La Comédie humaine - Volume 04
Part 27
--Monsieur, lui dit Butscha, je n'ai pas eu l'honneur de voir encore notre grand poëte, je suis curieux d'observer ce magnifique phénomène dans l'exercice de ses fonctions, rendez-moi le service de venir passer la soirée après-demain au Chalet, restez-y longtemps, car ce n'est pas en une heure qu'un homme se développe. Je saurai, moi le premier, s'il aime, ou s'il peut aimer, ou s'il aimera mademoiselle Modeste.
--Vous êtes bien jeune pour...
--Pour être professeur, reprit Butscha qui coupa la parole à La Brière. Eh! monsieur, les avortons naissent tous centenaires. Puis, tenez!... un malade, quand il est longtemps malade, devient plus fort que son médecin, il s'entend avec la maladie, ce qui n'arrive pas toujours aux docteurs consciencieux. Eh bien! de même un homme qui chérit la femme, et que la femme doit mépriser sous prétexte de laideur ou de gibbosité, finit par si bien se connaître en amour, qu'il passe séducteur, comme le malade finit par recouvrer la santé. La sottise seule est incurable... Depuis l'âge de six ans (j'en ai vingt-cinq), je n'ai ni père ni mère; j'ai la charité publique pour mère, et le procureur du roi pour père.--Soyez tranquille, dit-il à un geste d'Ernest, je suis plus gai que ma position... Eh bien! depuis six ans que le regard insolent d'une bonne de madame Latournelle m'a dit que j'avais tort de vouloir aimer, j'aime, et j'étudie les femmes! J'ai commencé par les laides, il faut toujours attaquer le taureau par les cornes. Aussi ai-je pris pour premier objet d'étude ma patronne qui, certes, est un ange pour moi. J'ai peut-être eu tort; mais, que voulez-vous, je l'ai passée à mon alambic, et j'ai fini par découvrir, tapie au fond de son cœur, cette pensée:--_Je ne suis pas si mal qu'on le croit!_ Et, malgré sa piété profonde, en exploitant cette idée, j'aurais pu la conduire jusqu'au bord de l'abîme... pour l'y laisser!
--Et avez-vous étudié Modeste?
--Je croyais vous avoir dit, répliqua le bossu, que ma vie est à elle, comme la France est au roi! Comprenez-vous mon espionnage à Paris, maintenant? Personne que moi ne sait tout ce qu'il y a de noblesse, de fierté, de dévouement, de grâce imprévue, d'infatigable bonté, de vraie religion, de gaieté, d'instruction, de finesse, d'affabilité dans l'âme, dans le cœur, dans l'esprit de cette adorable créature!...
Butscha tira son mouchoir pour étancher deux larmes, et La Brière lui serra la main longtemps.
--Je vivrai dans son rayonnement! ça commence à elle, et ça finit en moi, voilà comment nous sommes unis, à peu près comme l'est la nature à Dieu, par la lumière et le verbe. Adieu, monsieur; je n'ai jamais de ma vie tant bavardé; mais, en vous voyant devant ses fenêtres, j'ai deviné que vous l'aimiez à ma manière!
Sans attendre la réponse, Butscha quitta le pauvre amant à qui cette conversation avait mis je ne sais quel baume au cœur. Ernest résolut de se faire un ami de Butscha, sans se douter que la loquacité du clerc avait eu pour but principal de se ménager des intelligences chez Canalis. Dans quel flux et reflux de pensées, de résolutions, de plans de conduite, Ernest ne fut-il pas bercé avant de sommeiller!... Et son ami Canalis dormait, lui, du sommeil des triomphateurs, le plus doux des sommeils après celui des justes.
Au déjeuner, les deux amis convinrent d'aller ensemble passer, le lendemain, la soirée au Chalet, et de s'initier aux douceurs d'un whist de province; mais pour brûler la journée, ils firent seller les chevaux, tous les deux pris à deux fins, et ils s'aventurèrent dans le pays qui, certes, leur était inconnu autant que la Chine: car ce qu'il y a de plus étranger en France, pour les Français, c'est la France.
En réfléchissant à sa position d'amant malheureux et méprisé, le Référendaire fit alors sur lui-même un travail quasi semblable à celui que lui avait fait faire la question posée par Modeste au commencement de leur correspondance. Quoique le malheur passe pour développer les vertus, il ne les développe que chez les gens vertueux; car ces sortes de nettoyages de conscience n'ont lieu que chez les gens naturellement propres. La Brière se promit de dévorer à la spartiate ses douleurs, de rester digne, et de ne se laisser aller à aucune lâcheté; tandis que Canalis, fasciné par l'énormité de la dot, s'engageait lui-même à ne rien négliger pour captiver Modeste. L'égoïsme et le dévouement, le mot de ces deux caractères, arrivèrent, par une loi morale assez bizarre dans ses effets, à des moyens contraires à leur nature. L'homme personnel allait jouer l'abnégation, l'homme tout complaisance allait se réfugier sur le mont Aventin de l'Orgueil. Ce phénomène s'observe également en politique. On y met fréquemment son caractère à l'envers, et il arrive souvent que le public ne sait plus quel est l'endroit.
Après dîner, les deux amis apprirent par Germain l'arrivée du Grand-Écuyer, qui fut présenté dans cette soirée au Chalet, par monsieur Latournelle. Mademoiselle d'Hérouville trouva moyen de blesser une première fois ce digne homme en le faisant prier de venir chez elle par un valet de pied, au lieu d'envoyer son neveu simplement chez le notaire, qui, certes, aurait parlé pendant le reste de ses jours de la visite du Grand-Écuyer. Aussi le petit notaire fit-il observer à Sa Seigneurie, quand elle lui proposa de le conduire en voiture à Ingouville, qu'il devait y mener madame Latournelle. Devinant à l'air gourmé du notaire qu'il y avait quelque faute à réparer, le duc lui dit gracieusement:--J'aurai l'honneur d'aller prendre, si vous le permettez, madame de Latournelle.
Malgré un haut-le-corps de la despotique mademoiselle d'Hérouville, le duc sortit avec le petit notaire. Ivre de joie en voyant à sa porte une calèche magnifique dont le marchepied fut abaissé par des gens à la livrée royale, la notaresse ne sut plus où prendre ses gants, son ombrelle, son ridicule et son air digne en apprenant que le Grand-Écuyer la venait chercher. Une fois dans la voiture, tout en se confondant de politesse auprès du petit duc, elle s'écria par un mouvement de bonté:--Eh bien! et Butscha?
--Prenons Butscha, dit le duc en souriant.
Quand les gens du port attroupés par l'éclat de cet équipage virent ces trois petits hommes avec cette grande femme sèche, ils se regardèrent tous en riant.
--En les soudant au bout les uns des autres, ça ferait peut-être un mâle pour c'te grande perche! dit un marin bordelais.
--Avez-vous encore quelque chose à emporter, madame? demanda plaisamment le duc au moment où le valet attendit l'ordre.
--Non, monseigneur, répondit la notaresse qui devint rouge et qui regarda son mari comme pour lui dire: Qu'ai-je fait de si mal?
--Sa Seigneurie, dit Butscha, me fait beaucoup d'honneur en me prenant pour une chose. Un pauvre clerc comme moi n'est qu'un _machin_!
Quoique ce fût dit en riant, le duc rougit et ne répondit rien. Les grands ont toujours tort de plaisanter avec leurs inférieurs. La plaisanterie est un jeu, le jeu suppose l'égalité. Aussi est-ce pour obvier aux inconvénients de cette égalité passagère que, la partie finie, les joueurs ont le droit de ne se plus connaître.
La visite du Grand-Écuyer avait pour raison ostensible une affaire colossale, la mise en valeur d'un espace immense laissé par la mer, entre l'embouchure de deux rivières, et dont la propriété venait d'être adjugée par le Conseil d'État à la maison d'Hérouville. Il ne s'agissait de rien moins que d'appliquer des portes de flot et d'ebbe à deux ponts, de dessécher un kilomètre de tangue sur une largeur de trois ou quatre cents arpents, d'y creuser des canaux, et d'y pratiquer des chemins. Quand le duc d'Hérouville eut expliqué les dispositions du terrain, Charles Mignon fit observer qu'il fallait attendre que la nature eût consolidé ce sol encore mouvant par ses productions spontanées.
--Le temps qui a providentiellement enrichi votre maison, monsieur le duc, peut seul achever son œuvre, dit-il en terminant. Il serait prudent de laisser une cinquantaine d'années avant de se mettre à l'ouvrage.
--Que ce ne soit pas là votre dernier mot, monsieur le comte, dit le duc, venez à Hérouville, et voyez-y les choses par vous-même.
Charles Mignon répondit que tout capitaliste devrait examiner cette affaire à tête reposée, et donna par cette observation au duc d'Hérouville un prétexte pour venir au Chalet. La vue de Modeste fit une vive impression sur le duc, il demanda la faveur de la recevoir en disant que sa sœur et sa tante avaient entendu parler d'elle et seraient heureuses de faire sa connaissance. A cette phrase, Charles Mignon proposa de présenter lui-même sa fille en allant inviter les deux demoiselles à dîner pour le jour de sa réintégration à la villa, ce que le duc accepta. L'aspect du cordon bleu, le titre et surtout les regards extatiques du gentilhomme agirent sur Modeste; mais elle se montra parfaite de discours, de tenue et de noblesse. Le duc se retira comme à regret en emportant une invitation de venir au Chalet tous les soirs, fondée sur l'impossibilité reconnue à un courtisan de Charles X de passer une soirée sans faire son whist. Ainsi le lendemain soir, Modeste allait voir ses trois amants réunis. Assurément, quoi qu'en disent les jeunes filles, et quoiqu'il soit dans la logique du cœur de tout sacrifier à la préférence, il est excessivement flatteur de voir autour de soi plusieurs prétentions rivales, des hommes remarquables ou célèbres, ou d'un grand nom, tâchant de briller ou de plaire. Dût Modeste y perdre, elle avoua plus tard que les sentiments exprimés dans ses lettres avaient fléchi devant le plaisir de mettre aux prises trois esprits si différents, trois hommes dont chacun, pris séparément, aurait certainement fait honneur à la famille la plus exigeante. Néanmoins cette volupté d'amour-propre fut dominée chez elle par la misanthropique malice qu'avait engendrée la blessure affreuse qui déjà lui semblait seulement un mécompte. Aussi lorsque le père dit en souriant:--Eh bien! Modeste, veux-tu devenir duchesse?
--Le malheur m'a rendue philosophe, répondit-elle en faisant une révérence moqueuse.
--Vous ne serez que baronne?... lui demanda Butscha.
--Ou vicomtesse, répliqua le père.
--Comment cela? dit vivement Modeste.
--Mais si tu agréais monsieur de La Brière, il aurait bien assez de crédit pour obtenir du Roi la succession de mes titres et de mes armes...
--Oh! dès qu'il s'agit de se déguiser, celui-là ne fera pas de façons, répondit amèrement Modeste.
Butscha ne comprit rien à cette épigramme dont le sens ne pouvait être deviné que par madame et monsieur Mignon et par Dumay.
--Dès qu'il s'agit de mariage, tous les hommes se déguisent, répondit madame Latournelle, et les femmes leur en donnent l'exemple. J'entends dire depuis que je suis au monde: «Monsieur ou mademoiselle une telle a fait un bon mariage;» il faut donc que l'autre l'ait fait mauvais?
--Le mariage, dit Butscha, ressemble à un procès, il s'y trouve toujours une partie de mécontente; et si l'une dupe l'autre, la moitié des mariés joue certainement la comédie aux dépens de l'autre.
--Et vous concluez, sire Butscha? dit Modeste.
--A l'attention la plus sévère sur les manœuvres de l'ennemi, répondit le clerc.
--Que t'ai-je dit, ma mignonne? dit Charles Mignon en faisant allusion à sa scène avec sa fille au bord de la mer.
--Les hommes, pour se marier, dit Latournelle, jouent autant de rôles que les mères en font jouer à leurs filles pour s'en débarrasser.
--Vous permettez alors le stratagème, dit Modeste.
--De part et d'autre, s'écria Gobenheim, la partie est alors égale.
Cette conversation se faisait, comme on dit familièrement, à bâtons rompus, à travers la partie et au milieu des appréciations que chacun se permettait de monsieur d'Hérouville qui fut trouvé très bien par le petit notaire, par le petit Dumay, par le petit Butscha.
--Je vois, dit madame Mignon avec un sourire, que madame Latournelle et mon pauvre mari sont ici les monstruosités.
--Heureusement pour lui, le colonel n'est pas d'une haute taille, répondit Butscha pendant que son patron donnait les cartes, car un homme grand et spirituel est toujours une exception.
Sans cette petite discussion sur la légalité des ruses matrimoniales, peut-être taxerait-on de longueur le récit de la soirée impatiemment attendue par Butscha; mais, la fortune pour laquelle tant de lâchetés secrètes se commirent prêtera peut-être aux minuties de la vie privée l'immense intérêt que développera toujours le sentiment social si franchement défini par Ernest dans sa réponse à Modeste.
Dans la matinée, arriva Desplein qui ne resta que le temps d'envoyer chercher les chevaux de la poste du Havre et de les atteler, environ une heure. Après avoir examiné madame Mignon, il décida que la malade recouvrerait la vue, et il fixa le moment opportun pour l'opération à un mois de là. Naturellement cette importante consultation eut lieu devant les habitants du Chalet, tous palpitants et attendant l'arrêt du prince de la science. L'illustre membre de l'Académie des Sciences fit à l'aveugle une dizaine de questions brèves en étudiant les yeux au grand jour de la fenêtre. Étonnée de la valeur que le temps avait pour cet homme si célèbre, Modeste aperçut la calèche de voyage pleine de livres que le savant se proposait de lire en retournant à Paris, car il était parti la veille au soir, employant ainsi la nuit et à dormir et à voyager. La rapidité, la lucidité des jugements que Desplein portait sur chaque réponse de madame Mignon, son ton bref, ses manières, tout donna pour la première fois à Modeste des idées justes sur les hommes de génie. Elle entrevit d'énormes différences entre Canalis, homme secondaire, et Desplein, homme plus que supérieur. L'homme de génie a dans la conscience de son talent et dans la solidité de la gloire comme une garenne où son orgueil légitime s'exerce et prend l'air sans gêner personne. Puis, sa lutte constante avec les hommes et les choses ne lui laisse pas le temps de se livrer aux coquetteries que se permettent les héros de la mode qui se hâtent de récolter les moissons d'une saison fugitive, et dont la vanité, l'amour-propre ont l'exigence et les taquineries d'une douane âpre à percevoir ses droits sur tout ce qui passe à sa portée. Modeste fut d'autant plus enchantée de ce grand praticien qu'il parut frappé de l'exquise beauté de Modeste, lui entre les mains de qui tant de femmes passaient et, qui depuis longtemps les examinait en quelque sorte à la loupe et au scalpel.
--Ce serait en vérité bien dommage, dit-il avec ce ton de galanterie qu'il savait prendre et qui contrastait avec sa prétendue brusquerie, qu'une mère fût privée de voir une si charmante fille.
Modeste voulut servir elle-même le simple déjeuner que le grand chirurgien accepta. Elle accompagna, de même que son père et Dumay, le savant attendu par tant de malades jusqu'à la calèche qui stationnait à la petite porte, et là, l'œil doré par l'espérance, elle dit encore à Desplein:--Ainsi, ma chère maman me verra!
--Oui, mon petit feu follet, je vous le promets, répondit-il en souriant, et je suis incapable de vous tromper, car moi aussi j'ai une fille!...
Les chevaux emportèrent Desplein sur ce mot qui fut plein d'une grâce inattendue. Rien ne charme plus que l'imprévu particulier aux gens de talent.
Cette visite fut l'événement du jour, elle laissa dans l'âme de Modeste une trace lumineuse. La jeune enthousiaste admira naïvement cet homme dont la vie appartenait à tous, et chez qui l'habitude de s'occuper des douleurs physiques avait détruit les manifestations de l'égoïsme. Le soir, quand Gobenheim, les Latournelle et Butscha, Canalis, Ernest et le duc d'Hérouville furent réunis, chacun complimenta la famille Mignon de la bonne nouvelle donnée par Desplein. Naturellement alors la conversation, où domina la Modeste que ses lettres ont révélée, se porta sur cet homme dont le génie était, malheureusement pour sa gloire, appréciable seulement par la tribu des savants et de la Faculté. Gobenheim laissa échapper cette phrase qui, de nos jours, est la Sainte-Ampoule du génie au sens des économistes et des banquiers:--Il gagne un argent fou!
--On le dit très intéressé, répondit Canalis.
Les louanges données à Desplein par Modeste incommodaient le poëte. La Vanité procède comme la Femme. Toutes deux elles croient perdre quelque chose à l'éloge et à l'amour accordés à autrui. Voltaire était jaloux de l'esprit d'un roué que Paris admira deux jours, de même qu'une duchesse s'offense d'un regard jeté sur sa femme de chambre. L'avarice de ces deux sentiments est telle qu'ils se trouvent volés de la part faite à un pauvre.
--Croyez-vous, monsieur, demanda Modeste en souriant, qu'on doive juger le génie avec la mesure ordinaire?
--Il faudrait peut-être avant tout, répondit Canalis, définir l'homme de génie, et l'une de ses conditions est l'invention: invention d'une forme, d'un système ou d'une force. Ainsi Napoléon fut inventeur, à part ses autres conditions de génie. Il a inventé sa méthode de faire la guerre. Walter Scott est un inventeur, Linné est un inventeur, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier sont des inventeurs. De tels hommes sont hommes de génie au premier chef. Ils renouvellent, augmentent ou modifient la science ou l'art. Mais Desplein est un homme dont l'immense talent consiste à bien appliquer des lois déjà trouvées, à observer, par un don naturel, les désinences de chaque tempérament et l'heure marquée par la nature pour faire une opération. Il n'a pas fondé, comme Hippocrate, la science elle-même. Il n'a pas trouvé de système comme Galien, Broussais ou Rasori. C'est un génie exécutant comme Moschelès sur le piano, Paganini sur le violon, comme Farinelli sur son larynx! gens qui développent d'immenses facultés, mais qui ne créent pas de musique. Entre Beethoven et la Catalani, vous me permettrez de décerner à l'un l'immortelle couronne du génie et du martyre, et à l'autre beaucoup de pièces de cent sous; avec l'une nous sommes quittes, tandis que le monde reste toujours le débiteur de l'autre! Nous nous endettons chaque jour avec Molière, et nous avons trop payé Baron.
--Je crois, mon ami, que tu fais la part des idées trop belle, dit La Brière d'une voix douce et mélodieuse qui produisit un soudain contraste avec le ton péremptoire du poëte dont l'organe flexible avait quitté le ton de la câlinerie pour le ton magistral de la Tribune. Le génie doit être estimé, surtout, en raison de son utilité. Parmentier, Jacquart et Papin, à qui l'on élèvera des statues quelque jour, sont aussi des gens de génie. Ils ont changé ou changeront la face des États en un sens. Sous ce rapport, Desplein se présentera toujours aux yeux des penseurs, accompagné d'une génération tout entière dont les larmes, dont les souffrances auront cessé sous sa main puissante.
Il suffisait que cette opinion fût émise par Ernest pour que Modeste voulût la combattre.
--A ce compte, dit-elle, monsieur, celui qui trouverait le moyen de faucher le blé sans gâter la paille, par une machine qui ferait l'ouvrage de dix moissonneurs, serait un homme de génie?
--Oh! oui, ma fille, dit madame Mignon, il serait béni du pauvre dont le pain coûterait alors moins cher, et celui que bénissent les pauvres est béni de Dieu!
--C'est donner le pas à l'utile sur l'art, répondit Modeste en hochant la tête.
--Sans l'utile, dit Charles Mignon, où prendrait-on l'art? sur quoi s'appuierait, de quoi vivrait, où s'abriterait et qui payerait le poëte?
--Oh! mon cher père, cette opinion est bien capitaine au long cours, épicier, bonnet de coton!... Que Gobenheim et monsieur le Référendaire, dit-elle en montrant La Brière, qui sont intéressés à la solution de ce problème social, le soutiennent, je le conçois; mais vous, dont la vie a été la poésie la plus inutile de ce siècle, puisque votre sang répandu sur l'Europe, et vos énormes souffrances exigées par un colosse, n'ont pas empêché la France de perdre dix départements acquis par la République, comment donnez-vous dans ce raisonnement excessivement _perruque_, comme disent les romantiques?.... On voit bien que vous revenez de la Chine.
L'irrévérence des paroles de Modeste fut aggravée par un petit ton méprisant et dédaigneux qu'elle prit à dessein et dont s'étonnèrent également madame Latournelle, madame Mignon et Dumay. Madame Latournelle n'y voyait pas clair tout en ouvrant les yeux. Butscha, dont l'attention était comparable à celle d'un espion, regarda d'une manière significative monsieur Mignon en lui voyant le visage coloré par une vive et soudaine indignation.
--Encore un peu, mademoiselle, et vous alliez manquer de respect à votre père, dit en souriant le colonel éclairé par le regard de Butscha. Voilà ce que c'est que de gâter ses enfants.
--Je suis fille unique!.... répondit-elle insolemment.
--Unique! répéta le notaire en accentuant ce mot.
--Monsieur, répondit sèchement Modeste à Latournelle, mon père est très heureux que je me fasse son précepteur; il m'a donné la vie, je lui donne le savoir, il me redevra quelque chose.
--Il y a manière, et surtout l'occasion, dit madame Mignon.