La Comédie humaine - Volume 04
Part 24
--Crois-tu, ma fille, que ce soit raisonnable? Si tu t'es fatalement instruite toute seule, comment ta raison ou ton esprit, à défaut de la pudeur, ne t'ont-ils pas dit qu'agir ainsi c'était _te jeter à la tête d'un homme_? Ma fille, ma seule et unique enfant serait sans fierté, sans délicatesse?... Oh! Modeste, tu as fait passer à ton père deux heures d'enfer à Paris; car enfin, tu as tenu moralement la même conduite que Bettina, sans avoir l'excuse de la séduction; tu as été coquette à froid, et cette coquetterie-là, c'est l'amour de tête, le vice le plus affreux de la Française.
--Moi, sans fierté?... disait Modeste en pleurant, mais _il_ ne m'a pas encore vue!...
--_Il_ sait ton nom...
--Je ne _lui_ ai dit qu'au moment où les yeux ont donné raison à trois mois de correspondance pendant lesquels nos âmes se sont parlé!
--Oui, mon cher ange égaré, vous avez mis une espèce de raison dans une folie qui compromettait et votre bonheur et votre famille...
--Eh! après tout, papa, le bonheur est l'absolution de cette témérité, dit-elle avec un mouvement d'humeur.
--Ah! c'est de la témérité seulement? s'écria le père.
--Une témérité que ma mère s'est permise, répliqua-t-elle vivement.
--Enfant mutiné! votre mère, après m'avoir vu pendant un bal, a dit le soir à son père, qui l'adorait, qu'elle croyait devoir être heureuse avec moi... Sois franche, Modeste, y a-t-il quelque similitude entre un amour conçu rapidement, il est vrai, mais sous les yeux d'un père, et la folle action d'écrire à un inconnu?...
--Un inconnu?... dites, papa, l'un de nos plus grands poëtes, dont le caractère et la vie sont exposés au grand jour, à la médisance, à la calomnie, un homme vêtu de gloire, et pour qui, mon cher père, je suis restée à l'état de personnage dramatique et littéraire, une fille de Shakspeare, jusqu'au moment où j'ai voulu savoir si l'homme est aussi bien que son âme est belle...
--Mon Dieu! ma pauvre enfant, tu fais de la poésie à propos de mariage; mais, si de tout temps on a cloîtré les filles dans l'intérieur de la famille; si Dieu, si la loi sociale les mettent sous le joug sévère du consentement paternel, c'est précisément pour leur épargner tous les malheurs de ces poésies qui vous charment, qui vous éblouissent, et qu'alors vous ne pouvez apprécier à leur juste valeur. La poésie est un des agréments de la vie, elle n'est pas toute la vie.
--Papa, c'est un procès encore pendant devant le tribunal des faits, car il y a lutte constante entre nos cœurs et la famille.
--Malheur à l'enfant qui serait heureuse par cette résistance!... dit gravement le colonel. En 1813, j'ai vu l'un de mes camarades, le marquis d'Aiglemont, épousant sa cousine contre l'avis du père, et ce ménage a payé cher l'entêtement qu'une jeune fille prenait pour de l'amour... La Famille est en ceci souveraine...
--Mon fiancé m'a dit tout cela, répondit-elle. Il s'est fait Orgon pendant quelque temps, et il a eu le courage de me dénigrer le personnel des poëtes.
--J'ai lu vos lettres, dit Charles Mignon en laissant échapper un malicieux sourire, qui rendit Modeste inquiète; mais, à ce propos, je dois te faire observer que ta dernière serait à peine permise à une fille séduite, à une Julie d'Étanges! Mon Dieu, quel mal nous font les romans!...
--On ne les écrirait pas, mon cher père, nous les ferions, il vaut mieux les lire... Il y a moins d'aventures dans ce temps-ci que sous Louis XIV et Louis XV, où l'on publiait moins de romans... D'ailleurs, si vous avez lu les lettres, vous avez dû voir que je vous ai trouvé pour gendre le fils le plus respectueux, l'âme la plus angélique, la probité la plus sévère, et que nous nous aimons au moins autant que vous et ma mère vous vous aimiez... Eh bien! je vous accorde que tout ne s'est pas exactement passé selon l'étiquette; j'ai fait, si vous voulez, une faute...
--J'ai lu vos lettres, répéta le père en interrompant sa fille, ainsi je sais comment il t'a justifiée à tes propres yeux d'une démarche que pourrait se permettre une femme à qui la vie est connue et qu'une passion entraînerait, mais qui chez une jeune fille de vingt ans est une faute monstrueuse...
--Une faute pour des bourgeois, pour des Gobenheim compassés, qui mesurent la vie à l'équerre... Ne sortons pas du monde artiste et poétique, papa... Nous sommes, nous autres jeunes filles, entre deux systèmes: laisser voir par des minauderies à un homme que nous l'aimons, ou aller franchement à lui... Ce dernier parti n'est-il pas bien grand, bien noble? Nous autres jeunes filles françaises, nous sommes livrées par nos familles comme des marchandises, à trois mois, quelquefois _fin courant_, comme mademoiselle Vilquin; mais en Angleterre, en Suisse, en Allemagne, on se marie à peu près d'après le système que j'ai suivi... Qu'avez-vous à répondre? Ne suis-je pas un peu Allemande?
--Enfant! s'écria le colonel en regardant sa fille, la supériorité de la France vient de son bon sens, de la logique à laquelle sa belle langue y condamne l'esprit: elle est la Raison du monde! l'Angleterre et l'Allemagne sont romanesques en ce point de leurs mœurs; et, encore, les grandes familles y suivent-elles nos lois. Vous ne voudrez donc jamais penser que vos parents, à qui la vie est bien connue, ont la charge de vos âmes et de votre bonheur, qu'ils doivent vous faire éviter les écueils du monde!... Mon Dieu! dit-il, est-ce leur faute, est-ce la nôtre? Doit-on tenir ses enfants sous un joug de fer? Devons-nous être punis de cette tendresse qui nous les fait rendre heureux, qui les met malheureusement à même notre cœur?...
Modeste observa son père du coin de l'œil, en entendant cette espèce d'invocation dite avec des larmes dans la voix.
--Est-ce une faute, à une fille libre de son cœur, de se choisir pour mari, non seulement un charmant garçon, mais encore un homme de génie, noble, et dans une belle position?... Un gentilhomme doux comme moi, dit-elle.
--Tu l'aimes?... demanda le père.
--Tenez, mon père, dit-elle en posant sa tête sur le sein du colonel, si vous ne voulez pas me voir mourir...
--Assez, dit le vieux soldat, ta passion est, je le vois, inébranlable!
--Inébranlable.
--Rien ne peut te faire changer?...
--Rien au monde!
--Tu ne supposes aucun événement, aucune trahison, reprit le vieux soldat, tu l'aimes _quand même_, à cause de son charme personnel, et ce serait un d'Estourny, tu l'aimerais encore?...
--Oh! mon père... vous ne connaissez pas votre fille. Pourrais-je aimer un lâche, un homme sans foi, sans honneur, un gibier de potence?...
--Et si tu avais été trompée?...
--Par ce charmant et candide garçon, presque mélancolique?... vous riez, ou vous ne l'avez pas vu.
--Enfin, fort heureusement ton amour n'est plus absolu, comme tu le disais. Je te fais apercevoir des circonstances qui modifieraient ton poëme... Eh bien! comprends-tu que les pères soient bons à quelque chose...
--Vous voulez donner une leçon à votre enfant, papa. Ceci tourne au Berquin...
--Pauvre égarée! reprit sévèrement le père, la leçon ne vient pas de moi, je n'y suis pour rien, si ce n'est pour t'adoucir le coup...
--Assez, mon père, ne jouez pas avec ma vie... dit Modeste en pâlissant.
--Allons, ma fille, rassemble ton courage. C'est toi qui as joué avec la vie, et la vie se joue de toi.
Modeste regarda son père d'un air hébété.
--Voyons, si le jeune homme que tu aimes, que tu as vu dans l'église du Havre, il y a quatre jours, était un misérable...
--Cela n'est pas! dit-elle, cette tête brune et pâle, cette noble figure pleine de poésie...
--Est un mensonge! dit le colonel en interrompant sa fille. Ce n'est pas plus monsieur de Canalis que je ne suis ce pêcheur qui lève sa voile pour partir...
--Savez-vous ce que vous tuez en moi?... dit-elle.
--Rassure-toi, mon enfant, si le hasard a mis ta punition dans ta faute même, le mal n'est pas irréparable. Le garçon que tu as vu, avec qui tu as échangé ton cœur par correspondance, est un loyal garçon, il est venu me confier son embarras; il t'aime et je ne le désavouerais pas pour gendre.
--Si ce n'est pas Canalis, qui est-ce donc?... dit Modeste d'une voix profondément altérée.
--Le secrétaire!... Il se nomme Ernest de La Brière. Il n'est pas gentilhomme; mais c'est un de ces hommes ordinaires, à vertus positives, d'une moralité sûre, qui plaisent aux parents. Qu'est-ce que cela nous fait, d'ailleurs, tu l'as vu, rien ne peut changer ton cœur, tu l'as choisi, tu connais son âme, elle est aussi belle qu'il est joli garçon!...
Le comte de La Bastie eut la parole coupée par un soupir de Modeste. La pauvre fille, pâle, les yeux attachés sur la mer, roide comme une morte, fut atteinte, comme d'un coup de pistolet, par ces mots: _c'est un de ces hommes ordinaires à vertus positives, d'une moralité sûre, qui plaisent aux parents_.
--Trompée!... dit-elle enfin.
--Comme ta pauvre sœur, mais moins gravement.
--Retournons, mon père! dit-elle en se levant du tertre où tous deux ils s'étaient assis. Tiens, papa, je te jure, devant Dieu, de suivre ta volonté, quelle qu'elle soit, dans l'_affaire_ de mon mariage.
--Tu n'aimes donc déjà plus?... demanda railleusement le père.
--J'aimais un homme vrai, sans mensonge au front, probe comme vous l'êtes, incapable de se déguiser comme un acteur, de se mettre à la joue le fard de la gloire d'un autre...
--Tu disais que rien ne pouvait te faire changer? dit ironiquement le colonel.
--Oh! ne vous jouez pas de moi?... dit-elle en joignant les mains et regardant son père dans une anxiété cruelle, vous ne savez pas que vous maniez mon cœur et mes plus chères croyances avec vos plaisanteries...
--Dieu m'en garde! je t'ai dit l'exacte vérité.
--Vous êtes bien bon, mon père! répondit-elle après une pause et avec une sorte de solennité.
--Et il a tes lettres! reprit Charles Mignon. Hein?... Si ces folles caresses de ton âme étaient tombées entre les mains de ces poëtes qui, selon Dumay, en font des allumettes à cigare!
--Oh!... vous allez trop loin...
--Canalis le lui a dit...
--Il a vu Canalis?...
--Oui, répondit le colonel.
Ils marchèrent tous les deux en silence.
--Voilà donc pourquoi, reprit Modeste après quelques pas, _ce monsieur_ me disait tant de mal de la poésie et des poëtes? pourquoi ce petit secrétaire parlait de... Mais, dit-elle en s'interrompant, ses vertus, ses qualités, ses beaux sentiments ne sont-ils pas un costume épistolaire?... Celui qui vole une gloire et un nom peut bien...
--Crocheter des serrures, voler le Trésor, assassiner sur le grand chemin!... s'écria Charles Mignon en souriant. Vous voilà bien, vous autres jeunes filles avec vos sentiments absolus et votre ignorance de la vie! un homme capable de tromper une femme descend nécessairement de l'échafaud ou doit y monter...
Cette raillerie arrêta l'effervescence de Modeste; et de nouveau le silence régna.
--Mon enfant, reprit le colonel, les hommes dans la société, comme dans la nature d'ailleurs, doivent chercher à s'emparer de vos cœurs, et vous devez vous défendre. Tu as interverti les rôles. Est-ce bien? Tout est faux dans une fausse position. A toi donc le premier tort. Non, un homme n'est pas un monstre quand il essaie de plaire à une femme et notre droit, à nous, nous permet l'agression dans toutes ses conséquences, hors le crime et la lâcheté. Un homme peut avoir encore des vertus, après avoir trompé une femme, ce qui veut tout bonnement dire qu'il ne reconnaît pas en elle les trésors qu'il y cherchait; tandis qu'il n'y a qu'une reine, une actrice, ou une femme placée tellement au-dessus d'un homme qu'elle soit pour lui comme une reine, qui puissent aller au-devant de lui, sans trop de blâme. Mais une jeune fille!... elle ment alors à tout ce que Dieu a fait fleurir de saint, de beau, de grand en elle, quelque grâce, quelque poésie, quelques précautions qu'elle mette à cette faute.
--Rechercher le maître et trouver le domestique!... Avoir rejoué _les Jeux de l'Amour et du Hasard_ de mon côté seulement! dit-elle avec amertume: oh! je ne m'en relèverai jamais...
--Folle!... Monsieur Ernest de La Brière est, à mes yeux, un personnage au moins égal à monsieur le baron de Canalis: il a été le secrétaire particulier d'un premier ministre, il est Conseiller référendaire à la Cour des Comptes, il a du cœur, il t'adore; mais il _ne compose pas de vers_... Non, j'en conviens, il n'est pas poëte; mais il peut avoir le cœur plein de poésie. Enfin, ma pauvre enfant, dit-il à un geste de dégoût que fit Modeste, tu les verras l'un et l'autre, le faux et le vrai Canalis...
--Oh! papa!
--Ne m'as-tu pas juré de m'obéir en tout, dans l'_affaire_ de ton mariage? Eh bien! tu pourras choisir entre eux celui qui te plaira pour mari. Tu as commencé par un poëme, tu finiras par une idylle bucolique en essayant de surprendre le vrai caractère de ces messieurs dans quelques aventures champêtres, la chasse ou la pêche!
Modeste baissa la tête, elle revint au Chalet avec son père en l'écoutant, en répondant par des monosyllabes. Elle était tombée au fond de la boue, et humiliée, de cette alpe où elle avait cru voler jusqu'au nid d'un aigle. Pour employer les poétiques expressions d'un auteur de ce temps: «après s'être senti la plante des pieds trop tendre pour cheminer sur les tessons de verre de la Réalité, la Fantaisie, qui, dans cette frêle poitrine réunissait tout de la femme, depuis les rêveries semées de violettes de la jeune fille pudique jusqu'aux désirs insensés de la courtisane, l'avait amenée au milieu de ses jardins enchantés, où, surprise amère! elle voyait au lieu de sa fleur sublime, sortir de terre les jambes velues et entortillées de la noire mandragore.» Des hauteurs mystiques de son amour, Modeste se trouvait dans le chemin uni, plat, bordé de fossés et de labours, sur la route pavée de la Vulgarité! Quelle fille à l'âme ardente ne se serait brisée dans une chute pareille? Aux pieds de qui donc avait-elle semé ses paroles?
La Modeste qui revint au Chalet ne ressemblait pas plus à celle qui sortit deux heures auparavant que l'actrice dans la rue ne ressemble à l'héroïne en scène. Elle tomba dans un engourdissement pénible à voir. Le soleil était obscur, la nature se voilait, les fleurs ne lui disaient plus rien. Comme toutes les filles à caractère extrême, elle but quelques gorgées de trop à la coupe du Désenchantement. Elle se débattit avec la Réalité sans vouloir tendre encore le cou au joug de la Famille et de la Société, elle le trouvait lourd, dur, pesant! Elle n'écouta même pas les consolations de son père et de sa mère, elle goûta je ne sais quelle sauvage volupté à se laisser aller à ses souffrances d'âme.
--Le pauvre Butscha, dit-elle un soir, a donc raison! Ce mot indique le chemin qu'elle fit en peu de temps dans les plaines arides du Réel, conduite par une morne tristesse. La tristesse, engendrée par le renversement de toutes nos espérances, est une maladie; elle donne souvent la mort. Ce ne sera pas une des moindres occupations de la Physiologie actuelle que de rechercher par quelles voies, par quels moyens _une pensée_ arrive à produire la même désorganisation qu'un poison; comment le désespoir ôte l'appétit, détruit le pylore, et change toutes les conditions de la plus forte vie. Telle fut Modeste. En trois jours, elle offrit le spectacle d'une mélancolie morbide, elle ne chantait plus, on ne pouvait pas la faire sourire; elle effraya ses parents et ses amis. Charles Mignon, inquiet de ne pas voir arriver les deux amis, pensait à les aller chercher; mais le quatrième jour, monsieur Latournelle en eut des nouvelles. Voici comment.
Canalis, excessivement alléché par un si riche mariage, ne voulut rien négliger pour l'emporter sur La Brière, sans que La Brière pût lui reprocher d'avoir violé les lois de l'amitié. Le poëte pensa que rien ne déconsidérait plus un amant aux yeux d'une jeune fille que de le lui montrer dans une situation subalterne, et il proposa, de la manière la plus simple à La Brière, de faire ménage ensemble et de prendre pour un mois, à Ingouville, une petite maison de campagne où ils se logeraient tous deux sous prétexte de santé délabrée. Une fois que La Brière, qui dans le premier moment n'aperçut rien que de naturel à cette proposition, y eut consenti, Canalis se chargea de mener son ami gratuitement et fit à lui seul les préparatifs du voyage; il envoya son valet de chambre au Havre, et lui recommanda de s'adresser à monsieur Latournelle pour la location d'une maison de campagne à Ingouville en pensant que le notaire serait bavard avec la famille Mignon. Ernest et Canalis avaient, chacun je présume, causé de toutes les circonstances de cette aventure, et le prolixe La Brière avait donné mille renseignements à son rival. Le valet de chambre, au fait des intentions de son maître, les remplit à merveille; il trompetta l'arrivée au Havre du grand poëte à qui les médecins ordonnaient quelques bains de mer pour réparer ses forces épuisées dans les doubles travaux de la politique et de la littérature. Ce grand personnage voulait une maison composée d'au moins tant de pièces, car il amenait son secrétaire, un cuisinier, deux domestiques et un cocher, sans compter monsieur Germain Bonnet, son valet de chambre. La calèche choisie par le poëte et louée pour un mois, était assez jolie, elle pouvait servir à quelques promenades; aussi Germain chercha-t-il à louer dans les environs du Havre deux chevaux à deux fins, monsieur le baron et son secrétaire aimant l'exercice du cheval. Devant le petit Latournelle, Germain, en visitant les maisons de campagne, appuyait beaucoup sur le secrétaire, et il en refusa deux, en objectant que monsieur La Brière n'y serait pas convenablement logé.--«Monsieur le baron, disait-il, a fait de son secrétaire son meilleur ami. Ah! je serais joliment grondé si monsieur de La Brière n'était pas traité comme monsieur le baron lui-même! Et, après tout, monsieur de La Brière est Référendaire à la Cour des Comptes.» Germain ne se montra jamais que vêtu tout de drap noir, des gants propres aux mains, des bottes, et costumé comme un maître. Jugez quel effet il produisit, et quelle idée on prit du grand poëte, sur cet échantillon? Le valet d'un homme d'esprit finit par avoir de l'esprit, car l'esprit de son maître finit par déteindre sur lui. Germain ne _chargea_ pas son rôle, il fut simple, il fut bonhomme, selon la recommandation de Canalis.
Le pauvre La Brière ne se doutait pas du tort que lui faisait Germain, et de la dépréciation à laquelle il avait consentie; car, des sphères inférieures, il remonta vers Modeste quelques éclats de la rumeur publique. Ainsi, Canalis allait mener son ami à sa suite, dans sa voiture, et le caractère d'Ernest ne lui permettait pas de reconnaître la fausseté de sa position assez à temps pour y remédier. Le retard contre lequel pestait Charles Mignon provenait de la peinture des armes de Canalis sur les panneaux de la calèche et des commandes au tailleur, car le poëte embrassa le monde immense de ces détails dont le moindre influence une jeune fille.
--Soyez tranquille, dit Latournelle à Charles Mignon le cinquième jour, le valet de chambre de monsieur Canalis a terminé ce matin; il a loué le pavillon de madame Amaury à Sanvic, tout meublé, pour sept cents francs, et il a écrit à son maître qu'il pouvait partir, il trouverait tout prêt à son arrivée. Ainsi, ces messieurs seront ici dimanche. J'ai même reçu la lettre que voici de Butscha... Tenez, elle n'est pas longue: «Mon cher patron, je ne puis être de retour avant dimanche. J'ai, d'ici là, quelques renseignements extrêmement importants à prendre, et qui concernent le bonheur d'une personne à qui vous vous intéressez.»
L'annonce de l'arrivée de ces deux personnages ne rendit pas Modeste moins triste: le sentiment de sa chute, sa confusion, la dominaient encore, et elle n'était pas si coquette que son père le croyait. Il est une charmante coquetterie permise, celle de l'âme, et qui peut s'appeler la politesse de l'amour; or, Charles Mignon, en grondant sa fille, n'avait pas distingué entre le désir de plaire et l'amour de tête, entre la soif d'aimer et le calcul. En vrai colonel de l'Empire, il avait vu dans cette correspondance, rapidement lue, une fille qui se jetait à la tête d'un poëte; mais, dans les lettres supprimées pour éviter les longueurs, un connaisseur eût admiré la réserve pudique et gracieuse que Modeste avait promptement substituée au ton agressif et léger de ses premières lettres, par une transition assez naturelle à la femme. Le père avait eu cruellement raison sur un point. La dernière lettre où Modeste, saisie par un triple amour, avait parlé comme si déjà le mariage était conclu, cette lettre causait sa honte; aussi trouvait-elle son père bien dur, bien cruel de la forcer à recevoir un homme indigne d'elle, vers qui son âme avait volé presque à nu. Elle avait questionné Dumay sur son entrevue avec le poëte; elle lui en avait finement fait raconter les moindres détails, et elle ne trouvait pas Canalis si barbare que le disait le lieutenant. Elle souriait à cette belle cassette papale qui contenait les lettres des _mille et trois_ femmes de ce don Juan littéraire. Elle fut plusieurs fois tentée de dire à son père:--Je ne suis pas la seule à lui écrire, et l'élite des femmes envoie des feuilles à la couronne de laurier du poëte!
Le caractère de Modeste subit pendant cette semaine une transformation. Cette catastrophe, et c'en fut une grande chez une nature si poétique, éveilla la perspicacité, la malice, latentes chez cette jeune fille en qui ses prétendus allaient rencontrer un terrible adversaire. En effet, quand, chez une jeune personne, le cœur se refroidit, la tête devient saine; elle observe alors tout avec une certaine rapidité de jugement, avec un ton de plaisanterie que Shakspeare a très admirablement peint dans son personnage de Béatrix de _Beaucoup de bruit pour rien_. Modeste fut saisie d'un profond dégoût pour les hommes dont les plus distingués trompaient ses espérances. En amour ce que la femme prend pour le dégoût, c'est tout simplement voir juste; mais, en fait de sentiment, elle n'est jamais, surtout la jeune fille, dans le vrai. Si elle n'admire pas, elle méprise. Or, après avoir subi des douleurs d'âme inouïes, Modeste arriva nécessairement à revêtir cette armure sur laquelle elle avait dit avoir gravé le mot _mépris_; elle pouvait dès lors assister, en personne désintéressée, à ce qu'elle nommait le vaudeville des prétendus, quoiqu'elle y jouât le rôle de la jeune première. Elle se proposait surtout d'humilier constamment monsieur de La Brière.
--Modeste est sauvée, dit en souriant madame Mignon à son mari. Elle veut se venger du faux Canalis, en essayant d'aimer le vrai.
Tel fut en effet le plan de Modeste. C'était si vulgaire, que sa mère, à qui elle confia ses chagrins, lui conseilla de ne marquer à monsieur de La Brière que la plus accablante bonté.
--Voilà deux garçons, dit madame Latournelle le samedi soir, qui ne se doutent pas du nombre d'espions qu'ils auront à leurs trousses, car nous serons huit à les dévisager.
--Que dis-tu, deux, bonne amie? s'écria le petit Latournelle, ils seront trois. Gobenheim n'est pas encore venu, je puis parler.
Modeste avait levé la tête, et tout le monde, imitant Modeste, regardait le petit notaire.
--Un troisième amoureux, et il l'est, se met sur les rangs...
--Ah! bah!... dit Charles Mignon.