Grand Roi: _Sol nobis benignus_. Le Grand Roi avait fait duc le marquis de Marigny, l'un de ses plus insignifiants favoris.
Du perron à grands escaliers circulaires et à balustres, la vue s'étend sur un immense étang, long et large comme le grand canal de Versailles, et qui commence au bas d'une pelouse digne des boulingrins les plus britanniques, bordée de corbeilles où brillaient alors les fleurs de l'automne. De chaque côté, deux jardins à la française étalent leurs carrés, leurs allées, leurs belles pages écrites du plus majestueux style Lenôtre. Ces deux jardins sont encadrés dans toute leur longueur par une marge de bois, d'environ trente arpents, où, sous Louis XV, on a dessiné des parcs à l'anglaise. De la terrasse, la vue s'arrête, au fond, sur une forêt dépendant de Rosembray et contiguë à deux forêts, l'une à l'État, l'autre à la Couronne. Il est difficile de trouver un plus beau paysage.
L'arrivée de Modeste fit une certaine sensation dans l'avenue, où l'on aperçut une voiture à la livrée de France, accompagnée du Grand-Écuyer, du colonel, de Canalis, de La Brière, tous à cheval, précédés d'un piqueur en grande livrée, suivis de dix domestiques parmi lesquels se remarquaient le mulâtre, le nègre et l'élégant briska du colonel pour les deux femmes de chambre et les paquets. La voiture à quatre chevaux était menée par des tigres mis avec une coquetterie ordonnée par le Grand-Écuyer, souvent mieux servi que le roi. En entrant et voyant ce petit Versailles, Modeste, éblouie par la magnificence des grands seigneurs, pensa soudain à son entrevue avec les célèbres duchesses, elle eut peur de paraître empruntée, provinciale ou parvenue; elle perdit complétement la tête et se repentit d'avoir voulu cette partie de chasse.
Quand la voiture eut arrêté, fort heureusement Modeste aperçut un vieillard en perruque blonde, frisée à petites boucles, dont la figure calme, pleine, lisse, offrait un sourire paternel et l'expression d'un enjouement monastique rendu presque digne par un regard à demi voilé. La duchesse, femme d'une haute dévotion, fille unique d'un premier président richissime et mort en 1800, sèche et droite, mère de quatre enfants, ressemblait à madame Latournelle si l'imagination consent à embellir la notaresse de toutes les grâces d'un maintien vraiment abbatial.
--Eh! bonjour, chère Hortense, dit mademoiselle d'Hérouville qui embrassa la duchesse avec toute la sympathie qui réunissait ces deux caractères hautains, laissez-moi vous présenter ainsi qu'à notre cher duc ce petit ange, mademoiselle de La Bastie.
--On nous a tant parlé de vous, mademoiselle, dit la duchesse, que nous avions grand'hâte de vous posséder ici...
--On regrettera le temps perdu, dit le duc de Verneuil en inclinant la tête avec une galante admiration.
--Monsieur le comte de La Bastie, dit le Grand-Écuyer en prenant le colonel par le bras et le montrant au duc et à la duchesse avec une teinte de respect dans son geste et sa parole.
Le colonel salua la duchesse, le duc lui tendit la main.
--Soyez le bienvenu, monsieur le comte, dit monsieur de Verneuil, vous possédez bien des trésors, ajouta-t-il en regardant Modeste.
La duchesse prit Modeste par-dessous le bras, et la conduisit dans un immense salon où se trouvaient groupées devant la cheminée une dizaine de femmes. Les hommes, emmenés par le duc, se promenèrent sur la terrasse, à l'exception de Canalis qui se rendit respectueusement auprès de la superbe Éléonore. La duchesse, assise à un métier de tapisserie, donnait des conseils à mademoiselle de Verneuil pour nuancer.
Modeste se serait traversé le doigt d'une aiguille en mettant la main sur une pelote, elle n'aurait pas été si vivement atteinte qu'elle le fut par le coup d'œil glacial, hautain, méprisant, que lui jeta la duchesse de Chaulieu. Dans le premier moment, elle ne vit que cette femme, elle la devina. Pour savoir jusqu'où va la cruauté de ces charmants êtres que nos passions grandissent tant, il faut voir les femmes entre elles. Modeste aurait désarmé toute autre qu'Éléonore par sa stupide et involontaire admiration; car sans sa connaissance de l'âge, elle eût cru voir une femme de trente-six ans, mais elle était réservée à bien d'autres étonnements!